‹ Bibliothéconomie (volume 2)Chapitre 6 sur 26 · DE LA BIBLIOMANIE · texte numérisé non relu

DE LA BIBLIOMANIE

1. La biblio-7;2<7««(?j, proprement dite, est, sans doute, un ridicule que beaucoup de personnes se donnent en se

formant des bibliothèques par vanité , par luxe, ou par ton; mais ces personnes sont-elles plus à blâmer que celles qui achètent des tableaux, des antiquités, des pendules, de la verroterie, ou tout autre objet de fantaisie? Les unes comme les autres contribuent de leur fortune à alimenter l'industrie intellectuelle et commerciale, et sans ces amateurs de beaux volumes et de belles éditions dotées de tout le luxe imaginable , la librairie, l'imprimerie, la papeterie, la reliure, etc. , seraient réduites à la fabrication très-médiocre des ouvrages d'un mérite et d'une utilité reconnus, qui seuls sont achetés par les savants et par les personnes qui lisent les livres de leurs bibliothèques. C'est à l'amour du luxe, à la vanité, quelquefois même au manque d'instruction, que ce genre d'industrie doit son entretien, ses progrès , et rend les riches ses tributaires. Que l'on se contente donc de sourire de la satisfaction de ceux qui ne possèdent des livres que conmie meubles de pure curiosité ; et si le propriétaire d'une belle bibliothèque ne l'a que par ostentation, ou ne peut même en faire aucun usage personnel, le ridicule est pour lui seul ; mais l'industrie n'a pas moins prospéré par l'acquisition qu'il en a faite , et le savant ou l'amateur éclairé , mais peu fortuné , en saura aussi profiter , en y trouvant ce qu'il ne possède pas lui-même.

2. Cette même manie, que l'on regarde presque comme un sujet de mépris, tombe cependant plus ou moins en partage même aux amateurs les plus instruits , les plus raisonnables : s'ils possèdent des collections ou des séries d'éditions d'un ouvrage ou d'un imprimeur célèbre, un volume qui leur manque pour compléter leur recueil les contrarie souvent plus qu'une chose beaucoup plus sérieuse. Un bel exemplaire de ce livre , objet de leurs désirs et de leurs longues recherches, se trouve enfin chez un libraire ou dans une vente; est-ce étonnant

s'ils le payent un prix qui paraît exorhitant , et qui est souvent bien au-dessus de celui qu'il vaut ? Beaucoup de personnes trouveront peut-être que c'est plus qu'une folie de payer souvent au poids de l'or tel petit volume que l'on ne voudrait pas acheter quelques sous, si ses marges ont trois ou quatre lignes de moins que l'autre. Sans doute, cela doit paraître déraisonnable, mais pareille folie est toujours plus excusable que bien d'autres passions humaines ; elle est du moins du petit nombre de ces fantaisies qui ne sont pas nuisibles.

3. Un vieux livre parfaitement conservé est une espèce de bonne fortune pour un amateur, lorsqu'il réunit la rareté au mérite littéraire ; mais ici , comme en toutes choses , on rencontre l'exagération : on voit montrer avec emphase tel volume , muni de témoins et dont les feuillets ne sont pas encore séparés , sans penser que cette espèce d'inutile virginité d'un vieux livre n'atteste rien , sinon qu'il ne méritait pas d'être lu , ou que ses possesseurs n'en ont été que les gardiens. Cependant il y a de ces sortes de raretés plus curieuses qu'utiles dont on fait l'acquisition à haut prix pour les conserver avec complaisance , les montrer avec vanité , et qu'on ne lit presque jamais , soit à cause de leur contenu , qui a perdu son intérêt , soit parce que leur richesse extérieure les rend presque hors d'usage. Mais avec ces joyaux on se pare les jours de fête , et ils contribuent à rendre une belle bibliothèque plus belle encore et plus complète. Un de nos bibliographes les plus instruits dit avec beaucoup de vérité , au sujet de ces curiosités : « Les livres , comme les hommes , ont leurs titres de noblesse , et les d'Hozicr bibliographiques suppléent les quartiers d'un volume par les célébrités de toute espèce auxquelles il a appartenu, depuis les maîtresses des rois jusqu'aux prélats ou aux modestes hommes de lettres. Armoiries ,

chiffres , devises , signatures et même traditions , tout est preuve dans cette justification , et l'on sait ce qu'elle ajoute à la valeur des livres , et à quels prix élevés se portent les volumes décorés de la devise de Grolier , du chiffre de Henri II ou de Diane de Poitiers , les armes de de Thou , de Colbert , d'Hoym , de Soubise , ou de la signature de Racine , de Bossuet et d'autres personnes célèbres. »

4. Il en est de même des anciens manuscrits et des Hvres des premiers temps de l'imprimerie : leurs caractères et leurs ornements, qui font les délices des bibliophiles et des bibliomanes de nos jours, seraient certainement en grande partie, pour leur mauvais goût et pour leur médiocre exécution, désapprouvés, méprisés et rejetés, s'ils n'étaient entourés de l'auréole de l'antiquité. Mais il faut être indulgent pour ce plaisir très-innocent de les choyer, de les décrire avec une si minutieuse exactitude, de les imiter même par àes fac-similé et par des réimpressions figurées à 50 au 80 exemplaires. C'est un des côtés faibles des amateurs , qui cependant a toujours l'avantage d'entretenir l'étude de l'histoire de l'art. 5. Les Anglais, qui ont toujours aimé faire des collections de curiosités littéraires , poussent aujourd'hui ce penchant jusqu'à la passion, qui ne connaît point de bornes. Le mot de bibliomanie , qui autrefois n'avait qu'un sens défavorable , est maintenant , chez eux , une qualification noble et honorable du goût des livres, et le bibliophile anglais qui est parvenu à être publiquement nommé bibliomane se trouve heureux et considéré.

Des Livres rares ou remarquables.

1 . Abstraction faite de la bibliomanie , qui ne donne du prix à un volume que d'après le caprice de la mode ,

lequel , comme pour la toilette des femmes , fait tout à coup tomber dans le mépris des classes entières de livres et en relève d'autres, dépréciés jusqu'alors, pour les faire retomber quelques années après ; abstraction faite de cette manie, il y a des livres qui par leur ancienneté reconnue et importante pour l'histoire littéraire, leur exécution typographique, ou par des circonstances particulières , réclament l'attention des bibliophiles et dont la connaissance mérite leur étude. La rareté ou le prix de ces livres leur donne ensuite de l'importance à les consulter ou même à les posséder.

2. Ces livres peuvent être rangés en deux classes : l'une renferme les ouvrages rares et curieux , l'autre ceux qui sont curieux sans être rares.

Les livres rares et , par ce fait même , déjà curieux , sont principalement les ouvrages imprimés dans le xv® siècle ; car les quatre cents années qui se sont écoulées depuis leur publication les ont à peu près détruits , les imprimeurs de ces temps ne faisant que des tirages proportionnés au petit nombre d'exemplaires qu'alors on leur demandait. Plusieurs de ces livres ne sont même connus que par le témoignage de savants contemporains , ou seulement par des fragments qui sont venus jusqu'à nous.

3. Après cette époque , les imprimeurs s'étant considérablement augmentés , et avec eux les amateurs de l'étude et les bibliothèques , les éditions se tirèrent à un plus grand nombre ; cependant les livres imprimés jusqu'au milieu du xvi*" siècle sont encore considérés comme rares , et présentent un grand intérêt pour la philologie aussi bien que pour l'histoire littéraire.

4. Ils sont encore rares, les livres qui ne sont recherchés que parce qu'on les trouve difficilement , et dont le prix est très-élevé à cause de cette difficulté , sans qu'aucune

autre raison ne motive renipressement avec lequel on se les procure. Parmi ces livres doivent être rangés la plupart des facéties et satires des temps passés , les aïiciennes pièces de théâtre , et les écrits polémiques qui ont perdu l'intérêt du moment ; tous ouvrages qui ne doivent leur valeur commerciale qu'à la manie des amateurs , pour lesquels le principal mérite d'une chose est le désir de posséder exclusivement et la somme qu'ils y sacrifient.

5. Une autre classe de livres rares et souvent très-intéressants est celle des ouvrages imprimés pour le compte de l'auteur, et tirés à un petit nombre d'exemplaires destinés à être donnés et n'entrant jamais dans le commerce. Les exemplaires tirés sur peau de vélin , sur papier de couleur ou sur grand papier , sont également très-recherchés par les amateurs, qui se procurent cjuelquefois même de ces exemplaires uniques, en en sacrifiant deux ou quatre pour en faire un seul , dont les marges , prises sur les autres, ont le double de grandeur ; et , pour les rendre plus précieux encore , ils y ajoutent des gravures et dessins convenables , des autographes de l'auteur , etc.

6. Au premier rang des livres précieux , sans être rares , et qui conservent toujours un prix assez élevé , parce que l'on ne peut s'en passer dans les bibliothèques de quelque importance , doivent être placés les auteurs classiques latins et grecs de bonnes dates , d'une belle conservation et imprimés par des typographes célèbres. Viennent ensuite les livres de sciences , ceux d'histoire naturelle , les grands voyages , les collections d'estampes , de galeries , de cabinets d'antiquités , les ouvrages ayant un grand nombre de volumes , les collections spéciales , et enfin ceux qui se distinguent par le luxe de l'exécution typographique. Tous ces livres coûtent des sommes considérables et sont , pour cela seul , curieux , sans que les exemplaires en soient difficiles à trouver.

7. Il est presque impossible àe fixer le prix du plus jjiand nombre de ces livres rares et précieux : l'état de conservation , le format, quelques lignes, plus ou moins i!e marge laissée par le relieur , des notes manuscrites de personnes célèbres , et tant d'autres motifs , peuvent doubler et quintupler le prix d'un volume. C'est ainsi que l'on voit vendre pour 3 ou 4 fr. un même volume d'Elzevir, que Ton paye 125 fr. peu de jours après dans 1.1 même salle et devant les mêmes enchérisseurs : mais le premier exemplaire est mal relié , trop rogné et attaqué des vers ; le second , au contraire , est relié en maroquin par un ouvrier connu , doré sur tranche , d'une conservation parfaite , et si peu rogné que Ton y trouve plusieurs témoins.

Les causes qui peuvent déprécier un livre sont, en outre, si nombreuses et de genres si différents , qu'il serait difficile de les indiquer ; mais la principale de toutes est la réimpression surtout des ouvrages qui sont snjets à des améliorations, augmentations ou nouveaux commentaires , etc. , tels que les auteurs classiques , les dictionnaires , les géographies , les livres qui traitent des arts et métiers , etc. Le caprice , la mode et l'intérêt du moment exercent ensuite leur influence en bibiiomanie , comme en tant d'autres choses , et mille circonstances inattendues peuvent faire baisser ou hausser le piix d'un livre.

DU BIBLIOTilÉCAlRE EN GÉNÉRAL.

1. Les bibliothèques . la littérature etl'appareil scientiGque dans les diverses branches des connaissances humaines ont gagné, dans toutes les classes de la société, une étendue inconnue jusqu'alors , et ont pris, parles progrès du temps et des lumières , un caractère plus

précis , et par là même plus d'importance dans le ceicle d'activité de la civilisation. Les soins des bibliothèques publiques , qui autrefois n'étaient connues que des savants , et uniquement à la disposition d'un petit nombre d'élus , ne peuvent donc plus être confiés qu'à des personnes qui , par une étude assidue , ont acquis les différentes connaissances spéciales aux conservateurs de pareils dépôts,

2. Maintenant on demande à un bibliothécaire des connaissances plus nombreuses et plus importantes que l'on ne croit au premier abord : elles devraient être universelles , si c'était possible ; et ne pouvant les exiger profondes , on demande toujours qu'elles aient assez d'étendue pour qu'il ne soit pas entièrement étranger à aucune science. Il a surtout besoin de connaître les langues anciennes et modernes.

3. Toutes ces qualités ne suffisent cependant pas pour rendre un bibliothécaire accompli ; il faut encore qu'il soit bon administrateur pour gérer avec économie et conscience les fonds disponibles. Enfin, à ces connaissances, à ces qualités , il lui est nécessaire d'avoir l'esprit d'ordre, l'amour du travail , une grande persévérance , une bonne mémoire , et surtout cette passion pour son état , qui seule peut lui donner la force et le courage pour s'y vouer entièrement.

4. Mais , malbeureusement , l'emploi de bibhothécaire est trop souvent conféré, comme une occupation accessoire , à des personnes qui déjà ont d'autres fonctions à remplir. Cependant si l'impossibilité d'accorder des appointements suffisants aux besoins convenables d'une personne oblige à cette espèce de cumul, il faut du moins en choisir une dont le zèle pour la conservation de ce trésor soit bien connu ; mais la nécessité d'une pareille économie n'existe pas , et lorsque la persuasion que cet

emploi n'exige que peu de temps et de soins est l'unique cause d'une telle luesure , il n'y a nulle excuse. En tout cas , le cumul est peu admissible pour un bibliotliécaire qui veut remplir sa place avec conscience, et nuit inévitablement à la bibliothèque et aux intérêts du public qui la fréquente.

5. L'un autre roté, de même que l'habitude de chercher et de replacer les livres sur les tablettes ne fait pas un bibliothécaire , de même aussi les connaissances les plus élevées dans les sciences ne mettront pas en état d'organiser et d'administrer une bibliothèque étendue, si l'on n'a pas la pratique de la partie technique. L'historique et l'état de tant de bibliothèques fournissent les plus évidentes et les plus déplorables preuves de cette double vérité. Peut-être même qu'un homme doué d'un grand esprit d'ordre , de l'amour du travail et d'assez d'intelligence pour classer les livres , sera d'une plus grande utilité à une bibliothèque qu'un profond savant ou un grand poëte , étranger aux travaux de ce genre.

6. Des particularités locales ou nationales , l'esprit des gouvernements, ou d'autres circonstances, exercent sans doute une grande influence sur les bibliothèques d'un Etat ; mais , dans le fait , il dépend presque toujours de la capacité et des vues de ceux qui leur sont préposés. De nos jours , malheureusement , on voit encore donner des places de bibliothécaires en chef, avec tous leurs avantages et pouvoirs , comme sinécures , à des hommes de beaucoup de mérite , il est vrai , mais n'ayant aucune des qualités indispensables à un bibliothécaire. Heureuse encore la bibiiolhècpic où un tel sincciirlste a assez d'esprit et d'abnégation d'amour-propre pour remettre, sans restriction, les rênes entre les mains du sous-bibliothécaire, en se contentant de garder les appointements attachés à son titre.

7. Au résumé, les devoirs et les connaissances d'un bibliothécaire sont plus étendus et plus nombreux que (eux que l'on exige souvent pour d'autres emplois; cependant, le public les apprécie rarement, quoique le conservateur d'une bibliothèque puisse, dans sa carrière, se distinguer aussi bien que tout autre savant , et acquérir une célébrité d'autant plus méritée qu'elle est plus difficile à gagner : car il est à remarquer que mieux il remplit ses devoirs , moins son mérite est apparent ; ce n'est que celui qui les fait mal , qui rend sensibles les obligations dont il est chargé.

Du Bibliothécaire d'une Bibliotlièquc publique.

1. La d.fFérence que l'on remarque entre la composition et le but d'une bibliothèque publique et celle d'une bibliothèque particulière existe aussi dans les devoirs et les travaux du conservateur de l'une ou de l'autre.

La science du bibliothécaire d'une bibliothèque publique se compose des connaissances, principes et moyens éprouvés par l'expérience , qu'il doit employer dans la direction de l'ensemble de l'établissement, qui, sans une parfaite harmonie dans ses parties , perd son but d'utilité et même savaleur, telle précieuse qu'elle puisse être.

2. Ses travaux sont , partie littéraires et scientifiques, partie mécaniques ; ils demandent une double activité , mais ne peuvent être séparés les uns des autres , parce qu'ils forment l'ensemble cohérent des études de celui qui veut bien reujplir sa tâche. Toutefois l'habitude, et surtout l'expérience , fondée sur la connaissance parfaite de ses fonctions , lui indiquent ceux qu'il peut confier à chacun des enq^loyés ; mais celui qui n'a pas l'amour de la littérature, des livres et du travail, celui sur les soins , l'exactitude et le zèle duquel l'autorité supérieure

ne peut compter av.c confiance, celui-Li n'a point les dispositions requises pour être bon bibliothécaire d'un dépôt public. De même , ou ne se fera jamais une idée de tout ce que peut faire un homme doué de ces qualit('s et les services qu'il peut rendre dans sa sphère.

Du nibliollicciiirc d'une Bibliotlict|UC luwliciiline.

1. Le bibliothécaire d'une bibliothèque particulière , d'un corps savant, ou de touîe autre qui n'est pas publique , même de la sienne propre , se trouve , au contraire, dans une position bien diflerente : il n'a pas besoin de ces connaissances générales ; tout devient pour lui plus spécial, tout est précis et limité; car rarement ces sortes de bil)liothèques embrassent les diverses branches de la littérature ; elles se bornent ordinairement à une d'elles, et leurs disposition et administration sont prescrites ou par des règlements établis , ou par la volonté du propriétaire.

2. Dans une bibliothèque de ce genre , on abandonne ou ou écarte les livres reconnus surannés , inutiles ou mauvais ; dans une grande bibliothèque ])ublique , au contraire, on rassemble, on classe, on conserve tout, sans égard à la contradiction ou à la nature des éléments qui la composent. Le sort du conservateur d'une bibliothèque spéciale , si sa composition correspond à son goût ou à ses études favorites , est donc plus agréable et bien préférable à celui du bibliothécaire d'un dépôt public; et certes plus d'un savant l'envie.

Devoirs, qualités el connaissance^ dun Libliolliecaire.

1. Les connaissances et les qualités qu'exigent les fonctions de bibliothécaire , dont il vient d'être parlé su-

peificiellement, sont si variées, qu'on serait tenté d'en croire la réunion impossible chez une seule personne , si nous ne voyions devant nous des hommes qui fournissent la preuve incontestable du contraire.

2. L'étude de l'histoire littéraire et de la connaissance des livres , celle de leur méiite, de leur rareté, et même des diverses parties de leur matériel, est si importante, qu'elle doit être au premier rang et continuelle, pour marcher pas à pas avec l'expérience de chaque jour, qui l'aUmente autant par les nouvelles pubHcations que par l'innombrable quantité des livres qui existent.

3. La connaissance des langues anciennes et modernes est maintenant si répandue , qu'il y a peu de personnes qui , cultivant les sciences , ne la possèdent ; elles ne peuvent même plus s'en passer si elles veulent être au

iveau des lumières du siècle. Le bibliothécaire en a donc plus besoin que qui que ce soit , ne serait-ce que pour classer et cataloguer les livres. Quant aux langues non européennes, on ne peut exiger de lui qu'il les possède toutes , parce que ces sortes de livres ne se trouvent qu'en petit nombre dans une bibliothèque , si elle n'est pas très-grande et universelle , à moins qu'elle y soit spécialement consacrée : alors il est naturel que les personnes aux soins desquelles ils sont confiés doivent connaître ces langues.

4. La mémoire, cette conservatrice de toutes les connaissances , sans laquelle il n'existe ni science ni art , est plus nécessaire au iMbliolhécaire qu'à tout autre: à chaque moment il en a Ijesoin , et jamais elle ne lui sera assez étendue ni assez fidèle pour se rappeler avec exactitude des titres , des noms d'auteur, des particularités innoml)ral)les du matériel des livres, et pour se souvenir de toutes les petites localités de la bibliothèque. Il est bien

à plaindre , si , pour trouver cliaque livre , il est oblip,é de recourir au catalogue , tandis qu'une bonne mémoire lui éviterait de nombreux ennuis , des recherches longues et réitérées pour hii-mème et pour ceux qui viennent le consulter.

5. Le bibliothécaire , comme le bibliographe, par la nature de leurs études , ont besoin d'un zèle assidu, studieux et laborieux ; celui qui n'est point doué du goût du travail et d'une minutieuse exactitude , au risque d'être qualifié de micrologue, ne peut espérer aucun succès, et s'il ne possède pas l'espiit d'ordre dans le sens le plus étendu de ce mot, il lui manque une des qualités essentielles. Ce ne sera que grâce à ces dons qu'une bibliothèque se trouvera constanunent dans un état d'ordre tel, que l'absence ou la mort du bibliothécaire ne pourra jamais se faire sentir , et que le successeur ne sera pas forcé , en commençant l'exercice de ses fonctions , de mettre de l'ordre dans l'établissement qui vient de lui être confié.

6, Ainsi l'activité de celui qui est à la tête d'une bibliothèque doit sans cesse avoir pour but l'organisation, l'augmentation et la conservation bien entendues du dépôt qui lui est confié ; ne jamais négliger la classification rationnelle des livres , la bonne rédaction des divers catalogues, et les soins les plus attentifs dans l'administration de l'ensemble. Se fier dans ces travaux à sa mémoire seule, telle bonne qu'elle puisse être, c'est s'exposer à mille oublis et à beaucoup d'erreurs ; il faut , au contraire , prendre note de tout , même du déplacement d'un seul volume : car jamais on ne peut trop se mettre Cil garde contre la négligence , l'indiscrétion et quelquefois même l'indélicatesse des personnes qui empruntent des livres. Une sévère surveillance et une grande exactitude dans la tenue des registres de sortie et d'entrée

sont les meilleurs moyens pour prévenir les pertes et les abus.

7. Il ne faut jamais laisser accumuler, pour les mêmes raisons, les continuations ou nouvelles acquisitions, mais bien les faire relier le plus promptement possible , les cataloguer et les placer. Ce n'est que par cette activité non interrompue, de tenir les travaux à jour, qu'une bibliothèque est toujours en bon ordre : aussitôt qu'on laisse arriérer une des besognes, l'ensemble s'en ressent et l'utilité en cesse.

8. Le bibliothécaire qui ne voudra consacrer aux occupations de son emploi que les heures de l'ouverture de la bibliothèque publique ne pourra remplir ses devoirs que très-imparfaitement , parce que les plus importants et les plus essentiels de ses travaux demandent à être faits dans les heures où il est certain de ne pas être interrompu. Une autre faute que commettent plusieurs bibliothécaires , c'est de trop compter sur leurs subordonnés ponr le travail mécanique , le classement des acquisitions et la rédaction des catalogues.

9. La manie des changements et des innovations sans nécessité et sans résultat utile expose parfois à de graves dangers ; elle n'est jamais plusnuisible qu'aux bibliothèques , où l'on doit se les interdire , surtout en entrant en fonction : on doit alors ne pas s'écarter du chemin tracé par ses prédécesseurs , et ne penser aux véritables ainéhorations que lorsqu'on connaîtra parfaitement la bibliothèque dans tous ses détails.

10. Outre ces connaissances et les talents que l'on veut trouver chez un bibliothécaire , il y a encore certaines qualités secondaires qui lui sont nécessaires. Une bonne écriture en est une des premières, et, sans vouloir soutenir qu'il soit positivement de bon ton, parmi les gens

qui se vouent à l'étude, d'écrire de travers et mal, sinon illisiblement , il est un fait , c'est que le plus grand nombre d'entre eux ont contracté cette mauvaise habitude uniquement pour ne pas avoir l'air d'un homme de bureau , mais bien pour prouver que l'écriture nette et lisible n'est pas digne d'un esprit supérieur. On pourrait citer les erreurs les plus plaisantes et les plus préjudiciables occasionnées par cette manie. L'écriture est la parole fixée sur le papier! Eh I que dirait-on du plus grand poète, savant ou orateur , qui, en parlant, bredouillerait tellement qu'on ne pourrait le comprendre ?

11. Un bibliothécaire, plus que tout autre, doit donc s'appliquer, sinon à une belle main, au moins à une écriture nette et très-lisible ; car tous ses travaux , surtout les catalogues, ne sont pas destinés seulement à son propre usage, mais bien à celui de tous ceux qui les consultent, même longtemps après lui. Un moyen assez bon pour donner à l'écriture une certaine régularité , c'est de se servir de papier et de registres réglés en gris : cette réglure, par la distance égale des lignes, rend l'écriture , serait-elle même mauvaise , plus propre et par là plus lisible.

12. Un des devoirs les plus pesants d'un bibliothécaire est l'obligation d'accueillir et de satisfaire aux questions les plus triviales, aux demandes insignifiantes et indiscrètes , avec autant de prévenances et d'indulgence qu'aux plus savantes et aux plus intéressantes interrogations ; il doit, pour ainsi dire, faire abnégation de soi-même et s'identifier en quelque sorte avec toute personne qui sollicite des renseignements , et qui souvent abuse de son temps et de son intarissable complaisance. C'est un sacrifice qu'il doit faire à sa situation. Toute son activité devant être dirigée vers l'utilité de sa bibliothèque, il doit s'armer de résignation lorsqu'il voit que le

public croit ne devoir de la reconnaissance des bienfaits qu'il lire d'un pareil dépôt qu'à son fondateur, et nullement au bibliothécaire, qui, par ses soins et par son travail seul , sait y faire trouver et en communiquer toutes les richesses.

Le public , en général , sera toujours inexorable pour les vices qu'il découvre dans les établissements publics (qu'il regarde comme les siens) , et ingrat envers ceux qui en font disparaître les abus et qui se sacrifient pour les améliorations qui tendent à son profit. Aussi les travaux et la peine du bibliothécaire ne sont-ils guère récompensés que par la reconnaissance de quelques habitués de la bibliothèque qui lui est confiée ; les plus grands succès de ses efforts et de son zèle restent inconnus au delà des limites étroites de sa bibliothèque ; tandis que les productions de ceux qui cultivent les lettres et les sciences leur procurent éloges et témoignages d'estime publique.

13. La série des qualités et des connaissances dont on vient de donner le développement n'est cependant pas encore assez complète pour qu'un bibliothécaire puisse , en les possédant , remplir tous les devoirs que sa place lui impose ; il faut encore qu'il sache administrer les diverses parties du personnel , les fonds et le matériel qui composent l'ensemble d'une bibliothèque. C'est un talent tout particulier que celui de chef d'un plus ou moins grand nombre de personnes , de leur assigner leurs travaux , de les diriger dans leurs devoirs sans blesser leur amour-propre , de n'être ni trop sévère ni trop indulgent, et par tous ces moyens d'utiliser leur concours.

14. La gestion des fonds demande également une étude spéciale ; elle devient plus diflicile et plus déhcate à mesure qu'augmente la liberté laissée dans leurs disposi-

tions ; car moins elle est contrôlée , plus la responsabilité est grande. Les fonds destinés aux acquisitions doivent être employés avec conscience , économie et réflexion : quelque considérables qu'ils puissent être , si l'on n*est prudent dans leur emploi, l'immense quantité des livres parus et à paraître les épuisera toujours trop vite ; et puis l'inégalité dans la composition des classes d'une bibliothèque est une injustice envers le public, qui peut prétendre à ce qu'aucune d'elles soit privilégiée ; il ne doit y avoir exception à cet égard que dans les bibliothèques spéciales.

15. La connaissance, enfin , du matériel des livres et de l'ensemble d'une bibliothèque n'est pas moins nécessaire à l'administration d'un pareil établissement , tant pour éviter les méprises ou des pertes qu'afin de pouvoir juger par soi-même.

En entrant en fonction , le nouveau conservateur doit commencer , avant tout , et aussitôt que l'ébahissement que produit toujours le premier aspect d'un grand assemblage de livres est passé , par s'orienter dans les localités et dans la distribution de la bibliothèque , en consultant en même temps les catalogues qui en exis tent. Il étudiera ensuite avec soin l'histoire de la formation et de l'agrandissement progressif de son ensemble , se familiarisera avec les travaux courants , et consultera les archives des gestions précédentes. C'est par ces inspections qu'il connaîtra promptement tous les détails de l'établissement et les travaux que son emploi lui prescrit , mais ce n'est qu'après s'être ainsi identifié avec la bibliothèque , qu'il pourra penser à y introduire des améliorations , ou bien une réorganisation générale , si la nécessité l'exige. Qu'il s'arme alors de courage pour surmonter tous les obstacles que la routine , l'insouciance , la paresse même des subalternes, comme celle des supé-

rieurs , opposeront à toute espèce de changement , quelles qu'en puissent être l'urgence et l'utilité.

16. Beaucoup d'administrateurs ou de gérants ont le grand défaut de s'imaginer qu'ils vivront éternellement, et de ne point penser à l'avenir ni à leurs successeurs ; se fiant sur leur mémoire , ils gardent dans leur tête la clef de leur travaux , sans rien confier au papier ; et lorsque la mort ou toute autre cause les éloigne de leur place, les affaires qui leur étaient confiées se trouvent^ dans un tel chaos, qu'on ne peut les débrouiller qu'avec peine et avec du temps et beaucoup de frais.

Plus répréhensibles encore sont ceux qui en font autant par jalousie ou pour se rendre nécessaires pendant leur service et se faire regretter dans leur absence. Malheureusement cette manière d'agir, que l'on pourrait qualifier d'infidéUté dans l'exercice d'une fonction, ne se voit que trop souvent.

17. Le bibliothécaire qui a une idée juste de ses devoirs doit constamment avoir en vue qu'il n'exécute pas tous ses travaux pour lui seul, mais bien pour les autres, et même pour des personnes moins instruites que lui et peu habituées à l'usage des livres ; car, de tous ceux qui fréquentent les bibliothèques et qui consultent les catalogues, il n'y en a qu'un très-petit nombre qui aient l'habitude des recherches, et qui n'ont besoin que de légères indications pour trouver les renseignements qui leur sont nécessaires. Il faut du courage pour semer sans recueillir, pour renoncer à toute activité procréative , et se résigner à un travail assidu , souvent aride et presque toujours ignoré de ceux qui en tirent tout l'avantage.

18. Un autre moyen conservateur, c'est de former des élèves, afin de trouver parmi eux des aides exercés et des successeurs habiles ; car souvent les travaux les plus uti-

les et les mieux entendus restent en projets , ou interrompus par le départ du bibliothécaire, faute de personnes capables et pénétrées des mêmes vues que celui qui les a commencés.

19. Ce qui vient d'être dit sur les devoirs, connaissances et qualités d'un bibliothécaire, prouve que sa position, tant envers sa bibliothèque qu'à l'égard du public , l'cApose à des prétentions sans bornes , qu'il est au-dessus de l'étendue des facultés d'un seul homme de pouvoir jamais satisfaire à toutes. Il faudrait qu'il connût toutes les langues , qu'il fût imbu des sciences en général , ou qu'il fût un miracle d'universalité , auquel , cependant , s'il en existe , manqueraient peut-être les qualités personnelles qui lui sont indispensables.

Mais , comme les ouvrages encyclopédiques peuvent donner des renseignements dont on réclamerait peut-être vainement un grand nombre d'un pareil polymalhe, un homme éclairé, ayant fait de bonnes études et connaissant à fond le mécanisme administratif d'une bibliothèque, sera toujours d'une utilité plus réelle, comme bibliothécaire, que le plus grand savant à qui manquerait cette connaissance. Il se formera, au surplus, une petite bibliotbèque non-seulemient des meilleurs ouvrages bibliographiques et encyclopédiques, mais aussi des notes et cahiers recueillis par lui-même, où il pourra puiser promptement les renseignements dont il peut avoir besoin à chaque instant.

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