K. DE LA CLASSIFICATION SYSTÉMATIQUE
1. Un homme qui aime les sciences ne peut se dispenser , s'il est riche , de rassembler autant de livres que possible sur la matière dont il affectionne le plus l'étude; s'il est pauvre, de recueillir un grand nombre de renseignements sur les titres et la portée de ces ouvrages , dont l'usage lui est si libéralement accordé dans nos bibliothèques publiques.
2. Pour l'un et pour l'autre , les catalogues systématiques sont indispensables comme guides et conseils,
(1) M. Aimé-Martin mettait autrefois sur le titre de ses ouvrages Louis-Aimé Martin; M. Abel-Rémusat signait A. Rémusat, et mille autres exemples de ce genre.
mais la classification , pour bien remplir ce but, en est plus difficile que l'on ne pense , et il faut des études sérieuses et une critique éclairée pour savoir assigner à chaque livre sa place précise dans les différentes divisions d'un système bibliographique. On classera beaucoup plus facilement les diverses créations de la nature que les livres, aussi nombreux qu'elles, mais imparfaits comme toutes les productions de l'homme , qui n'atteindront jamais cette régularité systématique qui règne dans la nature.
3. On ne peut donc être assez circonspect dans le choix ou dans la formation d'un système bibliographique, afin qu'il soit également utile et commode aux différentes classes de lecteurs ; car souvent il peut arriver que le jurisconsulte cherche tel livre dans une autre division que le philosophe , l'historien ou le philologue. Chacun part d'un point de vue particulier , ses études lui faisant concevoir une autre filiation des connaissances humaines.
4. La différence entre un système bibliographique , selon les principes de la philosophie , et un système bibliographique dicté par la pratique, est très-sensible : dans le premier , les connaissances humaines sont trop analysées, analomisécs et disséquées; dans le second, au contraire , on trouve un tableau clair et net de ces connaissances, réunies d'après les rapports entre elles dans la vie et dans leur application. Or, plus un système est simple et rationnel dans le développement naturel des classes principales par les divisions et subdivisions , plus il se rencontrera avec les idées que toute tète logique suit dans ses recherches ; mais aussitôt que l'on passe les limites d'un tel système pour se perdre dans les systèmes subtils, compliqués et incertains de la métaphysjque , on ne travaille que pour soi ou pour ceux qui suivent la même route.
5. Il existe, dans le monde littéraire, un grand nombre de ces systèmes, adoptés par les différentes bibliothèques publiques et par les personnes qui ont fait
lo la bibliographie une étude particulière ; mais les >rogrès des sciences et des lumières demandent des nodifications dont, il y a cinquante ans, on ne sentait meune nécessité. L'absolutisme des Facultés universiaires n'exerce plus le même pouvoir sur les esprits ['aujourd'hui, qui ont secoué le joug de la routine, qui aettent la science et l'étude en harmonie avec la vie xtérieure, et ne rangent plus certaines connaissances lans les mêmes catégories que nos aïeux.
6. Le choix parmi ces systèmes dépend absolument ie l'étendue , de la spécialité d'une bibliothèque, et du ;oût, des études et des connaissances de celui qui s'ocupe d'un pareil travail.
7. En France, le système le plus généralement adopté st celui de P. /. Garnier , qui était le premier qui, lans ce pays , employa ce système dans l'arrangement le la bibliothèque du collège de Clermont à Paris. Il n a donné l'exposition détaillée dans son Systcma M- Uolhecœ collegii parisiensis. Soc. J. 4°. Paris. 1678, t le divisa en cinq classes principales : Théologie , — urisprudence, — Sciences et Arts, — Belles-Lettres, — Histoire.
Le libraire Gabriel Martin, durant sa longue earière commerciale (1705-1760), a particulièrement ontribué à répandre ce système dans les travaux bi- )liographiques, en rédigeant tous ses catalogues d'après •ette classification : mais la primauté appartient à George Wt'Uer , libraire à Augsbourg, qui, de 1554 à 1584, jublia annuellement , classés par matières , les caalogues des livres que les libraires d'Allemagne ap- )ortaient à la foire de Francfort-S.-M. On prétend nème que Chrétien Wechel , imprimeur à Paris, a oublié, déjà en 1543, un Catalogne classé de même; outefois , son fils André , établi à Francfort-S.-M. , m a publié un en 1590 , et en 1610 à 1625 parut le ^rand catalogue systématique de George Draud, sous ie titre de :
Bibliotheca classica, sive catalogus ofïicinalis Georgii Draudii, in quo singuli singular. facultatum ac pro-
fessionumlibri, qui in quavis fere lingua exstant, quiqu intra hominum fere memoriam prodierunt , secundui artes et disciplinas reccnsentur. 2 vol. 4°. Francofur 1625. (1654 pages.)
Bibliotheca exotica , sive catalogus , etc. ( ut suprà 2 parties... 1 vol. 4°. ibid. 1625. (410 pages.)
Bibliotheca librorum germanicorum , sive catalogu: etc. (ut suprà), 1 vol. 4°. ibid. 1625 (793 pages.)
Ces trois catalogues réunis forment deux gros v< lûmes ensemble de 2857 pages in-4o, d'une grande ju tification en petit-romain non-intcrligné, et contienne presque tout ce qui a été publié en Allemagne jusqu cette époque. Chaque partie est divisée en Théologi< Jurisprudence , Médecine , Histoire , Politique , Gé graphie, Belles-Lettres.
8. En examinant le système du P.Garnier, telqu\ le voit encore aujourd'hui, on doit s'étonner de trouv toujours en tète la Théologie , puis la Jurisprudcnc et les Mathématiques, la Médecine etc. suivent comn subdivisions de la classe des Sciences et Arts. — Pou quoi la Jurisprudence a-t-elle cette prééminence? el est donc plus qu'une science ? — Et pourquoi les M ! thématiques, la Médecine, l'Astronomie, etc., sont-ell j rangées comme subalternes à la Théologie et à la Juri ; prudence? Il en est de même de la Géographie et d Voyages , placés dans la classe Histoire, qui devraie se trouver dans celle des Sciences; car l'Histoire n'e ; que la narration des faits et des événements, la Géogr ; phie, au contraire, est la description physique des pa < et de ce qui est stable , et les voyages y fournissent d matériaux. — Les ouvrages sur l'art de la Typograph sont aussi classés dans Y Histoire ( à la suite de la E bliographie ) ; cependant cet art n'a ni plus ni moins ( rapport avec l'histoire littéraire que le métier de l'a mûrier avec l'art de la guerre , et on ne placera jama celui-ci ailleurs qu'aux arts mécaniques.
On pourrait citer nombre de méprises de ce genr si elles ne se faisaient pas remarquer d'elles-mêmes. :
n est obligé de former un système bibliographique, u'on s'occupe donc plus de son applicatioiïpratique et îoins des théories ; qu'on ne perde jamais de vue que on travaille plus rarement pour les gens instruits que our ceux qui ne le sont pas , mais qui cherchent de instruction, ou même seulement un renseignement.
Adopter un système tout philosophique, avec des déominations de métaphysique , c'est le moyen le plus, ir pour le rendre inintelligible, et par conséquent inule au plus grand nombre de personnes. On trouve, par xemple, dans certain système de ce genre, la première ivision ainsi composée :
1« Origine des connaissances humaines ;
2<> Objets des connaissances humaines ;
3° Considérations générales sur l'érudition ;
4o Avantages et inconvénients des lettres , sciences t arts ;
5o Méthodologie universelle ; examen des esprits , cience de douter, etc. ;
6« Moyen de communiquer, de propager et de conerver les connaissances humaines ;
7o Mélanges ;
Quelle idée précise ces divisions présentent-elles, •our y classer des livres? — On demandera avec raison, [ue veut dire : Examen des esprits? Science de douer? — Le système de Gabriel Martin , malgré ses déauts , est certainement préférable.
9. On pourrait faire un gros volume en réunissant ous les divers systèmes que les savants ont imaginés lepuis que l'on a senti le besoin de classer l'innombrajle quantité de livres qui remplissent les bibliothèques. Plusieurs de ces classifications sont également bonnes, nalgré la différence dans la ramification de leur ensemble ; différence qui n'existe ordinairement que dans la ransposition de certaines subdivisions , dont la place qu'elles occupaient jusqu'alors est souvent aussi bien à justifier, que la nouvelle qu'on leur assigne.
Le lecteur sera peut-être bien aise de trouver ici I systèmes les plus usités et les plus remarquables , ta pour établir une comparaison entre eux , que pour faire un choix en cas de nécessité.