IV
Six de ces épopées , qui toutes sont nationales ou chrétiennes S furent accueillies par d'immenses applaudissements. On les dévora: ce fut de bon ton. Le P. Le Moyne eut sept éditions en vingt ans; en moins de deux ans Chapelain en eut jusqu'à six. On admirait la 'peinture 'parlante dans le Moise de M. de Saint-Amant; la hardiesse et la vivacité dans le Saint Louis du révérend P. Le Moyne; la pureté, la solidité, la majesté dans le Saint Paul de Mgr l'évêque de Vence; l'abondance et la pompe dans VAlaric de M. de Scudéri ; la diversité et les agréments dans le Clovis de M. Desmarets *. Et dans la Pucelle d'Orléans de M. Chapelain, que trouvait-on? La science unie à la poésie , tout ce qui fait les Homère et les Virgile.
Vint Boileau; et de toutes ces hautes renommées, qui, après dix années de triomphe , tombèrent sous sa férule , il ne nous est resté que le souvenir des coups qui les ont abattues. Dès 1664, ce grand démolisseur des réputations mal assises s'écriait dans une de ses
Chapelain vent rimer, et c'est là sa folie. . .
Que ferait-il, hélas ! si quelque audacieux
Allait pour son malheur lui dessiller les yeux.
Lui faisant voir ses vers et sans force et sans grâces,
Montés sur deux grands mots comme sur deux échasses 3 ?
Quatre années après , Despréaux flagellait de nouveau l'auteur de la Pucelle, et avec lui Coras, Lesfargues et Saint-Amant :
Le Jouas inconnu sèche dans la poussière ; Le David imprimé n'a point vu la lumière ; Le Moïse commence à moisir par les bords *. . .
Saint-Amant et son Moise sauvé des eaux n'en furent pas quittes ainsi. En 1674 , on lut dans le troisième chant de V Art poétique ce conseil donné aux faiseurs d'épopées :
N'imitez pas ce fou qui, décrivant les mers Et peignant, au milieu de leurs flots entr'ouverts, L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres, Met, pour le voir passer, les poissons aux fenêtres s.
Et l'auteur de Clovis, Desmarets, qu'esl-il? Un froid historien d'une fable insipide ''.
1 Voyez les réflexions du P. Ch. Daniel sur l'Épopée chrétienne pendant la jeunesse de Louis XIV; des Études classiques dans la société chrétienne, p. 333 et suiv. (Paris, Lauier, 1853). — - Ce sont les paroles mêmes de Chapelain parlant du mérite de ses prédécesseurs dans la préface de son poënie. — » Sat. IV, Œuvfcs de Boileau, t. 1, p. 140 (Paris, 1821). — '' Sat. ix, ibid., p. 237, 248 et 253. — ^ Art poét., ibid., t. II, p. 233. — « Ibid., p. 244.
LE MOYNE. — ICuiMGoG. 3
bit Scudéri, dans son poëme d'Alaric ?
S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face; Il me promène après de terrasse en ferrasse,.. Je saule vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine au travers du jardin '.
Et le traducteur de Lucain ?
Mais n'allez point aussi, sur les pas de Brébeul,
Même en une Pharsale, entasser sur les rives
De morts et de mourants cent montagnes plaintives '.
Etl'évèque de Vence, le chantre épique de Saint Paul? « M. Godeau est un poëte fort estimable, écrivait Boileau, en 1693, à l'abbé MaucroLx, chanoine de Reims. Il me semble pourtant qu'on peut dire de lui ce que Longin dit d'H}-péride, qu'il est toujours à jemi et qu'il n'a rien qui remue ni qui échaulTe; en un mot, qu'il n'a point cette force de style et cette vivacité d'expression qu'on cherche dans les ouvrages et qui les font durer. Je ne sais point s'U passera à la postérité ; mais il faudra pour cela qu'il ressuscite, puisqu'on peut dire qu'il est déjà mort, n'étant presque plus maratenaut lu de personne ^. »
Et le P. Le Moyne entin, qu'en a dit le grand oracle du bon goût au dix-septième siècle ? Rien ni dans ses vers ni dans sa prose.
Boileau pouvait cependant trouver dans Saint Louis des vers montés sur des échasses, comme dans la. Pucelle d'Orléans; des enfantillages, comme dans le Moïse de Saint-Amant traversant la mer Rouge, puisque par deux fois ses héros traversent le Ml à pied sec , au grand étonnement non plus des poissons, mais de la lune et des étoiles, qui s'arrêtent émerveillées de voir leurs portraits nageants et descendus sur les eaux pour éclairer de près les heureux passagers *. Son quatrième chant tout entier est la puérile description d'un tournoi où joutent ensemble l'Amour et la Valeur, qui, sous les ligures de l'Été et de l'Hiver, entrent eu lice avec leurs cortèges de feux et de glaces. L'Hiver parait le premier, avec ses tenants ; il va prouver, la lance en main, que la valem' ne peut s'allier à l'amour :
Des glaçons tortillés à leur barbe pendaient ; D'autres, tournés en rond, de leurs fronts descendaient; Et partout on leurs pieds imprimaient quelque trace, 11 s mblait que la neige y vint avec la glace.
1 Chant I, p. 173. — 2 Ibid., p. 178. — ' Tome IV, p. -271. — * Liv. xni et liv. XIV, p. 163 et 173 (Paris, 1772, iu-fol.\
Douze enfants les suivaient, tous enfants des hivers.
De glace, de bruine et de grêle couverts...
Deux vents les conduisaient, dont les têtes gelées.
Les visages bronzés, les épaules ailées
Faisaient voir qu'ils étaient de la troupe des vents
Les plus froids, les plus secs et les plus morfondants '.
Quant au cortège du chevalier ardent, assis sur le char de l'Été,
Il roule sur des feux en cercles fa(;onnés ; En moyeux, en rayons d'autres feux sont tournés ; D'autres sont le timon, les essieux et la quille ; Et l'on n'y voit que feu qui serpente et qui brille -.
Ces puérilités et cent autres pareilles, soutenues pendant des centaines de vers, ne permettaient-elles pas à Despréaux de dire des descriptions du poëme de Saint Louis ce qu'il a dit de celles d'Alaric :
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin ?
Ne pouvait-il pas aussi retrouver dans le P. Le Moyne Brébeuf et ses exagérations ? Ainsi sur une tapisserie représentant le sacre de Louis IX on voyait
Toute la cour en or et tout le peuple en soie ^.
Au passage de l'armée chrétienne à travers le Nil, l'ange intendant des fleuves et des mers, qui ouvrit les flots devant elle, avait une armure de couleui' d'eau;
Et des poissons dorés, sur sa casaque ondée. Nageaient sans mouvement dans une mer brodée *.
Une victime innocente allait périr sur im bûcher, mais
Autour d'elle le feu par pitié se pliant
Semblait en sa faveur se rendre suppliant;
Et la flamme au-dessus, courbée et voltigeante,
Lui faisait par respect comme une ombrelle ardente *,
Quand un cimeterre turc, à la lame recourbée, va frapper la tête d'une héroïne chrétienne, le fer en frémit dans la main du bourreau.
.... Vers lui courbé de respect et de crainte, Il semble s'en défendre et ployer de contrainte s.
1 Liv. IV, p. 40. — * Ibid., p. 4i. — s Uv. i, p. 10. — * Liv. XIV, p. 173. — 5 £iy. 11, p. 20. — 6 liu. m, p. 35.
Un guerrier fut frappé d'un coup de pique en combattant sur un vaisseau :
Il tomba dans le Nil; ses bras, avant la mort,
Comme pour escrimer, par un dernier effort
De coups en vain tirés les vagues assaillirent :
Les vagues de son sang, et non du Icur^ rougirent. .
Le bois avec le fer par le corps lui passa,
Entre deux jets de sang son âme balança,
Et par la bouche enfin sortit sur son haleine'.
Que voit-on quand le poëte montre des armées en marche?
Sous des forêts mouvantes
Des nations de fer et des villes en tentes 2.
Qu'est-ce que la fournaise de Babylone où furent jetés les trois enfants hébreux?
. . . • ... Un enfer de brique
Qu'alluma la fureur d'un prince tyrannique ^.
Comment donc la verve satirique de Boileau a-t-elle pu se contenir en présence de cette rhétorique ampoulée, de cette abondance stérile, de toutes ces puérilités? Etait-ce par amitié poiu" leur auteur? Non, puisque le chantre de saint Louis fut un des plus ardents adversaires de Port- Royal : Pascal ne l'a pas épargné. Était-ce par mépris? On aurait pu le croire sans l'anecdote suivante, citée par tous les biographes du P. LeMoyne^ et qui, véritable ou fausse, aie mérite de résumer en deux mots tout ce qu'on peut dii'c du poëme dont nous offrons ici l'analyse. Interrogé sur son silence à l'endroit d'un homme qui avait fait trop de bruit pour ne pas attirer son attention, l'auteur de l'Art poétique, suivant les uns, répondit qu'il était trop extravagant pour qu'il en dît du bien, mais trop grand poëte pour qu'il en dit du mal; et, suivant les autres, il appliqua au P. Le Moyne deux vers de Corneille ainsi parodiés :
Il s'est trop élevé pour en dire du mal , Il s'est trop égaré pour en dire du bien.
Le poëme de Saint Louis est en eflet un mélange de génie et de mauvais goût; de beautés du premier ordre et d'extravagances de premier ordre aussi ; et, il faut bien le dire, les perles sont fort rares dans ce fumier d'Ennius; mais il y en a que Corneille n'aurait pas
« Liv. IX, p. 107. ~ » /èîrf.,p.l02. — ^Liv. X,p. 120.
dédaignées. Cette épopée en dix-huit chants a près de dix-huit mille vers ; on n'en peut citer que quelques centaines ; le reste est du Saint- Amant^ du Chapelain, du Scudéri et du Brébeuf. Bornons-nous donc à des extraits dont l'étude fera suffisamment connaître le fort et le faible de cette composition tout à la fois sublime et folle.
AMBASSADE ENVOYEE PAR LE SULTAN D EGYPTE AU CAMP DES FRANÇAIS. — DISCOURS DE GARAMAN ; RÉPONSE DE LOUIS.
(Ijvre I".)
Le poëme commence après la prise de Damiette, en 1249. Loms, maître de cette place, se prépare à marcher sur le Caire; le sultan d'Egypte, Mélédin, lui députe Garaman pour traiter de la paix avec lui. A la vue du camp des Français, l'ambassadeuf musulman en admire de loin l'aspect guerrier, et s'arrête pour contempler les exercices militaires qxii tiennent l'armée en haleine et la préparent aux combats par des jeux.
Là de jeunes guerriers, confidents ' et rivaux En l'amour de la gloire et des nobles travaux. Se font un vrai courage en de fausses batailles. Donnent de feints assauts à de feintes murailles ; Et, sans verser de sang ni courir de hasards. D'une guerre sanglante exercent tous les arts.
Le sanglier ^ écumeux que le chasseur attend Contre le tronc d'un arbre exerce ainsi sa dent; Ainsi le fier taureau qui s'apprête à la guerre Frappe l'air de la corne et du pied bat la terre ; Ainsi le chien courant veut partir de la main Au premier vent qui sort d'une corne d'airain : Il chasse de la voix, il saute, il se tourmente, Et ses yeux devant lui courent la bète absente. L'ambassadeur observe avec attention Ce repos si guerrier, si brillant d'action;
' Confident, qui veut dire en français celui à qui l'on confie ses pensées, est pris ici dans le sens du mot latin confidens, qui veut dire ayant confiance en soi-même . plein de couraije. Nous avons trouvé plusieurs latinismes semblables dans La Fontaine. Premier recueil, p. 62, nofe 4; p. 86, note A; p. 94, note 1. — * La Fontaine ne comptait non plus que deux syllabes dans sanglier. Premier recueil, p. 31, note h; Second recueil, p. 49, note'i.
LE MOTNE. — lfir;3-1656. 7
Et, lo montrant aux siens : Ce nouvel adversaire
Ne sera pas, flit-il, bien facile à défaire;
Le travail est son jeu, la peine est son plaisir;
Il accorde la guerre avecque son loisir;
Son repos même est fort, et le porte à la gloire ;
Et les ébats lui sont des essais de victoire.
Il y a certes de la grandeur dans ce tableau et des traits hardis. Mais pour l'amener à ce degré de noblesse et d'énergie il a fallu en retrancher beaucoup ; et même dans ce qui reste apparaissent encore (pelques taches. 11 y a de la recherche dans l'opposition du vrai courage et des fausses batailles; de la redondance dans les feints assauts donnés à de feintes murailles; de l'amplification dans les quatre derniers vers^ qui répètent la même pensée. Que serait-ce donc si nous n'avions pas déchargé le texte du P. Le Moyne des dix vers suivants, que nous avons remplacés par des points ?
L'un fournit à cheval une juste carrière ;
L'autre, le fer au poing, combat à la barrière.
L'un rompt sur un faquin, qu'il appelle un sultan;
L'autre défend un fort dont il a fait le plan.
Ici par une tour de cent boucliers formée
S'attaque une Mempbis de glaise et de ramée;
Là, sous des mantelets et par de petits ponts,
Se prend Alep enterre et Damas en gazons;
Et partout de grands noms et de grandes images
Servent aux grands essais que font ces grands courages.
L'ambassadeur musulman est introduit sous la tente royale, et parle ainsi en présence du monarque et de son conseil.
Je ne viens pas, seigneur, par une lâche crainte, Rf^chercher une paix déshonnête et contrainte ; Car quel vent assez fort, quel assez mauvais temps Pourrait faire ployer la tête des sultans? Leur fortune, élevée au-dessus des nuages. Voit à peine à ses pieds le trouble et les orages. Et du coup dont les vents sa masse ébranleraient * Et l'Europe et l'Asie en pièces tomberaient. Mélédin, qui soutient cette haute fortune, N'a rien de la faiblesse aux bas esprits commune :
1 Inversion forcée.
s SAINT LOUIS.
Il est brave, il est juste, et son âme sans peur
Même en ses ennemis estime la valeur.
Quoique avec injustice, et sur mer et sur terre.
Agresseur outrageux, tu lui fasses la guerre.
Quoique toute l'Europe, embarquée avec toi,
Ait suivi tes drapeaux pour détruire sa loi,
Te jugeant d'un cœur grand, d'un esprit magnanime
Et d'un rang assez haut pour remplir son estime,
Tl a cru de sa gloire, il a cru de ton bien
D'unir par un accord son cœur avec le tien;
Et si deux cœurs si grands peuvent s'unir ensemble.
Il n'est rien qui sous eux ou ne tombe ou ne tremble.
La justice et le droit veulent qu'à ce dessein
Damiette que tu tiens ^ retourne sous sa main.
Ne pouvant la garder, il est de ton adresse
De mettre en la rendant à couvert ta faiblesse
Mesure ta fortune, écoute ton devoir.
Ne prends pas des desseins plus hauts que ton pouvoir;
Et, soit par un accord, soit par une retraite,
Évite le péril d'une entière défaite.
Seigneur, on est encore à dire qu'un laurier
Ait pris jamais racine au front d'aucun guerrier;
Et rien n'est si sujet à choir qu'une couronne
Que le désordre fait et que le hasard donne -.
La fortune s'en va de même qu'elle vient ;
Chacun la sollicite, et pas un ne la tient :
Elle fait tous les jours des amitiés nouvelles.
En présentant ses mains elle garde ses ailes*.
De plus favorisés, de plus chéris que toi
N'ont pu lier son cœur ni retenir sa foi;
Et, sans aller plus loin, cette plaine et ce fleuve
En offrent à tes yeux une fameuse preuve,
* Vers léonin ; mauvaise consonnance. — ' Édition in-12 de 1658. — ' Même édition.
Une preuve qui doit régler l'ambition De ceux de ta croyance et de ta nation i. Ce camp prodigieux où l'Europe amassée Tout un an, sous trois chefs, tint Damiette pressée. Après de grands combats, après de grands efforts. Après des mers de sang et des monceaux de morts. Enfin victorieux et maître de la place. Laissant le bon conseil, suivant la folle audace, Rejeta le sultan qui lui donnait les mains,
Et porta vers Memphis ses trop vastes desseins
Et tant de nations en divers corps rangées. Sans machines, sans forts, sans troupes assiégées, Reçurent par l'assaut d'un seul fleuve irrité Le juste châtiment de leur témérité ^ Les restes de leurs corps exposés sur nos rives Et leurs ombres, encore errantes et plaintives. T'avertissent, seigneur, qu'une pareille fin Se prépare à tous ceux qui tiendront leur chemin. Ces vainqueurs indiscrets ont failli pour t'instruire. Et tu dois par leur chute apprendre à te conduire : Le Nil, notre vengeur, peut encore en ce temps Défendre son pays, s'armer pour les sultans
Mais je veux, poursuit Garaman, qu'il soit en ton pouvoir d'oi);ioser aux fureurs du Nil
Des remparts aussi hauts que sont nos pyramides ;
Poiuras-tu , loin de l'Europe , maintenir ton autorité sur tant de guerriers appartenant à des nations différentes et divisées d'intérêts? Penses-tu, seigneur,
Que pour les châtier, s'il en est de rebelles, La France passera la mer avec des ailes?
1 Voilà deux vers bien prosaïques. — * Édition de 1658. En 1221, vingt-huit ans avant la prise de Damiette par saint Louis, une armée de Croisés, commandée par Jean de Brienne, roi de Jérusalem, par Léopold, archiduc d'Autriche, et par Guillaume, comte de Hollande, s étant emparée de celte ville,
Perds ce frivole espoir, écoute la raison Tandis qu'elle t'attend et qu'elle est de saison. Mets un prix à Damiette, et souffre qu'on t'en donne De quoi faire autre part achat d'une couronne ' .
Les barons français, choqués de l'audace de Garaman, avaient eu peine à se contenir ; aux derniers mots de son discours leur indignation éclata; et le saint monarque lui répondit en ces termes :
Chevalier, si ton maître a pour nous quelque estime, S'il nous veut être uni d'un lien légitime. Il faut que, subissant le joug du Roi des rois. Il quitte le Croissant et se range à la Croix, Les couronnes du monde, à ce joug comparées, A bien dire, ne sont que des chaînes dorées^.
... Ne pense pas que la gloire où j'aspire Soit d'agrandir la mienne, étendant mon empire : Elle n'est que trop grande, et de plus sages rois Seraient bien occupés à soutenir son poids. Tous mes desseins ne vont qu'à la couronne sainte Qui du sang précieux de mon Sauveur fut teinte. Quand, pour nous délivrer des chaînes du péché, U fut au bois fatal par son peuple attaché.
Pour elle, ajoute-t-il, j'ai couru les mers, bravé les écueils et les tempêtes; pour elle j'irais, s'il le fallait, aux extrémités du monde ; fais donc que le sultan, qui la retient injustement, me la rende ;
Et sans me prévaloir de ses ports déjà pris. De sa flotte défaite et de ses forts conquis,
avait refusé des propositions de paix envoyées par le sultan d'Egypte, et avait marché imprudemment sur le Caire en suivant le Nil, qui déborda et la fit tomber au pouvoir de l'ennemi. Il fallut capituler et rendre Damiette aux musulmans.
1 Ce discours a de la grandeur, de la verve, de la logique et des tournures hardies qui rappellent Corneille. Mais pour lui donner cette allure ferme il a fallu en retrancher le tiers. Il y reste encore plusieurs vers faibles que la liaison des idées ne nous a pas permis de faire disparaître. Nous avons abrégé de même la réponse de saint Louis. — ' Des couronnes ne sont pas des chaînes.
je renonce aux lauriers; je les lui cède avec tout ce que je tiens de la victoire.
Sans cela, chevalier, il se promet en vain De jamais retirer Damiette de ma main.
Le Nil, dont tu nous fais un monstre à tant de cornes *, Qui pour nous engloutir doit abattre ses bornes. Se peut avec un mot plus tort que mille fers Enchaîner dans son lit par le Dieu que je sers. Ce Dieu, qui tient les flots et les vents à l'attache. Les montre quand il veut et quand il veut les cache ; Et si la grande mer s'humilie à sa voix Et respecte en tremblant la marque de ses doigts. Deux roseaux, sans dresser ni digue ni barrière, Pourront, quand il voudra, lier votre rivière.
La fortune me fait encore moins de peur :
Ce n'est qu'un spectre vain fabriqué par Terreur ;
Et si Dieu quelquefois permet qu'elle se joue.
Il sait bien, quand il veut, l'attacher à sa roue
Et c'est dans ce pays qu'il défit autrefois Avec des moucherons des géants et des rois. Son bras, toujours le même, est de même étendue : La force avec le temps ne s'en est point perdue ; Et, s'il veut, les Indiens, les Scythes, les Persans
1 Garaman lui avait parlé des cornes du Nil. Les poètes latins se servaient (lu mot cornua pour exprimer les détours et les sinuosités des tleuves ; et nos poètes du seizième siècle avaient fait passer cette métaphore dans notre langue. Malherbe a dit dans son Ode à Henri le Grand , sur l'heureux retour du voyage de Sedan :
Déjà le Tésin tout morne Consulte de se cacher, Voulant garantir la corne Que tu lui dois arracher.
Ce poète s'est servi de la même expression dans son Ode au dur de Belgarde en parlant de ses braves aïeux :
Qui n'a vu dessous leurs combats Le Pô mettre les cornes bas?
Mais au dix-septième siècle cette métaphore n'avait plus cours.
Et tout ce que l'Asie a de rois plus puissants S'enfuiront devant nous comme fuit sur la plaine La poudre que le vent chasse de son haleine.
Mais si par une prompte et mémorable fin Il nous veut de la gloire accourcir le chemin; Et si, pour abréger nos travaux, il ordonne Qu'une fameuse mort sur le champ nous couronne. Nous mourrons, chevalier, et mourrons satisfaits Si TÉg^^pte avec nous tombe sous notre faix K De notre sang un jour se fera dans l'histoire Le lustre de nos noms et de notre mémoire; Et de nos ossements des flammes sortiront Qui brûleront l'Asie et qui nous vengeront. Le chevalier chrétien, pour aller à la gloire, A plus d'une carrière et plus d'une victoire : En tombant il s'élève, il triomphe en mouran Par sa propre défaite il se fait conquérant; Et prisonnier vainqueur, couronné de sa chaîne. Il garde à sa vertu la dignité de reine.
Ce vers admirable, qui fait allusion à la captivité de saint Louis, nous en rappelle sept autres inspirés au chant huitième par la même idée et qui n'ont pas moins de grandeur, bien qu'ils soient affaiblis par une malheureuse incise, qui n'est que du remplissage.
Aussi maître de soi qu'en pleine liberté,
11 est dans sa prison ce qu'il serait au Louvre ;
Et, quoiqu'il ait à peine un manteau qui le couvre,
De sa grâce paré, pompeux de sa vertu,
D'un air noble et tranquille alentour revêtu ',
Sans or qui sur sa tête et dans sa main rayonne.
Il soutient sa grandeur de sa seule personne.
1 Ce second si, qui a le sens de pourvu que, donne à la phrase une tournure embarrassée. — '^ l\ aurait été facile de rendre ces deux vers plus supportables en disant :
D'un air noble et tranquille, à sa seule vertu Empruntant tout l'éclat dont il est revêtu.
LES PYRAMIDES d'ÉGYPTE. (Livres V et XVI.
Louis marche sur le Caire, et le sultan Mélédin^ effrayé, a recoiu's a\ix enchantements atin d'armer l'enfer contre les conquérants chrétiens^ qui menacent la capitale de son empire. Le plus fameux de ses magiciens, Mirème, le conduit dans les tombeaux des Pharaons. Le morceau que nous allons citer est célèbre : mille vers pareils auraient mis le P. Le Moyne au rang de nos plus grands poètes. Nous y trouverons cependant encore trois ou quatre taches qu'un goût plus pur aurait facilement évitées.
// se voit * près du Caire une plaine déserte Que d'un sable mouvant la nature a couverte Et qui semble un espace aplani sous les cieux Pour le seul exercice ou des vents ou des yeux ^. Des premiers Pharaons dans ces campagnes vides
L'audace règne encore avec les pyramides
Sous les pieds de ces monts taillés et suspendus
// s'étend des pays ^ ténébreux et perdus.
Des déserts spacieux, des solitudes sombres.
Faites pour le séjour des morts et de leurs ombres.
Là sont les corps des rois et les corps des sultans,
Diversement rangés selon l'ordre des temps.
Les uns sont enchâssés dans de creuses images,
A qui l'art a donné leur taille et leurs visages;
Et dans ces vains portraits, qui sont leurs monuments,
Leur orgueil se conserve avec leurs ossements.
Les autres, embaumés, sont posés dans des niches
Où leurs ombres, encore éclatantes et riches.
Semblent perpétuer, malgré les lois du sort,
La pompe de leur vie en celle de leur mort.
1 Tournure vieillie, que nos grands écrivains avaient rejetée dès l'époque du P. Le Moyne. — ^ Ce mot est de trop; c'est de la recherche. — >> Il aurait fallu dire S'étendent des pays.
De ce muet sénat, de cette cour terrible
Le silence épouvante, et la face ^ est horrible.
Là sont les devanciers joints à leurs descendants :
Tous les règnes y sont, on y voit tous les temps;
Et cette antiquité, ces siècles dont l'histoire
N'a pu sauver qu'à peine une obscure mémoire,
Réunis par la mort en cette sombre nuit,
Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit.
Voilà une de ces pages dont la majesté lugubre a fait dire à Chateaubriand : tt Ce poëme informe de Saint Louis a pourtant quelques beautés qu'on chercherait en vain dans la Jérusalem délivrée. 11 y règne une sombre imagination , bien propre à la peinture de cette Egypte pleine de souvenirs et de tombeaux et qui vit passer tour à tour les Pharaons , les Ptolémées, les soUtaires de la Thébaïde et les soudans des barbares ^. » L'iiistuu'e de l'Egyjite et les tombes de ses rois ont été, en effet, plusieiirs fois pom- le P. Le Moyne une source de grandes inspirations. Au seizième li\Te deux de ses chevaliers aperçoivent de loin les pyramides j l'un d'eux, Archambaut de Bourbon, émerveillé à la vue de ces édifices hauts comme des montagnes :
Quelles têtes, dit-il, assez outrecuidées Ont pu porter si loin leurs énormes idées?
Et son compagnon, le comte de Brtnne, lui répond :
Ce sont des monuments que des âmes hautaines.
Encore après leur mort et dans leurs cendres vaines.
Entreprirent jadis pour laisser à leurs noms
Des tombeaux cimentés du sang des nations.
Désir extravagant ! folle et bizarre envie
De chercher dans la mort une immortelle vie!
Mais orgueil inhumain ! cruelle vanité!
Qui, pour une fantasque et fausse éternité.
Pour une vie en ombre, en mémoire, en fantôme,
A tiré tout le sang des veines d'un rovaume!...
1 Edition de 1672. L'édition de 1058 met la montre. Noël et Laplace ont mis l'aspect dans leurs Leçons françaises de littérature et de monde. — * Génie du dirlstianisme, 1' partie, liv. i, ch. iv.