GRESSET
Quitte sa tige, tombe, vole Sur la surface d'un ruisseau.
Là, par une invincible pente Forcé d'errer et de changer, Il flotte au gré de l'onde errante Et d'un mouvement étranger.
Souvent il paraît, il surnage, Souvent il est au fond des eaux ; Il rencontre sur son passage Tous les jours des pays nouveaux, Tantôt un fertile rivage Bordé de coteaux fortunés, Tantôt une rive sauvage Et des déserts abandonnés. Parmi ces erreurs continues Il fuit, il vogue jusqu'au jour Qui l'ensevelit à son tour Au sein de ces mers inconnues Où tout s'abîme sans retour '.
Mais qu'ai-je fait? Pardon, Aminte, Si je viens de moraliser; Dans une lettre sans contrainte Je ne prétendais que causer.
Où sont, hélas! ces douces heures Où, dans vos aimables demeures, Partageant vos discours charmants, Je partageais vos sentiments?
1 Cette image est le commentaire poétique et profane de la règle qui obligeait, en effet, le jeune religieux à accepter tous les emplois et tous les domiciles qui lui seraient assignés par ses supérieurs. Indifférent à tout dans ses vers, il ne le fut pas quand il fallut mettre en pratique cet abandon de soi-même, qu'il avait décrit d'une façon si charmante. Envoyé à La Flèche quelque temps après cette protestation plus philosophique que chrétienne , il ne tint pas à cet exil loin de Paris : il avait quitté son ordre avant la fin de 1735.
264 épitres, Discours, etc.
Dans ces solitudes riantes Quand me verrai-je de retour?
Courez, volez, heures trop lentes Qui retardez cet heureux jour !
Voilà l'imagination du poète hors de sa cellule et de Paris, où tout lui déplaît quand il songe au repos des champs et aux beautés de la nature.
Dans ce jardin si magnifique, Embelli par la main des rois, Je regrette ce bois rustique Où l'écho répétait nos voix; Sur ces rives tumultueuses Où les passions fastueuses Font régner le luxe et le bruit Jusque dans l'ombre de la nuit, Je regrette ce tendre asile Où sous des feuillages secrets Le Sommeil repose tranquille Dans les bras de l'aimable Paix; A l'aspect de ces eaux captives Qu'en mille formes fugitives L'art sait enchaîner dans les airs, Je regrette cette onde pure Qui, libre dans les antres verts, Suit la pente de la nature Et ne connaît point d'autres fers ; En admirant la mélodie De ces voix, de ces sons parfaits Où le goût brillant d'Ausonie Se mêle aux agréments français, Je regrette les chansonnettes Et le son des simples musettes Dont retentissent les coteaux Quand vos bergères fortunées,
gresset. — 5734. 265
Sur les soirs des belles journées, Ramènent gaîment leurs troupeaux.
Les statuts de la joyeuse république qu'il rêve et qu'il veut réaliser à la campagne avec Aminte et ses autres compagnons de vacances est ce qu'il y a de plus original et de plus heureusement figuré dans cette troisième et dernière partie de sa Chartreuse. C'est parce tableau que l'épître est terminée.
Là, retranchant, de notre vie,
Les façons, la cérémonie
Et tout populaire fardeau,
Loin de l'humaine comédie
Et, comme en un inonde nouveau,
Dans une charmante pratique
Nous réaliserons enfin
Cette petite république
Si longtemps projetée en vain.
Une divinité commode, L'amitié, sans bruit sans éclat Fondera ce nouvel État; La franchise en fera le code; Les jeux en seront le sénat; Et sur un tribunal de roses, Siège de notre consulat, L'enjouement jugera les causes.
On exclura de ce climat Tout ce qui porte l'air détude ; La raison, quittant son ton rude, Prendra le ton du sentiment; La vertu n'y sera point prude; L'esprit n'y sera point pédant; Le savoir n'y sera mettable Que sous les traits de l'agrément :
Pourvu que l'on sache être aimable, On y saura suffisamment.
On y proscrira l'étalage
Des phrasiers, des rhéteurs bouffis;
Rien n'y prendra le nom d'ouvrage';
Mais, sous le nom de badinage,
Il sera quelquefois permis
De rimer quelques chansonnettes
Et d'embellir quelques sornettes
Du poétique coloris.
En répandant avec finesse
Une nuance de sagesse
Jusque sur Bacchus et les Ris
Pour prévenir la décadence Du nouvel établissement, Nul indiscret, nul inconstant N'entrera dans la confidence :
Ce canton veut être inconnu.
Ses charmes, sa béatitude, Pour base ayant la solitude, S'il devient peuple il est perdu.
Les états de la république Chaque automne s'assembleront; Et là notre regret unique, Nos uniques peines seront De ne pouvoir toute l'année Suivre cette loi fortunée De philosophiques loisirs, Jusqu'à ce moment où la Parque Emporte dans la même barque Nos jeux, nos cœurs et nos plaisirs.
GRESSET. — 473o. 267