MAÎTRE ADAM
des vers pour gagner de quoi vivre. Un pâtissier, nommé Ragueneau, qui versiiiait aussi depuis dix ans , envoya à son confrère un sonnet où il confessait son infériorité :
Je veux que mon rouleau le cède à ta varlope.
Tu souffriras pourtant que je me flatte un peu. Avecque plus de bruit tu travailles, sans doute; Mais pour moi je travaille avecque plus de feu.
Un autre ouvrier, le forgeron Deréault, se plaignant dans un madrigal de ne pas savoir aussi bien manier la plume que le marteau, termina ainsi les vers qu'il adressait au poète menuisier :
S'ils ont pour toi quelque chose de rude, Tu peux y passer le rabot.
Tous les éloges donnés à maître Adam roulèrent sur le contraste des deux métiers qu'il exerçait avec la même adresse ; et c'est, en effet, à sa varlope que ce poète, extraordinaire, mais médiocre, dut sa célébrité. Ses vers manquent souvent de précision, d'barmonie et d'élégance. Ils sont remplis de tournures prosaïques ou incorrectes, d'expressions triviales et de jeux d'esprit sans grâce. On y trouve cependant çà et là de l'originalité, de la verve et du naturel. Le menuisier de Nevers est loin du boulanger de Nîmes. En citant une de ses meilleures pièces, nous ne prétendons enrichir notre recued que d'une curiosité littéraire. Le nom de maître Adam est historique.
Sollicité par une personne de condition d'aller à la cour pour y faire fortune, le poète lui répondit :
Pourvu qu'en rabotant ma diligence apporte
De quoi faire rouler la course d'un vivant,
Je serai plus content à vivre de la sorte
Que si j'avais gagné tous les biens du Levant.
S'élève qui voudra sur l'inconstante roue
Dont la déesse aveugle, en nous trompant, se joue;
Je ne m'intrigue point dans son funeste accueil.
Elle couvre de miel une pilule amère,
Et, sous l'ombre d'un port nous cachant un écueil,
Elle devient marâtre aussitôt qu'elle est mère.
Je ne recherche point cet illustre avantage
De ceux qui tous les jours sont dans des différends,
A disputer l'honneur d'un fameux parentage ,
Gomme si les humains n'étaient pas tous parents.
Qu'on sache que je suis d'une tige champêtre;
Que mes prédécesseurs menaient les moutons paître;
Que la rusticité lit naître mes aïeux;
Mais que j'ai le bonheur, en ce siècle où nous sommes,
Que, bien que je sois bas au langage des hommes,
Je parle quand je veux le langage des dieux.
Va; ne me parle plus des pompes de la terre : Le brillant des grandeurs est un éclat de verre, Un ardent qui nous trompe aussitôt qu'on y court. Ce n'est pas qu'en passant je ne te remercie; Mais pourtant tu sauras que le bruit de ma scie Me plaît mieux mille fois que le bruit de la cour.
L'auteur des Chevilles composa en outre deux autres recueils de vers intitulés : le Vilebrequin et le Rabot de maître Adam. Le secoud de ces ouvrages est demeuré manuscrit.
PLACET AU ROI PRÉSENTÉ PAR SANGUIN1. — Vers 1660.
Il ne m'appartient pas d'entrer dans vos affaires : Ce serait un peu trop de curiosité.
Cependant, l'autre jour, rêvant à mes misères, Je calculais le bien de Votre Majesté.
Tout bien compté, — j'en ai la mémoire récente,
Et le calcul en est facile et court, — Il vous doit revenir cent millions de rente, Ce qui fait à peu près cent mille écus par jour.
1 Claude Sanguin, né à Péronne, mourut en 1695. Il fit imprimer à Pan?, en 1660, des Heures en vers français qui sont fort médiocres.