L HOMME
A M. M'**, docteur de Sorbonne. Satire buitième de Boileac, — 1667-1668,
Cette satire fut écrite en 1667 et imprimée en 1668, On en fit en même temps^ dit Brossette, plusieurs éditions qui furent débitées avec une rapidité prodigieuse : c'est, de toutes les pièces que Boileau publia à part, celle qui a eu le plus de vogue, « Elle est tout à fait dans le goût de Perse, et elle marque un philosophe chagrin, qui ne peut souffrir les vices des hommes. » Tel est le jugement que l'auteur luimême a porté de cette thèse burlesque, dans laquelle il met l'homme au-dessous des animaux, un docteur au-dessous d'un âne. Il la dédia . à l'abbé Morel, docteur de Sorbonne, qu'on avait surnommé la mâchoire d'âne, parce qu'il avait la mâchoire fort grande et fort avancée,
* L'abbé Matthieu de Montreiiil n'était pas sans mérite ; mais il avait l'art de toujours glisser quelques-unes de ses pièces dans les recueils et choix de poésies qui paraissaient alors comme aujourd'hui ; et c'est cette manie que Boileau lui reproche.
Boii.EAu. — ir)(i7-U)()S. -2:n
C'était assurément jouer uamuiivais tour à un homme savant et respectable ; mais cet homme était un des chauds adversaires du jansénisme; et le poète, voué à la cause de Port-Royal, le livra aux risées du public. Kappeions-nous l'inspiration du Lutrin, autre vengeance du môme parti, qui parut sept ans après celle-ci.
Ue tous les animaux qui s'élèvent dans l'air, Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer V, De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome, Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.
Quoi ! dira-t-on d'abord, un ver, une fourmi,
Un insecte rampant qui ne vit qu'à demi.
Un taureau qui rumine, une chèvre qui broute
Ont l'esprit mieux tourné que n'a l'homme? Oui, sans doute.
Ce discours te surprend, docteur, je l'aperçoi.
L'homme de la nature est le chef et le roi :
Bois, prés, champs, animaux, tout est pour son usage;
Et lui seul a, dis-tu, la raison en partage.
Il est vrai, de tout temps la raison fut son lot ;
Mais de là je conclus que Thomme est le plus sot.
Ces propos, diras-tu, sont bons dans la satire Pour égayer d'abord un lecteur qui veut rire ; Mais il faut les prouver. En forme ^ — J'y consens : Réponds-moi donc, docteur, et mets-toi sur les bancs.
Qu'est-ce que la sagesse ? Une égalité d'âme
Que rien ne peut troubler, qu'aucun désir n'entlamme,
Qui marche en ses conseils à pas plus mesurés
Qu'un doyen au Palais ne monte les degrés.
Or, cette égalité dont se forme le sage.
Qui jamais moins que l'homme en a connu l'usage ?
La fourmi tous les ans traversant les guérets
1 Consonnance défectueuse. Boileau s'est rencontré avec Ronsard, qui, dans un de ses hymnes, avait déjà mis ce mauvais vers, bien facile, du reste, à trouver. — ^ In forma : par syllogismes. Terme emprunte aux argumentations scolastiqiies.
Grossit ses magasins des trésors de Gérés;
Et dès que l'aquilon, ramenant la froidure.
Vient de ses noirs frimas attrister la nature,
Cet animal, tapi dans son obscurité.
Jouit riiiver des biens conquis durant Tété.
Mais on ne la voit point, d'une humeur inconstante.
Paresseuse au printemps, en hiver diligente.
Affronter en plein champ les fureurs de janvier,
Ou demeurer oisive au retour du bélier *.
Mais rhomme, sans arrêt dans sa course insensée,
Voltige incessamment de pensée en pensée :
Son cœur, toujours flottant entre mille embarras,
Ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas.
Importun à tout autre, à soi-même incommode.
Il change à tous moments d "esprit comme de mode;
Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc.
Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc *.
Cependant à le voir, plein de vapeurs légères. Soi-même se bercer de ses propres chimères. Lui seul de la nature est la base et l'appui. Et le dixième ciel ne tourne que pour lui \ De tous les animaux il est, dit-il, le maître.
1 Le premier des signes du zodiaque. Quand le soleil y entre, le printemps commence. Ces vers sont une heureuse amplificatioa de ceux d'Horace sur la prudence de la fourmi :
Parvula, riam exemplo est, magni formica laboris Ore trahit quodcumque potest, atque addit acervo Quem struit, haud igiiara ac non incauta futuri : Quae, simul Inverium contristat Aquarius annum, Non U5quam prorepit, et illis utilur ante Quaesitis sapiens.
(Saltrar. I, sat. I, v. 33-38.)
2 Boileau était content de ces deux vers, qui sont, en effet, remarquables par leur concision et par la singularité de leur rime. — ^ Allusion au système astronomique des anciens, qui, pour expliquer les divers mouvements des astres, les faisaient tourner dans des cioux différents et solides. Ils en avaient supposé sept pour les sept planètes, un huitième pour les étoiles fixes, un neuvième, inventé par Ptolémée, pour imprimer le mouvement aux autres, el ainsi de suite jusqu'au ciel empyrée, habité par Dieu.
BOiLEAU. -- 1607-1668. ^231)
Qui pourrait le nier? poursuis-tu. — Moi, peut-être. Mais, sans examiner si vers les antres sourds * L'ours a peur du passant ou le passant de l'ours, Et si, sur un édit des pâtres de Nubie, Les lions de Barca videraient la Libye -, Ce maître prétendu qui leur donne des lois. Ce roi des animaux combien a-t-il de rois! L'ambition, Tamour, Tavarice, la haine Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne.
Le sommeil sur ses yeux commence à s'épancher :
Debout, dit l'Avarice, il est temps de marcher! —
Hé ! laissez-moi. — Debout! — Un moment. — Tu répliques? —
A peine le soleil fait ouvrir les boutiques. —
N'importe, lève-toi. — Pourquoi faire, après tout? —
Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout.
Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre.
Rapporter de Goa ^ le poivre et le gingembre. —
Mais j'ai des biens en foule, et je puis m'en passer. —
On n'en peut trop avoir; et pour en amasser
Il ne faut épargner ni crime ni parjure ';
1 Cette épithète a fort exercé les critiques. Plusieurs l'ont condamnée comme vague et comme mise là uniquement pour la rime; d'autres ont été jusqu'à la trouver fausse, attendu que les antres^ loin d'être sans oreilles, répercutent le son et le redoublent ; les plus indulgents y ont vu un latinisme assez rare dans notre poésie. En elTet, les Latins disaient color surdus pour exprimer une couleur sombre ; et ce sens a passé en français dans ces expressions : lanterne sourde, menées sourdes, pierre sourde. Mais pourquoi ne dirait-on pas des antres sourds aux gémissements des malheureux, comme on dit des antres muets? — 2 La Nubie, la Libye et Barca sont trois grandes contrées de l'Afrique. — 3 « Ville des Portugais dans les Indes orientales. » (Ao/e de Boileau.) — * Ce dialogue, si vif et si pittoresque, est imité de Perse, qui, dans sa satire sur la véritable liberté, incompatible avec le joug des passions, met ainsi brusquement en scène l'Avarice et son esclave :
Mane, piger, stertis : Surgc, inquil Avarilia ! cia,
Surge! Negas; instat : Surge, iiiquit. — Noa queo. — Surge.
— Et quid agam? — Rogitas? Saperdas advehe Poiil»,
Casloreum, sluppas, ebenum, thus, lubrica Coa ;
Toile vecens primus piper e silienlc camclo ;
Vtrte aliqiild, jura.
{Sat. V, v. 1:{2-137.)
!l finit souffrir la faim et coucher sur la dure;
Eiit-on plus de trésors que n'en perdit Galet ',
r\'avoir en sa maison ni meubles ni valet;
Parmi les tas de blé vivre de seigle et d'orge;
De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge ^. —
Et pourquoi cette épargne enfin? — L'ignores-tu?
Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu.
Profitant d'un trésor en tes mains inutile,
De son train quelque jour embarrasse la ville. —
Que faire ? — Il faut partir ; les matelots sont prêts.
Ou, si pour l'entraîner l'argent manque d'attraits,
Bientôt l'Ambition et toute son escorte
Dans le sein du repos vient le prendre à main forte,
L'envoie en furieux, au milieu des hasards.
Se faire estropier sur les pas des Césars;
Et, cherchant sur la brèche une mort indiscrète,
De sa folle valeur embellir la gazette.
Tout beau, dira quelqu'un, raillez plus à propos;
Ce vice fut toujours la vertu des héros.
Quoi donc! à votre avis, fut-ce un fou qu'Alexandre?
Qui? cet écervelé qui mit l'Asie en cendre. Ce fougueux l'Angeli % qui, de sang altéré,
' Fameux joueur dont Régnier avait dit dans sa quatorzième satii'e :
N'ayant que l'espérance et trois dés au cornet, Comme sur un bon fonds de rentes et recettes, Dessus sept ou quatorze il assigne ses dettes.
Ce Galet, après avoir gagné au jeu des sommes immenses, finit par tout perdre, et même l'hôtel de SuUy, qu'il avait fait bâtir dans la rue Saint-Antoine. Ruiné, il allait encore jouer avec les laquais dans les rues et jusque sur le perron de l'hôtel qu'un coup de dé lui avait enlevé. — ^ u Ce vers et les six précédents font allusion, dit Brossetle, à l'avarice outrée du lieutenant criminel Tardieu et de sa femme, qui avaient été assassinés dans leur maison, sur le quai des Orfèvres. Leur aventure est décrite dans la satire dixième. » — ' Fou célèbre que le prince de Condé avait amené avec lui des Pajs-Bas, et qu'il donna au roi. 11 devint le fou en titre d'office à la cour de Louis XIII, et y lit sa fortune en peu de temps.
BOiLEAU. — lG07-l(iC8. 2A\
Maître du monde entier, s'y trouvait trop serré '? L^enrayé qu'il était, né roi d'une province Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince, S'en alla follement et pensant être dieu. Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu; Et, traînant avec soi les horreurs de la guerre. De sa vaste folie emplir toute la terre. Heureux si de son temps, pour cent bonnes raisons, La Macédoine eût eu des Petites-Maisons -, Et qu'un sage tuteur l'eût en cette demeure. Par avis de parents, enfermé de bonne heure !
Mais, sans nous égarer dans ces digressions. Traiter, comme Senaut, toutes les passions % Et, les distribuant par classes et par titres. Dogmatiser en vers et rimer par chapitres, Laissons-en discourir La Chambre et Coeffeteau *, Et voyons l'homme enfin par l'endroit le plus beau.
Lui seul, vivant, dit-on, dans l'enceinte des villes. Fait voir d'honnêtes mœurs, des coutumes civiles.
* Unus Pellaeo juveni non suflicit orbis :
iEsluat infelix angusto limite mundi.
(Juvénal, Sat. X, v. 168 et 169.)
'Charles XII, roi de Suède, qui avait pris Alexandre pour modèle, fut indigne en lisant cette page, et la déchira. Boileau est allé un peu trop loin, et s'est contredit lui-même au troisicuie chant de sou Art puetique, en parlant de l'épopée :
Faites choix d'un héros propre à m'intéresser,
En valeur éclatant, en vertus magnifique;
Qu'en lui, jusqu'aux défauts, tout se montre héroïque ;
Que ses faits surprenants soient dignes d'être ouïs,
Qu'il soit tel que César, Alexandre ou Louis.
Mais la contradiction est journalière chez les poètes. « li ne faut pas les prendre à la lettre, écrivait Boileau lui-même à Brossette, en 170G : aujourd'hui l'homme est pour eux le plus sot de tous les animaux ; demain c'est le seul animal capable de justice, et en cela semblable à Dieu. » — ^J. F. Senaut, général des oratoriens, a fait un traité de l'Usage des passions. — * Marin de La Chambre, membre de l'Académie française, est auteur d'un ouvrage sur les Caractères des passioi.s. Nicolas Coeffeteau, dominicain, a fait le TriUeau des passions humaines.