‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 38 sur 88 · LA VERSIFICATION DE LA HENRIADE · texte numérisé non relu

LA VERSIFICATION DE LA HENRIADE

Examen des morceaux les plus célèbres de ce poème : l'assaut donné par Henri IV aux faubourgs de Paris; la mort de Coligny; le portrait du duc de Guise; le tableau de Londres. — Coup d'œil général sur le style poétique de Voltaire.

Voltaire n'avait ni l'invention, ni l'enthousiasme, ni la gravité qui font les Homères; mais il était éminemment homme de goijt et d'esprit. Son imagination était brillante; sa pensée était vive; son expression était naturellement pleine d'élégance, de concision et de netteté. 11 avait donc tout ce qu'il faut pour devenir, sinon un grand poète, au moins un excellent versificateur. Mais sans réflexion et sans efforts la perfection du style est impossible, surtout dans un ouvrage de longue haleine. Aussi la Henriade, malgré la précision, la verve et l'éclat de quelques centaines de vers, qui brillent çà et là dans chacun de ses chants, est-elle remplie de négligences et d'incorrections de toutes sortes.

Si l'auteur de Y Art poétique avait vécu douze années de plus, et si le jeune Arouet était venu le consulter sur son poème, que de vers il lui aurait fait remettre sur l'enclume! Ne l'aurait-il pas arrêté dès le début, où le retour trop fréquent de la conjonction et fait sautiller son épopée à la façon d'une poésie légère?

Je chante ce héros qui régna sur la France

Et par droit de conquête et par droit de naissance;

Qui par de longs malheurs apprit à gouverner,

Calma les factions, sut vaincre et pardonner.

Confondit et Mayenne, et la Ligue el l'Ibcrc,

Et fut de ses sujets le vainqueur et le père.

Boileau n'aurait eu qu'à retourner le feuillet pour retrouver la 1 Voyez t. I, p. 9 et suiv.

même particule répétée encore cinq fois en deux vers, à l'apparition de la Discorde :

Excitant aux combats et la I.igiie et Mayenne, Et le peuple et l'Église, ef du haut de ces tours Des soldats de l'Espagne appelant les secours.

Et quand la même déesse revient au quatrième chant, c'est avec des en moins harmonieux que ces et :

Sou haleine en cent lieux répand l'aridité ;

Le fruit meurt en naissant dans son germe infecté

Le ciel s'en obscurcit, les astres en pâlissent; Et la foudre en éclats, etc. i.

Mais restons dans le premier chant. Vingt vers après les et arrivent des ils jusqu'à six fois en quatre vers seulement :

Louis fixait sur lui ses regards paternels : // présageait en lui la splendeur de sa race; // plaignait ses erreurs ; il aimait son audace ; De sa couronne un jour il devait l'honorer; // voulait plus encore, il voulait l'éclairer.

Comptons toutes les négligences de style accumulées dans ces cinq lignes. Louis fixait j il présageait, il plaignait Jl aimait, il devait, il voulait et il voulait ; six fois le pronom il, et sept fois l'imparfait. Ses re gards, sa race, ses erreurs, son audace, sa couronne : cinq fois le pronom son, sa, ses, employé dans tous les gem-es et dans tous les nombres; et, de plus, amphibologiquement, puisqu'il faut deviner quand il se rapporte au père des Bourbons ou à son petit-fils. Louis fixait sur lui et présageait en lui : deux vers rimant à l'hémistiche, et, qui pis est, par le retour du même pronom. Voilà donc l'oreille et l'esprit choqués pour le moins par quinze ou seize répétitions de mots et de sons en cinq vers, et, en outre^ par des équivoques et par une plate consonnance à la césure.

Nous n'en sommes qu'à la quatrième page. Mais peut-être sommesnous mal tombés. Des dix chants de la Henriade, le mieux versifié, c'est, dit-on, le neuvième; passons-y donc, et renouvelons l'épreuve.

L'Amoiu-, qui s'est endormi au chant des oiseaux, repose mollement sur un lit de roses. La Discorde, qui a besoin de lui, l'aborde :

Mon frère, lui dit-elle, où sont tes traits terribles? « Voyez ci dessus, p. 121 cl 122.

Cinq fois la lettre t en quatre syllabes consécutives ! Il y avait là sans doute de quoi réveiller en siu-saut le petit dieu ; mais pour croire qu'il fut content il faut que le poëte nous l'assure.

L'Amour, qui l'écoutait, couché parmi des fleurs, D'un souris fier et doux répond à ses fureurs.

Il s'arme donc à l'instant de ses flèches ; et, s' étant mis en route,

// vole vers Vaucluse^.

A son passage; la bergère

De sa tremblante main sent tomber ses fuseaux.

Henri IV se laisse enchaîner, tout vainqueur, tout affairé qu'il est; et pas un de ses amis

N'eût pu croire Qu'on eût dans ce moment dû craindre pour sa gloire.

Keût pu, qu'on eût dû n'est, il faut l'avouer, ni sonore ni élégant. L'Amour vide son carquois sur le sage Mornay.

Mais Mornay me'prisait sa colère et ses charmes : Tous ses traits impuissants s'émonssaient sur ses armes.

Ses flèches sifflaient pourtant bien^ et mieux que les serpents des Furies qui firent crier à Oreste :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

Racine, qui visait à l'effet, n'a pu faire vibrer la lettre s que cinq fois; et Voltaire, sans même y prendre garde, l'a mise neuf ou dix fois de suite ; et, de plus, l'a relevée par l'éclat d'une bonne demidouzaine d'à. Et quelle harmonie dans l'accord de ces trois monosyllabes, tous ses traits! Nous trouverons mieux encore dans ce vers du dixième chant, grâce au redoublement de la lourde diphthongue ou et au mélange des r et des t.

Fait tomber tous les traits de leur troupe inflexible.

Fermons donc le neuvième chant comme le premier, et faisons passer le style de Voltake par une troisième épreuve dont la conséquence sera irrécusable. Car si nous trouvons des négligences et des

> Voyez ci-dessus, p. 134. y vient vnnter en vain ses vœux.

VOLTAIRE. — ITi.']. lil

incorrections de toute espèce jusque dans les pages les plus belles et les plus vantées de ce poënie, ne faudra-t-il pas en conclure que la versification du chantre do Henri le Grand est bien imparfaite ?

Voici d'abord le passage choisi par Laharpe poui' prouver que dans les descriptions de la Henriade on rencontre, sinon partout^ au moins très-fréquemment, ce qui fait le style sublime d'après Longin, c'està-dire l'élévation des pensées, la noblesse des sentiments et de l'expression, l'énergie des passions, la force et l'éclat des images'. Afin de ne pas nuire à l'effet de l'ensemble, nous nous contentei'ons de souligner les vers défectueux, et nous rejetterons la critique au bas des pages. Nous sommes au sixième chaut : Henri IV emporte d'assaut les fauiourgs de Paris.

Paris n'était point tel, en ces temps orageux,

Qu'il paraît en nos jours aux Français trop heureux^.

Cent forts, qu'avaient bâtis la fureur et la crainte.

Dans un moins vaste espace enfermaient son enceinte.

Ces faubourgs aujourd'hui si pompeux et si grands,

Que la main de la Paix tient ouverts en tout temps *,

D'une immense cité superbes avenues.

Où nos palais dorés se perdent dans les nues *,

Étaient de longs hameaux d'un rempart entourés.

Par un fossé profond de Paris séparés.

Du côté du levant^ bientôt Bourbon s'avance.

Le voilà qui s'approche, et la mort le devance.

Le fer avec le feu vole de toutes parts.

Des mains des assiégeants et du haut des remparts.

Ces remparts menaçants ®, leurs tours et leurs ouvrages

S'écroulent sous les traits de ces brûlants orages.

On voit les bataillons rompus et renversés,

Et loin d'eux dans les champs leurs membres dispersés.

1 Cours de littérature, t. VIII, p. 74 et 75. — ^ Rime négligée, ditLaliarpe. — 3 Laharpe convient encore de la pauvreté de cette rime. Tient ouverts m tout temps n'est guère harmonieux. — ' Gela se dit d'une montagne, d'un grand arbre ou d'un clocher; mais pour le dire d'un palais il faut avoir besoin des nues au bout de son vers — ^ Admirez l'élégance et l'harmonie de ces de, du répètes cinq fois en deux vers et demi. — ^ Certes les remparts ne manquent pas; les voila trois fois en sept vers.

142 LA ItENRIADE.

Ce que le fer atteint tombe réduit en poudre^ , Et chacun des partis combat avec la foudre^. — Jadis avec moins d'art au milieu des combats Les malheureux mortels avançaient leur trépas; Avec moins d'appareil ils volaient au carnage, Et le fer dans leurs mains suffisait à leur rage. De leurs cruels enfants l'effort industrieux A dérobé le feu qui brûle dans les cieux^ — On entendait gronder ces bombes effroyables, Des troubles de la Flandre enfants abominables*. Dans ces globes d'airain le salpêtre enflammé Vole avec la prison qui le tient renfermé ; Il la brise, et la mort en sort avec furie.

Avec plus d'art encore et plus de barbarie

Dans des antres profonds on a su renfermer'^

Des foudres souterrains tout prêts à s'allumer.

Sous un chemin trompeur, où, volant au carnage.

Le soldat valeureux se fie à son courage,

On voit en un instant des abîmes ouverts.

De noirs torrents de soufre épandus dans les airs *.

Des bataillons entiers, par ce nouveau tonnerre.

Emportés, déchirés, engloutis sous la terre.

Ce sont là les dangers où Bourbon va s'offrir;

C'est par là qu'à son trône il brûle de courir.

Ses guerriers avec lui dédaignent ces tempêtes :

L'enfer est sous leurs pas, la foudre est sur leurs têtes;

> « Le premier hémistiche de ce vers est vague et prosaïque, dit Laharpe; car l'artillerie ne peut réduire en poudre que les fortifications, et non pas leurs défenseurs; et ces mots ce que le fer atteint ne spécifient pas cette différence. » — ^ N'était-ce pas déjà dit? — 3 g^j; vers pour une réflexion ; c'est trop dans un récit où tout doit marcher sans repos. — < « Effroyables et abominables sont ici des rimes parasites. Je n'aime pas non pJns que les bombes soient enfants des troubles de la Flandre; et dans cet endroit cette circonstance historique importe peu, » Celte critique est encore de Laharpe. Clément s'est servi d'une expression plus juste eu disant que ces deux vers riment en épithètes boursouflées. — ^ Renfermer est trop près de 7'enfermée ^ Des torrents de soufre épandus dans les airs sous un chemin I

Mais la gloire à leurs yeux vole à côté du roi ; Ils ne regardent qu'elle, et marchent sans effroi .

Mornay parmi les flots de ce torrent rapide S'avance d'un pas grave et non moins intrépide. Incapable à la fois de crainte et de fureur. Sourd au bruit des canons, calme au sein de l'horreur, D'un œil ferme et stoïque il regarde la guerre Comme un fléau du ciel, affreux, mais nécessaire; Il marche en philosophe où l'honneur le conduit. Condamne les combats, plaint son maître et le suit '.

Ils descendent enfin dans ce chemin terrible. Qu'un glacis teint de sang rendait inaccessible. C'est là que le danger ranime leurs efforts. Ils comblent les fossés de fascines, de morts; Sur ces morts entassés ils marchent, ils s'avancent ; D'un cours précipité sur la brèche ils s'élancent'^. Armé d'un fer sanglant, couvert d'un bouclier, Henri vole à leur tête, et monte le premier. Il monte^; il a déjà, desej mains triomphantes, Arboré de ses lis les enseignes flottantes. Les ligueurs devant lui demeurent pleins d'effroi : Ils semblaient respecter leur vainqueur et leur roi. Us cédaient; mais Mayenne à l'instant les ranime; Il leur montre l'exemple, il les rappelle au crime *.

1 Laharpe a mieux aimé supprimer ces huit vers que de répondre à la critique que Clément en avait faite et qui nous a paru exagérée. Gonteutonsnous de remarquer qu'un héros marche au milieu des flots d'un pas ferme et non pas grave ; qu'un œil .•itoïque ne dit rien de plus qu'uu œil ferme , à moins de signifier un œil insensible, ce qui ferait peu d'honneur au guerrier philosophe et ne s'accorderait guère avec la sensibilité qui lui est donnée dans les trois vers suivants. — ^ Ils nuachent, ils s'avancent, ils s'e'lancent .' il y a trop peu de gradation dans ces trois verbes pour en excuser Tabondance et la monotonie. Eu outre, on ne s'élance pas d'un cours, mais d'un bond : Laharpe a reconnu cette faute. — ^ Laharpe trouve dans cette répétition du verbe monte une rapidité et une énergie que nous ne comprenons pas. — '* Était-ce un crime de se défendre bravement? Voilà encore bien des ils. Voyez ci-dessus, p. 139.

Leurs bataillons serrés pressent de toutes parts Ce roi dont ils n'osaient soutenir les regards ^ Sur le mur avec eux la Discorde cruelle Se baigne dans le sang que Ton verse pour elle. Le soldat à son gré sur ce funeste mur. Combattant de plus près, porte un trépas plus sûr. Alors on n'entend plus ces foudres de la guerre Dont les bouches de bronze épouvantaient la terre : Un farouche silence, enfant de la fureur, A ces bruyants éclats succède avec horreur. D'un bras déterminé, d'un œil brûlant de rage. Parmi ces ennemis chacun s'ouvre un passage. On saisit, on reprend, par un contraire effort, Ce rempart teint de sang, théâtre de la mort. Dans ses fatales mains la victoire incertaine Tient encor, près des lis, l'étendard de Lorraine. Les assiégeants surpris sont partout renversés, Cent fois victorieux et cent fois terrassés % Pareils à l'Océan poussé par les orages, Qui couvre à chaque instant et qui fuit ses rivages.

Jamais le roi, jamais son illustre rival N'avaient été si grands qu'en cet assaut fatal : Chacun d'eux, au milieu du sang et du carnage, Maître de son esprit, maître de son courage, Dispose, ordonne, agit, voit tout en même temps Et conduit d'un coup d'œil ces afl'reux mouvements.

Cependant des Anglais la formidable élite,

1 C'est une singulière image que celle de ces intrépides défenseurs qui n'osent regarder leur ennemi, et qui cependant se pressent autour de lui pour l'accabler. C'est dommage que Voltaire, pour plus de respect, ne leur ait pas fait détourner la tète en frappant. — "- « Si les assiégeants surpris sont partout renversés, comment peuvent-ils être cent fois victorieux? » ^Remarque de Clément.) Pour avoir une phrase logique, il aurait fallu mettre :

Cent fois victorieux, et ceni fois terrassés, Les assiégeants surpris sont enfin renversés.

VOLTAIRE. — 1723. liri

Par le vaillant Essex à cet assaut conduite, Marchait sous nos drapeaux pour la première fois l^t semblait s'étonner de servir sous nos rois. Ils viennent soutenir l'honneur de leur patrie^ Orgueilleux de combattre et de donner leur vie Sur ces mêmes remparts et dans ces mêmes lieux Où la Seine autrefois vit régner leurs aïeux. Essex monte à la brèche où combattait d'Aumale; Tous deux jeunes, brillants, pleins d'une ardeur égale. Tels qu'aux remparts de Troie on peint les demi-dieux. Leurs amis, tout sanglants, sont en foule autour d'eux : Français, Anglais, Lorrains, que la fureur assemble. Avançaient, combattaient, frappaient, mouraient ensemble.

Ange qui conduisiez leur fureur et leur bras, Ange exterminateur, âme de ces combats.

De quel héros enfin prîtes-vous la querelle? Pour qui pencha des cieux la balance éternelle ? Longtemps Bourbon, Mayenne, Essex et son rival. Assiégeants, assiégés, font un carnage égal. Le parti le plus juste eut enfin l'avantage : Enfin Bourbon l'emporte, il se fait un passage ; Les ligueurs fatiguée ne lui résistent plus; Ils quittent les remparts, ils tombent éperdus'.

Comme on voit un torrent, du haut des Pyrénées, Menacer des vallons les nymphes consternées ; Les digues qu'on oppose à ses flots orageux Soutiennent quelque temps son choc impétueux ; Mais bientôt, renversant sa barrière impuissante, Il porte au loin le bruit, la mort et l'épouvante. Déracine, en passant, ces chênes orgueilleux

1 Ces quatre vers sont faibles, prosaïques, décousus. Ils quittent les remparts, ils tombent. Le mot propre était ils succombent ou bien ils fuient; mais la mesure et la raisou n'ont pas pu s'entendre. Voilà, de plus, enfin trois fois en six vers.

tv. lu

Qui bravaient les hivers et qui touchaient les cieux ; Détache les rochers du penchant des montagnes, Et poursuit les troupeaux fuyant dans les campagnes* : Tel Bourbon descendait à pas précipités Du haut des murs fumants qu'il avait emportés; Tel, d'un bras foudroyant fondant sur les rebelles. Il moissonne en courant leurs troupes criminelles '^ Les Seize avec effroi fuyaient ce bras vengeur. Égarés, confondus, dispersés par la peur.

Mayenne ordonne enfin que l'on ouvre les portes ; Il rentre dans Paris suivi de ses cohortes. Les vainqueurs furieux, les flambeaux à la main. Dans les faubourgs sanglants se répandent soudain. Du soldat effréné la valeur tourne en rage : Il livre tout au fer, aux flammes, au pillage. Henri ne les voit point : son vol impétueux Poursuivait l'ennemi fuyant devant ses yeux. Sa victoire l'enflamme et sa valeur l'emporte ; Il franchit les faubourgs, il s'avance à la porte : Compagnons, apportez et le fer et les feux. Venez, volez, montez sur ces murs orgueilleux'.

Oui, nous en convenons volontiers, et Clément lui-même l'avoue malgré la sévérité de sa critique, que nous avons adoucie dans nos notes, oui, dans cette description il y a de la verve, des expressions heu-

t Non sic, aggeribus ruptis, cum spumeus amnis

Exiit, oppositasque evicit gurgite moles, Fertur in arva furens cumulo, camposque per omnes Cum stabulis armenta trahit.

{Mndd. n, 496-499.)

Voltaire, au lieu de paraphraser Virgile, aurait dû imiter sa concisioa. Dans un récit où l'on veut mettre de la rapidité une comparaison de dix vers est beaucoup trop longue. — ^ Mauvaises consonnances.

s Ferte citi ferrum, date tela, scandite muros.

[Mneid. IX, 3'.)

La vie et le mouvement de ce vers ont disparu dans la traduction de Voltaire, qui aurait dîi comprendre qu'en pareil cas l'ardeur et l'énergie d'une liaran-

reuses^ de la poésie véritable, surtout au moment où le combat s'engage à l'arme blancbe au pied et sur le sommet des remparts. L'horreur du silence qui succède au bruit des canons ; les bataillons comparés aux flots de l'Océan poussés et repoussés par la tempête ; Henri IV et Mayenne maîtres d'eux-mêmes et conduisant d'un coup d'œil ces affreux mouvements; ce pêle-mêle de Français, d'Anglais, de Lorrains avançant, combattant, frappant, mourant ensemble, voilà des traits dignes d'un grand peintre. Mais ce que nous ne saurions accorder à Laharpe, c'est que dans la lecture de ces cent cinquante vers l'intérêt moral de l'ememble puisse faire oublier les quelques taches qu'un examen plus sérieux y découvre. Les négligences de style, les répétitions de mots et de tournures, les termes impropres, les vers prosaïques, les périphrases languissantes, les longueiu-s, la gêne de la rime, les embarras de la logique y arrêtent à tout moment : c'est de la verve d'improvisateur. Pour donner à ce jet les proportions et le fini demandés par le goût il aurait fallu en retrancher un (p.iart et en remanier deux autres.

De tous les lambeaux de pom^pre qu'on peut détacher de la Uenriade le plus brillant est, sans contredit, la mort du chef des huguenots, l'amiral de Coliguy : elle figure dans tous les recueils classiques à côté de celle d'Hippolyte. Examinons-la ; et sans y trouver autant de taches que dans le tableau de l'assaut donné aux faubourgs de Paris, nous en rencontrerons assez pour l'exclui-e des chefs-d'œuvre de notre langue et des ornements de la mémoke ^

Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénoûment la reine a réservée. Le signal est donné sans tumulte et sans bruit : C'était à la faveur des ombres de la nuit. De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'etï'roi sa tremblante lumière.

La reine a réservée n'est pas agréable à l'oreille. C'est Malherbe qui le premier a nommé la lune l'inégale couiTière non pas d'un mois,

gue sont dans la précision. Venez, volez, est de trop ; et la répétition de Vet sent plus l'académicien que le guerrier. C'est ici qu'arrive l'apparition de saint Louis, que nous avons déjà citée :

Comme il parlait ainsi, du profond d'une nue, Un fantôme éclatant se présente à sa vue, etc.

Voyez ci-dessus, p 131 et 132. — » Chant 11.

mais des mois, ce qui est plus exact, puisque l'inégalité de sa com'se vient de celle des mois, qu'elle mesure '. Pourquoi Voltaire, en s'appropriant cette expression aussi juste que pittoresque, l'a-t-il rendue moins vraie ? Pour avoii' quatre syllabes de plus. Et quel est ce mois malheureux, dont il n'est question ni avant ni après? Heureusement qu'une note du poète se commentant lui-même, au bas de ses pages, nous apprend que la Saint-Barthélémy tomba dans la nuit du 23 au 24 août de l'année 1372.

Goligny languissait dans les bras du repos; Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vint arracher ses sens à ce calme agréable.

On a prétendu que, languir ne se prenant qu'eu mauvaise part, le poète am-ait dû se servir- d'un autre mot pom- dire que son héros dormait : cette critique est un peu exagérée. Mais épouvantable et agréable sentent trop le besoin de rimer; et tous les critiques reconnaissent que dans la Henriade les épithètes oiseuses ou parasites, comme dit Laharpe, arrivent trop souvent au bout des vers. Il faut avouer, en outre, que ses sens à ce calme n'est pas très-harmonieux.

Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités : // voit briller partout les flambeaux et les armes. Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes. Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouff"és, Les meurtriers en foule au carnage échauttes. Criant à haute voix : Qu'on n'épargne personne ; C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne !

Ces huit vers sont pleins de mouvement, et nous les aurions admirés sans réserve si la rapidité de la phrase n'en avait pas un peu troublé la construction. Après avoir dit il voit courir des assassins^ il voit briller partout des flammes^ il aurait fallu mettre il voit son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, ses serviteurs sanglants^ etc., alin

i Malherbe a dit dans son Ode à la reine Marie de Me'dicis sur sa bienvenup en France, en 1660 ;

Telle ne luit en sa carrière Des mois l'inégale courrière.

VOLTAIRE. — IT^.T. 1 iO

que le verl)e biiller ne tombiH pas sur tous ces objets. C'est une peccadille ; mais le goût et la logique de Racine et de Boileau en auraient eu (lu scrupule. Nous venons de voir trois il au commencement du vers ou de l'iiémisliche ; en voici deux autres :

// entend retentir le nom de Goligny.

Jl aperçoit de loin le jeune Téligny, Téligny, dont l'amour a mérité sa fille, L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui, saiïglant, déchiré, traîné par des soldats. Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.

L'image renfermée dans ces deux derniers vers est touchante : l'auteur d'Athalie n'en aurait désavoué ni le sentiment ni l'expression. Mais, suivant la remarque d'un commentateur de ce poëme, c'est par la gloire et la vertu plutôt que par l'amour qu'on mérite la fille d'un héros ' ; Corneille am^ait été de cet avis.

Le héros malheureux, sans armes, sans défense.

Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance.

Voulut mourir du moins comme il avait vécu.

Avec toute sa gloire et toute sa vertu -.

Déjà des assassins la nombreuse cohorte

Du salon qui l'enferme allait briser la porte.

Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux

Avec cet œil serein, ce front majestueux,

Tel que dans les combats, maître de son courage.

Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.

.4 cet air vénérable, à cet auguste aspect,

Les meurtriers surpris sont saisis de respect :

Une force inconnue a suspendu leur rage.

Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage.

1 Comynentaire sur la Henriade, par feu M. de La Beaumelle, revu et corriijé par Fréron. (Berlin, 1751.) — ^ l^ vertu de Coligny fut loin d'être irréprochable, mémo aux yeux des calvinistes sans passion. L'amiral, accusé d'avoir conseillé le lâche assassinat du célèbre François de GuisC; son rival, se défendit mal; et sa mémoire est encore entachée du soupçon de ce crime.

150 LA HEXRIADE.

Que le sort des combats respecta quarante ans. Frappez; ne craignez rien : Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne. J'eusse aimé mieux la perdre en combattant jiour vous.

Les critiques se sont demandé ce que ce dernier vers voulait dire. L'amiral de Coligny, chef des huguenots^ pouvait-il regretter de n'être pas mort en combattant poiu" les catholiques ? 11 aurait fallu mettre pour la France^ afin d'éviter l'équiYoqxie ; mais le mètre et la rime s'y sont opposés. Se montrer à leurs yeux avec un œil otfre vme singuhère image. Cet œil serein^ ce front nmjeslueux, cet air vénérable, cet auguste aspect, voilà de l'abondance stérile et presque du remplissage.

Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux. L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds, qu'il trempe de ses larmes ; Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré.

Ce dernier vers est magnifique ; mais les précédents sont détestables. Ces tigres^ à ces mots, à ses genoux^ ce grand Iwmme^ ses armes, ses pieds, ses larmes, ses assassins, son peuple; à la néghgence des répétitions, au désagrément de toutes ces consonnances se joint une amphibologie : L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes. Qu'il arrose de larmes n'aurait-il pas mieux valu, et d'autant plus que l'image des pieds trempés n'est pas gracieuse ? Il am'ait été aussi bien facile de mettre frappé d'épouvante au lieu de saisi d'épouvante^ qui se trouve trop près de saisi de respect.

Besme, qui dans la cour attendait sa victime. Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime. Des assassins trop lents il veut hâter les coups ; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible; Lui seul, à la pitié toujours inaccessible. Aurait cru faire un crime et trahir Médicis Si du moindre remords il se sentait surpris *. A travers les soldats il court d'un pas rapide.

• La grammaire exigeait : il se fui senti surpris, ou bien il e>'it été surpris.

Coligny rattcndait d'un visage intrépide; Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée en détournant les yeux. De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage Ne fit trembler son bras, et glaçât son courage.

On a reproché à Voltaire d'avoir fait monter Besme avant de le faire accourir de la cour où il se trouvait; mais on peut l'excuser en disant qiie^ l'escalier monté, il y avait des corridors et des salles à franchir. Cependant accourt, monte indigné, aurait mieux valu. Dans tous les cas il fallait éviter cette consonuance dans la cour... monte, accourt. H se sentait surpris, n'est pas doux à l'oreille ; et il y a trop de ressemblance dans ces deux fins de vers d'un pas rapide, d'un visage intrépide. Trois lignes plus bas le visage revient. Et qu'est-ce qu'un visage auguste, qui d'un coup d'œil fait trembler un bras ? L'embarras du mètre a pu seul empêcher le poëte de dire et ne glaçât son courage : la construction grammaticale le demandait.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort. On l'insulte, on l'outrage encore après sa inoy^t. Son corps percé de coups, privé de sépulture. Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, Conquête digne d'elle et digne de son fils! Médicis la reçut avec indifférence.

Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance. Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens Et comme accoutumée à de pareils présents.

11 n'est pas donné à tout le monde de faire de pareils vers : ce dernier coup de pinceau est digne de Tacite ou de Corneille.

!1 y a la même profondeur de pensée^ la même fermeté de touche dans le portrait de Henri de Guise, dit le Balafré ; et les défauts de style y sont beaucoup moins nombreux. Mais on y reconnaîtra encore, à quelques traits, l'œuvre d'un génie irréiléchi, qui ne s'est même pas donné la peine d'être partout d'accord avec lui-même '.

On vit paraître Guise ; et le peuple inconstant Tourna bientôt ses yeux vers cet astre éclatant...

' Chant III.

Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire; Nul sur ses passions n^eut jamais plus d^empire Et ne sut mieux cdichev sous des dehors trompeurs Des plus vastes desseins les sombres profondeurs. Altier^ impérieux, mais souple et populaire, Des peuples en public il plaignait la misère. Détestait des impôts le fardeau rigoureux ; Le pauvre allait le voir, et revenait heureux. Il savait prévenir la timide indigence; Ses bienfaits dans Paris annonçaient sa présence ; Il se faisait aimer des grands, qu'il haïssait. Terrible et sans retour alors qu'il offensait. Téméraire en ses vœux, sage en ses artifices ^, Brillant par ses vertus et même par ses vices. Connaissant le péril et ne redoutant rien , Heureux guerrier, grand prince, et mauvais citoyen.

Guise, tranquille et fier au milieu de l'orage, Précipitait du peuple ou retenait la rage ; De la sédition gouvernait les ressorts.

Et faisait à son gré mouvoir ce vaste corps. Tout le peuple au palais courait avec furie ; Si Guise eixi dit un mot, Valois était sans vie ; Mais, lorsque d'un coup d'oeil il pouvait l'accabler. Il parut satisfait de l'avoir fait trembler ; Et, des mutins lui-même arrêtant la poursuite. Lui laissa par pitié le pouvoir de la fuite. Enfin Guise attenta, quel que fût son projet, Trop peu pour un tyran, mais trop pour un sujet. Quiconque a pu forcer son monarque à le craindre A tout à redouter s'il ne veut tout enfreindre. Guise, en ses grands desseins dès ce jour afiermi. Vit qu'il n'était plus temps d'olienser à demi ; Et qu'élevé si haut, mais sur un précipice,

1 C'est bien dur.

VOLTATTIK. — 1723. 153

S'il ne montait au trône, il marchait au supplice.

Enfin, maître absolu d'un peuple révolté.

Le cœur plein d'espérance et de témérité.

Appuyé des Romains, secouru des Ibères,

Adoré des Français, secondé de ses frères,

Ce sujet orgueilleux crut ramener ces temps

Où de nos premiers rois les lâches descendants,

Déchus presque en naissant de leur pouvoir suprême.

Sous un froc odieux cachaient leur diadème;

Et, dans Tombre d'un cloître en secret gémissants,

Abandonnaient l'empire aux mains de leurs tyrans

Son destin l'aveuglait : son heure était venue.

Le roi le fit lui-même immoler à sa vue.

De cent coups de poignard indignement percé,

Son orgueil, en mourant, ne fut point abaissé;

Et ce front que Valois craignait encor peut-être.

Tout pâle et tout sanglant, semblait braver son maître.

C'est ainsi que mourut ce sujet tout-puissant.

De vices, de vertus assemblage éclatant.

Le roi, dont il ravit l'autorité suprême,

Le souffrit lâchement, et s'en vengea de même.

A part les négligences et les répétitions de mots que nous avons soulignées, tout cela est énergiquement pensé et brillamment écrit ; mais pour faire ressortir le mérite de ces soixante vers il a fallu les rapprocher, les dégager d'un contexte diffus, embarrassé, et remplacer par des points une ampliiication de rhéteur. La voici :

Sa valeur, ses exploits, la gloire de son père. Sa grâce, sa beauté, cet heureux don de plaire Qui mieux que la vertu sait régner sur les cœurs Attiraient tous les vœux par des charmes vainqueurs.

Tout cela, d'aillem-s, n'est pas vrai, n'est même pas logique. C'est Henri IV qui fait le portrait du duc de Guise à la reine d'Angleterre : que ce prince, alors calviniste et parlant à la fille hérétique de Henri VIII, nomme la Ligue une sédition, appelle mauvais citoyen un héros combattant pour sauver le ca'.holicisme, religion de l'Elat et des trois quarts de la France, on le conçoit; mais au moins lallail-il

154 LA HE.\RIAriE.

donner de la mémoire à Henri IV, qui se contredit par deux fois, faute de se rappeler ce qu'il avait déjà dit. Un mauvais citoyen pouvait-il être adoré des Français? Et comment

Guise, dont la prudence égalait le courage,

a-t-il, cent vers plus bas, le cœur plein de témérité? Est-ce parce qu'U était tout à la fois

Téméraire en ses vœux, sage en ses artifices,

et parce que son destin l'aveuglait? Mais im homme que l'ambition emporte, que la fortune aveugle et fait tomber dans le piège manque essentiellement de prudence et de politique. Il fallait dire que l'âme droite du héros se laissa prendre aux artifices de ses ennemis.

On a beaucoup admiré la merveilleuse facilité du style de Voltaire, en prose comme en vers ; mais ce qui diminue singulièrement le prodige de cette aisance, c'est que rien n'emljan-asse la plume de ce rapide écrivain. Contradictions, anaclu-onismes, faits controuvés, sentences inexactes ou complètement fausses, tout est bon lorsque la passion du philosophe y trouve son compte et que la rime du poète s'en accommode. Voici un second exemple de cette éloquence sans scrupule.

Henri IV, arrivant à Londres sous le règne d'Elisabeth, voit l'Angleterre parvenue à la splendeur et à la puissance que Voltaire y trouvera cent trente ans plus tard. M. Villemain vante cette peinture, mais en avouant qu'elle est anticipée ' :

Fn voyant l'Angleterre en secret il admire

Le changement heureux de ce puissant empire.

Où l'éternel abus de tant de sages lois

Fit longtemps le malheur et du peuple et des rois.

Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent.

Sur ce trône glissant dont cent rois descendirent'^,

Une femme, à ses pieds enchaînant les destins,

De l'éclat de son règne étonnait les humains.

C'était Elisabeth, elle dont la prudence

De l'Europe à son choix fit pencher la balance,

Et fit aimer son joug à l'Anglais indompté.

Qui ne peut ni servir ni vivre en liberté.

Ses peuples sous son règne ont oublié leurs perles ;

1 Cours de littérature françnise, t. I, p. 255. — ^ Toinh'renl aurait mieux valu, à cause de la métaphore : on tombe sur un terrain glissant.

De leurs troupeaux fécouds leurs plaines sont couvertes; Les guérets, de leurs blés; les mers, de leurs vaisseaux; Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux. Leur tlottc impérieuse, asservissant Neptune, Des bouts de l'univers appelle la fortune. Londres, jadis barbare, est le centre des arts. Le magasin du monde et le temple de Mars. Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble, Les députés du peuple, et les grands, et le roi. Divisés d'intérêt, réunis par la loi; Tous trois membres sacrés de ce corps invincible. Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible.

Voilà certainement de beaux vers sur l'équilibre du triple pouvoir qui régit l'AngleteiTe ; mais cet équilibre, dont le secret remonte à l'origine même de la nation anglaise, ne fut-il pas troublé par le despotisme d'Elisabeth elle-même, puis tout à fait rompu par la tyrannie de Cromwell, autre enfant de l'hérésie? Dans le changement heureux de ce puissant empire , n'aurait-il pas fallu tenir compte de la sanglante persécution qui fit pleurer tant de familles catholiques^ du supplice de Marie Stuart, du turbulent paupérisme né de la spoliation des abbayes précisément sous les règnes de Hemi YIII et de sa cruelle fdle? Ce n'était pas à Londres, mais à Amsterdam que se formait alors le premier entrepôt maritime des nations modernes, que Voltaire appelle le magasin du monde; et le temple de Mars était encore à Madrid, sous Philippe II.

Après cet examen du début et des pages les plus célèbres de la Henriade, nous pourrions conclure en affirmant, sans crainte d'être contredit, que le style de ce poëme est fort négligé; mais il nous reste à jeter un coup d'œil général sm* le caractèi'e et les défauts de la versification de Voltaire.

L'antithèse fut à la mode au tUx-huitième siècle, ainsi qu'à tous les âges de décadence littéraire : le chantre de Henri IV l'a prodiguée. Il en a quelquefois tiré d'heureux effets, comme dans ce vers devenu proverbial :

Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier ' ; 1 Cha7it /.

lo6 LA IIENRIADE.

et dans ce parallèle des deux chefs de la Ligue :

D'Aiitnale est du parti le bouclier terrible ; Il a jusqu'aujourd'hui le titre d'iavincible; Mayenne, qui le guide au milieu des combats, Est l'ùme de la Ligue, et l'autre en est le bras i.

Mais son style regorge de ces oppositions, qui choquent par leur multiplicité^ lors même qu'elles ne blessent pas le goût par une recherche puérile. On y rencontre à tout moment des hémistiches balancés comme dans ce portrait du confident de Hem-i IV se rendant à Londres :

De tous ses favoris, Mornay seul l'accompagne, Moimay, son confident, mais jamais son flatteur; Trop vertueux soutien du parti de V erreur, Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence. Servit également son Église et la France; Censeur des courtisans, mais à la cour aime', Fier ennemi de Rome, et de Rome estime' *.

Cette symétrie, duc aux antithèses, donne aux vers de la Henriade une uniformité de tourniue qui fatigue. Citons-en un troisième exemple. La reine d'Angleterre dit à Henri de Bom-bon, au moment où il prend congé d'elle :

Si Mayenne est dompte', Rome sera soumise : Vous seul pouvez régler sa haine ou ses faveurs. Inflexible aux vaincus, complaisante aux vainqueurs. Prête à vous condamner, facile à vous absoudre. C'est à vous d'allumer ou d'éteindre sa foudre ^.

Rien de plus commun dans ce poëme que les vers et les hémistiches isolés, qui se suivent sans se tenir, et qu'on peut transposer à son gré. A la vue des Seize qui encouragent Jacques Clément, le poète s'écrie :

Le fanatique aveugle et le chrétien sincère Ont porté trop souvent le même caractère : Ils ont même courage, ils ont mêmes désirs; Le crime a ses héros; l'erreur a ses martyrs*.

1 Ch. III. — - Ch. l. Les Jiffirmations ne coûtent rien à Voltaire. Ce vertueux Mornay, de Rome estimé, ayant publié un traité sur les abus de la messe, fut convaincu par Du Perron, alors évoque d'Evreux et depuis cardiuiil, d'avoir tronqué ou falsifié cinq cents textes. — 3 Ch. III. — '* Ch. V.

VOLTAIRE. — 17i23. 157

Déplacez ces quatre incises, et nous n'y iierdrez que la rime :

Ils ont mêmes désirs , Us ont même courage ; L'erreur a ses martyrs ; Le crime a ses héros.

L'habileté île Voltaire en cela est même allée jusqu'à reproduire quelque chose du miracle des anciens vers rétrogrades. Revenons à la prière du moine assassin de Henri 111 :

Grand Dieu ! par tes fléaux c'est trop nous éprouver ; Contre tes ennemis daigne enfin t'élever; Détourne loin de nous la mort et la misère ; Délivre-nons d'un roi donné dans ta colère; Viens! des cieux enflammés abaisse la hauteur; Fais marcher devant toi l'ange exterminateur \

Lisons ces six vers à rebours, et la logique n'en souiïrira point :

Fais marcher devant toi l'ange exterminateur; Viens! des cieux enflammés abaisse la hauteur; Délivre-nous d'un roi donné dans ta colère ; Détourne loin de nous la mort et la misère; Contre tes ennemis daigne enfin t'élever; Grand Dieu ! par les fléaux c'est trop nous éprouver.

En montrant cette versitication hachée, ce n'est pas sur une curiosité littéraire que nous voulons attirer l'attention, c'est sur la nature même de la verve du poète. Regardez la Henriade d'un peu près, et vous verrez sans peine que le mouvement du style y est plus souvent dans la brièveté de la phrase que dans la chaleur et l'entraînement des idées. Ce n'est pas là du laisser aller, c'est du mécanisme ; et quand la négligence se mêle à cette rapidité factice, les répétitions de mots et de toiu-nures y abondent^ et la variété se tourne en monotonie. Rappelons-nous les cinq vers du premier chant que nous avons viis six fois de suite sautiller sur des il ^ ; en voici huit autres qui sont coupés dix fois par il et par on :

Clément au camp royal a marché sans effroi. // arrive, il demande à parler à son roi; // dit que, dans ces lieux amené par Dieu même, Il y vient rétablir les droits du diadème^

Ci-dessus, p. 125. — * Ci-dessus, p. f39.

158 LA UENRIADE.

Et révéler an roi des secrets importants.

On l'interroge, on doute, on l'observe longtemps ;

On craint sous cet habit un funeste mystère;

// subit sans alarme un examen sévère ;

// satisfait à tout avec simplicité '.

Et quand le moine a poignardé Henri III, les on et les il reviennent encore pour donner du mouvement au style :

Le sang coule, on s'étonne, on avance, on s'écrie..-. // attend à genoux la mort pour récompense... // pense voir les cieux qui s'entr'ouvrent pour lui... // bénit, en tombant, les coups dont il expire 2.

Tout cela n'est-il pas plutôt dans le ton d'ime lettre familière que dans celui de l'épopée ?

De tous les défauts de style de la Henriade le plus commun et le plus insupportable, c'est la platitude. En voici quelques échantillons. Henri IV est en colloque avec le vieillard philosophe de Jersey :

Le trouble répandu dans l'empire chrétien Fut pour eux le sujet d'un utile entretien ^.

Henri de Valois s'amollit sm^ le trône :

Ce changement est grand, mais il est ordinaire *.

Henri de Bourbon ayant achevé le récit des malheurs de la France devant la reine d'Angleterre, le poète ajoute :

Tels étaient de Henri les sincères discours ^.

Bussy, à la tête d'une troupe de hgueurs.

Entre et parle en ces mots à l'auguste assemblée Par qui des citoyens la fortune est réglée 6.

Le moine qui va poignarder Henri III lui dit :

J'ai volé vers mon prince, et vous rends cette lettre Qu'à mes fidèles mains Harlay vient de remettre. Valois reçoit la lettre avec empressement ".

Et quand le coup fatal est porté, le poëte, pour exprimer son indi-

1 ch. V. — 2 lùid. — 3 CA. /. — < Ch. III. — s ibid. — e Ch. IV. Cette auguste assemblée était le Parlement, qui, ne faisant pas les lois, ne réglait pas la fortune des citoyens, mais leurs procès. — "< Ch, V.

gnation, ontasse les et, les que, les dont et les de dans une phrase lourde, enchevêtrée, intenninahle, absurde, où l'on voit un aveuglement terrible, xmo. affreuse ithmoNj, di(jne à la fois d'horreur et de compassion, et •peut-être moins coupable de la mort du roi que les lâches docteurs dont la voix a égaré la raison d'un faible solitaire, non pas tMi hii indicpiant une fausse route, mais en répandant du poison :

Aveuglement terrible, aiïreuse illusion, Digne à la fols d'horreur et ilc compassion. Et de la mort du roi moins coupafJe peut-être Que ces loches docteurs, ennemis de leur maître, Dont la voix, répandant un funeste poison, D'un faible solitaire égara la raison '.

Henri IV, devenu roi, harangue ses troupes :

C'est ainsi qu'il s'explique ; et bientôt il s'apprête A mériter son trône en marchant à leur tête.

C'est par ces deux vers que se termine le chant cinquième, qui, malgré son drame sanglant, est le plus prosaïque de tous. L'haleine était-elle revenue au poëte quand il commençait le suivant par une période dont le pompeux début et la conclusion plate rappellent ce gracieux buste iinissant en queue de poisson, qu'Horace déliait ses amis de contempler sans rb-e * ?

C'est un usage antique et sacré parmi nous :

Quand la mort sur le trône étend ses rudes coups

Et que du sang des rois, si chers à la patrie.

Dans ses derniers canaux la source s'est tarie.

Le peuple au même instant rentre en ses premiers droits.

Les États s'assemblent donc pour l'élection d'un nouveau monarque :

Soudain Potier se lève et demande audience... Comme il disait ces mots, Mayenne entre soudain... Potier le voit entrer sans changer de visage ^.

Quoi de plus solennel que le spectacle de saint Louis se jetant aux pieds du Très-Haut pour demander le retour de son petit-lils à la foi de ses ancêtres? Eh bien ! Voltaire est trivial et négUgé là comme aillem-s.

Le père des Bourbons à ses yeux se présente. Et lui parle en ces mots d'une voix gémissante :

1 ch. V. — 2 Arspokt., V. 4. — 3 Ch. VI.

Père de l'univers, si tes yeux quelquefois... L'Éternel à ses vœux se laissa pénétrer: Par un mol de sa bouche il daigna l'assurer...

Le roi, qui dans le Ciel avait mis son appui. Sentit que le Très-Haut s'intéressait pour lui *.

Quelques vers pareils seraient pardonnables dans un long poëme : Quandoque bonus dormitat Homerus; mais dans la Henriade c'est à toutes les pages qu'on rencontre de ces plircses qui, privées de la rime et de la césure, tomberaient de la poésie dans la prose.

Quant au ton général de ce poëme, il est plus souvent familier qu'héroïque. Voltaire était-il capable, même en travaillant, de soutenir son style à la hauteur que demande l'épopée ? ^'ou3 ne le pensons pas. Il n'avait ni assez de noblesse et de gravité dans l'esprit, ni assez de profondeur dans l'imagination, ni assez d'enthousiasme dans le cœur. Génie vif et brillant^ mais sec et léger, il était plus fait pour la poésie didactique ; et ce qu'il y a, en effets de plus remarquable dans la Henriade, c'est la description des cieux d'après le système de Newton -. Mais en supposant que ce poète eût eu tout ce qu'il faut pour versifier une Iliade , il ne pouvait qu'échouer avec une inspiration aussi fausse que la sienne. Trop impie pour s'identifier avec son sujet chrétien et poui' marcher d'un pas ferme à son dénoûment, qui était le triomphe du catholicisme, il songea plus à déclamer contre Rome et la Ligue qu'à célébrer son héros, a C'est particulièrement contre le Fanatisme, dit Laharpe, qu'est dhigée la morale de la Henriade ^. » Cet aveu renferme tout le secret du principal défaut de cette épopée, qui tombe à tout moment dans le fiel et dans le style de la satire. Tant il est vrai qu'il faut avok l'âme noble pour chanter noblement !

1 Ch. X. — - Elle se trouve au septième chant, et nous Tavons citée dans le Recueil précédent, p. 271. — ^ Cours de littérature, t. VIII, p. 191.

SECOÎS^DE PAMIE.

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