LE LUTRIN, CHANT III
CHAiVT m. — 1674.
Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses
Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses,
Revole vers Paris, et, hâtant son retour.
Déjà de Montlhéry voit la fameuse tour'.
Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue.
Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue ;
Et, présentant de loin leur objet ennuyeux.
Du passant qui le fuit semblent suivre les yeux.
Mille oiseaux effrayants, mille corbeaux funèbres
De ces murs désertés habitent les ténèbres.
Là, depuis trente hivers, un hibou retiré
Trouvait contre le jour un refuge assuré.
Des désastres fameux ce messager fidèle
Sait toujours des malheurs la première nouvelle ;
Et, tout prêt d'en semer le présage odieux,
Tl attendait la Nuit dans ces sauvages lieux.
Aux cris qu'à son abord vers le ciel il envoie,
Il rend tous ses voisins attristés de sa joie.
La plaintive Progné de douleur en frémit.
Et dans les bois prochains Philomèle en gémit.
Suis-moi, lui dit la Nuit. L'oiseau, plein d'allégresse,
Reconnaît à ce ton la voix de sa maîtresse.
Il la suit ; et tous deux, d'un cours précipité.
De Paris à Tinstant abordent la cité.
Là, s'élançant d'un vol que le vent favorise.
Ils montent au sommet de la fatale église.
La Nuit baisse la vue, et, du haut du clocher,
Observe les guerriers, les regarde marcher.
» (. Tour tio?-liaiile, à cinq lieues de Pni-is, sur le chemin d'Orléans.» (Sote de Boilean.:
Kllt^ voit le barbier qui, (rime main légère. Tient un verre de vin qui rit dans la fougère ^ ; Et chacun, tour à tour s'inondant de ce jus, Célébrer en buvant Gilotin et Bacchus.
Ils triomphent, dit-elle, et leur âme abusée Se promet dans mon ombre une victoire aisée; Mais allons; il est temps qu'ils connaissent la Nuit. A ces mots, regardant le hibou qui la suit. Elle perce les murs de la voûte sacrée; Jusqu'en la sacristie elle s'ouvre une entrée. Et dans le ventre creux du pupitre fatal Va placer de ce pas le sinistre animal.
Mais les trois champions, pleins de vin et d'audace, Du Palais cependant passent la grande place; Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés. De l'auguste chapelle ils montent les degrés. Ils atteignaient déjà le superbe portique Où Ribou le libraire, au fond de sa boutique *, Sous vingt fidèles clefs garde et tient en dépôt L'amar, toujours entier des écrits de Haynant ^, Quand Boirude, qui voit que le péril approche.
* « On appelle verres de fougère ceux dans la composition desquels il entre du sel tiré de la cendre de fougère. » [Note de Brossettc.) — ^ « La boutique de Jean Ribou était sur le troisième perron de la Sainte-Chapelle, vis-à-vis de la porte de cette église. » [Note du même.) — ^ « Ribou, le libraire, avait imprimé, en 1669, une comédie de Boursault contre notre auteur, intitulée : ia Hntire dr^ satires. C'est pourquoi, dans les premières éditions du Lutrin, on avait mis ici : des écrits de Bursost. Mais Boursault s'étant réconcilié avec l'auteur, on effaça son nom et on mit celui de Perrault dans l'édition de 1694, parce qu'alors M. Perrault était brouillé avec M. Despréaux, au sujet des anciens et des modernes. Cette brouillerie étant finie, l'auteur mit ïluijnaut dans l'édition de 1701. » [Note du même.) Ce Haynaut, ou plutôt Hesnault, était poëte. Boileau l'avait déjà nommé, en 1608, dans sa satire ixe, vers 97, où il est rangé parmi les écrivains ennuyeux, bien qu'il ne fût pas sans talent, au jugement de Boileau lui-même. Il s'illustra surtout par un sonnet contre Colbert, qui s'illustra plus encore lui-même par sa généreuse réponse. Le grand ministre, ayant entendu parler de cette pièce, qui faisait beaucoup de bruit, demanda si le poëte y insultait le roi : on lui dit que non : Cela étant, répliqua-t-il, je n'en veux point à l'auteur.