L AFFRANCHISSEMENT ET LE BONHEUR DES SAINTS AU CIEL
(Chant H.)
Oh ! qui me donnera l'aile de la colombe ?
Loin de ce lieu d'horreur, de ce gouffre de maux
J'irais, je volerais dans le sein du repos 2.
1 Chant 11. — * Quis dabit mihi pennas sicut columbae; et volabo et ri quiescam? (Ps. liv, 6.)
C'est là qu'une éternelle et douce violence
Nécessite des saints l'heureuse obéissance;
C'est là que de son joug le cœur est enchanté ;
C'est là que sans regret l'on perd sa liberté.
Là de ce corps impur les âmes délivrées,
De la joie ineffable à sa source enivrées
Et riches de ces biens que l'œil ne saurait voir,
Ne demandent plus rien, n'ont plus rien à vouloir.
De ce royaume heureux Dieu bannit les alarmes
Et des yeux de ses saints daigne essuyer les larmes.
C'est là qu'on n'entend plus ni plaintes ni soupirs;
Le cœur n'a plus alors ni craintes ni désirs.
L'Église enfin triomphe et, brillante de gloire,
Fait retentir le ciel des chants de sa victoire.
Elle chante, tandis qu'esclaves, désolés,
Nous gémissons encor sur la terre exilés.
Près de l'Euphrate assis, nous pleurons sur ses rives ' ;
Une juste douleur tient nos langues captives.
Et comment pourrions-nous au milieu des méchants,
0 céleste Sion, faire entendre tes chants!
Hélas ! nous nous taisons : nos lyres détendues
Languissent en silence aux saules suspendues.
Que mon exil est long ! 0 tranquille cité !
Sainte Jérusalem, ô chère éternité!
Quand irai-je au torrent de ta volupté pure
Boire l'heureux oubli des peines que j'endure?
Quand irai-je goûter ton adorable paix?
Quand verrai-je ce jour qui ne finit jamais?
» Ces vers et les suivants sont une. paraphrase du Psaume cent trentesixième : Super flumina Babylonis; et il est facile de reconnaître dans presque tous les autres des expressions et des figures empruntées aux Livres saints. Cette page, écrite dans la langue des prophètes, a tiré de sa source divine une verve , une magnificence et une onction qui, à deux ou trois vers près, la rendent digne de figurer parmi les chefs-d'œuvre de notre muse sacrée. Cependant l'auteur d'Esther n'aurait pas pardonné à son fils ces deux hémistiches qui se répondent : ni plaintes ni soupirs; ni craintes ni désirs.
LA GRACE
LE TRIOMPHE DE LA GRACE. — CONVERSION DE SAINT AUGUSTIN. (Chant III.)
Tel que brille l'éclair, qui touche au même instant
Des portes de l'aurore aux bornes du couchant;
Tel que le trait fend l'air sans y marquer sa trace,
Tel et plus prompt encor part le coup de la grâce.
Il renverse un rebelle aussitôt qu'il l'atteint :
D'un scélérat affreux un moment fait un saint . . .
Souvent, à nous chercher moins ardente et moins vive,
Par des chemins cachés lentement elle arrive.
Elle n'est pas toujours ce tonnerre perçant
Qui fend un cœur de pierre et, par un coup paissant,
Abat Saul, qu'emportait une rage homicide,
Fait d'un persécuteur un apôtre intrépide,
Arrache Madeleine à ses honteux objets,
Zachée à ses trésors et Pierre à ses filets.
Quelquefois, doux rayon, lumière tempérée,
Elle approche, et le cœur lui dispute l'entrée.
L'esclave dans ses fers quelque temps se débat,
Repousse quelques coups, prolonge le combat.
Oui, l'homme ose souvent, triste et funeste gloire,
Entre son maître et lui balancer la victoire;
Mais le maître poursuit son sujet obstiné,
Et parle de plus près à ce cœur mutiné.
Tantôt par des remords il l'agite et le trouble,
Tantôt par des attraits que sa bonté redouble
Il amollit enfin cette longue rigueur,
Et le vaincu se jette aux pieds de son vainqueur...
Regardons un mortel que la grâce divine Fait sortir triomphant d'une guerre intestine;
Et du grand Augustin apprenons aujourd'hui
Ce que l'homme est sans Dieu, ce que Dieu peut sur lui *.
Ma fougueuse jeunesse, ardente pour les crimes,
Me fit courir d'abord d'abîmes en abîmes.
Je vous fuyais, Seigneur; vous ne me quittiez pas,
Et, la verge à la main me suivant pas à pas,
Par d'utiles dégoûts vous me rendiez amères
Ces mêmes voluptés à tant d'autres si chères.
Vous tonniez sur ma tête; à vos pressants avis
Ma mère s'unissait en pleurant sur son fils.
Je n'entendais alors que le bruit de ma chaîne,
Chaîne de passions qu'un misérable traîne;
Ma mère par ses pleurs ne pouvait m'ébranler,
Et vous tonniez, grand Dieu, sans me faire trembler.
Enfin de mes plaisirs l'ardeur fut amortie : Je revins à moi-même et détestai ma vie. Je voyais le chemin, j'y voulais avancer; Mais un funeste poids me faisait balancer. J'avais trouvé, j'aimais cette perle si belle Sans pouvoir me résoudre à tout vendre pour elle. Par deux puissants rivaux tour à tour attiré, J'étais de leurs combats au dedans déchiré. Mon Dieu m'aimait encore, et sa bonté suprême A mes tristes regards me présentait moi-même. Hélas ! qu'en ce moment je me trouvais affreux ; Mais j'oubliais bientôt mon état malheureux : Un sommeil léthargique accablait ma paupière. M'éveillant quelquefois, je cherchais la lumière, Et dès qu'un faible jour paraissait se lever Je refermais les yeux de peur de le trouver. Une voix me criait : Sors de cette demeure!
Tout ce magnifique tableau du combat intérieur de saint Augustin est tiré de ses Confessions, que le poète n'a guère fait que traduire.
<24 LA GRACE
Et moi je répondais : Un moments tout à l'heure.
Mais ce fatal moment ne pouvait point finir,
Et cette heure toujours différait à venir.
De mes premiers plaisirs la troupe enchanteresse,
Voltigeant près de moi, me répétait sans cesse :
Nous t'offrons tous nos biens, et tu veux nous quitter!
Sans nous, sans nos douceurs qui peut se contenter?
Le sage en nous cherchant trouve un secours facile :
Son corps est satisfait, et son âme est tranquille.
Mortels, vivez heureux et profitez du temps;
Du torrent de la joie enivrez tous vos sens;
Fuyez de la vertu l'importune tristesse;
Couchez-vous sur les fleurs, dormez dans la mollesse.
Et toi que dès longtemps nos bienfaits ont charmé,
Crois-tu donc qu'avec nous ton cœur accoutumé
Puisse ainsi s'arracher aux délices qu'il aime?
Hélas ! en nous perdant tu te perdras toi-même.
Mais devant moi l'aimable et douce chasteté,
D'un air pur et serein, pleine de majesté,
Me montrant ses amis de tout sexe et tout âge,
Avec un ris moqueur me tenait ce langage :
Tu m'aimes, je t'appelle ; et tu n'oses venir !
Faible et lâche Augustin, qui peut te retenir?
Ce que d'autres ont fait, ne le pourras-tu faire ?
Incertain, chancelant, à toi-même contraire,
Tu veux rompre tes fers; tu veux et ne veux plus.
Ne fixeras-tu point tes pas irrésolus?
Regarde à mes côtés ces colombes fidèles ;
Pour voler jusqu'à moi Dieu leur donna des ailes :
Ce Dieu t'ouvre son sein, jette-toi dans ses bras.
Hélas! je le savais, mais je n'y courais pas.
Un jour, enfin lassé de cette vive guerre, Je pleurais, je criais, je m'agitais par terre, Quand tout à coup, frappé d'un son venu des deux
Et des mots du saint Livre où je jetai les yeux,
L'orage se calma, mes troubles s'apaisèrent :
Par votre main, Seigneur, mes chaînes se brisèrent.
Mon esprit ne fut plus vers la terre courbé,
Je sortis de la fange où j'étais embourbé.
Ma volonté changea ; ce qui vous est contraire
Me déplut, et j'aimai tout ce qui peut vous plaire.
Ma mère, qu'à vos pieds vous vîtes tant de fois
Pleurer sur un ingrat rebelle à votre voix,
Ma tendre mère enfin sortit de ses alarmes,
Et retrouva vivant le tils de tant de larmes.
Je connus bien alors que votre joug est doux.
Non, Seigneur, il n'est rien qui soit semblable à vous.
Dès ici-bas ma bouche, unie avec les anges,
Ne se lassera point de chanter vos louanges.
Je n'aimerai que vous ; vous serez désormais
Ma gloire, mon salut, mon asile, ma paix.
0 loi sainte! ô loi chère! ô douceur éternelle !
Ineffable grandeur! beauté toujours nouvelle!
Vérité qui trop tard avez su me charmer,
Hélas ! que j'ai perdu de temps sans vous aimer * .