UN ARTISTE EGARE DANS LES CATACOMRES DE ROME
(Chant IV.)
Quand du fer, de l'airain le brillant appareil
Éclate et resplendit aux rayons du soleil,
Le soldat avec joie affronte les tempêtes,
Les dangers sont des jeux, les combats sont des fêtes;
Mais quand la nuit répand sa ténébreuse horreur,
Quand l'œil ne peut juger l'objet de sa terreur,
Alors tout s'exagère à notre âme tremblante.
Le danger moins connu cause plus d'épouvante,
Surtout. lorsque, perdu dans un lieu ténébreux,
L'homme seul reste en proie à ses pensers affreux.
Ah ! que la nuit alors, jointe à la solitude,
De l'âme délaissée accroît l'inquiétude!
De ce comble d'effroi, de ces scènes d'horreur
Un exemple terrible effraye encor mon cœur.
Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines Sont des antres profonds, des voûtes souterraines, Qui pendant deux mille ans, creusés par les humains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains : Avec ses rois, ses dieux et sa magnificence Rome entière sortit de cet abîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,
DELELLE. — 1806. 121
L'Église encor naissante y cacha ses enfants
Jusqu'au jour où du sein de cette nuit profonde,
Triomphante, elle vint donner des lois au monde
Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.
Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts,
L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,
Brûlait de visiter cette demeure obscure,
De notre antique foi vénérable berceau.
Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau,
Il entre; il se confie à ces voûtes nombreuses
Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses;
11 aime à voir ce lieu, sa triste majesté,
Ce palais de la nuit, cette sombre cité.
Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles
Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.
Dans un coin écarté se présente un réduit. Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vases saints et des urnes pieuses, Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses; Il saisit ce trésor; il veut poursuivre. Hélas! Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.
Il cherche, mais en vain ; il s'égare, il se trouble ; Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble ; Il prend tous les chemins que lui montre la peur. Enfin, de route en route et d'erreur en erreur, Dans les enfoncements de cette obscure enceinte Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'où vingt chemins divers conduisent alentour. Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour? Il les consulte tous, il les prend, il les quitte : L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite. Il appelle ; l'écho redouble sa frayeur : De sinistres pensers viennent glacer son cœur.
12u2 l'imagination.
L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures
Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures ;
Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel
En trois lustres entiers voit à peine un mortel ;
Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste,
Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.
Craignant que chaque pas, que chaque mouvement
En agitant la flamme en use l'aliment,
Quelquefois il s'arrête et demeure immobile.
Vaines précautions! tout soin est inutile :
L'heure approche, et déjà son cœur épouvanté
Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.
Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre,
Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.
Il gémit : toutefois d'un souffle haletant
Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.
Vain espoir! par le feu la cire consumée,
Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,
Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus
Les nerfs découragés ne la soutiennent plus.
De son bras défaillant enfin la torche tombe,
Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.
0 toi qui d'Ugolin traças l'affreux tableau, Terrible Dante, viens, prête-moi ton pinceau ! Prête-moi tes couleurs ! peins dans ces noirs dédales, Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales Ce malheureux qui compte un siècle par instants.
Seul ! Ah ! les malheureux ne sont pas seuls longtemps
L'imagination de fantômes funèbres
Peuple leur solitude et remplit leurs ténèbres.
L'infortuné déjà voit cent spectres hideux,
Le délire brûlant, le désespoir affreux,
La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,
UELILLE. — 1806. 1-23
Qui vole avec la foudre et que pare la gloire,
Mais lente, mais horrible et traînant par la main
La faim qui se déchire et se ronge le sein.
Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.
Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!
Ses parents, ses amis, qu'il ne reverra plus!
Et ces nobles travaux qu'il laissa suspendus ! . . . .
Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image,
Versés par le regret et séchés par la rage.
Cependant il espère, il pense quelquefois
Entrevoir des clartés, distinguer une voix :
Il regarde, il écoute. Hélas! dans l'ombre immense
Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence,
Et le silence encore ajoute à sa terreur.
Alors, de son destin sentant toute l'horreur,
Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve :
Il se lève, il retombe, et soudain se relève,
Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,
De la mort qu'il veut fuir horribles monuments !
Quand tout à coup son pied trouve un léger obstacle;
Il y porte la main... 0 surprise! ô miracle!
Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu,
Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.
Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore ;
Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore :
Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.
Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour. A l'abri du danger, son âme encor tremblante Veut jouir de ces lieux et de son épouvante : A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur Un plaisir agité d'un reste de terreur.
Enfin, tenant en main son conducteur fidèle, Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.
124 i/lMA&ÏNATION.
Dieux! quel ravissement quand il revoit les cieux Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux î Avec quel doux transport il promène sa vue Sur leur majestueuse et brillante étendue ! La cité, le hameau, la verdure, les bois Semblent s'offrir à lui pour la première fois : Et, rempli d'une joie inconnue et profonde, Son cœur croit assister au premier jour du monde.
LA STRUCTURE D UN VAISSEAU. (Chant V.)
Mais veux-tu voir en grand ce que l'art a produit, Regarde ce vaisseau destiné pour Neptune, Favori de la gloire ou cher à la fortune, Qui doit braver un jour, navigateur hardi, Ou les glaces du nord ou les feux du midi. Quelle majestueuse et fière architecture ! Le calcul prévoyant dessina sa structure : Dans sa coupe légère, avec solidité,
Il réunit la force à la rapidité
L'équilibre des poids le balance sur l'onde; Son vaste sein reçoit tous les trésors du monde ; La foudre arme ses flancs : géant audacieux, Sa carène est dans l'onde et ses mâts dans les cieux. Longtemps de son berceau l'enceinte l'emprisonne ; Signal de son départ, tout à coup l'airain tonne. Soudain, lassé du port, de l'ancre et du repos, Aux éclats du tonnerre, aux cris des matelots, Au bruit des longs adieux mourant sur les rivages, Superbe, avec ses mâts, ses voiles, ses cordages, Il part, et, devant lui chassant les flots amers, S'empare fièrement de l'empire des mers.
Si le poëine de l'Imagination avait un certain nombre de pages semblables à celles que nous venons de transcrire, nous le placerions, nous aussi, à côté de celui des Jardins. Mais tout ce qui nous a paru digne de iigurer dans ce recueil se réduit presque à ces extraits : le reste manque ou de précision, ou de cbaleur, ou de vérité, et même, il faut bien le dire, quelquefois de décence. Ces deux ouvrages se valent pour le plan, c'est-à-dire que dans tous les deux la conception et la division sont également défectueuses ; mais l'absence de la logique est plus insupportable dans le second, parce que c'est un poëme philosophique et que, d'ailleurs, la pauvreté de l'ensemble n'y est pas autant rachetée par la richesse des détails.
11 y a dans les huit chants de l'Imagination la matière d'un bon volume in-folio. Ils sont intitulés : l'homme sous le rapport intellectuel; l'homme sensible ; l'impression des objets ; l'impression des lieux ; les arts ; le bonheur et la morale ; la politique ; 1rs cultes.
Ce poëme promet donc quelque chose sur les rapports de l'imagination, l°avec l'intelligence, qu'elle éveille et qu'elle colore; 2° avec les passions, qu'elle excite ; 3° avec les objets qui l'entourent; 4° avec les lieux qu'elle visite ; 5° avec les arts, qu'elle inspire ; 6° avec les devoirs et les destinées de l'homme, qu'elle rend heureux ou malheureux en affaiblissant ou en exagérant ses peines; 7° avec l'art de gouverner les peuples, auquel elle fournit des terreurs, des modes, des fêtes, des spectacles, etc. ; 8° enfin, avec toutes les religions, dont elle embellit le culte extérieur, c'est-à-dire avec tout. C'est une thèse de omni re scibili.
Le poëte n'a pas manqué à sa parole : il touche à tout, mais il n'approfondit rien ; et son lecteur, qui le suit dans cette fantasmagorie encyclopédique, éprouve la fatigue que ressentirait dans un immense et vague panorama le spectateur qu'on ferait pirouetter au centre. C'est quelque chose de pire encore ; car ce tournoiement étourdirait sans doute, mais serait trop court pour ennuyer ; et la lecture de ce poëme ne demande pas moins d'une journée. Comparons donc plutôt son effet à celui d'une lanterne magique où le spectateur immobile verrait passer des milliers de tableaux devant lui sans avoir le temps de reposer son attention sur aucun.
Il y aura du moins beaucoup de vaxùété dans cette succession rapide d'objets de toute espèce. Non; ce poëme de sept mille vers est monotone à l'excès. Les tableaux y sont multipliés à l'infini, mais leur couleur et leur encadrement sont presque toujours les mêmes. C'est du mécanisme. Au bout de chaque description vous trouverez quelque formule semblable à celles-ci, qui, comme on va le voir, n'ont pas été ménagées.
126 l'imagination.
Tant le passé sur nous exerce de puissance!...
Tant l'amour sait nourrir son triste enchantement ...
Tant, avec ce penchant toujours d'intelligence,
L'imagination lui prête sa puissance!...
Tant brillaient réunis dans les yeux d'un seul homme
Et la grandeur de l'àme et la grandeur de Rome !...
Tant le doux souvenir embellit le désert!...
Tant le ciel entretient la douce illusion!...
Tant l'ignorance ajoute à l'incrédulité!...
Tant l'épouvante un Dieu vengeur des parricides l...
Telle est l'illusion au grand banquet du monde...
Du costume en tout temps telle on vit l'influence 2...
Ainsi, toujours veillant et toujours agissante,
L'imagination peint, exagère, enfante...
Ainsi le dogme saint de l'immortalité
Recommande notre ombre à la postérité ;
Ainsi, prêtant sa force au saint nœud qui nous lie,
Le respect pour les morts gouverne encor la vie...
Ainsi parlait, priait ce peuple de vainqueurs 3...
Nous l'avons déjà remarqué à la lin de notre analyse des Jardins à propos des transitions, il est difficile de commencer et de finir, de passer d'un objet à un autre avec simplicité et naturel quand la logique n'est pas là pour enchaîner les pensées et poux' en limiter le développement. La fusion est alors remplacée par des soudures plus ou moins adroites : celles de Delille le sont rarement ; et ce défaut dans un poème philosophique est, comme nous l'avons déjà remarqué, plus fatigant que partout ailleurs.
Les chants de l'Imagination, mal conçus, sont de plus mal divisés : on a pu le voir à la seule inspection de leurs titres vaguement et irrégulièrement formulés. Nous n'entrerons pas dans les détails pour prouver ce pèle-mèle des idées. Delille fut un pauvre logicien : nous l'avons suffisamment démontré ailleurs 4 ; et sur ce point tous ses juges sont d'accord.
Où donc est le mérite de ce poème ? quels sont les charmes qui ont séduit ses admirateurs ? C'est la légèreté d'une muse volage, capricieuse comme l'imagination qu'elle chante; c'est la merveilleuse facilité avec laquelle elle sait tout dire et tout colorer. Delille, en effet, ne recule devant rien. On peut en juger par la description suivante, que nous pouvons bien citer puisqu'elle fut lue à l'Académie française et
» T. I, p. 85, 99, 109, 176, 211; t. il, p. 81, £24, 253. (Paris, 1806.) — « T. i, p. 78; t. n, p. 177. — 3 T. i, p. 12; t. n, p. 130 et 236. — 4 P. 84 et 85.
que cette école du bon goût la couvrit de ses applaudissements. 11 s 'agit du grand Lama :
De lui tout est sacré, de lui rien n'est immonde.
Rois, princes, potentats, dominateurs du monde,
Attendez que du jour l'astre majestueux
Sèche de ses rayons purs et respectueux
Le rebut adoré des festins qu'il consomme,
Qui trahit dans un dieu les vils besoins de l'homme :
Voilà vos ornements, vos colliers, vos bijoux,
Et l'excrément divin vous enorgueillit tous '.
Cette puissance d'expression qui va jusqu'au tour de force et même, comme on le voit, jusqu'à l'enfantillage peut bien amuser l'esprit ; mais ces amusements de l'esprit fatiguent quand ils durent pendant sept mille vers. Après avoir dit deux ou trois fois : Que c'est heureusement exprimé ! on ferme un livre où l'on ne voit arriver que ces petites merveilles enlilées l'une au bout de l'autre.
Oui, la muse de Delille est légère, volage, capricieuse ; elle l'est même au point de ne pouvoir tenir deux minutes en place et de s'attacher à tout et avec le même enthousiasme, au noir comme au blanc, à l'erreur comme à la vérité. Non-seulement elle court étourdiment d'objets en objets avant que l'imagination ait eu le temps de se rassasier de leur présence, d'idées en idées avant d'avoir déiini sa pensée et en laissant toutes ses amplifications incomplètes; mais, de plus, elle s'abandonne à toutes ses impressions avec la même chaleur d'éloquence. Ayant des convictions pour tout, elle n'en a pour rien ; et son lyrisme ne peut plus être que de la rhétorique.
C'est dans le huitième chant surtout que ce défaut capital apparaît avec toute sa gravité. Voyez tout ce que le poëte y promet de philosophie en abordant l'examen des inlluences de l'imagination sur les cultes.
Base auguste des lois, lien de l'univers, La religion sainte est l'objet de mes vers. Mais, tel qu'un voyageur sur les mers orageuses Cherchant ou sa patrie ou les îles heureuses, A travers cent périls et cent monstres affreux. Doit par de longs détours acheter ces beaux lieux, Tels, avant d'arriver à cette foi si pure, Noble fille du ciel, amour de la nature, Combien de cultes vains, bizarres ou pervers
'Chant vin.
138 l'imagination.
A l'homme humilié vont s'offrir dans mes vers
Sur ces rêves menteurs que l'erreur déifie
Je veux porter le jour de la philosophie,
En chercher le berceau, vous montrer d'un coup d'oeil
Comment la peur, l'espoir, l'intérêt et l'orgueil,
Les mœurs et les climats et les fourbes célèbres
Ont de l'esprit humain épaissi les téuèbres
Le projet est hardi, je ne le cèle pas ;
Mais des sentiers battus je détourne mes pas.
Loin du vieil Hélicon ma muse étend ses ailes :
11 est temps de puiser dans les sources nouvelles;
Il est temps de marcher couronné de festons
Dont nuls chantres encor n'ont ombragé leurs fronts.
Quid dignum tanto feret hic promissor hiatu? Après un engagement si solennel, après une profession de foi si vigoureusement accentuée, le poète philosophe et chrétien, courant de culte en culte, touché, ébloui par tout ce cpii parle aux sens, va regretter les vieilles cérémonies du paganisme et les chanter avec autant de transport que les cérémonies de cette religion sainte qu'il voulait seule honorer.
0 Maldives! combien j'aime la noble fête
Qu'aux vents maîtres des mers tous les ans on apprête!
Le jour vient : de parfums, à gr%nd frais rassemblés,
D'innombrables canots à la fois sont comblés.
Des feux sont allumés ; les ilammes dévorantes
Bientôt ont parcouru les feuilles odorantes.
De mille cris joyeux les vallons sont frappés;
On s'élance, et soudain tous les câbles coupés
Abandonnent aux flots les barques vagaboudes.
Le flottant incendie éclaire au loin les ondes,
Et, parfumant les cieux et la terre et les mers,
Va porter cet encens aux puissances des airs
Culte heureux, que la Grèce eût envié peut-être!
Voyez-le, ce chantre que tout enthousiasme, clans les sanctuaires domestiques des Romains,
Où régnaient humblement les dieux hospitaliers.
Je ne sais quoi me plait dans leurs humbles foyers. L'homme pouvait les voir, les prier à toute heure; Ils avaient même table, avaient même demeure ; Ils soignaient de plus près sa vertu, son bonheur ; De la vierge modeste ils protégeaient l'honneur;
Présidents des festins, confidents des alarmes, Ils partageaient sa joie et recueillaient ses larmes. Sous le toit parfumé de leur humble réduit L'Imagination moi-même me conduit. J'aime à voir tous les ans le père de famille, Rassemblant son épouse et son fils et sa fille, Présenter pour tributs à ces dieux innocents Quelques gouttes de lait et quelques grains d'encens, Heureux d'en obtenir, par un si simple hommage, L'aisance et le repos, les premiers biens du sage.
11 n'aura pour la religion véritable ni plus de transports ni plus de sympathie poétique. Ce qu'il y a d'admirable surtout dans ce mélange d'enthousiasmes pour tous les cultes, c'est que le poëte, à force de tolérance, finit par s'embrouiller au point de confondre Dieu et les dieux. En voici un exemple :
Mais sous un ciel plus pur les fils des Zoroastres
Adorent à genoux le roi brillant des astres.
Que dis-je! 0 dieu du jour, est-il quelques mortels
Qui ne t'aient consacré des temples, des autels?
Le Perse t'encensa, le Tartare t'adore.
Ton triomphe commence où commence l'aurore
Et s'étend aux lieux même où ton char n'atteint pas.
Le Sarmate t'invoque au milieu des frimas ;
Et, t'adressant de loin son cantique sauvage,
Le Lapon tout transi t'offre aussi son hommage.
Ainsi, des noirs frimas au ciel le plus ardent
Et du berceau du jour aux portes d'Occident,
Loué par le regret ou la reconnaissance,
Tout bénit tes bienfaits ou pleure ton absente.
Ah ! si l'homme est coupable en adorant tes feux,
Tes éternels bienfaits demandent grâce aux cieux.
Eh! qui méritait mieux d'usurper notre hommage
Que cet astre, des dieux la plus brillante image.
11 fallait évidemment de Dieu. Déjà, dans le second chant, en parlant de la puissance du Dieu unique et créateur, il avait dit, à propos des mervedles du monde microscopique :
De l'ouvrage des dieux insensibles tissus;
et en décrivant la structure de l'œil humain :
Et dans ce cadre étroit sont peints en traits de flamme Tous les travaux des dieux et tous les dons de l'âme.
Dans cette mobilité de transports religieux il y a plus qu'une erreur théologique ; il y a une faute poétique des plus graves. Car de la poésie sans conviction n'est plus que de l'amplification et de la phrase.
poëme historique et didactique en six chants, par Esménard i. —1808 et 1806.
Ce poëme avait huit chants à sa première apparition, en 1805 ; il n'en eut plus que six quand son auteur, après l'avoir remanié, l'édita de nouveau l'année suivante. En voici le début, que nous sommes loin de citer comme un modèle.
Je chante les travaux de l'art audacieux Qui, pour franchir les mers, interrogea les deux ; Art puissant qui de l'homme a doublé la patrie, Qui courba l'Océan sous sa noble industrie, Dans les plis d'une voile emprisonna les vents Et, portant les mortels sur des châteaux mouvants Aux lieux où le soleil semblait fuir sous les ondes, Agrandit la nature et réunit les inondes ; Qui sur les flots soumis à ses vastes desseins Fit gronder le tonnerre allumé par nos mains; Mais gui, dans ses fureurs, entouré de victimes, Associa du moins le génie à ses crimes. Vous qu'éblouit souvent sa fatale grandeur, Muses, plaignez la gloire et vengez le malheur. Et toi qui, le front ceint de rayons tutélaires, Dans le calme des vents et des nuits solitaires, En signes enflammés qui brillent dans les airs Traces au nautonier sa route sur les mers, Uranie, à mes chants, consacrés à ta gloire, De l'art que tu chéris viens confier l'histoire.
Ce poëme raconte, en effet, l'histoire de l'art nautique, son enfance, ses progrès, ses merveilles, ses dangers sur toutes les mers, chez tous les peuples et dans tous les siècles, depuis le voyage des Argonautes jusqu'aux découvertes de Vasco de Gama, de Christophe Co-
1 Né en 1771, reçu à l'Académie eu 1810, mort en 1811.