‹ Bibliothèque critique des poëtes français (volume 2)Chapitre 73 sur 76 · LE CHENE · texte numérisé non relu

LE CHENE

méditation poétique de M. de Lamartine i. — 1830.

Voilà ce chêne solitaire Dont le rocher s'est couronné ; Parlez à ce tronc séculaire, Demandez comment il est né.

Tirée des Harmonies poétiques et religieuses.

298 ÉPITKES, DISCOURS, ETC.

Un gland tombe de Parbre et roule sur la terre ; L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons, S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons; Bientôt du nid désert qu'emporte la tempête Il roule confondu dans les débris mouvants, Et sur la roche nue un grain de sable arrête Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents;

L'été vient, l'aquilon soulève La poudre des sillons, qui pour lui n'est qu'un jeu, Et sur le germe éteint où couve encor la sève

En laisse retomber un peu;

Le printemps de sa tiède ondée

L'arrose comme avec la main ;

Cette poussière est fécondée,

Et la vie y circule enfin.

La vie! A ce seul mot tout œil, toute pensée S'inclinent confondus et n'osent pénétrer!: Au seuil de l'infini c'est la borne placée, Où la sage ignorance et l'audace insensée Se rencontrent pour adorer.

Il vit ce géant des collines; Mais avant de paraître au jour Il se creuse avec ses racines Des fondements comme une tour.

Il sait quelle lutte s'apprête, Et qu'il doit ! contre la tempête Chercher sous la terre un appui; Il sait que l'ouragan sonore L'attend un jour !... ou, s'il l'ignore, Quelqu'un du moins le sait pour lui

1 Construction peu correcte.

DE LAMARTINE. — 1830. -2»l9

Ainsi quand le jeune navire

Où s'élancent les matelots,

Avant d'affronter son empire,

Veut s'apprivoiser sur les flots,

Laissant filer son vaste câble,

Son ancre va chercher le sable

Jusqu'au fond des vallons mouvants,

Et sur ce fondement mobile

Il balance son mât fragile

Et dort au vain roulis des vents.

Il vit! Le colosse superbe

Qui couvre un arpent tout entier

Dépasse à peine le brin d'herbe

Que le moucheron fait plier.

Mais sa feuille boit la rosée,

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours;

Et dans son cœur qu'il fortifie

Circule un sang ivre de vie

Pour qui les siècles sont des jours.

Les sillons où les blés jaunissent Sous les pas changeants des saisons Se dépouillent et se vêtissent i Comme un troupeau de ses toisons; Le fleuve naît, gronde et s'écoule; La tour monte, vieillit, s'écroule; L'hiver effeuille le granit; Des générations sans nombre Vivent et meurent sous son ombre, Et lui? voyez; il rajeunit !

Son tronc que l'écorce protège, '. Pour se revêtent. Le besoin de la rime ne justifie pas cette faute de français

Fortifié par mille nœuds, Pour porter sa feuille ou sa neige S'élargit sur ses pieds noueux; Ses bras que le lemps multiplie, Gomme un lutteur qui se replie Pour mieux s'élancer en avant, Jetant leurs coudes en arrière, Se recourbent dans la carrière Pour mieux porter le poids du vent.

Et son vaste et pesant feuillage, Répandant la nuit alentour, S'étend comme un large nuage Entre la montagne et le jour; Comme de nocturnes fantômes, Les vents résonnent dans ses dômes, Les oiseaux y viennent dormir, Et pour saluer la lumière S'élèvent comme une poussière Si sa feuille vient à frémir.

La nef dont le regard implore

Sur les mers un phare certain

Le voit, tout noyé dans l'aurore,

Pyramider dans le lointain.

Le soir fait pencher sa grande ombre

Des flancs de la colline sombre

Jusqu'au pied des derniers coteaux;

Un seul des cheveux de sa tête

Abrite contre la tempête

Et le pasteur et les troupeaux.

Et pendant qu'au vent des collines 11 berce ses toits habités, Des empires dans ses racines.

Sous son écorce des cités !

Là, près des ruches des abeilles, Arachné tisse ses merveilles, Le serpent siffle, et la fourmi Guide à des conquêtes de sables Ses multitudes innombrables Qu'écrase un lézard endormi.

Et ces torrents d'âme et de vie, Et ce mystérieux sommeil, Et cette sève rajeunie Qui remonte avec le soleil ; Cette intelligence divine Qui pressent, calcule, devine Et s'organise pour sa fin; Et cette force qui renferme Dans un gland le germe du germe D'êtres sans nombres et sans fin ; Et ces mondes de créatures Qui, naissant et vivant de lui, Y puisent être et nourritures ', Dans les siècles comme aujourd'hui, Tout cela n'est qu'un gland fragile Qui tombe sur le roc stérile Du bec de l'aigle ou du vautour !

Ce n'est qu'une aride poussière Que le vent sème en sa carrière Et qu'échauffe un rayon du jour!

Et moi, je dis : Seigneur ! c'est toi seul, c'est ta force,

Ta sagesse et ta volonté,

Ta vie et ta fécondité,

Ta prévoyance et ta bonté !

Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce ; Et mon œil, dans sa masse et son éternité !

'• Ce mot pris dans ce sens n'a pas de pluriel.

302 ÉriTBES, DISCOURS, ETC.

l'eucharistie.

Extrait des Prières et souvenirs, par M. Octave Ducros(de Sixt). — 1854.

0 Dieu des séraphins, ô Dieu qui des archanges D'un regard éternel vois les saintes phalanges Te présenter partout, dans l'immense séjour, L'incorruptible encens de leur fidèle amour; Toi qui de ce beau ciel, qui sans cesse t'adore, Descendis parmi nous et qui descends encore Dans un cœur né d'hier, qui déjà tant de fois Oublia tes décrets et transgressa tes lois, Tu sais bien cependant, seul tu sais la misère Qu'étale à tes regards un fils de la poussière : Il ne peut, Dieu puissant, mesurer sans erreur Ni son propre néant ni ta sainte grandeur ; Et pour se raffermir au moment qu'il palpite, Lorsque ta douce voix et le presse et l'invite, De ces noms infinis qui composent ton nom Il doit se rappeler un seul, celui de bon !

Et pourtant c'est ta voix qui m'appelle à cette heure : Entre donc, ô mon Dieu, dans ma pauvre demeure; Entre, puisque, Seigneur, malgré ta majesté Tu n'en dédaignes pas la triste nudité. Les fleurs dont tu te plais à la voir embaumée, L'innocence et l'amour, ne l'ont point parfumée : Hélas 1 ces fleurs du ciel, que je voudrais t'offrir, Dans ce stérile cœur ne savent point fleurir! Seigneur, ma pauvreté t'apparaît tout entière : Pour salut je ne puis t'offrir qu'une prière; Et lorsque dans mon sein je veux te recevoir, Jusqu'à l'encens lui-même, il te faut tout devoir. Il faut te demander l'humble reconnaissance, Et le désir ardent qui près de toi s'élance,

DUGROS (de sixt). — 1855. 303

Et le céleste feu qui me doit enflammer; Te mendier enfin la force de t'aimer

Te voici ! J'entendrai ta voix pleine de charmes,

Sur tes pieds adorés je verserai mes larmes ;

Ma bouche baisera ce sein, ce noble flanc

Qui pour nous épuisa tout son généreux sang

Mais sur le bois sanglant qui les a retenues

Tes mains, tes saintes mains ne sont plus étendues;

Étends-les donc vers moi : que sur ce cœur blessé

Je reste, ô mon Jésus, longuement embrassé.

Ah! par ce bonheur pur, ma joie et mon délice,

A ces embrassements que rien ne me ravisse ,

Quand mes yeux te verront, à leur dernier réveil,

Paraître, mais, grand Dieu! dans quel autre appareil!

Qu'en ce jour redoutable où tu seras mon juge

Mon hôte d'ici-bas soit encor mon refuge;

Qu'il ne délaisse pas sans soutien, sans appui ,

Celui que sa bonté visitait aujourd'hui!

Eh quoi! je m'entendrais condamner par la bouche

Dont la voix à présent me ravit et me touche !

Ces doux regards, Seigneur, qui m'attiraient vers toi,

Enflammés de courroux, s'éloigneraient de moi !

Quoi, Jésus ! détournant ta glorieuse face,

Toi-même, de ces mains, source de toute grâce,

Sans me laisser d'espoir, m'indiquerais le lieu

Où des jours éternels se passent loin de Dieu !

>"on. Qu'en ce jour encor je trouve en toi mon frère !

Qui connut ton amour redoute ta colère;

Et de tant de bontés le cœur doit trop souffrir

Quand il faut loin de toi, Seigneur, s'en souvenir !

Grâces à toi , j'en veux conserver la mémoire,

Non pas pour mon malheur, mais pour t'en rendre gloire,

A toi qui veux donner, Dieu bon, Dieu généreux,

Pour l'hospitalité d'un cœur celle des cieux,

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