‹ Bibliothèque critique des poëtes françaisChapitre 57 sur 88 · IV · texte numérisé non relu

IV

Se fait des gouverneurs, des magistrats, des rois, Observe une police, obéit à des lois.

Il est vrai. Mais pourtant sans lois et sans police,

Sans craindre archers, prévôt ni suppôt de justice,

Voit-on les loups brigands, comme nous inhumains.

Pour détrousser les loups courir les grands chemins?

Jamais, pour s'agrandir, vit-on dans sa manie

Un tigre en factions partager l'Hyrcanie ^ ?

L'ours a-t-il dans les bois la guerre avec les ours?

Le vautour dans les airs fond-il sur les vautours?

A-t-on vu quelquefois dans les plaines d'Afrique,

Déchirant à Tenvi leur propre république,

« Lions contre lions, parents contre parents,

« Combattre follement pour le choix des tyrans ^? d

L'animal le plus fier qu'enfante la nature

Dans un autre animal respecte sa figure;

De sa rage avec lui modère les accès;

Vit sans bruit, sans débats, sans noise, sans procès.

Un aigle, sur un champ prétendant droit d'aubaine ',

Ne fait point appeler un aigle à la huitaine;

Jamais contre un renard chicanant un poulet

Un renard de son sac n'alla charger Rolet ''.

On ne connaît chez eux ni placets ni requêtes,

ISi haut ni bas conseil, ni chambre des enquêtes.

Chacun l'un avec l'autre en toute sûreté

Vit sous les pures lois de la simple équité.

L'homme seul, l'homme seul, en sa fureur extrême,

* « Province de Perse sur les bords de la mer Caspienne. » {Note de Boi- Icau.) — 2 Le poëte avertit lui-même ses lecteurs dans une noie qu'il a voulu parodier ces deux vers du Cinna de Corneille (acte I^ se. m) :

Romains contre Romains, parents contre parents, Coœballaient seulement pour le choix des tyrins.

3 Le roi pouvait prendre la succession d'un étranger qui mourait en France; et ce droit n'appartenait qu'à lui seul : ce n'est donc pas au liasard, dit lîrossetlCj que Boileau l'atlribue à l'aigle, roi des oiseaux. — '• Nous avons déjà vu ce Rolet, procureur au parlement de l'aris. (Ci-dessus^, p. 193,«o/e2.)

Met un brutal honneur à s^égorger soi-même. C'était peu que sa main, conduite par l'enfer, Eût pétri le salpêtre, eût aiguisé le fer : Il fallait que sa rage, à l'univers funeste. Allât encor de lois embrouiller un Digeste; Cherchât, pour l'obscurcir, des gloses, des docteurs. Accablât l'équité sous des monceaux d'auteurs, Et, pour comble de maux, apportât dans la France Des harangueurs du temps l'ennuyeuse éloquence ^

Doucement, diras-tu : que sert de s'emporter? L'homme a ses passions, on n'en saurait douter; Il a comme la mer ses flots et ses caprices ; Mais ses moindres vertus balancent tous ses vices. N'est-ce pas l'homme enfin dont l'art audacieux Dans le tour d'un compas a mesuré les cieux * ;

*;.Cetle comparaison entre les hommes et les animaux avait été faite par Horace, dans sa septième Épode {y. 1 1 et 12) ; par Juvénal, dans sa Satire quinzième (s. 159-171) ; et par Pline le naturaliste, au début de son septième livre; mais Boileau s'est approprié leurs idées et leurs images, en les amplifiant avec beaucoup de verve et en leur donnant une autre tournure, prise dans nos mœurs actuelles. Horace avait simplement dit ; Neque hic lupis mos, nec fuit leonibus L'nquam, nisi in dispar, feris.'

Juvénal avait développé cette pensée :

Sed jam serpentum major concordia : pareil Cognatis maculis similis fera : quando leoni Fortior eripuit vitam leo? quo nemore unquam Exspiravit aper majoris deiitibus apri?

Indica tigris agit rabida cuni tigride pacem Perpetuam ; sœvis in ter se convenit ursis. Asl homini ferrum létale incude nefanda Produsisse parum est; quum raslra et sarcula tantum Adsueti coquere, el marris ac vomere lassi Ne^cierint primi gladios extundere fabri. Adspiciraus populos, quorum non sufTicit irœ Occidisse aliquem ; sed pcctora, braciiia, vf.lîum Crediderint genus esse cibi.

On lit dans Pline : « Cetera animautia in suo génère probe degunt; con gregari videmus et stare contra dissimilia... At, Hercules-' homini plurima ex homme sunt mala. »

î Descripsit radio loiuni (|ui gcntibus orbem,

(Virg., Eclo^. UI, V. 41.)

24i SATIRES.

Dont la vaste science, embrassant toutes choses, A fouillé la nature, en a percé les causes? Les animaux ont-ils des universités?

Voit-on fleurir chez eux des quatre facultés? Y voit-on des savants en droit, en médecine Endosser l'écarlate et se fourrer d'hermine '?

Non, sans doute; et jamais chez eux un médecin N'empoisonna les bois de son art assassin ; Jamais docteur, armé d'un argument frivole. Ne s'enroua chez eux sur les bancs d'une école. Mais, sans chercher au fond si notre esprit déçu Sait rien de ce qu'il sait, s'il a jamais rien su. Toi-même réponds-moi; dans le siècle où nous sommes, Est-ce au pied du savoir qu'on mesure les hommes?

Veux-tu voir tous les grands à ta porte courir. Dit un père à son fils dont le poil va fleurir ; Prends-moi le bon parti : laisse là tous les livres. Cent francs au denier cinq combien font-ils? — Vingt livres. — C'est bien dit. Va, tu sais tout ce qu'il faut savoir ^. Que de biens, que d'honneurs sur toi s'en vont pleuvoir ! Exerce-toi, mon fils, dans ces hautes sciences; Prends, au lieu d'un Platon, le Guidon des finances ^; Sache quelle province enrichit les traitants '*, Combien le sel au roi peut fournir tous les ans. Endurcis-toi le cœur; sois arabe, corsaire. Injuste, violent, sans foi, double, faussaire.

* « L'Université est composée de quatre facultés, qui sont les arts, la théologie, le droit et la médecine. Les docteurs portent, dans les jours de cérémonies, des robes rouges fourrées d'hermine. » [Sote de Boileau.)

' Dicat

Filius Albini : Si de quiricunce remota est

Uncia, quid superal? Poteras dixisse : Triens. Heus!

Rem poteris servare tuam.

(Hor., de Arle poel., v. 320-329.)

^ « Livre qui traite des finances. » {Note de Boileau.) — * Officiers chargés du recouvrement des impôts.

BoiLEAU. — 4667- KiGS. '24ri

Ne va point sottement faire le générenx : Engraisse-toi, mon fils, du sue des malheureux; Et, trompant de Colbert la prudence importune. Va par tes cruautés mériter la fortune. Aussitôt tu verras poètes, orateurs, Rhéteurs, grammairiens, astronomes, docteurs Dégrader les héros pour te mettre en leurs places ; De tes titres pompeux enfler leurs dédicaces; Te prouver à toi-même, en grec, hébreu, latin, Que tu sais de leur art et le fort et le fin. Quiconque est riche est tout ; sans sagesse il est sage ; Il a, sans rien savoir, la science en partage ; Il a l'esprit, le cœur, le mérite, le rang, La vertu, la valeur, la dignité, le sang * !

C'est ainsi qu'à son fils un usurier habile Trace vers la richesse une route facile; Et souvent tel y vient qui sait, pour tout secret, Cinq et quatre font neuf; ôtez deux, reste sept. Après cela, docteur, va pâlir sur la Bible ; Va marquer les écueils de cette mer terrible; Perce la sainte horreur de ce livre divin; Confonds dans un ouvrage et Luther et Calvin ; Débrouille des vieux temps les querelles célèbres; Éclaircis des rabbins les savantes ténèbres. Afin qu^en ta vieillesse un livre en maroquin Aille offrir ton travail à quelque heureux faquin. Qui, pour digne loyer de la Bible éclaircie.

' Ces quatre vers ont été inspirés par Horace, qui, dans sa satire sur les folies humaines, que nous avons analysée (ci-dessus, p. 215-220), avait dit, à propos du sentiment d'un avare sur les richesses :

Omnis enim res, Virtus, fama, decus, divina humanaque pulcliris Divitiis parent; qiias qui construxerit, ille Claruserii, forlis, juslus, sapiens eliani, et res, El quidquid volet.

(Saiirar. 7A, «a(. m, v. 9i-^8.)

Te paye en Tacceptant d'un « Je vous remercie, » Ou, si ton cœur aspire à des honneurs plus grands. Quitte là le bonnet, la Sorbonne et les bancs; Et, prenant désormais un emploi salutaire. Mets-toi chez un banquier ou bien chez un notaire ; Laisse là saint Thomas s'accorder avec Scot *, Et conclus avec moi qu'un docteur n'est qu'un sot.

Un docteur ! diras-tu. Parlez de vous , poëte : C'est pousser un peu loin votre muse indiscrète. Mais, sans perdre en discours le temps hors de saison 'j L'homme, venez au fait, n'a-t-il pas la raison? N'est-ce pas son fîamd3eau, son pilote fidèle?

Oui. Mais de quoi lui sert que sa voix le rappelle Si, sur la foi des vents tout prêt à s'embarquer. Il ne voit point d'écueil qu'il ne l'aille choquer? Et que sert à Cotin ^ la raison qui lui crie : N'écris plus, guéris-toi d'une vaine furie. Si tous ces vains conseils, loin de la réprimer. Ne font qu'accroître en lui la fureur de rimer? Tous les jours de ses vers, qu'à grand bruit il récite. Il met chez lui voisins, parents, amis en fuite *; Car, lorsque son démon commence à l'agiter. Tout, jusqu'à sa servante, est prêt à déserter. Un âne, pour le moins, instruit par la nature, A l'instinct qui le guide obéit sans murmure; Ne va point follement de sa bizarre voix

1 Allusion aux disputes scolastiques entre les thomistes, ou les partisans des opinions de saint Thomas d'Aquin, et les scotistes, qui suivaient celles de Jean Scot, surnommé le docteur subtil. — ^ construction embarrassée : il aurait fallu mettre, si la mesure du vers l'avait permis : satis perdre le temps en discours hors de saison.— 3 «Il avait écrit contre moi et contre Molière; ce qui donna occasion à Molière de faire les Femmes savantes, et d'y tourner Cotin en ridicule. » {Note de Boileau). * Indoctum doctumque fugat recitator acerbus.

(Uor., de Arte poet., v. 474.)

EOiLEAU. — 1667-16G8. 247

Défier aux chansons les oiseaux dans les bois; Sans avoir la raison, il marche sur sa route. L'homiîic seul, qu'elle éclaire, en plein jour ne voit goutle; Réglé par ses avis, (ait tout à contre-temps. Et dans tout ce qu'il fait n'a ni raison ni sens. Tout lui plaît et déplaît, tout le choque et l'oblige; Sans raison il est gai , sans raison il s'afflige; Son esprit au hasard aime, évite, poursuit, Défait, refait, augmente, ôte, élève, détruit '. Et voit-on, comme lui, les ours ni les panthères S'effrayer sottement de leurs propres chimères, Plus de douze attroupes craindre le nombre impair Ou croire qu'un corbeau les menace dans l'air'? Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle Sacrifier à l'homme, adorer son idole; Lui venir, comme au dieu des saisons et des vents, Demander à genoux la pluie ou le beau temps? Non; mais cent fois la bête a vu l'homme hypocondre Adorer le métal que lui-même il fit fondre ; A vu dans un pays les timides mortels Trembler aux pieds d'un singe assis sur leurs autels; Et sur les bords du Nil les peuples imbéciles , L'encensoir k la main, chercher les crocodiles '.

Mais pourquoi, diras-tu, cet exemple odieux? Que peut servir ici l'Egypte et ses faux dieux? Quoi ! vous me prouverez par ce discours profane Que l'homme, qu'un docteur est au-dessous d'un âne !

! Diruit, aedificat, mutât quadrata rotundis.

(Hor., Epist. I, ep. i, V. 100.)

* « Bien des gens croient que lorsqu'on se trouve treize à table il y a toujours dans Tannée un des treize qui meurt, et qu'un corbeau aperçu dans l'air présage quelque chose de sinistre. » (iVo^e de Boileau.) — ^Juvenal, attaquant la snperstiUon dans sa satire quinzième^ commence ainsi :

Quis nescit, Volusi Bitliynice, qualia démens JEgyptus portenta colat? Crocodilon adorât Pars lisec; illa pavet saturani serpeiUibus ibin.

Un âne, le jouet de tons les animaux, Un stupide animal, sujet à mille maux.

Dont le nom seul en soi comprend une satire!

Oui, d'un âne : et qu'a-t-il qui nous excite à rire?

Nous nous moquons de lui; mais s'il pouvait un jour.

Docteur, sur nos défauts s'exprimer à son tour;

Si, pour nous réformer, le Ciel prudent et sage

De la parole enfin lui permettait l'usage ;

Qu'il pût dire tout haut ce qu'il se dit tout bas.

Ah! docteur, entre nous, que ne dirait-il pas!

Et que peut-il penser lorsque dans une rue.

Au milieu de Paris, il promène sa vue;

Qu'il voit de toutes parts les hommes bigarrés,

Les uns gris, les uns noirs, les autres chamarrés?

Que dit-il quand il voit, avec la mort en trousse.

Courir chez un malade un assassin en housse;

Qu'il trouve de pédants un escadron fourré,

Suivi par un recteur de bedeaux entouré.

Ou qu'il voit la Justice, eu grosse compagnie,

Mener tuer un homme avec cérémonie?

Que pense-t-il de nous lorsque, sur le midi.

Un hasard au Palais le conduit un jeudi ';

Lorsqu'il entend de loin, d'une gueule infernale ,

La chicane en fureur mugir dans la grand'salle?

Que dit-il quand il voit les juges, les huissiers.

Les clercs, les procureurs, les sergents, les greffiers?

Oh ! que si l'âne alors, à bon droit misanthrope.

Pouvait trouver la voix qu'il eut au temps d'Ésope,

De tous côtés, docteur, voyant les hommes fous,

Qu'il dirait de bon cœur, sans en être jaloux.

Content de ses chardons et secouant la tête :

Ma foi, non plus que nous, l'homme n'est ((u'une bête!

' '(C'est le jour des grandes niidienccs. » [y'ote de Boilenii.)

noiLKAU. — J6fi7-l(i()8. 210

« On regarde la satire de Boileuusur l'homme, dit LaUarpe, comme une de ses meilleures satires. C'est une de celles où il y a le plus de mouvement et de variété et qui dans le temps eurent le plus de vogue. Desmarets et d'autres écrivains de même trempe en firent une critique très-absurde, en prenant le sens de l'auteur dans une rigueur littérale. Ils crièrent au sacrilège sur le parallèle d'un âne et d'un docteur ; ils prouvèrent démonstrativement que l'un en savait plus que l'autre ; et je crois que Boileau en était persuadé. Mais qui ne voit que le fond de cette satire est réellement très-vrai et très-philosophique ? Qui peut nier que l'homme qui fait un mauvais usage de sa raison ne soit en ellet au-dessous de l'animal qui suit l'instinct de la nature ? Cette vérité appartient à la satire morale , et Boileau l'a fort bien développée ^«

Bossuet est d'un autre avis. Ce grand orateur , qui était tout à la fois philosophe et poète , mais qui comprenait autrement que Boileau la sublimité de la poésie et la mission du poète, parlant des écrivains dont tout l'effort teud à plah-e, n'importe par quel moyen, condamne, en passant, le jeu d'esprit où Laharpe a vu tant de sagesse et d'àpropos. « Un autre, dit-il, croira fort beau de mépriser l'homme dans ses vanités et ses airs ; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en forme jusqu'à la raison, sans songer qu'il déprise l'image de Dieu, dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés par notre régénération. Ces grandes vérités ne lui sont de rien ; au contraire , il les cache de dessein formé à ses lecteurs, parce qu'elles rompraient le cours de ses fausses et dangereuses plaisauteiùes ^. »

Qui a raison de Laharpe ou de Bossuet? Bossuet, sans aucun doute. Aux yeuï des gens d'esprit cette satire peut être un chefd'œuvre de plaisanterie ; et le grand penseur ne le nie pas ; mais aux yeux des gens sensés cette brillante plaisanterie est fausse , indécente et dangereuse.

L'apologie de Laharpe suppose une distinction que le poète satirique n'a pas faite, et qui était indispensable pour la vérité philosophique et l'effet moral de sa thèse. Sans doute les hommes qui s'abandonnent à leurs passions descendent souvent au-dessous de la bête; mais ce n'est qu'accidentellement, que partiellement; et, d'ailleurs, ces hommes dégradés ne sont pas l'homme. Boileau, dans son argumentation^ a oublié, ou plutôt a mis de côté pour plaisanter plus à son aise : premièrement, les hommes raisonnables et vertueux, qui

» CoMrs' de. lUtéraiurc, t. VI, p. 199 et 200. — "- CEuvres de Bos-sunt, t. X, p. 4nO. (Versailles, 1816.)

sont l'homme aussi bien et l)eaucoup plus que la partie dégradéi^ du genre humain; secondement, la raison, qui l'emporte toujours sur l'instinct, même quand on en abuse. Qu'une pierre précieuse loml^e du front d'un roi dans la boue, dira-t-on qu'elle vaut moins qu'une pierre commune, dont tout le prix: est de n'avoir pas été salie ?

Boileau, dit Laharpe, savait tout cela; soit, mais fallait-il accumuler les sophismes pour jeter habdement une injure à la face du genre humain ? Que ne restait-il dans les limites du vrai ? M. de Lamartine, dans son épître sur l'homme , adressée à lord Byron, a-t-il été moins grand poëte que lui parce qu'il a été plus phUosophe ? Quel critique ami du beau poétique et moral ne donnerait pas les trois cents vers que nous venons de lire pour ce seul vers, qui résume toute la question de l'abaissement de l'homme ?

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des deux.

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