‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 18 sur 88 · GG LE LUTRTN, CHANT I · texte numérisé non relu

GG LE LUTRTN, CHANT I

Elle y voit par le coche et d'Évreux et du Mans Accourir à grands flots ses fidèles Normands ; Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse, Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards. Mais une église seule à ses yeux immobile Garde au sein du tumulte une assiette tranquille; Elle seule la brave ; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l'accès. La Discorde, à Faspect d'un calme qui l'off^ense. Fait siffler ses serpents, s'excite à la vengeance : Sa bouche se remplit d'un poison odieux. Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.

Quoi, dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres, J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres, Diviser Gordeliers, Carmes et Célestins * ; J'aurai fait soutenir un siège aux Augustins^; Et cette église seule, à mes ordres rebelle. Nourrira dans son sein une paix éternelle !

* 11 y avait eu dans ces couvents des divisions qui donnèrent lieu à un arrêt du Parlement, rendu au mois d'avril 1667, l'année même du différend entre le trésorier et le chantre de la Sainte-Chapelle. — - En 1658 quelques jeunes religieux augustins à tète beaucoup trop chaude soutinrent, en effet, un siège en règle contre les commissaires et les archers du Parlement, venus pour faire excLUter un arrêt de la Cour de justice. Il fallut se rendre après un rude et sanglant combat; et onze d'entre eux furent mis en prison. Brossette, qui nous a transmis cette scandaleuse histoire, dont il raconte tous les détails avec quelque complaisance, la termine en disant que Mazarin délivra les onze prisonniers au bout de vingt-sept jours, les fit reconduire en triomphe à leur couvent, dans les carrosses du roi, au milieu des gardes françaises rangées en haie sur leur passage; et il ajoute que leurs confrères les reçurent en procession, ayant des palmes en mai/i et chantant le Te Deurn avec accompagnement de toutes leurs cloches. Sans vouloir enlever le scandale trop réel d'une violence qu'on ne saurait pardonner à des religieux, ne peuton pas du moins le diminuer en pensant que leur résistance aurait pu être légitime si elle avait été modérée? Il fallait bien que le fond de leur cause ne fût pas tout à fait mauvais pour que le cardinal-ministre et la cour en usassent ainsi avec eux.

BOii.EAU. — IGTi. 67

Siiis-je donc la Discorde? cl, parmi les mortels, Qui voudra désormais encenser mes autels ' ?

A ces mots, d'un bonnet couvrant sa tête énorme, Elle prend d'un vieux chantre et la taille et la forme; Elle peint de bourgeons son visage guerrier, Et s'en va de ce pas trouver le trésorier.

Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée S'élève un lit de plume à grands frais amassée : Quatre rideaux pompeux, par un double contour. En défendent l'entrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence. C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner, Dormant d'un léger somme, attendait le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage; Son menton sur son sein descend à double étage ; Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur. Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur *.

La déesse en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre et reconnaît l'Église *; Et, marchant à grands pas vers le lieu du repos, Au prélat sommeillant elle adresse ces mots !

Tu dors, prélat, tu dors! et là-haut à ta place Le chantre aux yeux du chœur étale son audace^ Chante les oremus, fait des processions

Et qiiisquaiu numen Junonis adoret Prœterea, aut supnlex aris imponat honorera ?

[jEneid. 1. i, v. oî.)

— 5 Le trésorier, homme plein d'énergie et d'activité, était maigre, de haute taille et âgé de soixante-sept ans lorsque h Lutrin parut. Voyez ce que nous avons dit sur ce système de représentations fantastiques, que le poète adopta autant par malice que par prudence. (Ci-dessus, p. 50-52.) — s Le mot d'Ef/l/sf ne parut que dans l'édition de 1713, donnée deuv ans 'après la mort de Boileau, qui avait mis : et reconnaît /'"*.

68 T,E LUTRTX, CHANT I.

Et répand ù t^rands flots les bénédictions !

Tu dors! Attends-tu donc que, sans bulle et sans titre^

Il te ravisse encor le rochet et la mitre?

Sors de ce lit oiseux qui te tient attaché.

Et renonce au repos ou bien à l'évéché ^

Elle dit, et, du vent de sa bouche profane, Lui souffle avec ces mots l'ardeur de la chicane. Le prélat se réveille, et, plein d'émotion, Lui donne toutefois la bénédiction.

Tel qu'on voit un taureau qu'une guêpe en furie A piqué dans les flancs aux dépens de sa vie - ; Le superbe animal, agité de tourments.

Exhale sa douleur en longs mugissements. Tel le fougueux prélat, que ce songe épouvante. Querelle, en se levant, et laquais et servante; Et, d'un juste courroux rallumant sa vigueur, Même avant le dîner parle d'aller au chœur. Le prudent Gilotin, son aumônier fidèle °, En vain par ses conseils sagement le rappelle; Lui montre le péril; que midi va sonner; Qu'il va faire, s'il sort, refroidir le dîner.

Quelle fureur, dit-il, quel aveugle caprice, Quand le dîner est prêt, vous appelle à Toffice? De votre dignité soutenez mieux l'éclat : Est-ce pour travailler que vous êtes prélat ?

1 Cest-à-dire aux droits que te donne ton titre d evêque. Claude Auvri avait renoncé à son évèché de Coutances neuf ans auparavant, en 1 658. Les prétentions (iu chantre n'allaient pas jusqu'aux prérogatives épiscopales, comme Coileau le suppose plaisamment ici et ailleurs. (Ci-dessus, p. 38.) — - Virgile avait dit, dans ses Géorgiques (liv. iv, v. 237), en parlant des abeilles :

Spicula ca-ca relinquunt

Affixa; veiiis, aniinasqiiu in vulnere poiiuiU.

' « Son véritable nom était Guéronet. Le trésorier lui donna ensuite la cure de la Sainte-Chapelle. » (iVo/e de Brossette.) La rbnpelle bas'e servait d'éslise paroissiale aux habitants de la cour attenant^ ,

A (iiioi bon ce déj'oîit et ce zèle inutile? Est-il donc pour jeûner quatre-tenips ou vij;iic'.' Reprenez vos esprits, et souvenez-vous bien Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien '.

Ainsi dit Gilotin, et ce ministre sage

Sur table, au même instant, fait servir le potage.

Le prélat voit la soupe, et, plein d'un saint respect,

Demeure quelque temps muet à cet aspect.

Il cède, il dîne enfin ; mais, toujours plus farouche,

Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa bouche.

Gilotin en gémit, et, sortant de fureur.

Chez tous ses partisans va semer la terreur -.

On voit courir chez lui leurs troupes éperdues.

Gomme l'on voit marcher les bataillons de grues

Quand le Pygmée altier, redoublant ses efforts.

De l'Hèbre ou du Strymon vient d'occuper les bords \

A l'aspect imprévu de leur foule agréable.

Le prélat radouci veut se lever de table :

La couleur lui renaît, sa voix change de ton ' ;

Il fait par Gilotin rapporter un jambon.

Lui-même le premier, pour honorer la troupe,

1 \ers devenu proverbial. — •• « Les cliuatres subalternes, dit Brossettc, étaient dans le parti du trésorier contre le cliautre et les autres chanoines, parce que ceux-ci leur refusaient de certains droits. » Ce refus ne peut pas être la véritable et unique raison qui a déterminé le poêle à ce partage de son monde, puisque les chapelains subalternes portaient plainte au conseil d'État contre le trésorier lui-même, comme on jieut le voir dans quelques arrêts cités par Morand. {Histoire de la Sainte-Chapelle ; pièces Justificat., p. 128 et suiv.) 11 fallait bien donner des défenseurs au prélat; et Boilean , mettant contre lui le chantre et le chapitre, devait tout naturellement l'environner du menu clergé de la collégiale, des simples chantres, des enfants de chœur, des sacristains, des huissiers et du sonneur, auxquels s'adjoindra , en qualité de paroissien, le perruquier Didier l'Amour, logé sous l'escalier de la Sainte- Chapelle. — 3 Homère, Iliade, I. m, v. 6. Les Pygmées, peuple fabuleux, n'avaient, disait- on, qu'une coudée de haut. On les faisait luibiter aux environs de l'Hèbre et du Strymon, fleuves de Ihracc. — ^ On lisait dans les prcmièies éditions :

Son visage n'a plus cel air >i furihon (sic). Ce vers ne valait certes pas celui qui l'a remplacé.

70 LE LUTHIX, CllAM I.

D'un vin pur el vermeil il fait remplir sa coupe; Il l'avale d'un trait; et chacun l'imitant, La cruche au large ventre est vide en un instant. Sitôt que du nectar la troupe est abreuvée. On dessert; et soudain, la nappe étant levée. Le prélat, d'une voix conforme à son malheur. Leur confie en ces mots sa trop juste douleur :

Illustres compagnons de mes longues fatigues,

Qui m'avez soutenu par vos pieuses ligues

Et par qui, maître enfin d'un chapitre insensé.

Seul à Mag>'ificat je me vois encensé,

Souffrirez-vous toujours qu'un orgueilleux m'outrage,

Que le chantre à vos yeux détruise votre ouvrage,

Usurpe tous mes droits, et, s'égalant à moi.

Donne à votre lutrin et le ton et la loi?

Ce matin même encor, ce n'est point un mensonge,

Une divinité me l'a fait voir en songe :

L'insolent, s'emparant du fruit de mes travaux,

A prononcé pour moi le benedicat vos !

Oui, pour mieux m'égorger il prend mes propres arme;-

Le prélat à ces mots verse un torrent de larmes. 11 veut, mais vainement, poursuivre son discours; Les sanglots redoublés en arrêtent le cours. Le zélé Gilotin, qui prend part à sa gloire. Pour lui rendre la voix fait rapporter à boire. Quand Sidrac, à qui l'âge allonge le chemin *, Arrive dans la chambre, un bâton à la main. Ce vieillard dans le choeur a déjà vu quatre âges : Il sait de tous les temps les différents usages ;

* Il y avait, en effet, alors à la Sainte-Chapelle un Sidrac, chapelain-clerc, c'est-à-dire chantre musicien, qui avait une fort belle voix de taille. {Lettre de Tabbé Boileau à Brossetle, du 12 février 1703; œuvres de Boileau Desprcau5, t. IV. p. 448 ; Paris, 1821.)

DOILliAU. — i(>7i. 71

Kt son rave savoir^, de simph; nuirguillier', L^'éleva par degrés au rang de chevecier *, A l'aspect du prélat qui tombe en défaillance Il devine son mal, il se ride, il s'avance; Et d'un ton paternel réprimant ses douleurs :

Laisse au chantre, dit-il, la tristesse et les pleurs.

Prélat; et, pour sauver tes droits et ton empire,

Écoute seulement ce que le Ciel m'inspire.

Vers cet endroit du chœur où le chantre orgueilleux *

Montre, assis à ta gauche, un front si sourcilleux.

Sur ce rang d'ais serrés qui forment sa clôture,

Fut jadis un lutrin d'inégale structure *,

Dont les flancs élargis de leur vaste contour

Ombrageaient pleinement tous les lieux d'aleniour.

Derrière ce lutrin, ainsi qu'au fond d'un antre,

A peine sur son banc on discernait le chantre.

Tandis qu'à l'autre banc le prélat radieux.

Découvert au grand jour, attirait tous les yeux.

Mais un démon, fatal à cette ample machine.

Soit qu'une main la nuit eût hâté sa ruine.

Soit qu'ainsi de tout temps l'ordonnât le destin.

Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin.

J'eus beau prendre le Ciel et le chantre à partie.

Il fallut l'emporter dans notre sacristie,

Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli.

Il languit tout poudreux dans un honteux oubli.

Entends-moi donc, prélat. Dès que l'ombre tranquille

1 « C'est celui qui a soin des reliques. » {Note de Boileau.) 11 y avait, eu effet, trois ou quatre marguilliers ou sacristains chargés, entre autres choses, de la garde des rehquaires composant le trésor de la Sainte-Chapelle. Nous en verrons apparaître bientôt deux autres. — ^ « C'est celui qui a soin des chapes et de la cire. » {Note de Boileau.) — ^ « L'auteur disait que ce vers et les cinq suivants lui avaient coûté beaucoup de temps et de peine. » {Note de Brossette.) — * « On voit encore, disait Brossette en 1716, le trou dans lequel était autrefois planté le pivot de ce lutrin, devant le siège du chantre. » (Cidessus, p. 38.)

l LE LTJTHLX, CilAM' 1.

V'icndra d'un crêpe noir envelopper la ville,

11 faut que trois de nous, sans tumulte et sans bruit.

Partent à la faveur de la naissante nuit.

Et, du lutrin rompu réunissant la masse.

Aillent d'un zèle adroit le remettre en sa place.

Si le chantre demain ose le renverser.

Alors de cent arrêts tu le peux terrasser.

Pour soutenir tes droits, que le Ciel autorise,

Abime tout plutôt : c'est l'esprit de l'Église *.

C'est par là qu'un prélat signale sa vigueur.

Ne borne pas ta gloire à prier dans un chœur.

Ces vertus dans Aleth peuvent être en usage - ;

Mais dans Paris plaidons : c'est là notre partage.

Tes bénédictions dans le trouble croissant.

Tu pourras les répandre et par vingt et par cent;

Et, pour braver le chantre en son orgueil extrême.

Les répandre à ses yeux et le bénir lui-même ^.

Ce discours aussitôt frappe tous les esprits ;

Et le prélat charmé l'approuve par des cris.

Il veut que sur-le-champ dans la troupe on choisisse

Les trois que Dieu destine à ce pieux office.

Mais chacun prétend part à cet illustre emploi.

« Voilà un vers qui, sans doute, sonne fort mal, mais qui, dans l'iatentioa du poêle, n'avait rien d'impie. Boileau a fait de tous ses personnages des molinisteSj — c'est le nom que les jansénistes donnaient à leurs adversaires, — et il les a représentés avec les p<is?ions qu'on leur prêtait à Port-Royal, où ces ardents défenseurs de la doctrine catliolique passaient pour gens querelleurs et violents. C'est donc la pensée d'un vieux moliniste, et non sa propre pensée que l'auteur a voulu exprimer: et ce vers doit se traduire ainsi : Abime tout piutôl; c'est l'esprit des évêques qui, avec toi, ont appelé les foudres de l'Église sur les partisans de Janséuius, (Gi-dessus, p. 41, 'i± et 53.) — - Allusion à la tolérance de Nicolas Pavillon, évèque d'Aleth, dans le bas Languedoc, qui laissa les jansénistes se propager en paix dans son diocèse, et qui, là comme ailleurs, les soutint jusqu'à braver avec eu\ les décrets du saint-siége. Port- Royal en lit un saint. (Ci-dessus, p. 52.) — » Allusion aux difficultés survenues, en 1657, entre le trésorier et son chapitre au sujet des bénédictions. (Cidessus, p. û6, noie 3.)

DOILEAU. — KJ1. 73

Le suri, dit le prélat^ vous servira do loi '; Que l'on tire au billet ceux que Ton doit élire.

Il dit ; on obéit, on se presse d'écrire.

Aussitôt trente noms, sur le papier tracés,

Sont au fond d'un bonnet par billets entassés.

Pour tirer ces billets avec moins d'artifice,

Guillaume -, enfant de chœur, prête sa main novice :

Son front nouveau tondu, symbole de candeur,

Kougit, en approchant, d'une honnête pudeur.

Cependant le prélat, l'œil au ciel, la main nue,

Bénit trois fois les noms et trois fois les remue.

Il tourne le bonnet : l'enfant tire; et Brontin ^

Est le premier des noms qu'apporte le destin.

Le prélat en conçoit un favorable augure.

Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure.

On se tait; et bientôt on voit paraître au jour

Le nom, le fameux nom du perruquier l'Amour '•.

Ce nouvel Adonis à la blonde crinière

Est l'unique souci d'Anne sa perruquière ^

» I Homère, Iliade, 1. vil, v. 171. » {Note de Boileaii.) Hector ayant délié le plus vaillant des Grecs, neuf de leurs chefs se présentent pour le combattre; Nestor les obli^^e à s'en remettre au sort, et chacun d'eux jette sa marque dans le casque d'Agamemnon. Boileau pensa sans doute aussi aux noms que Virgile fait jeter de même dans un casque, au cinquième livre de Y Enéide, V. 490-499. — ' « Il y avait eu autrefois un enfant de chœur de ce nom-là, qui avait la voix fort belle ; mais il avait quitté cette église longtemps avant révénement qui a donné occasion à ce poème. » i'Sotc de BrosseUe.) — ^ « Son vrai nom, dit Brossette, était Frontin; il était prêtre du diocèse de Chartres et sous-marguillier de la Sainte-Chapelle. » En eflct, ce Frontin fut un des deux sacristains accusés par le chantre aux requêtes du Palais, à l'occasion du lutrin. (Ci-dessus, p. 38 et 39.) — * « Didier TAmour, perruquier, qui demeurait dans la cour du Palais, et dont la l)Outiqi:e était sous l'escalier de la Sainte-Chapelle. C'était un gros et grand homme d'assez bon air, vigoureux et bien fait. 11 avait été marié deux fois. Sa première femme était extrêmement emportée et d'une humeur très-fàcheusc. ilolière a peint le caractère de l'un et de l'autre dans son Médecin malgré lui, à la fin de la première scène, sur ce que M. Despréaux lui en avait ilit. » [Notes de Boileau et de BrosseUe. ) — ^ « Anne du Buisson, seconde femme du sieur l'Amour. Ils vécurent toujours en bonne intelligence. Le mari mouinit le 1er niai 1697, et la femme l'aunce suivante. » (Note de Brossette.)

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