DE L'ORGANISATION D'UNE BIBLIOTHÈQUE
1 . L'existence , dans un endroit quelconque , d'un grand nombre de livres entassés dans des caisses ou sur des rayons, ne constitue point une bibliothèque : ces li-
Vies ne la formeront que lorsqu'ils seront classés, catalogués et rangés d'une manière convenable à l'étude; et une bibliothèque, qu'elle soit publique ou particulière, qu'elle contienne un million ou quelques centaines de volumes, ne saurait être utile tant qu'elle n'est pas disposée et administrée d'après un système qui est en harmonie avec sa destination. Etre riche, c'est peu ou rien, si l'on ne connaît ses richesses et si l'on ne peut en jouir: or, pour qu'une bibliothèque soit aussi utile que sa nature le permet, il faut que l'on puisse disposer d'un livre promptement et commodément. Pour le trouver promptement, le catalogue doit être complet, exact et circonstancié, et les livres rangés avec ordre ; pour pouvoir le consulter commodément, il faut que le local soit spécialement disposé à cet effet.
Plus ces degrés de perfection sont atteints d'une manière simple et peu compliquée, plus l'organisation et l'administration d'une bibliothèque sont bonnes.
2. Les bibliothèques publiques ou d'une grande étendue ne sont pas les seules qui aient besoin d'un arrangement bien calculé et d'un catalogue exact; les bibliothèques particulières , celles d'un petit nombre de volumes, demandent aussi une disposition convenable pour les rendre utiles et pour épargner de longues recherches aux personnes qui y ont recours , et qui souvent renoncent à retourner à un pareil foyer de ressources.
3. Avant de commencer l'organisation d'une bibliothèque , on doit tracer un plan mûrement réfléchi et approprié au genre de sa composition et aux localités. Ce plan une fois arrêté , il faut l'adopter et ne plus s'en écarter ; dès le commencement, il est encore du devoir du bibliothécaire d'établir tous les travaux de manière que son successeur puisse s'orienter immédiatement et
sans difficulté , afin que l'usage de la bibliothèque n'éprouve jamais d'interruption. A cet effet, il doit avoir une espèce de journal où il consigne en détail le plan et la méthode d'après lesquels la bibliothèque est organisée, ainsi que tous les changements, améliorations, augmentations, etc., qu'elle a subis. Pareil journal servira d'annales à la bibliothèque et mettra tout nouvel employé en état de s'y reconnaître promptement et de pouvoir suivre les principes qui lui servent de base.
4. Toutefois, tant que les volumes d'une bibliothèque ne sont pas rangés et les catalogues achevés, son organisation n'est pas terminée ; cependant, lorsque les circonstances forcent à une ouverture prématurée, il faut employer des moyens particuliers : on se borne alors à la transcription pure et simple des titres pour le catalogue, auxquels on ajoute plus tard les notes, observations et renvois littéraires et bibliographiques, et à ne mettre que des numéros provisoires dans les volumes, pour les remplacer, après un dernier récolement général, par des numéros définitifs. Cependant un pareil état ne doit subsister que dans les cas d'urgence absolue ; car non-seulement la plus grande partie de cette espèce de travaux est par la suite perdue, mais ceux qui viennent après en sous-œuvre sont toujours plus longs et plus pénibles que ceux exécutés dès le commencement.
5. Les moyens techniques pour arriver le plus promptement au but de l'organisation d'une bibliothèque sont plus simples que l'on ne pense ; seulement il s'agit de savoir les mettre en usage dans les cas suivants , où leur emploi est nécessaire : i° quand une bibliothèque est dans un désordre complet, où tout est à faire ; 2° quand on est obligé de conserver un ordre établi, mais vicieux, où l'on ne peut qu'introduire des améliorations dans les diverses parties ; o° quand il n'y a que des fonds disponibles pour
l'achat des livres et pour former une nouvelle bibliothèque.
6. Quel que soit l'un de ces cas, il faut bien prendre ses mesures, examiner les ressources que l'on a à sa disposition, et tout préparer avec prévoyance avant de rien commencer. Etre obligé de s'arrêter ou de changer de système est aussi préjudiciable dans l'établissement d'une bibliothèque que pour la construction d'un bâtiment ; il s'agit donc de savoir :
Quelle est la manière la plus économique , la plus facile et la plus prompte pour dresser le catalogue ; Quelle est la meilleure méthode pour ranger les
livres présents et à yenir ; Quels sont les principes à suivre dans les nouvelles
acquisitions ; A qui doit être abandonné le choix de ces acquisitions ;
e. Quelles sont les ressources pécuniaires pour la conservation de Tensemble ;
f. Quels sont les moyens pour rendre une bibliothèque vraiment utile.
7. La tâche la plus difficile est celle qui oblige, dans l'arrangement d'une bibliothèque, de laisser subsister une partie, et même l'ensemble d'un ordre défectueux et anciennement établi, dans lequel on ne doit qu'introduire des améliorations. Dans ce cas, on doit agir avec la plus grande prudence pour ne pas détruire au lieu d'améliorer ou de remédier , examiner sans prévention l'organisation qui existe, s'identifier avec elle, et moins chercher à changer qu'à corriger.
Si, cependant, l'état des choses s'oppose aux modifications, il vaut mieux changer le tout, le regarder comme un chaos et lui donner une organisation nouvelle. Mais
ce travail même demande des ménagements; il faut l'entreprendre avec mesm-e et par divisions de l'ancien système ; car, tel mauvais que celui-ci puisse être, il y règne toujours un ordre quelconque , qui sert au moins pendant que le nouveau travail avance graduellement.
Du Catalogue.
1. En mettant la main à l'œuvre, la première chose qui demande une grande application et toute l'assiduité de celui qui en est chargé est le catalogue , qui est l'inventaire et le véritable palladium d'une bibliothèque.
2. Il doit renfermer les titres de tous les ouvrages sans aucune exception, qu'ils soient reliés ensemble ou non, qu'ils forment de simples brochures de peu de pages ou des ouvrages d'une centaine de volumes ; et une bibliothèque bien organisée doit toujours posséder deux ca* talogues, l'un alphabétique, l'autre systématique.
3. La classification est absolument subordonnée à l'étendue et à la composition de la bibliothèque : si elle embrasse toutes les branches du savoir humain , elle possède nécessairement un grand nombre de volumes ; on adopte alors non-seulement les grandes classes d'un système bibliographique, mais aussi ses diverses subdivisions ; si , au contraire , elle contient un moins grand nombre de volumes, ou uniquement des livres sur une seule science , telles sont les bibliothèques des facultés ou des sociétés savantes , on se borne aux divisions et à certaines subdivisions.
4. Les deux catalogues terminés (lors même seulement celui par matières), on peut s'occuper à placer les livres dans l'ordre que Ton voudra, en supprimant les anciens numéros et en donnant à chaque ouvrage les étiquettes que les catalogues lui assignent définitivement.
5. L'impression des catalogues, surtout du systématique , est toujours une chose utile , sinon indispensable, aussitôt qu'une bibliotlièque est remarquable par son étendue , par le choix des ouvrages qui la composent, ou par l'ensemble et le grand-complet de ce qui a été publié sur une seule science. La publicité est, en outre, le frein des abus , des négligences et des malversations, l'aiguillon du zèle et la source de toute amélioration ; les amateurs eux-mêmes ne doivent pas hésiter de mettre dans la confidence de leurs bibliothèques , en en publiant le catalogue , et leurs confrères en bibliographie , et le public studieux.
6. Un catalogue manuscrit, fait avec soin, est, sans doute, déjà d'une grande utilité, mais il ne peut suffire à une bibliothèque publique , car le peu de temps que les portes de ces établissements sont ouvertes et l'affluence de ceux qui viennent consulter le catalogue empêchent d'y faire des recherches souvent très-longues ; tandis qu'un catalogue imprimé permet à tout le monde de le parcourir et de l'étudier à loisir, d'y prendre les notes des ouvrages que l'on désire consulter aux heures de l'ouverture de la bibliothèque, enfin de s'en servir de guide pour l'achat de livres à son propre usage.
7. Les frais d'impression d'un catalogue peuvent être considérablement diminués par les dispositions typographiques ; Ccir un catalogue n'a pas besoin d'être un ouvrage de luxe , tel que celui de la bibliothèque Spencericnne et autres. Que l'on abandonne les formats splendides et incommodes d'in-folio et d'in-4**7 ^t que l'on emploie l'in-S" qui, par l'économie qui résultedu caractère, du papier et de l'impression , en met l'acquisition à la portée de tout le monde et en rend l'usage commode; des feuilles de papier blanc intercalées remplacent , au surplus, les grandes marges des in-folio et des in-4'', et
les abréviations convenables des mots qui se répètent presque à chaque titre économisent beaucoup de place et permettent de faire une publication aussi utile , avec une dépense bien moins élevée , en ayant même la perspective assez assurée d'un bénéfice proportionné.
8. Si dans une bibliothèque il existe deux catalogues, l'un systématique , l'autre nominal et alphabétique , il est toujours préférable de livrer le premier à l'impression et d'y ajouter une table d'auteurs , car on éprouve beaucoup plus souvent le besoin de chercher l'ensemble des livres écrits sur la même matière que la série des ouvrages de chaque auteur. Plus loin , on aura occasion de préciser davantage la nécessité relative de ces deux genres de catalogues.
De la Composition d'une Bibliothèque.
1. La formation et l'augmentation successive d'une bibliothèque dépendent nécessairement des fonds qui lui sont destinés : si c'est une bibliothèque spéciale, le but principal doit être de la rendre , dans son genre , aussi complète que possible ; si elle embrasse toutes les sciences , le premier soin sera de choisir les meilleurs ouvrages de chaque branche des connaissances humaines , et de ne penser à augmenter le nombre des livres que lorsque ce choix se trouve prescrit et aussitôt que les fonds permettent une pareille extension : car, en littérature , rester à la même place , c'est rétrograder et augmenter la difficulté de regagner le terrain perdu.
2. Un bibliothécaire , dans tous ses travaux , ne doit jamais perdre de vue les besoins et le goût de l'époque...; mais c'est surtout l'acquisition des livres qu'il doit diriger avec une critique éclairée et sévère , avec une abnégation absolue de toute prédilection , et sans se laisser
entraîner ni par la mode du jour, ni par les demandes de quelques personnes privilégiées.
Il faut , après avoir bien consulté la position financière de la bibliothèque , qu'il cherche constamment à compléter chaque classe , sans en enrichir une au préjudice d'une autre ; car c'est l'harmonie des divisions entre elles qui fait le mérite distinctif d'une bonne bibliothèque , quoique inférieure en nombre de volumes à une plus étendue , mais moins proportionnée dans ses parties.
3. .Paris seul, parmi toutes les villes, présente au monde savant non- seulement les plus belles bibliothèques publiques, avec lesquelles Londres, Vienne, Rome, ne peuvent rivaliser ; mais cette métropole des sciences l'emporte encore par le nombre de volumes réunis dans ses immenses galeries. Cependant cette abondance même peut devenir un inconvénient parla difficulté de leur conservation ; il serait peut-être à désirer qu'ici, de même que dans quelques autres grandes capitales de l'Europe, les bibliothèques appartenant à l'Etat fussent rendues spéciales , c'est-à-dire que chacune d'elles renfermât une seule des principales branches des sciences ; elles n'en seraient que plus complètes et supérieures entre elles , et plus commodes pour les travailleurs , qui n'auraient pas besoin de faire leurs recherches sur une même matière dans plusieurs bibliothèques, souvent à de grandes distances l'une de l'autre.
4. Une bibliothèque pubhque, telles qu'elles sont actuellement , devant offrir la possibilité d'y faire des recherches sur toutes les sciences , il faut qu'elle contienne les meilleurs livres sur chaque matière et les ouvrages ïjui , par leur prix et par leur grand nombre de volumes, ne peuvent que rarement trouver place dans les bibliothèques particulières ; de ce nombre sont les grands ouvrages à gravures, les mémoires des sociétés savantes,
les séries de classiques , de voyages , de journaux , etc. Ce n'est que lorsque tout cela se trouve sur les rayons d'une bibliothèque publique , que le conservateur peut penser à y ajouter les livres d'une utilité moins générale.
5. Dans une bibliothèque particulière ou spéciale, au contraire, qui n'est composée que de livres à l'usage d'une seule personne, ou sur une seule matière, le choix est plus précisé et l'ensemble peut en être plus complet.
Un amateur, à moins que sa fortune ne soit considérable, ne doit s'attacher d'abord qu'à un seul genre de livres dont la possession le flatte ou qui lui sont le plus nécessaires; il pourra toujours étendre ses limites, lorsque la première souche sera parvenue au degré de perfection qu'il désirera. Ce principe est même bon à adopter par les administrateurs de grandes bibliothèques dont les fonds disponibles sont bornés.
6. Celui qui , sans les connaissances nécessaires, sans réflexion et sans guide , voudrait se former une bibliothèque, payerait certainement ce projet bien cher, sans obtenir un résultat satisfaisant. Une pareille entreprise exige un choix scrupuleux non-seulement des éditions et des exemplaires, mais surtout des ouvrages mêmes, pour éviter des disparates et des méprises de toute espèce qui choqueraient ses connaissances et exposeraient le propriétaire au ridicule et à des pertes considérables. La prudence doit le retenir toutes les fois qu'il sera tenté d'aller au delà de ses moyens ; elle empêchera que son désir de posséder ne lui devienne funeste. Combien d'amateurs , en s'écartant de cette règle , se sont ôté les moyens de continuer leur collection, ont été obligés d'abandonner au payement de dettes légitimes le fruit de plusieurs années de travail et de recherches, et ont eu la
douleur de voir disperser ce qu'ils avaient eu tant de peine à rassembler I
7. Une fois un plan bien arrêté, le véritable bibliophile doit le suivre avec persévérance sans jamais s'en écarter, et combattre avec courage les tentations qui se présentent sans cesse ; et si des circonstances impérieuses l'en ont détourné , il faut y revenir aussitôt. Si, par exemple, on lui propose d'acquérir une bibliothèque entière dans laquelle se trouvent un grand nombre d'articles qu'il a vainement cherchés depuis longtemps et qu'on ne consent pas à vendre séparément, qu'il en fasse l'acquisition pour se compléter ; mais qu'il choisisse les volumes qui lui conviennent , et qu'il livre immédiatement le reste aux hasards d'une vente publique. Il serait possible que ce qu'il en a distrait pour sa bibliothèque ne lui coûtât presque rien : le duc de La Vallière, dont la bibliothèque était si célèbre, a plus d'une fois usé de ce moyen, qui lui a presque toujours réussi , et beaucoup d'exemples plus récents ne peuvent qu'encourager à ce genre d'opération.
8. Le choix des exemplaires, sous le rapport de leur exécution matérielle et de leur conservation , doit toujours guider dans leur acquisition, et si l'empressement de jouir, ou la crainte de ne pas retrouver un livre rare, engage à acheter un exemplaire qui ait un défaut, on ne doit point hésiter à le remplacer par un plus beau, dès que l'occasion s'en présente, et revendre celui qu'on possède.
9. Il y a des amateurs qui ne cherchent qu'à former des bibliothèques composées uniquement de productions des premiers temps de l'imprimerie, de livres imprimés sur vélin, de manuscrits enrichis de peintures, de livres tirés sur un papier extraordinaire ou sortis d'imprimeries renommées, d'ouvrages dont les gravures font le
principal mérite, etc., etc. Il n'y a qu'à ceux qui jouissent d'une grande fortune que ce genre de bibliothèques puisse convenir ; car il ne faut pas être exposé , faute de calculer jusqu'où cela peut les conduire , à y renoncer au moment où la jouissance leur en est le plus agréable , et où ils ont déjà dépensé beaucoup d'argent pour n'avoir qu'une collection incomplète.
10. Une autre classe de bibliophiles est celle qui, par goût ou par nécessité, n'adopte qu'un seul genre de littérature : l'utilité de ces sortes de bibliothèques est plus sensible, et il est plus facile d'acquérir un ensemble sur un seul sujet que de réunir ce qui a été écrit sur plusieurs ; cependant il y a des branches, telles que l'histoire naturelle et les voyages, qui n'exigent pas moins la dépense de sommes considérables et une constance à toute épreuve pour rassembler tout ce qui a été publié sur une même matière. Pour en donner un exemple , on estime le nombre des diverses éditions de la Bible qui se trouvent dans la bibliothèque de Wolfenbùttel, à plus de 4j5oo; et cependant la collection n'est pas complète I
11. Le plus grand nombre des personnes qui possèdent de vastes et de petites bibliothèques cherchent à réunir des livres de tous les genres, uniquement pour leur instruction ou leur amusement; celles-là, n'ayant aucune prétention exclusive, peuvent augmenter ou diminuer leur collection suivant les occasions , toutefois sans jamais négliger le choix dans leurs acquisitions sous le rapport du mérite littéraire et matériel. Que le prétendu bon-marché ne les porte point à acquérir des livres non estimés ou des éditions mauvaises , et à encombrer ainsi les tablettes et le catalogue de volumes sans utilité et sans valeur.