IV
d'œuvre ni même un poëme épique ^ C'était trop peu dire encore. M. Yillemain semble avoir formulé le dernier mot de la sentence qui met le chantre de Henri IV à sa place en faisant descendre son poëme au-dessous non-seulement de l'Iliade, de V Enéide, du Paradis perdu, de la Jérusalem délivrée, mais de la Pharsale elle-même. « Voltaii^e dans sa Henriade, dit cet habile et savant littérateur, c'est Lucain abrégé, tempéré, cahné, Lucain sans tigm-es outrées, sans déclamations, mais aussi moins énergique et moins éblouissant ^. » N'est-ce pas dire : Lucain sans enthousiasme et sans poésie?
Nous n'aurions rien à ajouter à ce jugement sur la poésie de la Henriade si nous destinions ces pages à des littérateurs mûris par l'âge et par l'étude. Mais puisque nous écrivons ici pour de jeunes humanistes, aidons leur critique en résumant, le plus brièvement possible, les raisons qui ont déterminé la sentence de M. Yillemain et les aveux de Laharpe.
Il y a dans cette épopée deux héros et deux actions. Pendant les quatre premiers chants c'est Henri de Valois qui règne et qui veut rentrer dans sa capitale. Il est assassiné au cinquième chant; et Henri de Bourbon, qui lui succède après l'avoir fiidé, devient le personnage principal, et tente à son tour la conquête de Paris. « C'est, dit Laharpe, traiter l'épopée en historien. L'action devait commencer après la mort de Valois ; tout ce qui la précède et cette mort même ne devaient être qu'en récit et faire partie de celui que fait Henri IV à Elisabeth. Valois est de phis un personnage trop avili pour paraître ailleurs que dans ime avant-scène et pour occuper la première place dans l'action et dans l'intérêt pendant une moitié du poëme *. » Voilà pour l'unité.
L'invention est nulle. Le poëte suit à peu près partout la marche historique des événements, et lorsqu'il se livre aux fictions, c'est pour se traîner sur les pas de Virgile. Son héroS;, se mettant en mer pour aller implorer le secours de la reine d'Angleten-e, a sa tempête sm- la Manche, comme Enée avait eu la sienne sm' la mer de Toscane; il aboi'de àlile de Jersey et y fait un repas, comme Énée avait abordé à la côte d'Afrique et avait fait dresser des tables sur le rivage ; il va à Londres et y raconte à la reine Elisabeth les guerres et les malheurs de la France, comme Enée était allé à Carthage et avait raconté à Didon la ruine de Troie et les combats qui l'avaient amenée ; il est enchaîné par Gabrielle d'Estrées dans une coupable oisiveté, qui suspend
1 Cours de littérature, t. VIII, passirn. Voyez sa table analytique, aux mots Henriade et Voltaire, — ^ Cours de littérature française, 1. 1, A'iii» leçon, p. 241. — ï Cours de littérature, t. VIII, p. 51. (Paris, an VII.)
sa conqiuMû, comme Ëiiée, appelé par le destin à fonder un empire, avait été eucliainé par la reine de Cartilage; il a enlin, comme Enée, sa vision des enfers et son voyage au ciel, oii le père des Bourbons, saint Louis, lui montre sa postérité, sans oublier le Tu Marcdlus eris^ qu'il applique à Monseigneur le duc de Bourgogne, l'espoir de la France, enlevé à la fleur de son âge.
Ainsi Voltaii'e a manqué du génie de l'invention, qui fait les grands poètes. A-t-il eu au moins ce génie du perfectionnement qui développe et embellit les idées d'autrui? Non : quand le chantre de Henri IV s'empare des créations du chantre d'Énée, c'est pour les rapetisser, les décolorer, les refroidu'. Prenons pom- exemple la tempête qui se trouve au début de la Henriade, comme au début de l'Enéide; et mettons la copie en présence du modèle.
On lève l'ancre, on part, on fuit loin de la terre.
On découvrait déjà les bords de TAngleterre.
L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit;
L'air siffle, le ciel gronde, et l'onde au loin mugit;
Les vents sont déchaînés sur les vagues émues ;
La foudre étincelante éclate dans les nues;
Et le feu des éclairs et l'abîme des flots
Montraient partout la mort aux pâles matelots S
Le héros, qu'assiégeait une mer en furie.
Ne songe en ce danger qu'aux maux de sa patrie.
Tourne ses yeux vers elle, et, dans ses grands desseins.
Semble accuser les vents d'arrêter ses destins.
Tel et moins généreux, aux rivages d'Épire,
Lorsque de l'univers il disputait l'empire.
Confiant sur les flots aux aquilons mutins
Le destin de la terre et celui des Romains,
Incubuere mari, totunique a sedibus imis tna Eurusque Notusque ruuiit, creberque procellis Africus ; et vastos volvunl ad liltora fluctus. Insequitur clamorque virum stridorque rudenluoi. Eripiunt subito nubes cœlumque diemque ïeucrorum ex oculis : ponto nox incubât alra, Intonuere poli, et crebris micat ignlbus œUier ; Prsesenlcmqiie viris inlentant omniamorlem.
[.Uneid. I. I, V. 88.)
110 LA HEXRIADE.
Défiant à la fois et Pompée et Neptune, César à la tempête opposait sa fortune.
Dans ce même moment le Dieu de l'univers, Qui vole sur les vents, qui soulève les mers, Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde Forme, élève et détruit les empires du monde, De son trône enflammé, qui luit au haut des cieux. Sur le héros français daigna baisser les yeux. Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages De porter le vaisseau vers ces prochains rivages Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots. Là, conduit par le Ciel, aborda le héros.
N'est-ce pas le tableau de la tempête décrite par Virgile, moins la majesté de l'Olympe qui l'encadre, moins la colère de Junon, qui prépare celle des flots, moins le spectacle et les péripéties du drame terminé par le quos ego de Neptune, c'est-à-dire moins la poésie? Yoltaii'e n'a rien mis du sien dans ce morceau, si ce n'est une comparaison sentencieuse et mal placée, puisqu'elle coupe la nan-ation au lieu de la linir comme dans l'Enéide.
Mais ne prenons dans la peinture latine que la partie copiée dans ces vingt-huit vers ; et, jîour rendre la comparaison tout à la fois plus facUe et plus convaincante, citons VirgUe traduit par Delille, c'est-àdire Virgile rendu dans une langue moins poétique que la sienne, VirgUe délayé par un paraphraseur, versifié par une plume moins vive et moins brillante que celle de Voltaire.
Le rapide Zéphire et les fiers aquilons. Et les vents de l'Afrique, en naufrages féconds, Tous bouleversent l'onde, et des mers turbulentes Roulent les vastes flots sur leurs rives treniblanlcs. Ou entend des nochers les tristes hurlements. Et des câbles froissés les affreux sifflements ; Sur la face des eaux s'étend la nuit profonde ; Le jour fuit, leclair brille et le tonnerre gronde; Et la terre et le ciel, cl la foudre et les flots. Tout présente la mort aux pâles matelots '.
Énée, à cet aspect, frissonne d'épouvante. * Delille doit ce vers à la Uciiriade, qui parut avant sa traduction de VÉnéide,
VOLTAIRE. — ITiîT. H 7
Levant au ciel ses yeux et sa voix suppliante :
Heureux, trois fois lieurcux, ô vous qui, sous nos tours,
Aux yeux de vos parents, terminâtes vos jours!
0 (les Grecs le plus brave et le plus formidable.
Fils deTydce, hélas! sous ton bras redoutable.
Dans les champs d'ilion, les armes à la main,
Que n'ai-je pu lînir mou malheureux destin,
Dans ces champs où d'Achille Hector devint la proie,
Où le îïrand Sai'pcdon périt aux yeux de Troie,
Où le Xanthe effrayé roule encor dans ses flots
Les casques et les dards et les corps des héros î
Il dit. L'orage affreux qu'anime encor Borée Siffle et frappe la voile à grand bruit déchirée : Les rames eu éclats échappent au rameur ; Le vaisseau tourne au gré des vagues en fureur, Et présente le flanc au flot qui le tourmente. Soudain, amoncelée eu montagne écumantc.
L'onde bandit : les uns sur la cime des Rots Demeurent suspendus; d'autres au fond des eaux Roulent, épouvantés de découvrir la terre. Aux sables bouillonnants l'onde livre la guerre. Par le fougueux Autan rapidement poussés, Contre de vastes rocs trois vaisseaux sont lancés; Trois antres, par l'Eurus, ô spectacle cfiroyable ! Sont jetés, enfoncés, enchaînés dans le sable. Oronte, sur le sien, tel qu'un mont escarpé, Voit fondre un large flot : par sa chute fra[>pé, Le pilote, tremblant et la iète baissée, Suit le flot qui retombe; et l'onde courroucée Trois fois sur le vaisseau s'élance à gros bouillons, L'enveloppe trois fois de ses noirs tourbillons ; Et, cédant tout à coup à la vague qui gronde, La nef tourne, s'abîme et disparaît sous l'onde. Alors de toutes parts s'offre un confus amas D'armes et d'avirons, de voiles et de mâts. Les débris d'Uion, son antique opulence. Et quelques malhearcux sur nu abîme immense. Déjà d'Ilionée et du vaillant Abas L'eau brise le tillac, le vent courbe les màfs; Déjà du vieil Alète et du fidèle Achate Le vaisseau fatigué s'ouvre, se brise, éclate ; Et les torrents vainqueurs entrent de tous côtés.
Cependant de ses îlots, sans son ordre agités, Neptune entend le bruit; il entend la tempête Mugir autour d'Énée et gronder sur sa tête ;
IIK LA IIENRIADE.
Il voit llotter cpar» les débris d'Ilioo, En devine la cause et reconnaît Junon.
D'un seul mot il calme les orages,
Ramène le soleil, dissipe les nuages.
Les tritons, à sa voix, s'efforcent d'arracher Les vaisseaux suspendus aux pointes du rocher; Et lui-même, étendant son sceptre secourable, Les soulève, leur ouvre un chemin dans le sable, Calme les airs, sur l'onde établit le repos. Et de son char léger rase en volant les flots.
Que sont devenus dans la Henriade ces bruyants tourbillons remuant l'Océan jusque dans ses profondeurs, totumque a sedibus imis ruunt; ces vastes flots roulés sur les rivages, et vastos volvunt ad littora fluctus; ces cris des matelots mêlés aux sifflements des cordages, clamorqiie virum slridorque rudcnium ; cette épaisse nuit étendue sur la mer, ponlo nox incubât atra ? De ces dix vers de Virgile, vers brisés comme les flots, sombres et retentissants comme la tempête. Voltaire en a fait trois qui n'ont ni couleur ni mouvement :
L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit ; L'air siffle, le ciel gronde et l'onde au loin mugit ; Les vents sont déchaînés sur les vagues émues.
Et cet effroyable et long spectacle des vaisseaux battus par les vents, démâtés, jetés sur les écueils, enfoncés dans les sables, s'abîmant sous les flots, qu'en a tiré Voltaire? Un vers :
Le héros qu'assiégeait une mer en furie.
Franchement, n'aurait-il pas mieux fait de traduire que d'imiter? En prenant au poëte latin ce qui pouvait s'accommoder à son sujet, il aurait eu une peinture ; et ses vingt-huit vers ne sont qu'un maigre récit commencé par des on et terminé par un là :
Là, conduit par le Ciel, aborda le héros.
Passons des imitations aux plagiats ; et nous y reconnaîtrons encore la pauvreté, ou si l'on veut un teiine plus doux, la légèreté paresseuse d'un esprit qui, jusque dans les détails du style et les plus petits efforts de la pensée, trouva plus commode de prendre que d'inventer.
Je chante ce héros qui régna sur la France
Et par droit de conquête et par droit do naissance.
Le second de ces ver^ , dit Clément , est tiré , mot pour mot, de
Henri le Grand, poëme de Cassagne. Il serait très-cxcusablc, ajoute ce critique, de dérober un bon vers à un poëte obscur; mais un mauvais vers ne doit être pris à personne.
Valois régnait encore, et ses mains incertaines De l'État ébranlé laissaient flotter les rênes.
Racine avait dit dans un récit célèbre que tout écolier sait par cœur :
Sa main sur les chevau.v laissait flotter les rênes.
L'emprunt est évident et de plus fort maladroit. Un Etat ébranlé demande des étais, et non pas des rênes. 11 aurait au moins fallu mettre de l'État chancelant, ou mieux encore du char de l'État^ si la mesure du vers l'avait permis. Joindre ainsi deux métaphores différentes^ c'est coudre une pièce rouge sur un habit vert, et faire sauter le vol axw yeux par un mauvais raccommodage.
Six vers plus bas. Voltaire ajoute en parlant du même prince :
Les peuples à ses pieds mettaient les diadèmes. Quinaidt avait dit dans son opéra d'Armide :
De grands rois à vos pieds mettent leur diadème.
Sautons dix vers, et nous allons retrouver du Racine :
Des Guises cependant le rapide bonheur Sur son abaissement élevait leur grandeur.
Dans la tragédie d'Alexandre, Ephestion avait dit en parlant du vainqueur de Darius :
11 ne vient point ici, souillé du sang des princes
Sur le tombeau des rois e'iever sa grandeur.
Tournons la page, et dans le vers
Oii triomphent les arts, oii se plaît la nature,
nous reconnaîtrons le second hémistiche de ce vers de J. B. Rousseau:
Ces fertiles coteaux oh se plaît la nature.
Quarante vers plus bas :
Tout me fuit, m'abandonne ; on s'arme contre moi , Et l'Espagnol avide, enrichi dr mes pertes, Vient en foule inonder mes campagnes désertes.
N'est-ce pas encore une réminiscence de Racine, qui fait dire à Mithridate :
Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes De Romains que la guerre enrichit de nos pertes ?
Voulons-nous du Racine encore? Nous n'aurons que vingt vers à passer.
// regrettait ce temps si cher à son grand cœur,
dit Voltaire en parlant de Henri IV. Osmin^ dans la tragédie de Bajazct, avait dit en parlant des Janissaires :
Ils regrettent le temps à leur grand cœvi si doux.
Tout cela au début de la Henriade, et en moins de cent cinquante vers ! Ouvrons au hasard sans sortir du premier chant, et nous rencontrerons partout çà et là ou du Boileau, ou du Racine, ou du Corneille. Par exemple, que faisait le vieillard philosophe trouvé par Henri IV à Jersey?
Libre d'inquiétude.
C'est là que de lui-même il faisait con étude
Fuyant le bruit des cours et se cherchant lui-même, Il avait déposé l'orgueil du diadème.
N'est-ce pas Boileau dans son épître à Lamoignon :
Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude. Discourir des vertus dont tu fais ton étude ^
N'est-ce pas Racine faisant dire à Esther :
Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème.
Lasse des vains honneurs et me cherchant moi-même, etc.?
Il nous paraît que toutes ces réminiscences, toutes ces imitations, dont il serait facile de grossir la liste en parcourant les autres chants, nous sutlisent pour affirmer que Voltaire, dans les détaOs comme dans le plan de son épopée, a montre plus de mémoire que de génie et d'invention. Passons donc à l'examen de sa philosophie et de son merveilleux.
LE MERVEILLEUX DE LA IlENRIADE.
Merveilleux allégorique : la Discorde, la Politique, la Religion, le Fanatisme. — Jlcrveilleus magique : le spectre de Henri IV apparaissant aux Seize. — Merveilleux chrétien : saint Louis, l'enfer et le ciel. — Merveilleux mythologique : Ciipidon.
a Quant au raerveilleuXj dit Chateaubriand dans son Génie du Christ ianismej, il est, sauf erreur, à peu près nul dans la Henriade '. » Cependant, pour en avoir, à quelle porte Voltaire n'a-t-il pas frappé? Il a demandé au paganisme un Cupidon armé de toutes pièces, à la poésie des personnages allégoriques, à la magie des mystères et des spectres, au Christianisme enfin ses Anges, ses Saints et son Dieu. Mais le pinceau de Voltaire avait trop peu de puissance pour créer des fantômes dans l'imagination de ses lecteurs; et son incrédidité devait détruire à chaque instant les illusions poétiques qu'il avait cherchées dans le ciel et l'enfer des chrétiens. Examinons donc successivement la pâleur et le vague de ses allégories; la timidité de ses appaiitions surnaturelles; le contre-sens religieux et les incohérences poétiques de cet amalgame <]e fictions puisées à toutes les sources.
Le poëte philosophe commence par le merveilleux des allégories, jeu fantastique qui donne un corps aux abstractions. Ce n'est qu'un pur amusement dont tout l'eflet est dans la \Taisemblance et la vivacité de l'image. Pour que l'idée morale, la vertu ou la passion qu'on personnifie se dresse à nos yeux comme une déesse, il faut une peinture; et Voltaire ne sait ni dessiner ni peindre : il ne sait que décrire.
Dans le quatrième chant l'action est menée par la Discorde et par la Politique, qui prennent le masque de la Picligion pour soulever la Sorbonne, pour animer les Seize et armer les moines contre l'autorhé royale. Au lieu de trois figures animées, nous n'aurons que des définitions, comme en fait la rhétorique par l'énumération des qualités et des effets.
La Discorde aussitôt, plus prompte qu'un éclair, Fend d\m vol assuré les campagnes de l'air.
1 Seconde partie, livre I, ch. v.
Partout chez les Français le trouble et les alarmes Présentent à ses yeux des objets pleins de charmes. Son haleine en cent lieux répand Taridité; Le fruit meurt en naissant, dans son germe infecté; Les épis renversés sur la terre languissent ; Le ciel s'en obscurcit, les astres en pâlissent ; Et la foudre en éclats, qui gronde sous ses pieds, Semble annoncer la mort aux peuples effrayés.
Vous attendiez un fantôme, et vous n'avez qu'une idée. U y a sans doute de la magnificence dans les trois derniers vers, où la foudre sert de marchepied à la divinité que le poëte n'a pas montrée ; mais le piédestal ne fait pas la statue *.
Même vague et même pâleur dans l'entrevue de la Discorde et de la Politique, que le poëte, pour faire sa cour à la reine d'Angleterre, met au service de Sixte-Quint.
Au fond du Vatican régnait la Politique, Fille de l'Intérêt et de l'Ambition, Dont naquirent la Fraude et la Séduction. Ce monstre ingénieux, en détours si fertile, Accablé de soucis, paraît simple et tranquille;
Ses yeux creux et perçants, ennemis du repos. Jamais du doux sommeil n'ont senti les pavots.
Par ses déguisements à toute heure elle abuse
Les regards éblouis de l'Europe confuse :
Le mensonge subtil qui conduit ses discours.
De la vérité même empruntant le secours.
Du sceau du Dieu vivant empreint ses impostures,
Et fait servir le Ciel à venger ses injures.
1 M. Villemain juge sévèrement cette image de Voltaire. « Combien, ditil, sa Discorde, occupée de courir de Paris au Vatican, est loin d'avoir le naturel et la vie de cette Discorde que Boileau représente
Encor toute noire de crimes, Sortant des Cordeliers pour entrer aux Minimes.
{Cours de Littérature françaisi:, t. I. p. 2't8.) Voyez ci-dcs^us, le Lutrin. chant 1, p. 65.
voLTAiRi:. — 172;{. 123
Uaiis ces treize vers on n'apei'çoit le monstre ({uh acs yeux creux et perçants : tout le reste est une détinition plutôt qu'une peinture.
A peine la Discorde avait frappé ses yeux. Elle court dans ses bras d'un air mystérieux, Avec un ris malin la flatte, la caresse.
\ oilà des traits plus précis. Cependant pour voir ces" caresses et ces baisers ne faudrait-il pas avoir vu d'abord les deux monstres qui s'embrassent?
11 y aura encore plus d'indécision et de pâleur dans le tableau de la Religion surprise par la Discorde et par la Politique^ qui] vont lui dérober ses voiles.
Loin du faste de Rome et des pompes mondaines. Des temples consacrés aux vanités humaines, Dont Fappareil superbe impose à l'univers. L'humble Religion se cache en des déserts. Elle y vit avec Dieu dans une paix profonde. Cependant que son nom, profané dans le monde, Est le prétexte saint des fureurs des tyrans. Le bandeau du vulgaire et le mépris des grands. Souffrir est son destin, bénir est son partage : Elle prie en secret pour l'ingrat qui l'outrage. Sans ornement, sans art, belle de ses attraits, Sa modeste beauté se dérobe à jamais Aux hypocrites yeux de la foule importune, " Qui court à ses autels adorer la Fortune.
Oublions pour un moment l'indécence morale et le contre-sens poétique de cette satire protestante contre le faste de Rome et ses vanités dans un poëme dont le dénoûment est le triomphe de l'Église romaine; ne cberchons dans tous ces vers que les traits capables de dessiner une figm-e à nos yeux. Où est-elle cette Religion véritable que Voltaire a voulu personniiier? En des déserts où elle 5e cache. Qu'y fait-elle ? Elle y vit avec Dieu. Quels sont ses vêtements et ses insignes? Elle est sans ornements. Est-elle au moins visible? Non : sa beauté modeste se dérobe à jamais aux yeux de la foule qui court à ses autels. C'est moins qu'un dessin sans précision, qu'une image sans couleurs; c'est une idée abstraite, vague et négative.
Au cinquième chant apparaît le Fanatisme. La Discorde l'appelle du fond des enfers^ et l'envoie exciter Jacques Clément à sortir de son monastère et de Paris pour aller poignarder Henri IIl au milieu de son camp. Il y a plus de netteté et de vigueur dans quelques traits de ce quatrième tableau ; mais c'est encore une abstraction décrite plutôt qu'une image sensible ^ Citons sans rien omettre : il faut avoir considéré dans son ensemble ce long mélange de peintures et de dissertations historiques sur le fanatisme et sur les moines pour comprendre tout le tort que les préoccupations philosophiques de Voltaire ont fait à son pinceau.
L Église a de tout temps produit des solitaires. Qui, rassemblés entre eux sous des règles sévères Et distingués en tout du reste des mortels, Se consacraient à. Dieu par des vœux solennels. Les uns sont demeurés dans une paix profonde. Toujours inaccessible aux vains attraits du monde : Jaloux de ce repos qu'on ne peut leur ravir, Tls ont fui les humains, qu'ils auraient pu servir. Les autres, à l'État rendus plus nécessaires. Ont éclairé l'Église, ont monté dans les chaires; Mais, souvent enivrés de ces talents ilatteurs. Répandus dans le siècle, ils en ont pris les mœurs : Leur sourde ambition n'ignore point les brigues; Souvent plus d'un pays s'est plaint de leurs intrigues. Ainsi chez les humains, par un abus fatal, Le bien le plus parfait est la source du mal - . Ceux qui de Dominique ont embrassé la vie Ont vu longtemps leur secte en Espagne établie; Et de l'obscurité des plus humbles emplois Ont passé tout à coup dans le palais des rois ^. Avec non moins de zèle et bien moins de puissance. Cet ordre respecte fleurissait dans la France,
1 Tel est le jugement qu'en a porté M. Villemain dans son Cours de littérature française, t. 1, p. 248. — - Nous reviendrons sur la prose des neuf vers que nous venons de souligner. — ^ Remarquons en passant Télégancc de ces trois ont.
YOLTAUu:. — 17-23. Ho
Protégé par les rois, paisible, heureux enfin Si le traître Clément n'eût été dans son sein !
Clément dans la retraite avait, dès son jeune âge.
Porté les noirs accès d'une vertu sauvage.
Esprit faible et crédule en sa dévotion^
Il suivait le torrent de la rébellion.
Sur ce jeune insensé la Discorde fatale
Répandit le venin de sa bouche infernale.
Prosterné chaque jour au pied des saints autels,
Tl fatiguait les cieux de ses vœux criminels.
On dit que, tout souillé de cendre et de poussière.
Un jour il prononça cette horrible prière :
Dieu, qui venges TÉglise et punis les tyrans.
Te verra-t-on sans cesse accabler tes enfants.
Et, d'un roi qui te brave armant les mains impures.
Favoriser le meurtre et bénir les parjures?
Grand Dieu, par tes fléaux c'est trop nous éprouver
Contre tes ennemis daigne enfin t'élever;
Détourne loin de nous la mort et la misère;
Délivre-nous d'un roi donné dans ta colère ;
Viens, des cieux enflammés abaisse la hauteur;
Fais marcher devant toi l'ange exterminateur;
Viens, descends, arme-toi; que ta foudre enflammée
Frappe, écrase à nos yeux leur sacrilège armée ;
Que les chef-;, les soldats, les deux rois expirants
Tombent comme la feuille éparse au gré des vents.
Et que, sauvés par toi, nos ligueurs catholiques
Sur leurs corps tout sanglants t'adressent leurs cantiques.
La Discorde attentive, en traversant les airs. Entend ces cris affreux et les porte aux enfers. Elle amène à l'instant de ces royaumes sombres Le plus cruel tyran de l'empire des ombres. Il vient. Le Fanatisme est son horrible nom.
426 LA HENRIABE.
Enfant dénaturé de la Religion,
Armé pour la défendre, il cherche à la détruire.
Et, reçu dans son sein, l'embrasse et la déchire.
— C'est lui qui, dans Raba, sur les bords de TArnon,
Guidait les descendants du malheureux Ammon,
Quand à Moloch, leur dieu, des mères gémissantes
Offraient de leurs enfants les entrailles fumantes.
Il dicta de Jephté le serment inhumain;
Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main.
C'est lui qui, de Calchas ouvrant la bouche impie,
Demanda par sa voix la mort d'Iphigénie.
France, dans tes forêts il habita longtemps :
A l'affreux Tentâtes il offrit ton encens.
Tu n'as point oublié ces sacrés homicides
Qu'à tes indignes dieux présentaient tes druides.
Du haut du Capitole il criait aux païens :
Frappez, exterminez, déchirez les chrétiens !
Mais lorsqu'au Fils de Dieu Rome enfin fut soumise.
Du Capitole en cendre il passa dans l'Église;
Et, dans les cœurs chrétiens inspirant ses fureurs,
De martyrs qu'ils étaient les fit persécuteurs.
Dans Londre il a formé la secte turbulente
Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante.
Dans Madrid, dans Lisbonne il allume ces feux.
Ces bûchers solennels où des Juifs malheureux
Sont tous les ans, en pompe, envoyés par des prêtres
Pour n'avoir point quitté la foi de leurs ancêtres. —
Toujours il revêtait, dans ses déguisements, Des ministres des cieux les sacrés ornements; Mais il prit cette fois dans la nuit éternelle. Pour des crimes nouveaux, une forme nouvelle. L'audace et l'artifice en firent les apprêts. Il emprunte de Guise et la taille et les traits. De ce superbe Guise en qvi l'on vit paraître
Le tyran de l'État et le roi de son vmétre ';
A7 qui- toujours puissant, même après son trépas,
Traînait cncor la France à l'horreur des combats.
D'un casque redoutable il a chargé sa tête :
Un glaive est dans sa main, au meurtre toujours prête ;
Son flanc même est percé des coups dont autrefois
Ce héros factieux fut massacré dans Blois ^ ;
Et la voix de son sang, qui coule en abondance,
Semble accuser Valois et demander vengeance.
Ce fut dans ce terrible et lugubre appareil
Qu'au milieu des pavots que verse le sommeil
Il vint trouver Clément au fond de sa retraite.
La Superstition, la Cabale inquiète,
Le Faux Zèle, enflammé (ïnn courroux éclatant '%
Veillaient tous à sa porte, et l'ouvrent à Finstant.
Il entre, et d'une voix majestueuse et fière :
Dieu reçoit, lui dit-il, tes vœux et ta prière ;
Mais n'aura-t-il de toi, pour culte et pour encens.
Qu'une plainte éternelle et des vœux impuissants?
Au Dieu que sert la Ligue il faut d'autres offrandes :
// exige de toi les dons que tu demandes ^.
Si Judith autrefois, pour sauver son pays.
N'eût offert à son Dieu que des pleurs et des cris;
Si, craignant pour les siens, elle eût craint pour sa vie,
Judith eût vu tomber les murs de Béthulie.
Voilà les saints exploits que tu dois imiter.
Voilà l'offrande, enfin, que tu dois présentera
Mais tu rougis déjà de l'avoir difterée.
Cours, vole ; et que ta main, dans le sang consacrée.
* Il aurait fallu dire : le maître de son roi. — ' Eu qui, et qui.
a Vuliieraque illa gerens quae circum pluriiiia muros
Accepit palrios. [JEneid. 1. u, v. 78 et "ÎO),
— '* Mots pour la rime. — ■> C'est bieu subtil. — « La phrase n'est pas logique parce que l'idée est iucomplèle. II aurait fallu ojouler ; mais Judith se dévoua et sauva son peuple : voilà, etc.
128 LA liENRIADE.
Délivrant les Français de leur indigne roi. Venge Paris et Rome, et l'univers et moi ! Par un assassinat Valois trancha ma vie; li faut d'un même coup punir sa perfidie. Mais du nom d'assassin ne prends aucun effroi : Ce qui fut crime en lui sera vertu dans toi. Tout devient légitime à qui venge l'Église : Le meurtre est juste alors, et le Ciel l'autorise. Que dis-je! il le commande; il t'instruit par ma voix Qu'il a choisi ton bras pour la moi t de Valois. Heureux si tu pouvais, consommant sa vengeance. Joindre le Navarrais au tyran de la France j Et si de ces deux rois tes citoyens sauvés Te pouvaient... ! Mais les temps ne sont pas arrivés. Bourbon doit vivre encor; le Dieu qu'il persécute Réserve à d'autres mains la gloire de sa chute. Toi, de ce dieu jaloux remplis les grands desseins Et reçois ce présent qu'il te fait par mes mains.
Le fantôme, à ces mots, fait briller une épée Qu'aux infernales eaux la haine avait trempée. Dans la main de Clément il met ce don fatal; 11 fuit et se replonge au séjour infernal.
11 y a certainement de la grandeur dans cette fiction du génie de la discorde suspendant sou vol pour écouler la prière du moine fanatique ; de l'à-propos dans cette évocation de l'ombre de Guise blessé au flanc, et demandant au nom du Ciel et de la France la mort de son assassin; il y a même çà et là dans les vers quelque chose de la majesté sombre et terrible que l'éclamait cette infernale vision. Pourquoi donc cette image ne fait-elle pas pem- comme celle de Jézabel sanglante dans le songe d'Athalie, comme celle d'Hector montrant ses blessures à Énée? C'est que Virgile et Racine n'ont visé qu'à l'effet de leur peinture, et que Voltaire, préoccupé de deux idées à la fois, a allongé sa description, a sacrifié l'unité de son tableau, afin de pouvoir y décharger sa bile contre les moines et les inquisiteurs. De là un lourd préambule sur les ordres religieux; de là encore une intermi-
nable pau-enthèse sur les effets du fanatisme dans tous les pays, dans tous les temps, dans tous les cultes.
Les amalgames et les contradictions commencent ; nous allons les voir se multiplier en arrivant au merveilleux surnaturel. Voltaire y passe timidement : la magie lui sert de transition.
Tandis que le moine, armé d'un poignard, se dirige vers la tente de Hem'i 111, les Seize, qui étaient les chefs de la Ligue,
Sur cet événement interrogent le sort.
Dans Pombre de la nuit, sous une voûte obscure, Le silence a conduit leur assemblée impure. A la pâle lueur d'un magique flambeau S'élève un vil autel dressé sur un tombeau. C'est là que des deux rois on plaça les images, Objets de leur terreur, objets de leurs outrages. Leurs sacrilèges mains ont mêlé, sur Vautel, A des noms infernaux le nom de l'Éternel. Sur ces murs ténébreux des lances sont rangées; Dans des vases de sang ^ leurs pointes sont plongées : Appareil menaçant de leur mystère aff'reux. Le prêtre de ce temple est un de ces Hébreux Qui, proscrits sur la terre et citoyens du monde'. Portent de mers en mers leur misère profonde. Et d'un antique amas de superstitions Ont rempli dès longtemps toutes les nations^. D'abord, autour de lui, les ligueurs en furie Commencent à grands cris ce sacrifice impie. Leurs parricides bras se lavent dans le sang; De Valois sur l'autel ils vont percer le flanc; Avec plus de terreur et plus encor de rage
1 Qu'est-ce que des vases de sang? Il aurait fallu dire sanglants ou pleins de sang. — - La terre et le monde étant ici synonymes, ce vers veut dire que les juifs sont proscrits partout et citoyens partout. Gomment arranger cela? — ■ Ce vers prosaïque et le précédent ne sont qu'une mauvaise contrefaçon de ces deux beaux vers d'Mhalie :
De tout ce vain amas de superstitions,
Qui ferment votre temple aux autres nations.
[Acte II, scène îv.)
130 LA IIEx\RlAI)E.
De Henri sous leurs pieds ils renversent l'image. Et pensent que la mort, fidèle à leur courroux. Va transmettre à ces rois l'atteinte de leurs coups. L'Hébreu joint cependant la prière au blasphème ; Il invoque Fabîme, et les cieux, et Dieu même, Tous ces impurs esprits qui troublent l'univers. Et le feu de la foudre, et celui des enfers.
Tel fut dans Gelboa le secret sacrifice
Qu'à ses dieux infernaux offrit la Pythonisse,
Alors qu'elle évoqua devant un roi cruel
Le simulacre affreux du prêtre Samuel;
Ainsi contre Juda, du haut de Samarie,
Des prophètes menteurs tonnait la bouche impie;
Ou tel, chez les Romains, l'inflexible Atéius ^
Maudit, au nom des dieux, les armes de Crassus '.
Aux magiques accents que sa bouche prononce. Les Seize osent ' du Ciel attendre la réponse; A dévoiler leur sort ils pensent le forcer. Le Ciel, pour les punir, voulut les exaucer : Il interrompt pour eux les lois de la nature ; De ces antres muets sort un triste murmure; Les éclairs, redoublés dans la profonde nuit, Poussent un jour affreux qui renaît et qui fuit ^.
Au milieu de ces feux Henri, brillant de gloire,
Apparaît à leurs yeux sur un char de victoire.
Des lauriers couronnaient son front noble et serein,
1 ï Atéius, tribun du peuple, ne pouvant empêcher Crassus de partir pour aller contre les Parthes, porta un brasier ardeut à la porte de la ville par où Crassus sortait j y jeta certaines herbes et maudit Texpédition de Crassus ea invoquant les divinités infernales. » ['Sote de Voltaire.) — ^ Voilà encore une parenthèse. (Voyez ci-dessus, p. 126 et 1*9.) — 3 Cacophonie. — '• 11 aurait fallu dire : qui fuit et qui venait, et mieux encore qui meurt et qui renaît, ou qui fuit et qui revient. Le jour lancé par les éclairs doit disparaître avant de briller de nouveau. Corneille, à qui Voltaire a pris ce vers, avait été plus logique en disant :
Pareils à des éclairs qui, dans le fort des ombres, Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres.
Et le sceptre des rois éclatait dans sa main. L'air s'embrase à l'instant par les traits du tonnerre; L'autel, couvert de feux, tombe et fuit sous la terre ; Et les Seize éperdus, l'Hébreu saisi d'horreur Vont cacher dans la nuit leur crime et leur terreur.
« On le sent, dit M. Villemaiii analysant ce morceau, l'imagination du poëte n'a été ni complice ni effrayée de ce qu'elle raconte : elle fait des vers élégants, d'ingénieux contrastes... Mais la verve épique n'anime pas cette fiction '. » Voltaire pouvait-il raconter avec enthousiasme un prodige qu'd aborde en accusant ses témoins d'ignorance et de crédidité?
Des Seize en même temps le sacrilég-e effort Sur cet événement interrogeait le sort.
Jadis de Médicis l'audace curieuse Chercha de ses secrets la science odieuse, Approfondit longtemps cet art surnaturel Si souvent chimérique et toujours criminel. Tout suivit son exemple ; et le peuple imbécile, Des vices de la cour imitateur servile, Épris du merveilleux, amant des nouveautés, S'abandonnait en foule à ces impiétés.
« Comment Voltaire, dit Chateaubriand, eùt-d fait un usage heureux du merveilleux du christianisme, lui dont les effoiis tendaient sans cesse à détruire ce merveilleux? Telle est néanmoins la puissance des idées religieuses que l'auteur de la Henriade doit au culte même qu'il a persécuté les morceaux les plus frappants de son poëme épique, comme il lui doit les plus belles scènes de ses tragédies *. «
En effet, au sixième chant, Voltaire cesse un instant d'être phdosophe pour devenir chrétien, et sa poésie, sans être parfaite, prend un air naturel et une dignité qu'elle n'a nulle part ailleurs. Henri IV, maître des faubourgs de Paris et emporté par l'ardeur du combat, ordonne à ses soldats de tout livrer aux flammes.
Du profond d'une nue Un fantôme éclatant se présente à sa vue. Son corps majestueux, maître des éléments^, Descendait vers Bourbon sur les ailes des vents. De la divinité les vives étincelles
» Cours de littérature française, t. 1, p. 247. — * Génie du Christianisme, deuxième partie, i. 1, eh. v. — ' H aurait fallu dire : maître des airs.
Étalaient sur son front des beautés immortelles ;
Ses yeux semblaient remplis de tendresse et d'horreur \
Arrête, cria-t-il, trop malheureux vainqueur !
Tu vas abandonner aux flammes, au pillage
De cent rois, tes aïeux, l'immortel héritage.
Ravager ton pays, mes temples, tes trésors.
Égorger tes sujets et régner sur des morts :
Arrête !... A ces accents, plus forts que le tonnerre.
Le soldat s'épouvante, il embrasse la terre,
Il quitte le pillage*. Henri, plein de l'ardeur
Que le combat encore enflammait dans son cœur.
Semblable à l'Océan qui s'apaise et qui gronde :
0 fatal habitant de l'invisible monde !
Que viens-tu m'annoncer dans ce séjour d'horreur ?
Alors il entendit ces mots pleins de douceur :
Je suis cet heureux roi que la France révère,
Le père des Bourbons, ton protecteur, ton père ;
Ce Louis qui jadis combattit comme toi,
Ce Louis dont ton cœur a négligé la foi,
Ce Louis qui te plaint, qui t'admire et qui t'aime'.
Dieu sur ton trône un jour te conduira lui-même ;
Dans Paris, ô mon flls, tu rentreras vainqueur.
Pour prix de ta clémence, et non de ta valeur :
C'est Dieu qui t'en instruit, et cest Dieu qui rn envoie *.
Le héros, à ces mots, verse des pleurs de joie.
La paix a dans son cœur étoutte son courroux :
Il s'écrie, il soupire, il adore à genoux \
D'une divine horreur son âme est pénétrée;
1 « La tendresse et Vhorreur, dit Clément dans sa note sur ce vers, ne sont pas plus faciles à réunir que l'amour et la haine. Pour croire à cette alliance il faudrait l'avoir vue. » Cette critique n'est pas juste. On peut avoir tout à la fois de l'amour et de la haine, de la tendresse et de l'horreur pour différents objets. Saint Louis aime son petit-fils, et déteste ses triomphes meurtriers. — ' CVst de la prose versifiée. — ' Il y a de la rhétorique dans l'emphase de ces trois vers — ' Hémisticlie ini.tile. Puisque Diiu instruit Henri IVparlabouche de saint Louis, il est bien clair qu'il l'envoie. — ^ C'est de l'abondance et de la chakur d'écolier.
Trois fois il tend les bras à cette ombre sacrée, Trois fois son père échappe à ses embrassements^ Tel qu'un léger image écarté par les vents.
Un bienheureux fait par Voltaire ne pouvait pas tarder à se montrer philosophe. Au chant suivant saint Louis, promenant Henri IV dans l'enfer et répondant à ses questions, confesse que ce que Rome loue, Dieu, plus sévère et plus juste, quelquefois le désavoue '. Il y a dans ce désaccord, indiqué ici par un mot et fréquemment développé dans le i-este de la Henriade, ime contradiction qui détruit non-seulement la vraisemblance du merveilleux chrétien de ce poème, mais aussi tout l'intérêt de son dénoùment. L'action tout entière tend à la conversion de Henri IV au catholicisme ; c'est pour hâter la réconciliation de son petit-fils avec Rome que saint Louis descend du ciel; et saint Louis parle de Rome en protestant, et Voltaire ne manque pas une occasion de jeter de l'odieux sur les papes et sur les prêtres catholiques.
Ces prêtres dont cent fois la fatale éloquence Ralluma tous ces feux qui consumaient la France...
Ces prêtres , ces docteurs fanatiques,
Qui, loin de partager les misères publiques,
Bornant à leurs besoins tous leurs soins paternels,
Vivaient dans l'abondance à l'ombre des autels '.
Les successeurs du Christ au fond du sanctuaire
Placèrent sans rougir l'inceste et l'adultère;
Et Rome, qu'opprimait leur empire odieux,
Sous ses tyrans sacrés regretta ses faux dieux...
Sixte alors était roi de l'Église et de Rome.
Si pour être honoré du titre de grand homme
Il suflit d'être faux, austère et redouté,
Au rang des plus grands rois Sixte sera compté.....
Sous le puissant abri de son bras despotique,
Au fond du Vatican régnait la Politique,
Fille de l'Intérêt et de l'Ambition,
Dont naquirent la Fraude et la Séduction '.
Et quel sera le dernier mot de l'épopée?
Rome adopta Bourbon, Rome s'en vit aimée.
Arrivé là, s'il y arrive, le lecteur de la Henriade, qu'il soit catholique ou protestant, ne du-a-t-il pas avec Horace :
Quodcumque ostendis mihi sic incrcdulus odi ^? « ChantVII. — « < hant A'.— ' C/ia»i//r,ci-desMis p. 122 — * Lpharpe.dans
Si le chantre incrédule de Henri IV converti à la foi romaine se joue de Rome et de ses pontifes, s'il fait de saint Louis un bienheureux protestant contre les papes, que fera-t-il du Dieu et du ciel des chrétiens ? Un Dieu philosophe et une académie de sages.
Retiré dans l'abîme de ses splendeurs et de sa sagesse endormie, le Dieu de la Henriade ne se préoccupe guère des vains honneurs qu'on lui rend ici-bas :
Sous des noms différents le monde entier Tadore. Du haut de l'empirée il entend nos clameurs ; Il regarde en pitié ce long amas d'erreurs, Ces portraits insensés que l'humaine ignorance Fait avec piété de sa sagesse immense.
Abandonnant les mortels à lem" conscience, il attend que le trépas les lui amène pour être jugés pêle-mêle, on ne sait trop sur quoi.
La Mort, auprès de lui, fille affreuse du Temps,
De ce triste univers conduit les habitants.
Elle amène à la fois les bonzes, les brachmanes,
Du grand Gonfucius les disciples profanes,
Des antiques Persans les secrets successeurs.
De Zoroastre encore aveugles sectateurs;
Les paies habitants de ces froides contrées
Qu'assiègent de glaçons les mers hyperborées;
Ceux qui de l'Amcriquc habitent les forêts,
De Terreur invincible innombrables sujets.
Le dervis étonné, d'une vue inquiète,
A la droite de Dieu cherche en vain son prophète.
Le bonze, avec des yeux sombres et pénitents,
Y vient vanter en vain ses vœux et ses tourments.
Et quels sont les élus de ce Dieu? Parcourez le paradis de Voltaire dans tous les sens, vous n'y trouverez ni les patriarches, ni les apôtres, ni les martyrs, ni les vierges, ni les docteurs de l'Église, ni les pénitents des cloîtres et des déserts; il n'y est question ni de la sainte Vierge, ni de Jésus-Christ lui-même.
Là régnent les bons rois qu'ont produits tous les âges; Là sont les vrais héros ; là vivent les vrais sages.
sa défense de la Henriade, a cru se tirer de cette difficulté en démontrant, par une distinction entre l'Église et son chef , que Voltaire , malgré ses satires contre les papes, était demeuré bon catholique. Mais Laharpe n'a compris l'objection qu'à demi. Prouver l'orthodoxie de la Henriade, si on en venait à bout, ce ne serait ni justifier le contre-sens dramatique de sa marche ni absoudre son auteur d'une énorme maladresse. {Cours de littératun, t. VIII, p. 160 et 161.)
VOLTAIRE. — 17fî.'{. 435
Et cependant pour entrer dans cet Ély?ôe ouvert aux honnêtes gens de tous les âges, dans cet Olympe dont saint Pierre et ses successeurs n'ont pas les clefs^ il faudra que Henri IV embrasse la religion catholique, apostolique et romaine. Le héros s'étonne, à bon droit, de cette décision, et fait à saint Louis des objections qui l'embarrassent et dont il ne se serait pas tiré, malgré ses concessions sur l'intensité et la durée des châtiments de l'enfei', si un coup de tonnerre n'était venu couper court aux arguments indiscrets de son petit-fils.
Ainsi, sous le pinceau du poète philosophe, la description de l'enfer et du ciel se change en thèse ; et leur existence s'évanouit dans un doute, de même que les allégories de la Discorde, de la Politique, de la Religion et du Fanatisme s'étaient tournées en définitions, de même que le spectre magique vu par les Seize avait été accompagné d'une protestation contre la croyance à la magie et à ses prodiges.
Qu'est-ce donc qu'un merveilleux désavoué par son auteur, en contradiction avec l'idée du poème, avec l'action qu'il doit faire marcher, avec le dénoùmeut qu'il amène ? Est-ce un de ces rêves d'esprit malade dont parle Horace, velut œgri somnia; un de ces délires extravagants qui font voyager la tête d'un poète dans un monde d'images folles^ cujus vanœ fingentur species; qui jettent l'imagination dans une fantasmagorie sans suite, ut nec pes nec caput uni reddatur formée? Non: le coq-à-l'àne du rêve s'y trouve, il est vrai, mais la chaleur et la puissance du délire n'y sont pas. C'est tout simplement, qu'on nous pardonne l'expression, un pot-pourri combiné par la raison d'mi poète incrédule et léger, qui, voulant aller à tous les goûts et ne se compromettre avec personne, fit un amalgame d'apparitions surnaturelles et de personnages allégoriques , d'idées catholiques et d'idées protestantes.
Cependant une distraction du compositeur avait d'abord rendu cet amalgame incomplet. Après y avoii' mis du merveilleux allégorique à l'intention des philosophes, qui ne croient qu'à celui-là, du merveilleux magique à l'adresse des sots, du merveilleux chrétien saupoudré de protestantisme, comme il le fallait à Londres, et çà et là farci de sentences catholiques, comme le demandaient Rome et son sujet. Voltaire s'aperçut qu'il y manquait une dose de merveilleux mythologique et épicurien; et, à l'aide d'un hors-d'œuvre, le dieu de l'amoiu' passa de l'Enéide dans la Henriade avec ses ailes, sa torche et son cai^quois, La Discorde va le trouver :
C'est toi, tu t'en souviens, toi doût la main fatale Fit tomber sans effort Hercule aux pieJs (.'Omphale. Ne \it-ou pas Antoine, amolli clans tes ftrc-.
Abandonnant pour toi les soins de l'univers, Fuyant devant Auguste et te suivant sur l'onde. Préférer Cléopatre à l'empire du monde ? Henri te reste à vaincre.
Le voilà donc en route pour la France, en passant, bien entendu, par les champs où fut Troie.
11 rit en contemplant dans ces lieux renommés La cendre des palais par ses mains consumés.
Arrivé aux plaines d'Ivry, il rencontre Henri IV, qui se promenait après un fort mauvais temps.
Sans escorte et sans guide, Dans les sillons fangeux de la campagne humide. L'Amour, en ce moment allumant son flambeau. Fait briller devant lui ce prodige nouveau.
Ce devait être, en effet, une nouveauté pour le petit-fils de saint Louis, comme c'en est une pour les lecteiurs d'im poëme jusque-là chrétien, que cette apparition subite d'un dieu de la fable. Cependant Henri IV le suit,
Comme on voit quelquefois les voyageurs troublés Suivre ces feux ardents de la terre exhalés. Ces feux dont la vapeur maligne et passagère Conduit au précipice à l'instant qu'elle éclaire.
Et comment le poëte tirera-t-il son héros des chaines l'e l'Amour quand il faudra le ramener à son camp pour terminer l'épopée? Par un mais, qui servira de transition, et par une inconséquence de plus.
Mais le génie heureux qui préside à la France Ne souffrit pas longtemps sa dangereuse absence : Il descendit des cieux à la voix de Louis, Et vint d'un vol rapide au secours de son fils.
Voilà donc l'archange saint Michel envoyé par saint Louis pour lutter contre le Cupidon de Vii'gile et d'Homère. N'est-ce pas là ce merveilleux sans vraisemblance et sans unité, qui, pour augmenter la surprise et varier le spectacle, perche, comme dit Horace, les poissons au sommet des arbres et fait se promener les hôtes des bois dans les mers * ?
' Arl poéL, vers -29 el 30.
VOLTAIRK. — 1723. 137
Cette intervention d'un dieu de la fable dans une épopée chrétienne est d'autant plus ridicule qu'elle est complètement inutile. Si l'on retranchait cet épisode, l'action n'y perdrait rien; et si, en supprimant le neuvième chant, qui le renferme, on effaçait seulement quelques vers à la fin du huitième et au commencement du dixième, les lecteurs ne soupçonneraient même pas de lacune dans la conduite et dans l'ensemble du poème. Tant il est vrai de dire que cette fiction est tout à la fois un hors-d'œuvTe , un mauvais raccommodage et une grosse invraisemblance ^
Et pourtant Voltaire ne manquait ni de goût ni de logique. Mais Voltaire était incrédule, et en remontant à sa philosophie nous trouverons une déplorable unité de principe et de but dans cet amas de fictions incohérentes. Ce poète, pour qui le monde surnaturel était un rêve de l'imagination, ne reconnaissait pas d'autre intervention morale dans les affaires d'ici-bas que celle des passions humaines, personnifiées par les poètes dans leurs allégories, divinisées par le paganisme, qui en avait rempli son élysée et son tarlare, spii'itualisées pai' le christanisme, qui en a fait ses anges et ses démons. Il lui sembla donc fort logique de môlei', sans respect, toutes ces figures aussi fantastiques à ses yeux les unes que les autres; et son apostolat philosophique y trouva son compte. Passer des allégories de la Discorde, de la Politique, de la PicligioU;, du Fanatisme aux apparitions de saint Louis , aller de l'enfer et du ciel des chrétiens au palais de Cupidon, parler des flèches lancées par le dieu fabuleux de l'amour comme des inspirations de l'ange tutélaire de la France, c'était prêcher dans ses vers une confusion qu'il n'a jamais cessé de prêcher dans sa prose. Sa Henriade fut le premier essai d'une tactique qui devait habituer le dix-huitième siècle à se moquer de tout, en traitant tous les cultes et toutes les croyances avec la même légèreté. « Le merveilleux que Voltaire a employé ne peut choquer aucun lecteur
* Laharpe en convient lui-même : « L'amour du liéros pour Gabrlelle commence, dit-il, et finit dans le neuvième chaut; c'est une violation de principe. Cet amour n'a aucun rapport, aucune liaison avec tout le reste; on pourrait le retrancher sans touchera la fable du poëme; aussi n'y a-t-il été ajouté qu'après coup. Ce n'est pas ainsi que Virgile s'est servi de Didon, qui tient à l'objet principal de VÉnù'de ; qui fonde longtemps d'avance l'irréconciliable haine de Carthage et de Rome, suivant les desseins de Junon et les décrets de Jupiter; qui forme pendant les quatre premiers chants le plus puissant obstacle aux desseins d'I-'née, et qu'il retrouve même dans les enfers au sixième chant. Le Tasse, avec plus dart encore, quoique avec une exécution moins parfaite, a lié son Armide à toute l'action de sa Jérusalem délivrée... Voltaire a ^en outre) péché contre l'analogie du merveilleux en introduisant en action l'Amour de la fable avec ses ailes et son carquois près de saint Louis et de la Grâce divine. » {Couru de littérature, t. VIll, p. 54, 59 et 60.)