LA PUISSANCE DE DIEU APERÇUE DANS SES OUVRAGES
(Chant III.)
Invisibles à l'œil, du verre inaperçus,
Des univers sans noms et des mondes d'atomes,
Familles, nations, républiques, royaumes,
Ayant leurs lois, leurs mœurs, leur haine, leur amour,
Abrégés de la vie et chefs-d'œuvre d'un jour,
Des confins du néant où Dieu mit leur naissance,
Jusqu'en leur petitesse attestant sa puissance,
Le montrent aussi grand que dans l'immensité,
Entouré de l'espace et de l'éternité. ....
Ainsi, ne trouvant plus de borne qui m'arrête,
Des mondes sous mes pieds, des mondes sur ma tête,
116 'l'imagination.
Je ne vois qu'un grand cercle où se perd mon regard; Dont le centre est partout et les bords nulle part ; Planètes, terres, mers en merveilles fécondes, Et par delà ces mers, ces planètes, ces mondes Dieu, le Dieu créateur, qui pour temple a le ciel, Les astres pour cortège et pour nom l'Éternel ; Qui donne un frein aux mers et des lois aux comètes } Allume les soleils, fait tourner les planètes, Et vient, plus grand encore et plus majestueux, Se peindre et s'admirer dans un cœur vertueux. Oui, quel que soit des cieux le superbe spectacle, L'homme aux regards de l'homme est le premier miracle. Le doux rayon parti des rives d'Orient N'égale point l'attrait d'un visage riant. Voyez dans son courroux cette âme impétueuse : La mer en sa colère est moins tumultueuse; Babylone en ruine afflige moins les yeux Que les traits désolés de l'homme malheureux. Tout ce que, pour frapper nos yeux et nos oreilles, L'univers tout entier renferme de merveilles, Les montagnes, les mers, le tonnerre, les vents, Ébranlent moins nos cœurs et frappent moins nos sens Que de l'accent humain l'énergique éloquence, Que ce geste qui donne une voix au silence. Que dis-je ! ces accents, tantôt fiers, tantôt doux, C'est l'œil, oui, c'est l'œil seul qui les rassemble tous. Dans sa noble structure, en prodiges féconde, Le plus frappant n'est pas de retracer le monde, De réfléchir les cieux, les forêts et les mers, Mais de peindre cette âme où se peint l'univers. Chef-d'œuvre où s'épuisa tout l'art de la nature, L'œil marque le remords, la paix d'une âme pure; Du noble enthousiasme il exprime le feu, Il s'attendrit sur l'homme, il s'élève vers Dieu.
LES SOUVENIRS DE L'ENFANCE ET DU COLLÈGE. (Chant IV.)
Après vingt ans d'absence
De retour au hameau qu'habita mon enfance, Dieux! avec quel transport je reconnus sa tour, Son moulin, sa cascade et les prés d'alentour; Ce ruisseau dont mes jeux tyrannisaient les ondes, Rebelles comme moi, comme moi vagabondes; Ce jardin, ce verger dont ma furtive main Cueillait les fruits amers, plus doux par le larcin ; Et l'humble presbytère et l'église sans faste Et cet étroit réduit que j'avais cru si vaste, Où, fuyant le bâton de l'aveugle au long bras, Je me glissais sans bruit et ne respirais pas
0 village charmant! ô riantes demeures,
Où, comme ton ruisseau, coulaient mes douces heures, Dont les bois et les prés et les aspects touchants Peut-être ont fait de moi le poète des champs ! Adieu, doux Chanonat '; adieu, frais paysages! Il semble qu'un autre air parfume vos rivages ; Il semble que leur vue ait ranimé mes sens,
M'ait redonné la joie et rendu mon printemps
Cette clôture même où l'enfance captive Prête aux tristes leçons une oreille craintive, Qui de nous peut la voir sans quelque émotion? Ah! c'est là que l'étude ébaucha ma raison; Là je goûtai des arts les premières délices; Là mon corps se formait par de doux exercices. Ne vois-je point l'espace où, dans l'air s'élançant, S'élevait, retombait le ballon bondissant?
1 Village d'Auvergne où Delille avait passé son enfance.
118 l'imagination.
Ici, sans cesse allant, revenant sur ma trace, Je murmurais les vers de Virgile et d'Horace. Là nos voix pour prier venaient se réunir.
Plus loin ah ! mon cœur bat à ce seul souvenir,
Je remportai la palme, et la douce victoire
Pour la première fois me fit goûter la gloire :
Beaux jours, qu'une autre gloire et de plus grands combats
Rappelaient à Villars ', mais qu'ils n'effaçaient pas.
L'ENNUI DU NAVIGATEUR. (Chant IV.)
Voyez-vous ce navire attendu sur les eaux? Tout est prêt : l'air fraîchit, la voile s'enfle, Éole S'amuse en se jouant de chaque banderole; L'enfant pour la saisir vers elle étend les bras ; Autour des voyageurs, dont on retient les pas, De parents et d'amis un groupe tout en larmes D'un adieu prolongé goûte les tristes charmes Et, du sommet d'un roc élevé dans les airs, Suit longtemps le vaisseau qui s'enfuit dans les mers.
Sur ce vaste élément d'abord l'âme enhardie Se croit indépendante et se sent agrandie; Il semble qu'étendant son vol illimité Dieu même l'associe à son immensité.
Mais, hélas! le bonheur demande peu d'espace. De ce désert sans fin l'homme bientôt se lasse : Solitaire, à l'aspect de l'immense horizon, Bientôt dans son navire il croit voir sa prison.
1 Villars, après avoir sauvé la France à Denain, en 1712, aimait encore à se rappeler ses victoires de collège et en parlait avec plaisir.
Ses tristes compagnons qui languissent ensemble,
Ce n'est point le penchant, le choix qui les rassemble :
Leur ennui mutuel redouble son ennui;
Il habite auprès d'eux et vit seul avec lui.
Ah! quand pourront ses yeux entrevoir le rivage?
Quelquefois, l'abusant par une fausse image,
L'Imagination dans un lointain confus
Lui montre un port, des tours, qui bientôt ne sont plus :
Leur fantôme trompeur s'efface comme un songe
Et l'immense Océan devant lui se prolonge.
Il faut entendre encor le bruit des matelots,
Des cordages, des mâts et des vents et des flots.
Toujours les cieux, toujours les noirs gouffres de l'onde
Et l'aquilon grondant sur la vague qui gronde !
Hélas! où sont ses champs, ses bois, ses prés fleuris, Ses foyers paternels et ses enfants chéris?. . . . Sa tille... ! en le quittant son adieu fut si tendre! Que fait-elle à présent? Lasse enfin de l'attendre, Sur son portrait peut-être elle verse des pleurs; Peut-être que sa main le couronne de fleurs. Ces tissus, ces trésors que la Perse a vus naître. Sa femme avec plaisir s'en parera peut-être; Et ce fils, dernier fruit d'une longue union, Vit-il? commence-t-il à bégayer son nom? Son simple et vieux pasteur répandra tant de larmes ! A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes !
Cependant les objets semblent se rapprocher : 11 reconnaît ce mont, cet arbre, ce clocher; De moment en moment les tours lèvent leur faîte ; Enfin la rive approche et son bonheur s'apprête; Et sur la mer, qui fuit et roule à gros bouillons, Son rapide vaisseau fend les derniers sillons. On aborde : d'un saut il a touché la rive ;
120 LÎMAGINATION.
Le cœur tout palpitant, il s'élance, il arrive Avec ce vif besoin que donne un long désir.
Mais ce n'est pas à moi d'exprimer son plaisir L'Imagination, dont je peins la puissance, Aime à chanter l'espoir et non la jouissance.