POÈMES DIDACTIQUES ET DESCRIPTIFS
coup d'oeil général sur la poésie didactique du dlx-huitiéme siècle.
Nous allons consacrer la moitié d'un volume à des œuvres qu'on ne lit plus, qu'il est permis aujourd'hui de ne connaître que par leurs titres. Mais elles ont excité l'enthousiasme au siècle de d'Alemhert. Nous trouverons donc clans leur étude non-seulement les enseignements de la critique, mais encore ceux de l'histoire.
Le siècle de Louis XV et de Voltaire fut celui de l'irréligion, des voluptés matérielles, de la légèreté de l'esprit, du savoir superficiel et encyclopédique; et, par un fatal enchaînement qui s'explique de lui-même, sa poésie didactique, genre qui le caractérise, fut sans enthousiasme, sans idéal, sans philosophie, sans logique ni dans les pensées ni dans le style.
Voilà des faits dont les preuves se trouveront à chaque page de l'examen des poèmes que nous allons citer et analyser. Mais, pour mieux faire ressortir la vérité de ces preuves et l'importance morale de ces faits, que des appréciations rapides et détachées les unes des autres nous ont forcé à disséminer et quelquefois même à sousentendre , nous allons les grouper et les énoncer plus nettement dans un aperçu général sur le caractère et les défaillances du génie poétique français au dix-huitième siècle.
Juger la muse du dix-huitième siècle par ses poèmes didactiques, c'est la mettre, nous l'avouons, sur un mauvais terrain; mais ce terrain est le seul qui soit sa propriété. Le théâtre français appartient au siècle de Corneille, de Racine et de Molière; la lyre française appartient au nôtre; c'est par la poésie didactique que le dixhuitième siècle s'est caractérisé : c'est là surtout que brillèrent son invention et sa fécondité. Avant Rosset le parnasse français était sans géorgiques; avant Saint-Lambert il n'avait pas même songé à la poésie descriptive; c'est Roucher qui lui apprit à faire de longs poèmes descriptifs et lyriques tout ensemble, genre réveillé de nos jours par le Jocelyn de M. de Lamartine; et enfin pour un seul poème didactique que le siècle de Boileau nous a laissé, celui de Delille nous en a légué des douzaines.
Nous n'excluons pas des pièces du procès la poésie badine, si svelte et si folâtre sous la plume de Voltaire et de Gresset, puisque la supériorité du dix-huitième siècle en ce genre atteste précisément la légèreté d'esprit que nous lui reprochons. Hors des poèmes enjoués ou didactiques, le génie des poètes voltairiens et encyclopédistes ne fut ni chez lui ni à son aise. Mettez-le dans les jeux d'esprit, il pétille; donnez-lui la nature matérielle à chanter, il est inépuisable : là est tout ce qu'il adore. Voyez , en effet, quelle nuée de versificateurs s'abattirent sur ce terrain et quelle fut la fécondité de leur verve. Il y aurait, sans doute, de l'injustice à juger le siècle de Louis XIV par ses poèmes épiques, quelque nombreux qu'ils aient été, parce qu'il fut le premier à les condamner à l'oubli; mais celui de Louis XV prôna jusqu'au bout ses poèmes didactiques et en transmit le. goût jusqu'aux premières années du nôtre : il est donc équitable de chercher là le caractère et la valeur de cette époque.
L'enthousiasme ne vit que de foi ; l'incrédulité le tue ou l'étouffé à moitié. Elle tue l'enthousiasme religieux; c'est un fait prouvé par les termes mêmes qui l'énoncent. Elle étouffe plus ou moins l'enthousiasme poétique, quel qu'en soit l'objet, suivant qu'elle est plus ou moins complète : la raison se joint à l'expérience pour le démontrer. Parcourons donc les trois degrés de l'idéal, qui sont le beau intellectuel, le beau moral et le beau physique ; et nous allons voir le spectacle même de la nature pâlir dans une poésie que n'échauffent plus Dieu et la vertu.
Un siècle incrédule tend au scepticisme moral : ne croyant plus en Dieu , il faut bien qu'il doute des vertus cachées que Dieu seul récompense, des devoirs intimes que Dieu seul a le droit d'imposer, de la conscience dont Dieu seul peut être le témoin et le juge.
Que restera-t-il aux poètes athées et sceptiques pour échauffer leur
enthousiasme quand ils voudront chanter Dieu et la vertu? Des convictions factices et des élans de rhéteurs qui se battent les flancs et n'ont de ressource que dans l'accumulation des exclamations et des apostrophes. Voltaire et sa pléiade incrédule, ne pouvant se passer dans leurs vers des croyances religieuses, qu'ils rejetaient dans leur prose philosophique, en furent réduits à ce contre-sens et à ce mensonge. Les pieds cloués à la matière, ces aigles agitèrent bruyamment leurs ailes pour faire croire qu'ils montaient; et le public, dont ils avaient faussé la conscience littéraire en faussant sa conscience morale, étourdi par ces battements sonores, mit l'enthousiasme dans le bruit.
Le charlatanisme ne s'arrêta pas là. Après avoir singé, par impuissance, les émotions de l'enthousiasme dans le domaine des inspirations morales et religieuses, ces rhéteurs le singèrent par habitude et par paresse jusque dans les sujets matériels où la conviction leur était possible. Ils chantèrent les beautés de la nature, quelquefois même les jouissances physiques dans le style académique qu'ils avaient adopté pour célébrer Dieu et les vertus. C'est là qu'il faut étudier dans leur poésie les derniers restes du mens divinior: car si nous montrons que là même leur chaleur et leur verve se réduisent aux jeux de l'expression , nous serons dispensé d'en chercher des preuves ailleurs.
Le chantre des Saisons, Saint-Lambert, a tout ce qu'il faut pour représenter la poésie de son siècle; il brilla par son épicurisme dans les chœurs d'incrédules groupés autour de Voltaire, leur Apollon; et son poème, à peine édité, lui valut un fauteuil académique. Ne cherchons son enthousiasme ni dans sa reconnaissance pour l'Être suprême, qu'il n'adorait qu'en vers , ni dans son admiration pour des vertus qu'il ne pratiquait pas ; allons plus directement à notre but en montrant que sa chaleur fut factice même en présence des spectacles de la nature que l'incrédulité n'empêche pas de comprendre.
Oh ! de quels mouvements je me sens agité ! . . .
Oh! que l'homme est heureux! qu'il doit être content! . . .
Oh ! combien ces concerts, la joie universelle
Augmentent à mes yeux les charmes du printemps! . . .
Oh ! que l'âme jouit dans la convalescence !
Il y a quelques cinquantaines de oh ! et de ah ! pareils dans les sept cents vers consacrés au printemps. En été l'excès de la chaleur fait pousser au poëte des hélas ! la beauté des moissons le fait crier ô ciel! Le premier chant commence par ô toi; le second par ô toi; le troi-
12 LA TOÉSIE DIDACTIQUE
sième par ô vous; et le poëme tout entier n'est qu'un échafaudage d'interrogations, d'exclamations et d'apostrophes à tous les êtres vivants et morts , intelligents ou sans raison , réels ou abstraits, au printemps, puis à l'été , puis à l'automne, puis à l'hiver, puis à l'agriculture, puis au plaisir, à la santé et à tout le reste.
Il y aurait un second calcul à faire, celui des vers où le chantre épicurien des Saisons a mis l'idéal dans les sens et l'enthousiasme dans les chatouillements de l'épidémie. En voici un échantillon : c'est la volupté matérielle d'un jeune malade que le printemps réveille. Tout le poëme est rempli d'expressions semblables à celles que nous allons extraire seulement de deux pages.
Naissez, brillantes fleurs, réjouissez les sens ! . . . Le retour du printemps me rendit à la vie,
Je me sentis renaître
J'allais me pénétrer des rayons de l'aurore; J'étais pressé de voir, pressé de me livrer
Au plaisir de sentir
Soleil, qui m'as rendu la pensée et les sens ! . . . Mes sens étaient charmés, et mon âme ravie Croyait sentir la sève et respirer la vie.
Ce que le poëte a trouvé de plus merveilleux dans les joies d'un convalescent, c'est le plaisir de sentir le parfum des fleurs, désenfla douce chaleur de l'aurore, de sentir le mouvement du sang dans ses veines; ce qu'il trouve de plus digne d'envie dans la condition des villageois coupant gaiement leurs foins , c'est leur excellent appétit :
Ciel ! avec quelle ardeur la troupe impatiente
Dévorait tour à tour la framboise odorante,
Le lait de ses troupeaux, la fraise et le pain bis,
Placés sur le gazon qui servait de tapis !
Le plaisir d'un repas n'est senti qu'au village !
Et quand Saint-Lambert s'élève jusqu'à Dieu, auteur* de tous les biens qu'il a sentis et fait sentir lui-même à ses lecteurs, c'est uniquement pour le remercier de l'avoir fait capable de jouir :
Et, philosophe heureux, homme content de l'être, Je viens de ses présents rendre grâce à mon maître.
Ces deux vers terminent ses quatre chants et les résument; il est content d'être philosophe, content d'être homme, content d'être content. Car l'habile amphibologie de la phrase se prête à cette triple interprétation de ses aises.
Ce que nous avons dit de l'ide'al et de l'enthousiasme du chantre des Saisons peut s'étendre à tous les chantres didactiques de son école, disons même de son siècle; car tous chantèrent faux, les uns parce que l'incrédulité leur avait faussé la pensée, les autres parce que le goût du temps leur avait faussé l'oreille. C'est ainsi que Delille, sans être incrédule, adopta dans ses poèmes la rhétorique mise en vogue par les incrédules. Ce prodigieux rimeur, qui nous a laissé à lui seul autant de vers que Corneille, Racine etBoileau réunis, n'a été vrai et sublime dans ses inspirations personnelles qu'une fois en sa vie, et ce fut précisément lorsqu'il célébra l'immortalité de l'âme et les vengeances célestes au pied des échafauds de 93, jetant un courageux anathème au siècle sans cœur et sans foi qui avait abouti là.
J.-B. Rousseau eut aussi des accents vraiment sentis dans ses traductions des psaumes; mais sa lyre, dans ces chants sacrés, fut soutenue par la harpe des prophètes et ne dut certes rien aux idées de son siècle. Ses odes profanes n'ont de vérité que dans l'harmonie; l'idéal en est païen et la forme académique. Gilbert fut sublime dans ses adieux à la vie; mais ce fut en se plaignant du siècle qui l'avait méconnu et dont il mourait la victime.
Parmi les poèmes didactiques de cette époque, si féconde en vers et si pauvre en poésie, nous n'admettons d'exception que pour celui de Louis Racine; mais Louis Racine, élevé pieusement sur les genoux de l'auteur à'Esther et (YAthalie, formé par l'auteur de Y Art poétique, appartient au temps de ses maîtres; et son poème, tout supérieur qu'il est aux ouvrages du même genre qui l'ont suivi , nous atteste, en quelque sorte, par son début et par sa fin, le double caractère des deux époques auxquelles il a servi de passage. En effet, les deux premiers chants de la Religion, pleins de verve et de grandeur, rappellent l'ancienne école fermée en 17 H, à la mort de Boileau; et les quatre derniers, sans chaleur et sans élévation, commencent déjà l'école nouvelle que laHenriade ouvrit en 1723.
11 nous serait facile d'appuyer par des citations nombreuses la sévérité de la double sentence que nous venons de porter sur l'idéal et sur l'enthousiasme des chantres didactiques du dix-huitième siècle; il suffirait pour cela d'ouvrir leurs poèmes. Mais à quoi bon charger nos pages de preuves inutiles? Un seul mot les remplacera toutes : on trouvera dans l'analyse et le dépouillement des poèmes de cette époque tout ce que nous avons pu y rencontrer de poétique. Eh bien ! qu'on voie si dans la richesse et l'éclat de ces quelques lambeaux de pourpre il y a de quoi contredire nos affirmations.
Parmi les poètes, sans cœur et sans foi, qui se dirent philosophes.
y aura-t-il de vigoureux penseurs ? Incapables d'échauffer un poërne, n'ont-ils pas eu du moins assez de philosophie pour le concevoir dans son ensemble , assez de logique pour le diviser avec netteté et précision? On trouvera la réponse dans nos analyses, où nous avons montré, pièces en main, dans tous ces chefs-d'œuvre, applaudis à leur apparition et depuis à peu près oubliés, l'absence complète du génie qui invente une idée mère, qui la divise et qui en distribue les parties avec ordre, avec symétrie et gradation.
Dans les grandes inspirations du dix-septième siècle la pensée de l'écrivain, large dès sa source, s'étendant à mesure qu'elle avance, toujours suivie malgré la rapidité de sa marche et la multiplicité de ses détours, entraîne l'âme du lecteur comme des fleuves, à la fois majestueux et pressés, emportent un vaisseau sans relâche, mais sans secousse. Elle grossit sans efforts, se divise sans violence ; et quand elle arrive à son terme c'est pour se reposer dans toute sa plénitude. Ainsi ont procédé Pascal, Bossuet, Bourdaloue dans leur prose, Corneille, Racine, Molière, la Fontaine, Boileau dans leurs vers, et c'est ainsi qu'avant eux avaient pensé et écrit Homère , Horace et Virgile, Démosthène et Cicéron. Dans les compositions du dix-huitième siècle, au contraire, la pensée du poëte tourmente celle du lecteur : ce sont des lacunes et des soubresauts sans fin. 11 faut que l'esprit renonce à les suivre et se contente de les considérer, comme de loin, sans s'associer à leur marche tortueuse, saccadée, à tout moment interrompue. On s'abandonne aux eaux d'un fleuve, quelque impétueux qu'il soit, fût-il torrent, si sa route est sûre; mais on se garde de s'embarquer sur des cascades. Lisez Cinna ou Athalie; Corneille et Racine s'emparent de vous, ne vous rendent à vousmême qu'au bout de leur course. Lisez les Saisons, les Mois ou la Henriade ; vous n'êtes plus pris : vous restez en vous-même pour juger les inégalités de leur allure et renoncer même bientôt à la fatigue de leur marche en fermant le livre.
Cette logique ferme et soutenue du dix-septième siècle demandait du travail et de la maturité : les poètes philosophes du dix-huitième n'eurent pas le courage d'y prétendre. Pour se débarrasser de l'obligation de lier leurs idées, ils changèrent leurs poèmes en dithyrambes. Une exclamation subite, une apostrophe, un que dis-je? un simple mais leur servent de passage d'un objet à un autre, quelle que soit la distance qui les sépare. Roucher, dans ses douze chants, n'eut pas d'autre logique que celle-là; et Delille en usa largement aussi, surtout dans son Imagination, qui est tout ensemble le plus philosophique et le plus décousu de ses poèmes. Quant à Saint-Lambert, en comptant ses oh! et ses ah! nous avons déjà in-
cliqué les formules par lesquelles il a opéré la moitié de ses transilions.
Ces versificateurs sans philosophie dans leurs inspirations, sans logique dans la division de leurs idées, ne pouvaient que manquer de goût dans les détails et dans le style même de leurs œuvres; car la logique, qui précise une idée mère, qui la divise et la distribue dans les différentes parties d'un poëme , n'est pas moins indispensable à la netteté, à la division, à la gradation de la pensée qui remplit un épisode, une amplification ou même une simple phrase.
L'indécision et le pêle-mêle de ces esprits vagues et légers se retrouvent donc plus ou moins dans chacune de leurs pages. Ils amplifient sans mesure ; leurs récits sont pâles et verbeux. Sur une cinquantaine d'épisodes qu'ils ont faits, nous n'avons pu en trouver que deux où l'intérêt soit soutenu; celui de l'artiste égaré dans les catacombes et celui d'Abdolonyme visité dans ses jardins par Alexandre : encore a-t-il fallu décharger le second de la moitié de ses vers pour le rendre supportable.
Chose remarquable dans un siècle où le savoir superficiel et léger voulut gagner en étendue ce qu'il ne se donna pas la peine d'avoir en profondeur, non-seulement la conception d'un poëme didactique fut indéfinie, comme dans la Navigation d'Esménard et l'Imagination de Delille, mais une période même devint quelquefois une petite encyclopédie. Sa phrase une fois commencée , le poète , disons mieux, le versificateur, trop peu logicien pour en déterminer d'avance la longueur et le contenu, la laisse rouler et grossir tant que la pensée principale peut accrocher quelques pensées accessoires et les envelopper dans des parenthèses ou les traînera sa suite à l'aide de qui, de que ou d'ei sans fin. C'est au siècle de d'Alembert qu'on vit apparaître ces accumulations verbeuses, ces torrents d'incises confusément, pesamment enchaînées par des pronoms, par des adverbes, par des particules, par des conjonctions de toute espèce. Les queues de phrase d'Esménard sont célèbres : nous en avons cité un exemple dans l'analyse de son poëme. Donnons un échantillon des agglomérations emphatiques de Roucher :
Dieu déploya des cieux la tenture azurée; Du soleil sur son trône en fit le pavillon, Voulut qu'il y régnât et qu'à son tourbillon Il enchaînât en roi le monde planétaire; Que, du globe terrestre esclave tributaire, Le nocturne croissant dont Phébé resplendit Sous les feux du soleil tous les mois s'arrondît;
Que, d'un cours sinueux traversant les vallées,
Le fleuve s'engloutit clans les plaines salées;
Qu'on vît toujours aux fleurs succéder les moissons,
Et les fruits précéder le règne des glaçons;
Que l'ambre hérissât la bruyante Baltique;
Que l'ébène ombrageât la rive asiatique;
Que le sol des Incas d'un or pur s'enrichît;
Que dans les flots d'Ormus la perle se blanchît;
Qu'aux veines des rochers une chaleur féconde
Changeât en diamant le sable de Golconde;
Que le fleuve du Caire, en ses profondes eaux,
Prêtât au crocodile un abri de roseaux ;
Que le phoque rampât aux bords de la Finlande ;
Que l'ours dormît trois mois sur les rochers d'Islande;
Que sous le pôle même, où vingt peuples glacés
Apportent le tribut des hivers entassés,
Êparses en troupeaux, les énormes baleines
Du sauvage Océan fissent mugir les plaines,
Et qu'au bord de ces lacs où cent forts démolis
Au triste Canada font regretter nos lis
Le castor, avec nous disputant d'industrie,
De hardis monuments embellit sa patrie.
Dans ies Plaideurs , Petit-Jean s'avise d'essayer l'effet de son éloquence encyclopédique sur un auditoire présidé par Perrin- Dandin :
Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune, Quand je vois le soleil et quand je vois la lune, Quand je vois . . . quand je vois
Et l'Intimé s'écrie :
Quand aura-t-il tout vu ?
Mais une emphase périodique que le bon sens ne put admettre au temps de Racine devint supportable, fut même applaudie au temps de Roucher, et peut encore se montrer de nos jours. Ajoutons cependant que Voltaire et Gresset ne se permirent ces accumulations que dans la poésie légère, et que M. de Lamartine, lorsqu'il en use dans ses poésies lyriques, a l'art d'emporter au moins dans des flots d'harmonie ses périodes les plus longues et les plus vides.
Le manque de logique et le laisser aller que nous venons de signaler dans la mesure et la construction des périodes se montrent aussi dans la liaison des phrases. Ces penseurs à bâtons rompus , ces maçons sans ciment et sans équerre juxtaposent leurs sentences
comme elles viennent, ne se donnant pas même la peine de les choisir, de les tailler et de les tourner au moins de façon à leur ménager des jointures. De là ces images disparates, ces répétitions de mots, ces lacunes, ces amphibologies, ces négligences de toute espèce qui font de leur style un amas d'incohérences, de platitudes et d'obscurités.
Ainsi Roucher dit, en parlant du vent du sud qui amène le dégel :
Il détend par degrés les chaînes de la glace. La neige, sur les rocs élevée en monceaux, Distille goutte à goutte et fuit à longs ruisseaux. Ils courent à travers les terres éboulées.
Ainsi Esménard enchaîne à tout moment ses phrases par des son, sa, ses à double sens, comme dans ces quatre vers, que nous citons de préférence parce qu'ils apparaissent dès le début de son poëme :
. . . Dans la sombre nuit de ces temps incertains Où l'homme réparait de ses tremblantes mains Du monde submergé l'étonnante ruine, L'art des navigateurs cache son origine. Ceux à qui l'univers dut ses premiers succès.
Voulez-vous des incohérences, des répétitions de mots, des négligences de toute sorte , ouvrez les douze mois de Roucher ; vous en trouverez à chaque page. En voici quelques échantillons pris au hasard :
L'hiver règne, et la neige
Suspendue en rochers dans les airs qu'elle assiège. . .
Le chant des oiseaux Se marie en concert au murmure des eaux. . . Ce froid qui de leurs jours ranimait le flambeau. . . Le soleil de ses feux a rougi le Cancer : Que ses feux sont puissants ! . . .
Vous trouverez aussi à tout moment dans Saint-Lambert quelques platitudes de ce genre : une femme vient d'être ensevelie sous une avalanche; son malheureux père prend une bêche et s'écrie, en s'adressant à la foule :
Ah ! courons, mes amis; je l'entends qui m'appelle; J'y cours.
Ces enfileurs de mots et d'images ne surent pas mieux: limiter et construire leurs vers que leurs phrases; ceux de Roucher, au lieu de se reposer à la douzième syllabe, courent fréquemment jusqu'à