AUX NYMPHES DE VAUX
élégie pour Fouquet, par La Fontaine. — 1061.
Le château de Vaux et ses jardins, situés près de Melun, l'emportaient sur ceux de Versafiles, où Louis XIV et Lenôtre n'avaient pas encore déployé toutes les magnificences de l'art et de la royauté. Fouquet, surintendant des finances, y avait étalé tant de luxe et de vaniteuse ostentation dans une fête donnée à la cour, au mois d'août de l'année 1661, que le monarque en fut offensé et résolut d'abattre un sujet rival de son maître. D'ailleurs la fortune colossale du surintendant était inexplicable ; l'argent du trésor avait dû la grossir : c'était l'opinion de Colbert, secrètement chargé de surveiller l'administration des finances. Fouquet fut donc arrêté le 5 septembre suivant et livré aux mains de la justice, qui instruisit son procès. Pellisson, son secrétaire, écrivit d'éloquents mémoires pour le disculper du double crime de péculat et d'ambition poussée jusqu'à des projets de révolte ; et La Fontaine, son ami, essaya d'attendrir le monarque ; car son élégie, la plus belle de notre langue, n'est pas autre chose qu'un habile et touchant plaidoyer à l'adresse du roi, juge en dernier ressort d'un sujet plus imprudent que coupable. Mettre les nymphes de Vaux aux pieds de Louis XIV, que l'orgueil de leurs jardins avait blessé, était une idée heureuse. Si l'éloquence et la poésie ne purent tuer le malheureux ministre des prisons où il mourut, peut-être le sauvèrentelles de l'échafaud, dont ses amis l'avaient cru un moment menacé l.
Remplissez Pair de cris en vos grottes profondes, Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes;
1 Voyez les Notes historiques, no 4 et n° 16, de notre édition des Chefsd'œuvre d'éloquence française. (Paris, Lanier, 1854.)
Et que l'Anqueuil enflé ravage les trésors Dont les regards de Flore ont embelli ses bords. On ne blâmera point vos larmes innocentes ; Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes; Chacun attend de vous ce devoir généreux : Les Destins sont contents; Oronte est malheureux. Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontaines, Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines, Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels. Hélas ! qu'il est déchu de ce bonheur suprême ! Que vous le trouveriez différent de lui-même ! Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits; Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis, Hôtes infortunés de sa triste demeure, En des gouffres de maux le plongent à toute heure.
Voilà le précipice où l'ont enfin jeté
Les attraits enchanteurs de la prospérité !
Dans les palais des rois cette plainte est commune;
On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune,
Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants;
Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps.
Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles,
Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,
Il est bien malaisé de régler ses désirs;
Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs.
Jamais un favori ne borne sa carrière;
Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière;
Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit
Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit.
Tant d'exemples tameux que l'histoire en raconte
Ne suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte ?
Ah ! si ce faux éclat n'eût point fait ses plaisirs,
Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,
boileau. — 1669. 479
Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge ! Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage, Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la cour; Mais la faveur du Ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence, Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens ; Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.
Mais quittons ces pensers : Oronte nous appelle.
Vous dont il a rendu la demeure si belle,
Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas,
Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage :
11 aime ses sujets, il est juste, il est sage;
Du titre de clément rendez-le ambitieux;
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu'il contemple la vie;
Dès qu'il put se venger il en perdit l'envie.
Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
Oronte est à présent un objet de clémence :
S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux;
Et c'est être innocent que d'être malheureux.
AU ROI
Sur les avantages de la paix, première épître de Boileau l. — 1669.
La paix avait été conclue en 1668. Colbert voulait la maintenir; Louis XIV songeait à la rompre, et Boileau, pour seconder la sage politique du ministre, adressa au belliqueux monarque cette poétique
1 Né en 1636, mort en 1711.
remontrance, qui figure en tête de ses douze épîtres. Quelque délicate qu'elle fût, la présenter et la faire agréer n'était pas chose aisée : la sœur du maréchal de Vivonne et de la marquise de Montespan, Mme de Thiange, s'en chargea.
Grand roi, c'est vainement qu'abjurant la satire Pour toi seul désormais j'avais fait vœu d'écrire. Dès que je prends la plume, Apollon éperdu Semble me dire : Arrête, insensé, que fais-tu ' ? Sais-tu dans quels périls aujourd'hui tu t'engages ? Cette mer où tu cours est célèbre en naufrages.
Ce n'est pas qu'aisément, comme un autre, à ton char Je ne pusse attacher Alexandre et César 2 ; Qu'aisément je ne pusse, en quelque ode insipide, T'exalter aux dépens et de Mars et d'Alcide, Te livrer le Bosphore, et, d'un vers incivil, Proposer au sultan de te céder le Nil. Mais pour te bien louer une raison sévère Me dit qu'il faut sortir de la route vulgaire; Qu'après avoir joué tant d'auteurs différents Phébus même aurait peur s'il entrait sur les rangs ; Que par des vers tout neufs, avoués du Parnasse, 11 faut de mes dégoûts justifier l'audace; Et, si ma muse enfin n'est égale à mon roi, Que je prête aux Cotins 3 des armes contre moi. Est-ce là cet auteur, l'effroi de la pucelle 4,
i Quum canerem reges et praelia, Cynthius aurem
Vellit et admonuit.
(Virgile, Egl. vi, v.3et i.)
2 Allusion à deux vers de Corneille, qui, dans le prologue d'Andromède , avait fait dire à Melpomène en parlant de Louis XIV, alors enfant :
Je lui montre Pompée, Alexandre et César, Mais comme des héros attachés à son char.
3 Prédicateur, que nous verrons fort maltraité dans les satires de Boileau. — * De lu Pucelle d'Orléans, poème épique de Chapelain.
Qui devait des bons vers nous tracer le modèle ; Ce censeur, diront-ils, qui nous réformait tous ? Quoi! ce critique affreux n'en sait pas plus que nous? N'avons-nous pas cent fois, en faveur de la France, Comme lui, dans nos vers, pris Memphis et Byzance, Sur les bords de l'Euphrate abattu le turban Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ' ? De quel front aujourd'hui vient-il sur nos brisées Se revêtir encor de nos phrases usées ?
Que répondrais-je alors? Honteux et rebuté, J'aurais beau me complaire en ma propre beauté Et, de mes tristes vers admirateur unique, Plaindre en les relisant l'ignorance publique : Quelque orgueil en secret dont s'aveugle un auteur, Il est fâcheux, grand roi, de se voir sans lecteur Et d'aller du récit de ta gloire immortelle Habiller chez Francœur 2 le sucre et la cannelle.
1 Malherbe, dit Ménage, affectait les rimes neuves, c'est-à-dire les rimes de mots extraordinaires, comme turban, Liban, Memphis, Escurial et antres semblables. Ce poète avait dit , par exemple, dans son ode à Marie de Médicis, femme de Henri IV, en lui prophétisant un fils qui serait conquérant du monde :
Oh ! combien lors aura de veuves
La gent qui porte le turban !
Que de sang rougira les fleuves
Qui lavent les pieds du Liban !
Que le Bosphore en ses deux rives
Aura de sultanes captives!
Et que de mères a Memphis,
En pleurant, diront la vaillance
De son courage et de sa lance
Aux funérailles de leurs fils.
Un essaim de versificateurs s'abattirent sur ces rimes, qui les avaient charmés par leur nouveauté, et s'évertuèrent à en enrichir leurs pages : c'est de ces plats imitateurs de Malherbe que Boileau se moque ici. Déjà le poète Théophile avait dit d'eux :
Ils travaillent un mois à chercher comme a fils Pourra s'apparier la rime de Memphis.
1 Célèbre épicier d'alors.
182 ÉriTRES, DISCOURS, ETC.
Ainsi , craignant toujours un funeste accident, J'imite de Conrart ' le silence prudent : Je laisse aux plus hardis l'honneur de la carrière Et regarde le champ, assis sur la barrière. Malgré moi toutefois un mouvement secret Vient flatter mon esprit, qui se tait à regret. Quoi, dis-je tout chagrin, dans ma verve infertile, Des vertus de mon roi spectateur inutile, Faudra-t-il sur sa gloire attendre à m'exercer Que ma tremblante voix commence à se glacer? Dans un si beau projet, si ma muse rebelle N'ose le suivre aux champs de Lille et de Bruxelle, Sans le chercher aux bords de l'Escaut et du Rhin, La paix l'offre à mes yeux plus calme et plus serein. Oui, grand roi, laissons là les sièges, les batailles; Qu'un autre aille en rimant renverser des murailles, Et, souvent sur tes pas marchant sans ton aveu, S'aille couvrir de sang, de poussière et de feu. A quoi bon, d'une muse au carnage animée, Échauffer ta valeur déjà trop allumée?
Jouissons à loisir du fruit de tes bienfaits, Et ne nous lassons point des douceurs de la paix.
Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage
Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ?
Disait au roi Pyrrhus 2 un sage confident,
Conseiller très-sensé d'un roi très-imprudent.
Je vais, lui dit ce prince, à Rome, où l'on m'appelle.
— Quoi faire ? — L'assiéger. — L'entreprise est fort belle
Et digne seulement d'Alexandre ou de vous;
Mais, Rome prise enfin, seigneur, où courons-nou.^
1 Fameux académicien, qui n'a jamais rien écrit. Ce fut dans sa maison que se forma l'Académie française, dont il fut le premier secrétaire. Il ne savait, dit-on, ni latin ni grec ; mais son goût littéraire était exquis, et les gens de lettres le consultaient fréquemment. — i Roi d'Épire.
— Du reste des Latins la conquête est facile.
— Sans doute on les peut vaincre : est-ce tout ? — La Sicile De là nous tend les bras, et bientôt sans effort
Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.
— Bornez-vous là vos pas? — Dès que nous l'aurons prise, Il ne faut qu'un bon vent, et Carthage est conquise.
Les chemins sont ouverts; qui peut nous arrêter?
— Je vous entends, seigneur, nous allons tout dompter; Nous allons traverser les sables de Libye,
Asservir en passant l'Egypte, l'Arabie, Courir delà le Gange en de nouveaux pays, Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère. Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire ?
— Alors, cher Cinéas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à l'aise et prendre du bon temps.
— Hé ! seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Ëpire, Du matin jusqu'au soir qui vous défend de rire?
Le conseil était sage et facile à goûter :
Pyrrhus vivait heureux s'il eût pu l'écouter;
Mais à l'ambition d'opposer la prudence,
C'est aux prélats de cour prêcher la résidence.
Ce n'est pas que mon cœur, du travail ennemi,
Approuve un fainéant sur le trône endormi.
Mais, quelques vains lauriers que promette la guerre.
On peut être héros sans ravager la terre :
Il est plus d'une gloire. En vain aux conquérants
L'erreur, parmi les rois, donne les premiers rangs;
Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires.
Chaque siècle est fécond en heureux téméraires ;
Chaque climat produit des favoris de Mars :
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars;
On a vu mille fois des fanges méotides
Sortir des conquérants, goths, vandales, gépides*. Mais un roi vraiment roi, qui, sage en ses projets, Sache en un calme heureux maintenir ses sujets, Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, Il faut pour le trouver courir toute l'histoire. La terre compte peu de ces rois bienfaisants : Le Ciel à les former se prépare longtemps. Tel fut cet empereur 2 sous qui Rome adorée Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée; Qui rendit de son joug l'univers amoureux ; Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux; Qui soupirait le soir si sa main fortunée N'avait par ses bienfaits signalé la journée. Le cours ne fut pas long d'un empire si doux *.
Mais où cherché-je ailleurs ce qu'on trouve chez nous?
Grand roi, sans recourir aux histoires antiques,
Ne t'avons-nous pas vu dans les plaines belgiques,
Quand l'ennemi vaincu, désertant ses remparts,
Au-devant de ton joug courait de toutes parts,
Toi-même te borner au fort de ta victoire
Et chercher dans la paix 4 une plus juste gloire?
Ce sont là les exploits que tu dois avouer,
Et c'est par là, grand roi, que je te veux louer.
Assez d'autres sans moi, d'un style moins timide,
Suivront aux champs de Mars ton courage rapide,
Iront de ta valeur effraver l'univers
1 Les Gotlis et les Gépides étaient sortis, en effet, des palus ou marais niéotides, qu'on nomme actuellement la mer d'Azof. Mais les Vandales étaient venus du côté de la mer Baltique, vers l'embouchure de l'Oder. — 2 Titus, surnommé l'amour et les délices du genre humain. Songeant un soir qu'il avait passé sa journée sans faire de bien à personne, il dit à ceux qui l'entouraient : Amici, cliem perdidi. Louis XIV fut si charmé de ces six vers qu'il se les fit relire jusqu'à trois fois. — 3 Le règne de Titus ne dura que deux ans deux mois et vingt jours. — 4 La paix conclue en 1668, à Aix-la-Chapelle, après la campagne de Flandre.
boileau. — 1669. 485
Et camper devant Dôle au milieu des hivers *.
Pour moi, loin des combats, sur un ton moins terrible
Je dirai les exploits de ton règne paisible;
Je peindrai les plaisirs en foule renaissants2,
Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissants s.
On verra par quels soins ta sage prévoyance
Au fort de la famine entretint l'abondance '*;
On verra les abus par ta main réformés,
La licence et l'orgueil en tous lieux réprimés 5,
Du débris des traitants ton épargne grossie %
Des subsides affreux la rigueur adoucie %
Le soldat dans la paix sage et laborieux %
Nos artisans grossiers rendus industrieux
Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles
Que payait à leur art le luxe de nos villes 9.
Tantôt je tracerai tes pompeux bâtiments,
Du loisir d'un héros nobles amusements.
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées
De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées 10.
Déjà de tous côtés la chicane aux abois
S'enfuit au seul aspect de tes nouvelles lois ' ' .
Oh! que ta main par là va sauver de pupilles !
Que de savants plaideurs désormais inutiles!
Qui ne sent point l'effet de tes soins généreux?
1 En 1668. Le roi partit de Saint-Germain-en-Laye le 2 février, et revint le 28 après avoir soumis toute la Franche-Comté. — 2 Allusion aux fêtes données à Versailles, en 1604, sous le nom de plaisirs de l'île enchantée. — 3 Une chambre de justice avait été établie, en 1661, pour reconnaître et punir les malversations des traitants dans le recouvrement des deniers publics. — * En 1662, le royaume et Paris surtout étant menacés de la famine, Louis XIV fit venir de Prusse et de Pologne une grande quantité de blé, fit construire des fours au Louvre , et le pain fut vendu au peuple à prix modique. — 5 Par plusieurs édits contre le luxe et les duels. — fi La chambre de justice, chargée de surveiller l'administration des traitants, les obligea à faire des restitutions au trésor public. — " Les tailles furent diminuées de quatre millions. — 8 Les soldats furent employés aux travaux publics. — 9 Allusion à l'établissement de plusieurs manufactures et particulièrement de celle des Gobelins. — 10 Par le canal du Languedoc. — ll Des ordonnances de 1667 pour réformer la justice et abréger les procédures.
L'univers sous ton règne a-t-il des malheureux?
Est-il quelque vertu dans les glaces de l'Ourse
Ni dans ces lieux brûlés où le jour prend sa source
Dont la triste indigence ose encore approcher
Et qu'en foule tes dons d'abord n'aillent chercher ' ?
C'est par toi qu'on va voir les muses enrichies,
De leur longue disette à jamais affranchies.
Grand roi, poursuis toujours, assure leur repos.
Sans elles un héros n'est pas longtemps héros :
Bientôt, quoi qu'il ait fait, la mort d'une ombre noire
Enveloppe avec lui son nom et son histoire.
En vain, pour s'exempter de l'oubli du cercueil,
Achille mit vingt fois tout Ilion en deuil;
En vain, malgré les vents, aux bords de l'Hespérie
Énée enfin porta ses dieux et sa patrie :
Sans le secours des vers leurs noms tant publiés
Seraient depuis mille ans avec eux oubliés.
Non, à quelque hauts faits que ton destin t'appelle,
Sans le secours soigneux d'une muse fidèle,
Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts.
Apollon te la doit : ouvre-lui tes trésors.
En poètes fameux rends nos climats fertiles.
On Auguste aisément peut faire des Virgiles *.
Que d'illustres témoins de ta vaste bonté
Vont pour toi déposer à la postérité !
Pour moi qui, sur ton nom déjà brûlant d'écrire, Sens au bout de ma plume expirer la satire, Je n'ose de mes vers vanter ici le prix. Toutefois, si quelqu'un de mes faibles écrits Des ans injurieux peut éviter l'outrage,
1 Eu 1663 Louis XIV donna des pensions aux gens de lettres dans touto l'Europe.
Sint îlœcenates; non deerunt, Flacce, Marones. (Martial, Epigr. vin, 56.)
Peut-être pour ta gloire aura-t-il sou usage.
Et comme tes exploits, étonnant les lecteurs,
Seront à peine crus sur la foi des auteurs,
Si quelque esprit malin les veut traiter de fables,
On dira quelque jour pour les rendre croyables :
Boileau, qui, dans ses vers plein de sincérité,
Jadis à tout son siècle a dit la vérité,
Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire,
A pourtant de ce roi parlé comme l'histoire.
Cette épître était terminée d'une façon moins heureuse dans une première rédaction présentée à Louis XIV en 1669. Après ce vers :
Que de savants plaideurs devenus inutiles!
le poète, interrompant tout à coup l'éloge du monarque et changeant de ton, s'écriait :
Muse, abaisse ta voix : je veux les consoler;
Et d'un conte, en passant, il faut les régaler.
Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre,
Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître.
La fable de l'huître et des plaideurs, que nous allons retrouver dans l'épitre suivante, était donc racontée dans celle-ci ; et l'auteur, sa parenthèse achevée, revenait ainsi à l'éloge du roi :
Mais quoi! j'entends déjà quelque austère critique Qui trouve en cet endroit la fable un peu comique. Que veut-il ? C'est ainsi qu'Horace dans ses vers Souvent délasse Auguste en cent styles divers, Et, selon qu'au hasard son caprice l'entraîne, Tantôt perce les deux, tantôt rase la plaine. Revenons toutefois; mais par où revenir? Grand roi, je m'aperçois qu'il est temps de finir. C'est assez ; il suffit que ma plume fidèle T'ait fait voir en ces vers quelque essai de mon zèle. En vain je prétendrais contenter un lecteur Qui redoute surtout le nom d'admirateur Et souvent, pour raison, oppose à la science L'invincible dégoût d'une injuste ignorance;
Prêt à juger de tout comme un jeune marquis Qui, plein d'un grand savoir chez les dames acquis, Dédaignant le public, que lui seul il attaque, Va pleurer au Tartufe et rire àTAndromaque.
Plusieurs critiques blâmèrent cette conclusion, et le poète la défendit de son mieux jusqu'au jour où le grand Condé se déclara contre lui. « Je m'étais persuadé, dit Boileau, que la fable de l'huitre, que j'avais mise à la lin de cette épître au roi, pourrait y délasser agréablement l'esprit des lecteurs, qu'un sublime trop sérieux peut enfin fatiguer, joint que la correction que j'y avais mise semblait me mettre à couvert d'une faute dont je faisais voir que je m'apercevais le premier; mais j'avoue qu'il y a eu des personnes de bon sens qui ne l'ont pas approuvée. J'ai néanmoins balancé longtemps si je l'ôterais, parce qu'il y en avait plusieurs qui la louaient avec autant d'excès que les autres la blâmaient ; mais enfin je me suis rendu à l'autorité d'un prince non moins considérable par les lumières de son esprit que par le nombre de ses victoires. Comme il m'a déclaré franchement que cette fable, quoique très-bien contée, ne lui semblait pas digne du reste de l'ouvrage, je n'ai point résisté; j'ai mis une autre fin à ma pièce, et je n'ai pas cru, pour une vingtaine de vers, devoir me brouiller avec le premier capitaine de notre siècle. »
Le poète se remit donc à l'ouvrage et fit les quarante vers qui terminent aujourd'hui son épître. 11 avait achevé ce second travail quand Louis XIV, qui n'en savait rien, voulut voir le poète qu'il ne connaissait que par ses vers, et ordonna à Colbert de le faire venir à la cour. Boileau parut donc devant le roi, et ce fut le maréchal de Vivonne qui le présenta. Sa Majesté, après l'avoir entendu débiter plusieurs passages de ses poésies inédites, et entre autres de son Lutrin, auquel il travaillait alors, lui demanda quel était l'endroit de ses poèmes qu'il trouvait le plus beau. Il pria modestement le monarque de le dispenser de prononcer lui-même sur son propre mérite, ajoutant qu'il n'estimait pas assez ses œuvres pour les mettre ainsi dans la balance. N'importe, reprit le roi, je veux savoir là-dessus votre propre sentiment. Despréaux obéit eu disant que les vers dont il était le plus satisfait se trouvaient à la fin d'une épître qu'il avait déjà pris la liberté d'adresser à Sa Majesté, et il récita aussitôt les quarante nouveaux vers qui la terminent. « Voilà qui est très-beau, dit Louis XIV, ému et flatté par un compliment aussi poétique : cela est admirable. Je vous louerais davantage si vous ne m'aviez pas tant loué. Le public donnera à vos ouvrages les éloges qu'ils méritent ; mais ce n'est pas assez pour moi de vous louer, je vous donne une pension de deux
boileau. — 1669 et 1673. 489
mille livres ; j'ordonnerai à Colbert de vous la payer d'avance, et je vous accorde le privilège pour l'impression de tous vos ouvrages. » On ajoute que le maréchal, frappé lui aussi de la beauté des vers qu'U venait d'entendre pour la première fois, prit brusquement l'auteur à la gorge en lui criant : Vous ne m'aviez pas dit cela !