LA POÉSIE DIDACTIQUE DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
la quatorzième, grâce à des enjambements maladroits. En voici deux exemples pris sans choix :
Auprès d'elle le chef de l'auguste sénat Et le sage vieillard qui lui donna la vie Marchent : d'un chœur pieux, etc. . . . Un jour, en un désert, tous deux à l'aventure Erraient; mais le midi, etc.
Restons-en là; nos analyses appuieront la sentence que nous venons de porter sur la logique, le goût, l'idéal et l'enthousiasme des chantres didactiques du malheureux siècle où tout baissa en France, croyances religieuses, mœurs et poésie.
Un seul fait aurait pu suffire à prouver la pauvreté de notre muse au temps de la Henriade. Ce fait comprend toute la question : c'est par lui que nous allons brièvement conclure.
De tous les poèmes de cette époque, y compris le poème épique de Voltaire, deux seuls ont pris place parmi les œuvres dignes de passer à la postérité. Or, de ces deux chefs-d'œuvre, l'un n'est qu'un jeu d'esprit fort léger, c'est le Vert-Vert de Gresset; l'autre n'est qu'une traduction des Géorgiques de Virgile par Delille. Le mérite littéraire du premier ne prouve qu'une chose , c'est que son siècle excella par la légèreté, et nous le plaignons de ce triste avantage. Le succès du second atteste tout à la fois une prodigieuse facilité de style et une grande pauvreté d'idées dans une société de penseurs aux gages de l'impiété. Pour que le dix-huitième siècle s'élevât aux hauteurs du génie et fit entendre les accents d'une poésie vraie , il fallut que le cygne de Mantoue prêtât ses ailes à quelqu'un de ses chantres. Ces versificateurs sans âme, parce qu'ils furent sans bon sens philosophique et religieux, ont confirmé la sentence qu'Horace adressait aux poètes de son temps et qui résume toute notre thèse :
Scribendi recte sapere est et principium et fons.
LOOIS RACINE. — 1720. 19
LA GRACE
poème didactique en quatre chants, par Louis Racine l. — 1720,
Quand ce petit poërne parut , Voltaire , alors âgé de vingt-quatre ans, et se rappelant encore le catéchisme qu'il avait appris à Louisle-Grand, adressa les vers suivants à son auteur :
Cher Racine, j'ai lu dans tes vers didactiques De ton Jansénius les dogmes fanatiques.
Quelquefois je t'admire et ne te crois en rien. Si ton style me plaît, ton Dieu n'est pas le mien : Tu m'en fais un tyran, je veux qu'il soit mon père. Si ton culte est forcé, le mien est volontaire ; De son sang mieux que toi je reconnais le prix : Tu le sers en esclave, et je le sers en fils.
On sait comment Voltaire servait Dieu dès cette époque; mais, tout mauvais chrétien qu'il était dans la pratique et malgré l'incrédulité déjà professée dans ses écrits, il pouvait trouver, au besoin, dans ses souvenirs de collège des notions plus justes sur la nature de la grâce divine et sur son accord avec la liberté de l'homme que celles de Louis Racine, héritier des doctrines de Port-Royal, où son illustre père et Boileau, son mentor, avaient malheureusement puisé leur théologie. Il fut donc facile à Voltaire de découvrir un fond de jansénisme sous l'écorce toute catholique de ce poëme et d'entrevoir la grâce nécessitante dans l'action souveraine de Dieu sur notre volonté, telle que le poëte l'a décrite, tout en protestant à chaque page qu'elle ne détruit pas notre liberté.
La grâce se plaît-elle à la gêne du cœur? Non, ses heureuses lois sont des lois de douceur Il est vrai qu'aussitôt qu'elle se fait entendre, Un infaillible aveu se hâte de s'y rendre.
Dans l'iustant que je veux, Dieu fait ma volonté, Sans qu'à mon choix réel ce grand coup puisse nuire . Dieu m'a fait libre; un Dieu peut-il faire et détruire9
1 Le bon versificateur Racine , fils du grand poëte Racine . comme dit Voltaire, naquit en 1692 et mourut en 1763.
20 tA GRACE.
Non, Luther et Calvin assurent follement Que la grâce asservit à son commandement . J'abhorre, je proscris cet horrible blasphème; De mon sang-, s'il le faut, j'en signe l'auathème l.
On ne peut donc pas dire que Louis Racine ait été janséniste, malgré les tendances jansénistes de son poëme : il sut s'arrêter à temps. D'ailleurs il se soumit finalement aux avis du Saint-Siège en envoyant ses deux poèmes à Benoît XIV. « Je m'engage sans peine, écrivit-il en 1743 au vicaire de Jésus-Christ, à effacer d'une main prompte même les vers qui flatteraient le plus mon amour-propre s'ils avaient le malheur de déplaire à Votre Sainteté. » 11 est remarquable cependant que le cardinal Valenti de Gonzague, en remerciant l'auteur au nom du Souverain-Pontife, ait fait un grand éloge du poëme de la Religion et n'ait pas dit un mot de celui de la Grâce.
Ce n'est pas le lieu de nous étendre sur des questions théologiques aussi ardues que celles de la délectation victorieuse et de la prémotion 'physique, dont la défense contre Molina fait le sujet de ces chants. Ajoutons seulement qu'une pareille matière n'était pas faite pour être mise en vers, et que Voltaire eut raison de terminer sa critique en invitant les poètes au silence sur des controverses réservées aux: disputes de l'école :
Crois-moi, n'affecte point une inutile audace; Il faut comprendre Dieu pour comprendre la grâce. Soumettons nos esprits, présentons-lui nos cœurs, Et soyons des chrétiens et non pas des docteurs.
Tout médiocre qu'est ce poëme, on y trouve cependant quelques pages fort poétiques : nous allons citer les plus remarquables.