GRESSET
De ce vieux druide empesé Qui, sous un air symétrisé, Parle à trois temps, rit à la toise, Regarde d'un œil apprêté Et m'ennuie avec dignité ; Loin de ces faussets du Parnasse Qui, pour avoir glapi parfois Quelque épithalame à la glace Dans un petit monde bourgeois, Ne causent plus qu'en folles rimes, Ne vous parlent que d'Apollon, De Pégase et de Cupidon Et telles fadeurs synonymes, Ignorant que ce vieux jargon, Relégué dans l'ombre des classes, N'est plus aujourd'hui de saison K
A ces traits je pourrais, Aminte, Ajouter encor d'autres mœurs; Mais sur cette légère empreinte D'un peuple d'ennuyeux causeurs, Dont j'ai nuancé les couleurs, Jugez si toute solitude Qui nous sauve de leurs vains bruits N'est point l'asile et le pourpris De l'entière béatitude.
i Gresset, comme on le voit, en voulait aux censeurs : son cœur se décharge dans ces vers, évidemment à l'adresse des personnes qui avaient blâmé ou la forme littéraire ou la légèreté morale de son Vert- Vert , bagatelle poétique charmante, il faut bien l'avouer, mais aussi satire fort inconvenante qui avait paru sans l'aven des supérieurs du jeune religieux. Il y a certainement beaucoup de verve dans ce style périodique, beaucoup de variété dans cette succession de petits tableaux tous différents et tous heureusement coloriés ; mais il y a trop de profusion dans ce luxe d'expressions, trop de monotonie dans cette multitude de phrases liées entre elles par le retour des mêmes mots. Loin de y est répété jusqu'à douze fois; et la tirade, que nous avons abrégée presque de moitié, se prolonge pendant plus de quatre-vingts vers.
Que dis-je ! est-on seul après tout Lorsque, touché des plaisirs sages, On s'entretient dans les ouvrages Des dieux de la lyre et du goût?
Par la présence
De ces morts vainqueurs des destins
On se console de l'absence,
De l'oubli même des humains.
A l'abri de leurs noirs orages,
Sur la cime de mon rocher,
Je vois à mes pieds les naufrages
Qu'ils vont imprudemment chercher.
Pourquoi dans leur foule importune
Voudriez-vous me rétablir ?
Leur estime ni leur fortune
Ne me causent point un désir.
Pourrais-je, en proie aux soins vulgaires.
Dans la commune illusion,
Offusquer mes propres lumières
Du bandeau de l'opinion !
Irais-je, adulateur sordide,
Encenser un sot dans l'éclat,
Amuser un Crésus stupide
Et monseigneuriser un fat;
Sur des espérances frivoles
Adorer avec lâcheté
Ces chimériques fariboles
De grandeur et de dignité ;
Et, vil client de la fierté,
A de méprisables idoles
Prostituer la vérité !
Irais-je, par d'indignes brigues,
M'ouvrir des palais fastueux,
Languir dans de folles fatigues,
Ramper à replis tortueux
GRESSET. — 173i. 261
Dans de puériles intrigues, Sans oser être vertueux !...
Irais-je pâlir sur la rime Dans un siècle insensible aux arts, Et de ce rien qu'on nomme estime Affronter les nombreux hasards!
Et, d'ailleurs, quand la poésie, Sortant de la nuit du tombeau, Reprendrait le sceptre et la vie Sous quelque Richelieu nouveau, Pourrais-je au char de l'immortelle M'enchaîner encor plus longtemps!
Quand j'aurai passé mon printemps Pourrais-je vivre encor pour elle !
Car enfin au lyrique essor, Fait pour nos bouillantes années, Dans de plus solides journées Voudrais-je me livrer encor, Persuadé que l'harmonie Ne verse ses heureux présents Que sur le matin de la vie Et que, sans un peu de folie, On ne rime plus à trente ans* !...
Irais-je, orateur mercenaire Du faux et de la vérité, Chargé d'une haine étrangère, Vendre aux querelles du vulgaire Ma voix et ma tranquillité ; Et, dans l'antre de la chicane Aux lois d'un tribunal profane Pliant la loi de l'Immortel a, Par une éloquence anglicane Saper et le trône et l'autel !...
1 II en avait alors vingt-quatre ou vingt-cinq — • L'Eternel aurait beaucoup mieux valu.
262 ËPITRES, .DISCOURS. ETC.
Des mortels j'ai vu les chimères;
Sous leurs fortunes mensongères
J'ai vu régner la folle erreur;
J'ai vu mille peines cruelles
Sous un vain masque de bonheur,
Mille petitesses réelles
Sous une écorce de grandeur,
Mille lâchetés infidèles
Sous un coloris de candeur;
Et j'ai dit au fond de mon cœur :
Heureux qui dans la paix secrète
D'une libre et sûre retraite
Vit ignoré, content de peu
Et qui ne se voit point sans cesse
Jouet de l'aveugle déesse
Ou dupe de l'aveugle dieut
A la sombre misanthropie
Je ne dois point ces sentiments :
D'une fausse philosophie
Je hais les vains raisonnements...
Une indifférence suprême,
Voilà mon principe et ma loi :
Tout lieu, tout destin, tout système
Par là devient égal pour moi.
Où je vois naître la journée,
Là, content, j'en attends la fin,
Prêt à partir le lendemain,
Si l'ordre de la destinée
Vient m'ouvrir un nouveau chemin.
En promenant vos rêveries
Dans le silence des prairies,
Vous voyez un faible rameau
Qui, par les jeux du vague Éole
Enlevé de quelque arbrisseau,