FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU. — 1775 ET
Soutient que le poëme est excellent, sandis! Il le prend, il le lit d'un ton de cadédis. A son panégyrique on est loin de souscrire : Aux dépens de l'auteur son accent vous fait rire, Et l'auditeur trompé, qu'il lasse jusqu'au bout, Aux vices du poëme impute son dégoût.
Combien d'autres oisons, au débit fade et triste, Pourraient de ces portraits grossir encor la liste ! On se plaint du vain tas des auteurs importuns; Mais les mauvais lecteurs sont encor plus communs. Celui-ci, des bergers enflant le dialogue, Change en lambeau tragique une riante églogue; Comme Oresto en fureur fait hurler Corydon Et veut armer Philis du poignard de Didon. Celui-là, déclamant des riens avec emphase, Se rengorge et s'admire en finissant la phrase, Et son œil inquiet, de moment en moment, Va quêter à la ronde un applaudissement. L'un, trop précipité, ne fait jamais de pause; L'autre à chaque syllabe hésite et se repose. Bouffon perpétuel, l'un rit hors de saison; L'autre, ennuyeux pleureur, s'attendrit sans raison.
ïl en est qui, sans cesse aux balcons du théâtre, Admirant un acteur dont on est idolâtre, Copistes de son jeu, singes de ses défauts, Gauches imitateurs des accents les plus faux, Se sont fait une longue et puérile étude De ses gestes d'emprunt, de ses tons d'habitude, Et qui, sans vérité, sans grâce, sans chaleur, Sous le talent d'un autre ont étouffé le leur. Ah ! laissons-les briguer, servilement fidèles, L'honneur de ressembler à de mauvais modèles. Il faut être soi-même, et l'on doit bien songer
il A î L'ART DE LIRE LES VERS.
Qu'on ne s'embellit point par un masque étranger : Il ne sied qu'à Pasquin de copier Moncade.
J'ai vu d'autres lecteurs, à l'air mielleux et ade,
Sous un faux appareil de sensibilité
D'un esprit sec et froid cacher la nullité.
Un rien fait tressaillir leurs libres susceptibles
Des traits de sentiment les plus imperceptibles.
Mais l'imposture perce à travers ces grands mots :
L'exagération n'en impose qu'aux sots.
Au sublime, en ce point, si nous voulons atteindre,
N'affectons jamais rien; tout excès est à craindre.
Trop de simplicité vaut mieux que trop d'apprêt.
L'art qui se fait sentir est un art indiscret :
Le sublime est toujours voisin de la nature.
Gardons-nous d'imiter, dans sa folle lecture, Dans ses roulements d'yeux et ses contorsions, Ce fanatique amant de ses productions, Ce furieux rimeur qui, d'un ton ridicule, Comme un vrai possédé s'agite, gesticule, Tourmente notre oreille, épuise son gosier Et croit être sublime à force de crier. Jadis sur son trépied la Sibylle tremblante D'un Dieu même remplie était moins violente. 0 poètes chéris ! ô troubadours charmants ! Laissez à des jongleurs ces affreux hurlements ; Soyez simples et vrais : cette fureur maussade Étonne quelquefois, jamais ne persuade.
A quelque mouvement qu'on se laisse emporter, Jamais du naturel il ne faut s'écarter. Vous affectez en vain ce ton d'énergumène, Cette fausse chaleur, cette voix plus qu'humaine : Prédicateurs forcés, vos terribles sermons, Sans émouvoir nos cœurs, déchirent vos poumons.
DELILLE. — 1806. Ii5
Oh ! que j'aime bien mieux le lecteur doux et sage Dont le feu modéré s'accroît à chaque page Et qui, dès son début, sans le prendre si haut, Ménage sa chaleur et tonne quand il faut.