CHAM II
Cependant cet oiseau qui prône les merveilles. Ce monstre composé de bouches et d'oreilles. Qui, sans cesse volant de climats en climats. Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas, La renommée enfin, cette prompte courrière ^.
* Ci-dessus, p. 62. — ^ « François Sirude, sous-marguillier ou sacristain de la Sainte-Chapelle. Il portait ordinairement la croix ou la bannière aux processions. 11 fut ensuite vicaire de la Sainte-Chapelle. » {Note de Brossette.) Ce sacristain Sirude, ou plutôt Cyreult, figura avec Frontin dans l'acte d'accusation portée par le chantre devant Messieurs des requêtes du Palais. (Ci-dessus, p. 38 et 39, p. 71, note 3.) 3 Fama, maJuin quo non aliud vclocius ullum.
Mobilitate viget, viresque acquiril eundo : Parva raetu primo, mox sesc allollit in auras.
Va d'un inortol etlroi glacer la perruquière ; Lui (lit que son époux, d'un faux zèle conduit, Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit.
A ce triste récit, tremblante, désolée.
Elle accourt l'œil en l'eu, la tète échevelée, Et trop sûre d'un mal qu'on pense lui celer : (-)ses-tu bien encor, traître, dissimuler ' ? Dit-elle; et ni la loi que ta main m'a donnée, Ni les sacrés liens qu'a tissus Thyménée ^, Ni ton épouse entin toute prête à périr Ne sauraient donc t'ôter cette ardeur de courir ! Perfide ! si du moins, à ton devoir fidèle, Tu veillais pour orner quelque tête nouvelle^ L'espoir d'un juste gain, consolant ma langueur, Pourrait de ton absence adoucir la longueur.
En achevant ces mots, cette amante enllammée Sur un placet voisin tombe demi-pâmée.
Son époux s'en émeut, et son cœur éperdu Entre deux passions demeure suspendu ; Mais enfin, rappelant son audace première : Ma femme, lui dit-il d'une voix douce et fière, Ne va pas présumer qu'en te donnant ma foi L'hymen m'ait pour jamais asservi sous ta loi. Cesse donc à mes yeux d'étaler un vain titre ; Ne m'ôte pas l'honneur d'élever un pupitre.
Ingrcdilurque solo, et caput inier nubila condit
Monstrum liorrendum, ingens, cui quot sunt corpore plumas,
Tôt vigiles oculi subter {mirabile dictu),
Tôt linguœ, tolideni ora sonaiit, toi subrigit aures.
(Virg., Enéide, 1. 1\ , v. 175-183.)
1 Dissimulare eliam sperasti, perfide, lantum
Posse nefas, tacitusque mea decedere terra?
Nec te noster anior, nec te data dextera quondain,
Nec moritura tenet crudeli funereDido?
Cette parodie du discours de Didon à Énée, qui la quitte, est d'autant plus plaisante que Didier l'Amour et sa l'emme étaient connus pour époux à iiumeur peu bcutimentale, — - Texte de M. Geruzez. (Paris, 1850.)
76 I.E LLTRI.V. CHA.M" II.
Il iaiit partir : j'y cours. Dissipe tes douleurs. Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs.
Il la quitte k ces mots. Son amante effarée Demeure le teint pâle et la vue égarée ; La force l'abandonne;, et sa bouche, trois fois Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix. Elle fuit; et, de pleurs inondant son visage, Seule pour s'enfermer monte au cinquième étage; - Mais, d'un bouge prochain accourant à ce bruit. Sa servante Alizon la rattrape et la suit.
Les ombres cependant, sur la ville épandues.
Du faîte des maisons descendent dans les rues *;
Le souper hors du chœur chasse les chapelains.
Et de chantres buvants les cabarets sont pleins.
Le redouté Brontin, que son devoir éveille.
Sort à l'instant chargé d'une triple bouteille
D'un vin dont Gilotin, qui savait tout prévoir,
Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.
L'odeur d'un jus si doux lui rend le faix moins rude.
Il est bientôt suivi du sacristain Boirude;
Et tous deux, de ce pas, s'en vont avec chaleur
Du trop lent perruquier réveiller la valeur.
Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre.
Dans les eaux s'éteignent, va faire place à l'ombre.
D'où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux?
Quoi ! le pardon sonnant * te retrouve en ces lieux ?
Où donc est ce grand cœur dont tantôt l'allégresse
Semblait du jour trop long accuser la paresse?
JNlarche, et suis-nous du moins où l'honneur nous attend.
Le perruquier honteux rougit en l'écoutant :
1 Majoresque caduiil altis Je nionlibus iimbriu.
{Virg., Erjl. I, vers 83.) - L'angelus s'appelait aussi le purdon , à cause des iiniitljjences atlathoes la récitation de cette prière.
Bon.EAr. — IGT-i. T7
Aussitôt de longs clous il prend une poignée; Sur son épaule il charge une lourde cognée, Et derrière son dos, qui tremble sous le poids, Il attache une scie en forme de carquois. 11 sort au même instant, il se met à leur tête. A suivre ce grand chef Fun et l'autre s'apprête : Leur cœur semble allumé d'un zèle tout nouveau; Brontin tient un maillet et Boirude un marteau. La lune, qui du ciel voit leur démarche altière, Retire en leur faveur sa paisible lumière. La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux. De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.
L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse.
Va jusque dans Gîteaux réveiller la Mollesse ' :
C'est là qu'en un dortoir elle tait son séjour.
Les Plaisirs nonchalants folâtrent alentour :
L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines;
L'autre broie en riant le vermillon des moines;
La Volupté la sert avec des yeux dévots
Et toujours Î2 Sommeil lui verse des pavots-.
Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble.
La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble ;
Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper,
D'un funeste récit vient encor la frapper.
Lui conte du prélat l'entreprise nouvelle :
Au pied des murs sacrés d'une sainte chapelle,
Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix,
Marcher à la faveur de ses voiles épais;
La discorde on ces lieux menace de s'accroître;
1 « Citeaux est une abbaye de bernardins, située en Bourgogne, dont les religieux n'avaient pas embrassé la réforme établie dan;; quelques maisons de leur ordre; c't'st pourquoi l'auteur feint que la Mollesse fait son séjour dans un dortoir de leur couvent. » {Note de Brosselte ) — "On peut comparer ce gracieux tableau avec le palais du Sommeil peint par La Fontaine dans les fragments du So7ign de Von.r. qui parurent en 1671, trois ans avant •> Liilri/i. (Ci-dessus, p. Î8.)
s I.E LUTRIN, CHANT II.
Demain avant l'aurore un lutrin va paroîtrej Qui doit y soulever un peuple de mutins ; Ainsi le Ciel Técrit au livre des destins.
A ce triste discours^ qu'un long soupir achève,
La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève,
Ouvre un œil languissant, et d'une faible voix
Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois :
0 Nuit ! que m^as-tu dit ? quel démon sur la terre
Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre?
Hélas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps
Où les rois s'honoraient du nom de fainéants %
S'endormaient sur le trône, et, me servant sans honte,
Laissaient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte !
Aucun soin n'approchait de leur paisible cour :
On reposait la nuit, on dormait tout le jour.
Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines
Faisait taire des vents les bruyantes haleines.
Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent.
Promenaient dans Paris le monarque indolent.
Ce doux siècle n'est plus. Le Ciel impitoyable
A placé sur le trône un prince infatigable.
Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix :
Tous les jours il m'éveille au bruit de ses exploits.
Rien ne peut arrêter sa vigilante audace;
L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace-.
J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir.
En vain deux fois la paix a voulu l'endormir;
Loin de moi son courage, entraîné par la gloire.
1 « Sous les derniers rois de la première race toute rautorité royale était exercée par un maire du palais, tandis que ces rois, surnommés fainéants, demeuraient enfermés dans quelque maison de plaisance, d'oiî ils ne sortaient qu'une fois l'année, dans un chariot traîné par des bœufs. » {Note de Brossette.) — * « Allusion à la première conquête de la Franche-Comté, dont le roi se rendit maître , en dix jours , au commencement de février 1668. » (Note du même.' Voyez la première t^pîfre de Boilean, recixeil précédent, p. Ifiij, note l.
uûiLEAL. — U;7i. 79
Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire. Je me fatiguerais à te tracer le cours Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours '. Je croyais, loin des lieux d'où f prince m'exile, Que l'Église du moins m'assurait un asile ; Mais en vain j'espérais y régner sans effroi ; Moines, abbés, prieurs, tout s'arme contre moi. Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie'; J'ai vu dans Saint-Denis la réforme établie ' ; Le Carme, le Feui]Jant s'endurcit aux travaux ; Et la règle déjà se remet dans Clairvaux \ Citeaux dormait encore, et la Sainte-Chapelle Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle ; Et voici qu'un lutrin, prêt à tout renverser. D'un séjour si chéri vient encor me chasser! Ah! Nuit, ne permets pas... La Mollesse oppressée Dans sa bouche, à ce mot, sent sa langue glacée; Et lasse de parler, succombant sous l'effort. Soupire, étend les bras, ferme Tœil et s'endort ^
1 « Quand Boileau eut achevé ce discours, madame de Thiange lui en demanda une copie pour le montrer au roi. Le roi fut extrêmement touché de la manière fine et délicate avec laquelle ses louanges étaient exprimées dans ces vers. Il en voulut voir Tauteur, qu'il ne connaissait encore que par ses satires. » [Note de Brossette.) Voyez cette entrevue du monarque et du poëte dans le recueil précédent, p. 188. — « « Abbaye de Saint- Bernard, dans laquelle l'abbé Armand Boulhilier de Rancé a mis la réforme. » (Note de Boileau.) — ^ En 1633. — i Abbaye fondée par saint Bernard dans la province de Champagne. — ''La jeune duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, dont Bossuet prononça l'oraison funèbre en 1670, quatre ans avant la publication du Lutrin, connaissait déjà cet épisode de la Mollesse, lu à la cour un an avant sa mort. Un jour, au château de Versailles, en traversant la galerie pour se rendre à la chapelle , elle aperçut Boileau mêlé à la foule des courtisans, lui fit signe du doigt d'approcher, se pencha vers son oreille et lui dit tout bas :
Soupire, étend les bras, ferme l'œil el s'endort.