LES EMBARIL\S DE PARIS
Satire sixième i de Boileac — 1600-1666.
Cette satu'e, composée en même temps que la première , dont elle faisait partie, en fut détachée, ainsi que nous l'avons déjà dit *. C'est encore une imitation de la troisième satire de Juvénal, qui, après
' Deuxième dans l'ordre chronologiiiiir -- ■ Ci-dessus, p. 194.
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,i\ou' parlé des vices de Rome, décrit ses incommodités. Le taldeau .1 -^ embarras de Paris est bien supérieur à l'invective de Danion ruiilro les mœurs de la cité qu'il abandonne. Cependant le mérite du (.L'tlo pièce est plus dans la forme que dans la pensée. Car elle manque de philosophie et n'a aucune importance morale. C'est de ki poésie descriptive, vodà tout. Mais elle est supérieure en ce genre à 1 1^ qui avait paru en France avant Bodeau : elle fait donc époque l'histoire de notre poésie. L'auteur se met lui-même en scène. i. lit alors logé dans la cour du Palais de justice, chez son frère aiii'' . Jérôme lioUeau. Sa chambre était au-dessus du grenier, dans une espèce de guérite, au cinquième étage K
}m frappe l'air, bon Dieu! de ces lugubres cris? Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris ? Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières, Rassemble ici les chats de toutes les gouttières'/ .l'aibeau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi. L'un miaule en grondant comme un tigre en furie; L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. Ce n'est pas tout encor; les souris et les rats tremblent pour m'éveiller s'entendre avec les chats. Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure. Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure '^
Tout conspire à la fois à troubler mon repos , Et je me plains ici du moindre de mes maux : Car à peine les coqs, commençant leur ramage , Auront de cris aigus frappé le voisinage, Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain , Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain ^,
* Un de ses autres frères, Gilles Boileaii, logeait aussi dans la luême maison ; quand il en sortit, dit Brossette, on donna sa chambre à notre auteur. Cotfu chambre était pratiquée à côté d'un grenier, au quatrième étage; et De=préaux , s'applaudissant de son logement nouveau , disait plaisamment : Je suis descendu au grenier. — « Ci-dessus, p. 195, note i. — ^ Boileau avait d'abord mis :
Qu'un affreux serrurier, que le Ciel en courrouï
A fait pour mes péchés trop voisin de chez nous.
Avec un fei- maudit, qu"à grand bruit il apprête, De cent coups de marteau me va fendre la tète ^ J'entends déjà partout les charrettes courir % Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir ; Tandis que dans les airs mille cloches émues D'un funèbre concert font retentir les nues. Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents. Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Encor je bénirais la bonté souveraine
Si le Ciel à ces maux avait borné ma peine;
Mais si seul en mon lit je peste avec raison,
C'est encor pis vingt fois en quittant la maison.
En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse
D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse.
L'un me heurte d'un ais dont je suis tout froissé;
Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé ^
Là d'un enterrement la funèbre ordonnance
D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance;
Et plus loin des laquais, l'un l'autre s'agaçants '%
Font aboyer les chiens et jurer les passants.
Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage;
Là je trouve une croix de funeste présage ^ ;
» ^ondum cristali rupere sileiUia galli ;
Murmure jam sœvo verberibusque tonas.
Tarn grave percussis incudibus œra résultant, etc.
(Martial, lib. IX, epigr. 69.) s Rhedarum transitus arcto
Vicorum in Dexu, et stantis convicia mandrcC Eripient somnum.
(Juvén., sat. III, v. 236-238.) * Ce petit tableau ne vaut pas celui de Juvénal : Nobii properaiitibus obstat Unda prior : magno populus prenait agmine lumbos, Qui sequitur : ferit hic cubito, ferit assere duro Aller; at hic tignum capiti incutit, ille metretam. Pinguia crura lulo; planta mox undique magna Calcor, et in disilo clavus mihi milills haeret. [Ihid., V. 2i3-2'.8.) + Il faudrait s'agaçrint. L'indéclinabilité du participe présent n'était pas encore bien étjblie. — "^ Croix de lattes pour avertir les passants de s'éloigner.
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Kt (les cuiivietii's livimpés iiii toit (liini' maison En ont pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison. Là sur une eharrette une poutre branlante Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente; Six chevaux attelés à ce fardeau pesant Ont peine à rémouvoir sur le pavé glissant '. D^un carrosse en tournant il accroche une roue, Et du choc le renverse en un grand tas de boue; Quand un autre à l'instant s'efïbrçant de passer Dans le même embarras se vient embarrasser. Vingt carrosses bientôt arrivant à la fde y sont en moins de rien suivis de plus de mille; Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs; Chacun prétend passer; l'un mugit, l'autre jure; Des mulets en sonnant augmentent le murmure. Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés De l'embarras qui croît ferment les défilés. Et, partout des passants enchaînant les brigades, Au milieu de la paix font voir les barricades^; On n'entend que des cris poussés confusément : Dieu pour s'y faire ouïr tonnerait vainement. Moi donc qui dois souvent en certain lieu me rendre , Le jour déjà baissant, et qui suis las d'attendre.
Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer, ♦
Je me mets au hasard de me faire rouer.
Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse;
Ouenaud sur son cheval en passant m'éclabousse ' ;
Et, n'osant plus paraître en l'état où je suis,
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.
1 Modo longa coruscal Sanaco veniente abies, atque altéra pinuni Plaiistra vehunt; nutant ait», populoqiie minaiitur.
(.luvcn., sal. 111, v. 25i-2b6.)
2 Allusion aux barricades du 20 août ir.48, pendant la guerre de la Fronde. — 3 « C'était le plus célèbre médecin de Paris , et qui allait toujours à cheval. » [Note de Boileau.) Voyez ci-dessus, p. 213, note.
230 6ATIRES.
Tandis que dans un coin en grondant je m'essuie, Souvent, pour m "achever, il survient une pluie : On dirait que le ciel, qui se fond tout en eau. Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau. Pour traverser la rue, au milieu de l'orage , Un ais sur deux pavés forme un étroit passage. Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant ; Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant j Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières, Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières. J'y passe en trébuchant; mais, malgré l'embarras, La frayeur de la nuit précipite mes pas.
Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques
D'un double cadenas font fermer les boutiques;
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent;
Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille ,
Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville ^
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté ^.
Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d'une rue !
Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés,
La bourse!.. Tl faut se rendre; ou bien non, résistez.
Afin que votre mort, de tragique mémoire ,
Des massacres fameux aille grossir l'histoire.
Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil ,
1 Nam qui spoliet le
Kon décrit, clausis domibus postquam omnis ubique Fixa catenatee siluit compago tabernae.
Interdum et ferro subitus grassator agit rem, etc. (Juvén., sat. III, V. 302-305.)
2 « Ou volait bfiaucoiip en ce temps-là dans les rues de Paris, » {Note de BoU lcau.1 — « Eu ICxil Louis XIV pourvut à la sûreté publique par l'établissement des lanternes, par le redoublement du puet et de la garde, par un règlement sur le port d'armes et contre les gens sans aveu. » [Note de Bros* seUe.)
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Tous les jours je me couche avecque * le soleil; Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière. Des filous effrontés, d'un coup de pistolet, ébranlent ma fenêtre et percent mon volet; J'entends crier partout : Au meurtre! On m'assassine Ou : Le feu vient de prendre à la maison voisine I Tremblant et demi-mort^ je me lève à ce bruit. Et souvent sans pourpoint je cours toute la nuit. Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie , Fait de notre quartier une seconde Troie, Où maint Grec affamé, maint avide Argien Au travers des charbons va piller le Troyen. Enfin sous mille crocs la maison abîmée Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.
Je me retire donc encor pâle d'effroi;
Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.
Je fais pour reposer un effort inutile :
Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en cette ville ".
Il faudrait, dans l'enclos d'un vaste logement,,
Avoir loin de la rue un autre appartement.
Paris est pour un riche un pays de Cocagne : Sans sortir de la ville il trouve la campagne; Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verts, Receler le printemps au milieu des hivers; Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries. Aller entretenir ses douces rêveries.
Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu, Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu.
1 Boileau ne tarda pas à renoncer à rancieiine ortliographc de cette piéposition. i Magnis opibiis dormitur in Urbe.
(Juvén., sal. III, v. 235.)