I.E MOYNE. — ifian-ieSe
Ces vains entrepreneurs après eux n'ont laissé
Qu'un nom qui ne vit plus, qu'un bruit qui s'est passé '.
A peine pouvons-nous déterrer leur mémoire
Des fabuleux débris qui restent de Thistoire.
Sous la chute des ans, sans ordre et confondus.
En d'autres noms plus grands les leurs se sont perdus;
Et cette éternité qu'ils ont tant affectée,
Qu'ils ont de pleurs, de sang, de sueurs cimentée.
N'est, après tant de maux et commis et soufferts.
Qu'en ombre sur la terre et qu'en feux aux enfers.
L ARCHANGE SAINT MICHEL, EN DESCENDANT DU CIEL AVEC SAINT LOUIS , LUI MONTRE LA TERRE LIVRÉE AUX PASSIONS HU- MAINES. (Li\re IX.)
Le Nil s'est débordé; l'inondation a poursuivi les Français jusque sur le sommet d'une colline où l'armée ennemie, portée sm- des barques, est venue les surprendre ; Louis repousse un premier assaut, se met en prière pour le salut de son camp menacé d'une seconde attaque et assiégé par les eaux, qui semblent vouloii- monter toujours; l'archange Michel, envoyé par Dieu, transporte le saint monarque au séjour des bienheureux, dont la description occupe tout le huitième livre. Il y a dans cette peintm'e du ciel plus de théologie que de poésie , et on avirait peine à y trouver vingt vers de suite dignes d'être cités ; le génie , car il y en a dans l'ensemble des tableaux, est dominé par le mauvais goût. Là où la conception est grande l'exécution est médiocre; et la verve est étoufïée sous la négligence et la prolixité.
Le neuvième livre, qui ramène saint Louis à son camp, est écrit avec plus de fermeté, surtout au commencement.
Le héros descendant des cieux s'arrête avec l'archange,
à ce cercle où la lune argentée
Pour éclairer la nuit en silence est portée;
' Qui a passé.
et c'est de là que son céleste conducteur lui montre la terre en proie à l'avarice et à l'ambition.
Cette boule flottante et demi-submergée,
De son poids soutenue et de son poids plongée,
Est Tespace, dit-il, où le mortel orgueil
Croit avoir un théâtre et n'a qu'un vain cercueil.
L'avare prend de là les matières frivoles
Dont il forge ses fers, dont il fait ses idoles ;
Et de l'ambition l'infatigable main
Dresse là plan sur plan, fait dessein sur dessein.
Mais et desseins et plans, et travaux et structures.
N'y sont qu'un grand amas d'inutiles masures.
Et tant de hauts palais qui s'égalent aux monts
N'ajoutent à ce point que de l'ombre et des noms.
Sur ce point cependant les passions humaines
Font leurs tragiques jeux, ont leurs sanglantes scènes.
Pour diviser ce point on arrache le fer
Du sein de la nature et du cœur de l'enfer ;
Pour monter sur ce point le fils abat le père.
Le frère met les pieds sur le corps de son frère ;
Et sur des peuples morts d'autres peuples mourants.
Les armes à la main, en débattent les rangs.
Voilà un début plein d'énergie et de grandeur; mais quatre vers encore, et le ridicule arrive.
L'Espagne, que tu vois de ces montagnes ceinte, Est de sang castillan et de sang maure teinte ; Et deux peuples rivaux, à sa conquête armés. Tombent entre ses bras l'un par l'autre assommés.
L'archange saint Michel déroule ainsi sous les yeux du monarque, pendant quelques centaines de vers, l'histoire et les destinées de l'Europe et de l'Asie, eu remontant jusqu'au berceau du monde, en allant de l'Éden à Bethléhem et au Calvaire. U y a certes de la magnificence et de l'a propos dans cette conception; mais de page en page les négligences de style augmentent, la verve s'éteint, les images se hemlent de plus en plus et se rapetissent. En comparant la fin de ce chant à
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son début, on se rappelle l'amphore du potier d'Horace, qui, à mesure que la roue tourne, va se changeant en gobelet.
Arrêtons-nous : ce serait même déjà beaucoup trop si dans l'étude de cette épopée et dans l'analyse de ses deux cents meilleurs vers, choisis sur près de dix-huit mille, notre but principal n'avait pas été de montrer à nos jeunes lecteurs, par un grand exemple, que le talent le plus heureux ne mène à rien quand il est sans cultiu'e.
Le chantre de saint Louis, au jugement de Voltaire ' et de Chateaubriand, avait une imagination extraordinaire; et la lecture de sou poëme, tout informe qu'il est, démontre, en effet, une puissance de conception qui n'appartient qu'aux génies créateurs. L'idée est grande, unique et complète; l'intérêt va croissant; l'action marche avec netteté; les épisodes mènent tous au dénoûment; et le merveilleux, loin d'être un hors-d'œuvre ou un simple ornement, est commandé par la nature même du sujet. Que manqua-t-il donc au P. Le Moyne pour être im poëte du premier ordre et pour nous laisser im chef-d'œuvre? Le goût, le travail et la connaissance de sa langue.
On a dit, on a même fait dire à Corneille que le P. Le Moyne aurait été un des princes du Parnasse s'il avait vécu cinquante ans plus tard, lorsque le grand siècle avait achevé de former le goiit littéraire de la France. Mais quand Saint Louis fut publié, le Cid, les Horaces, Cinna, Rodogune avaient déjà paru. Voltaire s'en prend aux amis de ce jésuite, dont la critique ne fut pas assez sévère*. Mais le P. Mambrun, jésuite aussi, donna dès 1652, dans une dissertation sur le poëme épique, de rudes avis à son confrère.
Ce n'est donc que le P. Le Moyne lui-même qu'il faut accuser d'être resté si l)as quand il pouvait monter si haut. Il n'étudia pas assez le génie de sa langue ; et au lieu de la faire avancer, comme Corneille, il demeura en arrière. On dirait, en le lisant, qu'il a écrit cinquante ans plus tùt que l'autem' de Cinna et un siècle avant Racine, bien que son Saint Louis n'ait précédé Andromaque que de quelques années. Il s'abandonne à la fougue de ses inspirations , et sa verve, faute d'être réglée par le goût,, se tourne en prolixité ; et son imagination, manquant de mesure, va jusqu'au gigantesque, jusqu'au ridicule. Rien ne monti'e mieux combien ce poëte travailla peu ses vers que ses corrections elles-mêmes. Il y a dans ses trois premières éditions des variantes nombreuses, et presque jamais d'améliorations. Il évite une faute en tombant dans quelque autre.
Il est vrai que ce poëte, qui fut prêtre et religieux, ne fit des vers qu'en se jouant, aimant mieux renoncer à l'honneur d'être comité
1 Écrivains du siècle de Lovis XIV. — ^ li/iii.