‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 2 sur 76 · III · texte numérisé non relu

III

Rome et d'Athènes. La seconde, beaucoup pins développée et moins sévère dans le choix de ses citations, parce qu'elle avait un but plus large, était réservée aux cours de belleslettres. Avec elle, les jeunes gens arrivés au couronnement de leurs études classiques, à l'âge où le goût se forme, où l'intelligence s'épanouit en passant de la discipline des grammairiens aux libres inspirations des muses, pouvaient revenir sur des chefs-d'œuvre qu'ils n'avaient qu'imparfaitement appréciés, trouver des exercices de critique là où ils n'avaient eu que des exercices de mémoire, comparer entre eux les poëmes et les poètes, comprendre les divers genres de poésies dans leur ensemble, et de plus, grâce à l'ordre chronologique que nous avions adopté, suivre le développement du génie poétique de la France.

La première de ces collections était donc classique ; la seconde ne l'était pas. Mais la trop grande ressemblance de leurs titres pouvait les faire confondre. Le nouveau frontispice que nous donnons aujourd'hui à cette publication, qui n'est qu'un remaniement de la série de nos Recueils destinés seulement aux cours de belles-lettres, nous a paru de nature à dissiper toute méprise.

Cet ouvrage est donc fait pour les jeunes gens qui, déjà familiarisés avec les préceptes de la poésie et de l'éloquence, déjà sortis du collège ou sur le point d'en sortir, travaillent en particulier à se former le style et à étendre par la lecture leurs connaissances littéraires.

Quintilien, traçant la marche à suivre pour la formation des disciples de l'éloquence par la lecture et l'imitation des orateurs et des poètes, a dit avec un grand bon sens et toute l'autorité d'une longue expérience : « Que prétendons-nous, dans notre enseignement littéraire, sinon de mettre nos élèves en état de pouvoir un jour se passer de maîtres? »

Quid aliud agimus, docendo eos, qucmi ne semper docendi sint ' ? Voilà l'idée qui a présidé à la composition de cette bibliothèque ; voilà le but principal que nous nous sommes proposé en la publiant.

Nous avons voulu apprendre aux jeunes gens à continuer, seuls et sans danger, ce qu'ils avaient commencé sous les yeux de leurs maîtres. Quand on songe à quelles séductions et à quels égarements d'esprit et de cœur la lecture les expose, il est impossible de nier l'opportunité et l'importance de ce dernier enseignement, qui, au point de vue moral comme au point de vue littéraire, doit être tout ensemble le complément et la sauvegarde de l'instruction ébauchée dans les collèges.

Mais cet important et dernier enseignement, où le chercherons-nous ? Au point de vue moral, là où l'ont cherché, avec plus ou moins de prudence, tous ceux qui avant nous se sont proposé d'aider les jeunes gens à étendre leurs connaissances littéraires, sans danger pour leur conscience : dans un choix inoffensif et pourtant assez complet pour mettre au courant de tout ce que la muse française a produit de célèbre dans tous les genres que nous aborderons. Au point de vue littéraire, là où Quintilien l'avait cherché : dans les exercices de la critique.

N'est-ce pas à la critique, en effet, qu'appartient le couronnement de l'instruction classique ? L'enseignement littéraire, à quelque degré qu'on le prenne, se réduit à deux choses, à la connaissance des règles et à leur application. La première appartient aux exercices de l'intelligence et de la mémoire ; la seconde, aux exercices du jugement ou de la critique. C'est la critique qui vérifie l'observation des lois de

1 De Oratorio, institutione, lib. n. cap. v.

la grammaire, de la poésie et de l'éloquence, soit dans la correction des compositions faites par les élèves, soit dans l'explication des auteurs qui leur sont donnés pour modèles. Son rôle va s'étendant et s'élevant à mesure que l'enseignement classique avance. Dès le début, il en occupe au moins la moitié, puisque c'est la critique qui juge les versions, les thèmes, les vers, les narrations, les discours ; et, l'enseignement des préceptes terminé, il ne reste plus qu'elle ; car il ne reste plus qu'à composer et à lire avec discernement. C'est donc dans l'initiation à ses exercices qu'il fallait chercher la dernière initiation aux secrets de l'art, et la sauvegarde du goût dans l'achèvement de l'instruction littéraire par la lecture.

Ce n'est pas tout. Nous oserons dire avec Quintilien, parlant de la critique, que ses exercices peuvent être plus utiles dans l'enseignement que tous les préceptes mêmes de l'art. Hoc diligentiœ genus ausim dicere plus collaturum discentibtis, quam omnes omnium artes. Les préceptes, sans contredit, sont d'un grand secours, juvant sine dubio multum; mais ils se tiennent trop dans la généralité, sed latiore quadam comprehensione. Quelle est la théorie, ajoute ce grand maître, qui puisse descendre à tous les détails que la pratique fait naître tous les jours et multiplie presque à l'infini ? Il en est de l'art littéraire comme de l'art militaire, qui, tout en ayant ses principes généraux, s'apprend mieux en examinant si, en tel lieu ou en telle circonstance, la conduite d'un capitaine a été sage ou ne l'a pas été. En toutes choses, à peu près, la théorie et ses préceptes valent moins que la pratique et ses expériences. In omnibus fere minus valent prœcepta quam expérimenta '.

Habituons donc les jeunes gens, déjà sortis du collège ou

' De Oratorio institutione, lib. u, cap. V,

sur le point d'en sortir, à retrouver dans la lecture réfléchie des auteurs, les théories de l'art appliquées de cent façons différentes, modifiées à tout moment suivant les circonstances ; à comparer entre eux les écrivains qui ont traité le môme sujet, qui ont exprimé la même idée, le même sentiment, la même image ; à distinguer dans les inspirations du génie, la liberté et ses hardiesses heureuses de la licence et de ses écarts, le vrai du faux séduisant par son éclat, le sublime du gigantesque, la grandeur de l'enflure, la simplicité du trivial, la richesse et la fécondité de l'abondance stérile.

D'accord avec Quintilien sur l'importance de cette initiation, nous le serons encore pour le principe qui nous réglera dans le choix des auteurs et des pièces, dont l'étude doit habituer aux exercices de la critique. Nous pensons avec lui qu'au début de l'éducation littéraire, et pendant plusieurs années, on ne doit faire lire aux enfants que des écrivains du premier ordre, et auxquels on puisse se confier sans crainte d'être trompé. Diu nonnisi optimus quisque, et qui credentem sibi minime fallût, legendus est {. Mais il pense comme nous que, lorsque le jugement est déjà formé et qu'on n'a plus à redouter le péril de la séduction, firmatis autem judiciis, jamque extra periculum positis, il est avantageux de faire étudier les règles de l'art dans ceux-là même qui ne les ont pas toujours observées2. Sénèque, dit-il, est plein de belles pensées, mais son éloquence est presque toujours vicieuse, et d'autant plus dangereuse qu'elle abonde en défauts séduisants. On voudrait qu'en écrivant avec tout son esprit il se fût soumis au jugement d'un autre. Car s'il avait laissé certaines choses, s'il avait su se borner, s'il n'avait pas été amoureiLx de toutes ses pensées, s'il n'avait pas affaibli le

1 De Oratoria institutione, lib. x, cap. i. — "2 lbid. lib. n, cap. v.

poids de ses arguments par l'excessive subtilité de ses sentences, il aurait eu pour lui le suffrage des hommes instruits plutôt que l'amour des enfants. Cependant, quand le goût des jeunes gens se sera fortifié et affermi par un genre d'éloquence plus sévère, il faudra qu'ils le lisent aussi, ne fût-ce que parce qu'il peut les exercer au discernement du bon et du mauvais, vel ideo quod exercere potest utrumque judicium1. Quintilien n'attend môme pas l'achèvement de l'éducation littéraire pour habituer ses élèves à la critique par la lecture des écrivains qui ont péché contre les lois de l'art et du goût. Écoutons-le parlant d'une classe de rhétorique :

« Il ne sera pas sans profit de faire quelquefois lire et discuter par ses élèves des compositions de mauvais goût et incorrectes, que le sens dépravé du siècle fait admirer à la plupart des lecteurs; et d'y faire ressortir partout les termes impropres, obscurs, ampoulés, les expressions basses et triviales, l'afféterie, la langueur, choses non-seulement applaudies par la foule, mais, ce qui est pire, applaudies par cela même qu'elles sont mauvaises. Car un style simple et naturel paraît dénué de talent; et pour peu qu'une composition sorte des voies de la raison, elle est regardée comme plus exquise. C'est ainsi qu'aux yeux de certaines gens, les corps contrefaits et monstrueux par quelque endroit ont plus de prix que les corps qui n'ont rien perdu des perfections communes à toute l'espèce humaine2. »

Ces lignes ne semblent-elles pas écrites tout exprès pour notre époque et pour notre avant-propos ?

Il nous serait facile d'ajouter à l'autorité de Quintilien celle des oracles de l'enseignement moderne. Bornons-nous à rappeler la pensée de deux maîtres éminents par leur savoir et

1 De Oratorio institutione, lib. x, cap. i. — 2 ibid.,\\b. 11 c. v.

AYAXT-rROPOS.

leur prudence. Le P. Nicolas Caussin, dans son traité latin sur Y Éloquence sacrée et profane, se demande s'il est à propos d'étudier plusieurs écrivains pour se former ; et, après avoir interprété les sentences de saint Thomas et de Sénèquc, qui semblent condamner la multiplicité des lectures, il conclut ainsi : « C'est une prescription sage et salutaire que celle qui exige que les enfants, apprenant la langue latine, se livrent tout entiers et exclusivement à l'étude de Cicéron . Il arrive par là qu'ils commencent à respirer l'éloquence dans le prince même des orateurs, et qu'ils sont mis à l'abri de la contagion des défauts à laquelle expose à tout moment une lecture imprudente. Ils ont d'ailleurs l'estomac trop faible pour recevoir et digérer tant de choses à la fois. Mais, lorsqu'ils ont été fortifiés dès le principe par une nourriture plus saine, rien ne s'oppose à la variété de leurs lectures; ils trouveront dans les beautés des autres écrivains de quoi enrichir leur trésor littéraire, et dans leurs défauts des leçons pour se tenir sur leurs gardes *. » Le célèbre P. Joseph Jouvency a appuyé sur le même fondement tout son traité de Y Art d'apprendre et d'enseigner. Il fait commencer par l'étude de Cicéron et de Virgile, et finit par mener ses élèves jusqu'à celle de Sénèque et de Lucain.

A quelle époque a-t-il été plus nécessaire qu'à la nôtre d'initier les jeunes littérateurs à ce discernement du bon et du mauvais, du vrai et du faux ? Quel est le professeur de belles-lettres assez étranger à ce qui se passe en dehors du collège et de sa classe, pour oser espérer que ses élèves, sur sa recommandation, s'abstiendront de la lecture des auteurs dont l'influence pourrait leur être pernicieuse? Pour cent jeunes gens qui, débarrassés des examens du baccalauréat,

1 De Eloquentia sacra et humana, lib. m, cap. xn.

pourraient lui jurer qu'ils fermeront pour toujours Démosthène et Cicéron, Homère et Virgile, en trouverait-il trois assez résolus pour lui promettre qu'ils ne feront jamais connaissance avec Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo?

N'est-il donc pas de la prudence des maîtres d'initier euxmêmes leurs élèves à la connaissance d'écrivains trop célèbres pour être ignorés, même au collège, et remplis de défauts trop brillants pour être lus sans danger ? Peut-être les hommes sensés, qui liront cet avant-propos, penseront-ils avec nous qu'il serait avantageux de compléter notre Bibliothèque critique, en faisant pour tous les genres ce que nous n'avons fait que pour quelques-uns. C'est un ouvrage que nous voudrions voir confié à quelque ami de la jeunesse plus expérimenté que nous dans les travaux de ce genre.

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