A M. L ABBE DES ROCHES
Sur les plaideurs , seconde épître de Boilf.au. — 1660 et 1673.
Boileau ne voulut pas perdre sa fable de l'huitre et des plaideurs, qu'il avait retranchée de l'épitre précédente, ainsi que nous venons de le voir; et ce fut pour la conserver qu'd composa cette nouvelle épître, où il décrit en quelques vers la sottise des gens qni ont la ruineuse manie des procès.
A quoi bon réveiller mes muses endormies
Pour tracer aux auteurs des règles ennemies?
Penses-tu qu'aucun d'eux veuille subir mes lois
Ni suivre une raison qui parle par ma voix?
0 le plaisant docteur qui, sur les pas d'Horace,
Vient prêcher, diront- ils, la réforme au Parnasse1!
Nos écrits sont mauvais; les siens valent-ils mieux
J'entends déjà d'ici Linière furieux
Qui m'appelle au combat sans prendre un plus long terme.
De l'encre, du papier! dit-il; qu'on nous enferme!
Voyons qui de nous deux, plus aisé dans ses vers,
Aura plus tôt rempli la page et le revers 2.
Moi donc qui suis peu fait à ce genre d'escrime,
Je le laisse tout seul verser rime sur rime,
1 Ces six premiers vers font voir que l'auteur travaillait alors à son Art pué tique. — 2 Imitation d'Horace :
Crispinus miniuio me provocat : Accipe, si vis, Accipe jara tabulas; detur nobis locus, hora, Custodes; videamus uter plus scribere possit.
[Sat., 1. I, sat. iv, v. 14}
Et, souvent de dépit contre moi s'exerçant, Punir de mes défauts le papier innocent. Mais toi qui ne crains point qu'un rimeur te noircisse, Que fais-tu cependant seul en ton bénéfice? Attends-tu qu'un fermier, payant quoiqu'un peu tard, De ton bien pour le moins daigne te faire part? Vas-tu, grand défenseur des droits de ton église, De tes moines mutins réprimer l'entreprise? Crois-moi, dût Auzanet ' t'assurer du succès, Abbé, n'entreprends point même un juste procès. N'imite point ces fous dont la sotte avarice Va de ses revenus engraisser la justice; Qui, toujours assignant et toujours assignés, Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés. Soutenons bien nos droits; sot est celui qui donne. C'est ainsi devers Caen que tout Normand raisonne. Ce sont là les leçons dont un père manceau Instruit son fils novice au sortir du berceau. Mais pour toi qui, nourri bien en deçà de l'Oise, As sucé la vertu picarde et champenoise, Non, non, tu n'iras point, ardent bénéficier, Faire enrouer pour toi Corbin ni Le Mazier*. Toutefois, si jamais quelque ardeur bilieuse Allumait dans ton cœur l'humeur litigieuse, Consulte-moi d'abord; et, pour la réprimer, Retiens bien la leçon que je te vais rimer.
Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre, Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître. Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin La Justice passa, la balance à la main. Devant elle à grand bruit ils expliquent la chose.
1 Célèbre avocat. — 2 Deux autres avocats, dont le second était renommé par son bruyant bavardage et par sa facilité à soutenir également le juste et l'injuste.
Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.
La Justice, pesant ce droit litigieux,
Demande l'huître, l'ouvre et l'avale à leurs yeux,
Et par ce bel arrêt terminant la bataille,
Tenez, voilà, dit-elle, à chacun une écaille.
Des sottises d'autrui nous vivons au palais.
Messieurs, l'huître étoit bonne. Adieu. Vivez en paix.
On peut comparer cette fable avec celle de La Fontaine, qui l'emporte par sa mise en scène et la vivacité de sa peinture ' . Despréaux prétendait que son rival avait manqué de justesse en mettant Perrin Dandin à la place de la Justice, parce que, disait-il, ce ne sont pas les juges seuls, mais tous les officiers de justice qui ruinent les plaideurs. Cette critique n'était-elle pas une chicane?