DE LA BIBLIOMANIE, ET DE LA BIBLIO PHLLIE
1. Labiblio-mamV, proprement dite , est, sans doute, un ridicule que beaucoup de personnes se donnent en se formant des bibliothèques par vanité, par luxe, ou par ton; mais ces personnes sont-elles plus à blâmer que celles qui achètent des tableaux, des antiquités, des pendules, de la verroterie , ou tout autre objet de fantaisie? Les unes comme les autres contribuent de leur fortune à alimenter l'industrie intellectuelle et commerciale , et sans ces amateurs de beaux volumes et de belles éditions dotées de iout le luxe imaginable, la librairie, l'imprimerie, la papeterie, la reliure, etc., seraient réduites à la fabrication très-médiocre des ouvrages d'un mérite et d'une utilité reconnus, qui seuls sont achetés par les savants et par les personnes qui lisent les livres de leurs bibliothèques.
2. Que l'on compare enfin, sous le rapport de la morale, le collectionneur de livres avec le collectionneur d'écus : l'avare est sans cesse clans une agitation fébrile de sa mauvaise et stérile passion, il est inquiet, il est malheureux, il a toute la conscience de son vice, il sait la réprobation dont il est entouré , il est seul , il cache ses trésors pour être heureux. Le hihYio-phile au contraire est fier de sa joie ; il étale son bonheur , il le raconte à qui veut l'entendre ; ses livres , c'est son orgueil, ce sont ses titres d'honneur, il jouit avec bonleur de leur possession et des éloges qu'ils lui attirent.
3. C'est à l'amour du luxe , à la vanité , quelquefois nême au manque d'instruction, que ce genre d'indusrie doit son entretien , ses progrès , et rend les riches ;es tributaires. Que l'on se contente donc de sourire de a satisfaction de ceux qui ne possèdent des livres que .'omnie meubles de pure curiosité ; et si le propriétaire l'Une belle bibliothèque ne l'a que par ostentation, ou îe peut même en faire aucun usage personnel , le ridicule est pour lui seul ; mais l'industrie n'a pas moins irospéré par l'acquisition qu'il en a faite , et le savant tu l'amateur éclairé , mais peu fortuné , en saura aussi irofiter, en y trouvant ce qu'il ne possède pas lui-même.
4. Cette passion, sur laquelle on se récrie tant, et que on regarde presque comme un sujet de mépris, tombe ependant plus ou moins en partage même aux amaeurs les plus instruits , les plus raisonnables , leur donne les jouissances sans regrets et fait leur bonheur de haque instant : s'ils possèdent des collections ou des éries d'éditions d'un ouvrage ou d'un imprimeur céèbre , un volume qui leur manque pour compléter leur ecueil les contrarie souvent plus qu'une chose beauoup plus sérieuse. Un bel exemplaire de ce livre, obet de leurs désirs et de leurs longues recherches , se rouve enfin chez un libraire ou dans une vente ; est-ce •tonnant s'ils le paient un prix qui paraît exorbitant, i qui est souvent bien au-dessus de celui qu'il vaut? beaucoup de personnes trouveront peut-être que c'est )lus qu'une folie de payer souvent au poids de l'or tel
petit volume que Tonne voudrait pas acheter quelque sous, si ses marges ont 7 ou 9millimètres (3ou41ign.) d moins que l'autre. Sans doute, cela doit paraître dérai sonnable, mais pareille folie est toujours plus excusabl que bien d'autres passions humaines ; elle est du moin du nombre de ces fantaisies qui ne sont pas nuisibles 5. Un vieux livre parfaitement conservé, qui réuni la rareté au mérite littéraire, est donc une espèc de bonne fortune pour un amateur ; mais ici , comm en toutes choses , on rencontre l'exagération : on vu montrer avec emphase tel volume, muni de témoins et dont les feuillets ne sont pas encore séparés , san penser que cette espèce d'inutile virginité d'un vieu livre n'atteste rien, sinon qu'il ne méritait pas d'ètr lu, ou que ses possesseurs n'en ont été que les gai diens. Cependant, il y a de ces sortes de raretés plu curieuses qu'utiles dont on fait l'acquisition à haut pri pour les conserver avec complaisance, les montrer ave vanité, et qu'on ne lit presque jamais, soit à cause d leur contenu , qui a perdu son intérêt , soit parce qu leur richesse extérieure- les rend presque hors d'usage Mais avec ces joyaux on se pare les jours de fête , ( ils contribuent à rendre une belle bibliothèque pli belle encore et plus complète. Un de nos bibliographe les plus instruits dit avec beaucoup de vérité, au suj< de ces curiosités : « Les livres, comme les hommes, oi leurs titres de noblesse . et les d'Hozicr bibliogr; phiques suppléent les quartiers d'un volume par les ce lébrités de toute espèce auxquelles il a appartenu, d< puis les maîtresses des rois jusqu'aux prélats ou au modestes hommes de lettres. Armoiries, chiffres, d vises, signatures et même traditions, tout est prew dans cette justification, et Ton sait ce qu'elle ajoute la valeur des livres, et à quels prix élevés se porte] les volumes décorés de la devise de Grolier , du chiffi de Henri II ou de Diane de Poitiers; les armes c De Thou, de Colbert, d'Hoym, deSoubise, ou de la s gnature de Racine, de Bossuet et d'autres personne célèbres. »
6. Il en est de même des anciens manuscrits et des ivres des premiers temps de l'imprimerie : leurs caactères et leurs ornements , qui font les délices des biiliophiles et des bibliomanes de nos jours, seraient ertainement en grande partie , pour leur mauvais goût t pour leur médiocre exécution, désapprouvés, méprisés et rejetés, s'ils n'étaient entourés de l'auréole de antiquité. Mais il faut être indulgent pour ce plaisir rès-innocent de les choyer, de les décrire avec une si ninutieuse exactitude , de les imiter même par des facimile et par des réimpressions figurées à 50 ou 80 xemplaires. C'est un des côtés faibles des amateurs, [ui cependant a toujours l'avantage d'entretenir l'étude le l'histoire de Fart.
7. Les Anglais, qui ont toujours aimé faire des colections de curiosités littéraires , poussent aujourd'hui e penchant jusqu'à la passion, qui ne connaît point de •ornes. Le mot de bibliomanie , qui autrefois n'avait m'un sens défavorable , est maintenant chez eux une jualification noble et honorable du goût des livres , et e bibliophile anglais qui est parvenu à être publiquenent nommé bibïiomane , se trouve heureux et consiléré.
Ce n'est qu'en Angleterre où la vente d'un livre a pu tonner l'idée de former une association : le 17 juin 1812, i la Vente de la bibliothèque du duc S. de Ëoxburgh, e Decamerone di Baccacio, un volume in-folio (Venise), Valdarfer, 1471 , fut poussé , par lé marquis de Blandord, jusqu'à 2260 Iiv. st. ( 56,500 fr. ). Ce prix , sarts exemple pour un seul volume, parut même aux bibliomanes de Londres, une chose si remarquable, qu'ils fondèrent, en mémoire de ce fait, une société sous le titre de Roxburqh-club , dans laquelle les membres ne parlent que bibliographie et célèbrent annuellement le 17 juin par un banquet splendide. Chaque membre est en outre obligé, à tour de rôle, de faire imprimer quelque ancienne rareté, à 31 exemplaires seulement, nombre égal aux membres de la Société.
1. Abstraction faite de la bibliomanie, qui ne donne du prix à un volume que d'après le caprice de la mode, lequel, comme pour la toilette des femmes , fait tout-àcoup tomber dans le mépris des classes entières de livres et en relève d'autres , dépréciés jusqu'alors^, poui les faire retomber quelques années après ; abstraction faite de cette manie, il y a des livres qui, par leur ancienneté reconnue et importante pour l'histoire littéraire,, leur exécution typographique, ou par des circonstances particulières, réclament l'attention des bibliophiles el dont la connaissance mérite leur étude. La rareté ou le prix de ces livres leur donne ensuite de l'importance à les consulter ou même. à les posséder.
2. Ces livres peuvent être rangés en deux classes : l'une renferme les ouvrages rares et curieux, l'autre ceux qui sont curieux sans être rares.
Les livres rares et, par ce fait même , déjà curieux sont principalement les ouvrages imprimés dans h xv« siècle ; car les quatre cents années qui se son écoulées depuis leur publication les ont à peu près dé truits , les imprimeurs de ces temps ne faisant que de: tirages proportionnés au petit nombre d'exemplaire: qu'alors on leur demandait. Plusieurs de ces livres m sont même connus que par le témoignage de savant contemporains , ou seulement par des fragments qu sont venus jusqu'à nous.
3. Après cette époque, les imprimeurs s'étant con sidérablement augmentés, et avec eux les amateurs dt l'étude et les bibliothèques, les éditions se tirèrent à ui plus grand nombre ; cependant les livres imprimés jus qu'au milieu du xvie siècle sont encore considéré, comme rares , et présentent un grand intérêt pour 1; philologie aussi bien que pour l'histoire littéraire.
4. Sont encore rares , les livres qui ne sont recherchés que parce qu'on les trouve difficilement, et dont le prix est très-élevé à cause de cette difficulté , sans qu'aucune autre raison ne motive l'empressement avec lequel on se les procure. Parmi ces livres doivent être rangés la plupart des facéties et sa(ires des temps passés, les anciennes pièces de théâtre et les écrits polémiques qui ont perdu l'intérêt du moment; tous ouvrages qui ne doivent leur valeur commerciale qu'à la manie des amateurs , pour lesquels le principal mérite d'une chose est la difficulté de se les procurer , le désir de posséder exclusivement , et la somme qu'ils y sacrifient.
Il y a des ouvrages anciens dont la rareté cesse d'être étonnante quand on réfléchit qu'ils sont du nombre des livres qui s'usent et se détruisent par l'usage habituel qu'on en fait; Tels sont les livres, sortis des imprimeries célèbres , qui servent à l'instruction de la jeunesse, les livres d'église, les dictionnaires, eîc. Un exemple entre mille de ce genre de rareté, est le Pâtissier- Français, petit in-12. Amsterdam, L. etD. Èlzcvier. 1655, mince volume de 258 pages, dont les exemplaires, échappés aux mains grasses des cordons-bleus de ces temps , sont tellement rares qu'ils ont été payés jusqu'à 250 francs.
5. Une autre classe de livres rares et souvent trèsintéressants est celle des ouvrages imprimés pour le compte de l'auteur , et tirés à un petit nombre d'exemplaires destinés à être donnés et n'entrant jamais dans le commerce. Les exemplaires tirés sur peau de vélin, sur papier de couleur ou sur grand papier, sont également très-recherchés par les amateurs, qui se procurent quelquefois même de ces exemplaires uniques, en en sacrifiant deux ou quatre pour en faire un seul, dont les marges, prises sur les autres, ont le double de grandeur ; et , pour les rendre plus précieux encore , ils lèjs if llutlrëht de gravures et dessins convenables, d'autographes , etc.