MASSIEU K
Débat entre deux mauvais poètes.
Dorilas et Damon, ces deux fameux poètes. Sur leurs veis ne sont point d'accord.
On ne peut sans bâiller lire ce que vous faites. Dit l'un. En vous lisant, répond l'autre, on s'endort. L'un a raison, et l'autre n'a pas tort.
l.A MONNAYE *.
Sur un homme qui faillit se noyer.
Au mois de mai, .-o baignant dans la Seine, Certain badaud y fomi)a dans un creux;
Né en 1663, mort en ITîî, — » Né en 1641, mort en 1727.
Quelques nageurs se donnèrent la peine De l'en tirer : c'en était fait sans eux. Entre leurs bras porté sur le rivage.
Il rappela ses esprits doucement, Tant qu'à la fin ayant repris courage : Beau sire Dieu, cria-t-il hautement.
De me baigner si désormais l'envie Me revenait, daignez me la changer !
Oncques dans l'eau n'entrerai de ma vie Qu'auparavant je ne sache nager.
Un huissier.
Certain huissier, étant à l'audience.
Criait toujours : Paix là, messieurs! paix là ! Tant qu'à la fin, tombant en défaillance. Son teint pâlit, et sa gorge s'enfla.
On court à lui : Qu'est-ce ci ? qu'est-ce là? Maître Perrin ! A l'aide! il agonise ! Bessière^ vient : on le phlébotomise.
Lors ouvrant l'œil clair comme un basilic : Voilà, messieurs, dit-il sortant de crise. Ce que l'on gagne à parler en public.
Un ivrogne et son médecin.
Certain ivrogne, après maint long repas, Tomba malade. Un docteur galénique Fut appelé. Je trouve ici deux cas :
Fièvre adurante et soif plus que cynique. Or, Hippocras tient pour méthode unique Qu'il faut guérir la soif premièrement.
Né en 1671, mort en 1741. — ' Fameux chirurgien dr ce lemps
Lors le fiévreux lui dit : Maître Clément, Ce premier point n'est le plus nécessaire ; Guérissez-moi ma fièvre seulement^ Et pour ma soif^ ce sera mon affaire.
La comédie du monde.
Ce monde-ci n'est qu'une œuvre comique.
Où chacun fait ses rôles différents.
Là, sur la scène, en habit dramatique.
Brillent prélats, ministres, conquérants.
Pour nous, vil peuple, assis aux derniers rangs. Troupe futile et des grands rebutée.
Par nous d'en bas la pièce est écoutée. Mais nous payons, utiles spectateurs; Et quand la farce est mal représentée.
Pour notre argent nous sifflons les acteurs.
Les chrysogons * juges au Parnasse.
Entre Racine et l'aîné des Corneilles Les chrysogons se font modérateurs :
L'un, à leur gré, passe les sept merveilles ; L'autre ne plaît qu'aux versificateurs.
Or maintenant veillez, graves auteurs.
Mordez vos doigts, ramez comme corsaires. Pour mériter de pareils protecteurs Ou pour trouver de pareils adversaires.
A un pied plat, qui faisait courir de faux bruits contre moi.
Vil imposteur, je vois ce qui te flatte: Tu crois peut-être aigrir mon Apollon Par tes discours ; et, nouvel Érostrate, A prix d'honneur tu veux te faire un nom. Dans ce dessein tu sèmes, ce dit-on.
D'un faux récit la maligne imposture.
* Financiers. Ce mot, tiré du grec, n'est pas de¥enu français.
Mais dans mes vers, malgré ta conjecture, Jamais ton nom ne seni proféré; Et j'aime mieux endurer une injure Que d'illustrer un facjuin ignoré.
Aiii philosophes.
Doctes héros de la secte moderne.
Comblés d'honneurs et de gloire enfumés. Défiez-vous du tcmps^ qui tout gouverne ; Craignez du sort les jeux accoutumés.
Combien d'auteurs, plus que vous renommés, Des ans jaloux ont éprouvé l'outrage !
Non que n'ayez tout l'esprit en partage Qu'on peut avoir : on vous passe ce point. Mais savez-vous qui fait vivre un ouvrage ? C'est le génie, et vous ne l'avez point.
Un maquignon du Mans.
Un maquignon de la ville du Mans Chez son évêque était venu conclure Certain marché de chevaux bas-normands.
Que l'homme saint louait outre mesure.
— Vois-tu ces crins ? vois-tu cette encolure ? Pour chevaux turcs on les vendit au roi.
— Turcs, monseigneur? A d'autres! Je vous jure Qu'ils sont chrétiens, ainsi que vous et moi.
L'œil du raagister.
Un magister, s'empressant d'étoutï'er Quelque rumeur parmi la populace.
D'un coup dans l'œil se fit apostropher, Dont il tomba, faisant laide grimace.
Lors un frater s'écria : Place ! place ! J'ai pour ce mal un baume souverain.
Perdrai-je l'œil? lui dit messer Pancrace.
— Non, mon ami; je le tiens dans ma main.
318 ÉPI6RAMMES.
Orphée aux enfers.
Quand, pour ravoir son épouse Eurydice, Le bon Orphée alla jusqu'aux enfers, L'étonnement d'un si rare caprice En fit cesser tous les tourments divers. On admira, bien plus que ses concerts.
D'un tel amour la bizarre saillie; Et Pluton même, embarrassé du choix, La lui rendit pour prix de sa folie.
Puis la retint en faveur de sa voix.
Les odes d'Hourlar de La Motte».
Le vieux Ronsard, ayant pris ses besicles. Pour faire fête au Parnasse assemblé Lisait tout haut ces odes par articles Dont le public vient d'être régalé.
Ouais! qu'est-ce ci? dit tout à l'heure Horace En s'adressant au maître du Parnasse ; Ces odes-là frisent bien le Perrault.
Lors Apollon, bâillant à bouche close : Messieurs, dit-il, je n'y vois qu'un défaut; C'est que l'auteur les devait faire en prose.
Contre l'Iliade du même poêle.
Le traducteur qui rima l'Iliade
De douze chants prétendit l'abréger;
Mais par son style, aussi triste que fade,
De douze en sus il a su l'allonger.
Or le lecteur, qui se sent affliger,
Le donne au diable, et dit, perdant haleine :
Hé ! finissez, rimeur à la douzaine;
Vos abrégés sont longs au dernier point,
' Voyez le recueil précédent, p. 249, itote.
Ami lecteur, vous voilà bien en peine ; U(Midons-les courts en ne les lisant point.
Le portrait d'un poëlc braillard.
A son portrait certain rinieur braillard Dans un logis se faisait reconnaître ; Car l'ouvrier le fit avec tel art Qu'on bâillait môme en le voyant paraître. Ah ! le voilà ! c'est lui ! dit un vieux reître' ; Et rien ne manque à ce visage-là Que la parole. Ami, reprit le maître, 11 n'en est pas plus mauvais pour cela.
Un juge de Garonne.
Un vieil abbé sur certains droits de fief Fut consulter un juge de Garonne, Lequel lui dit : Portez votre grief Chez quelque sage et discrète personne.
Conseillez-vous au Palais, en Sorbonne ; Puis, quand vos cas seront bien décidés. Accordez-vous si votre affaire est bonne; Si votre cause est mauvaise, plaidez.
Moyen de vivre en paix arec les auteur».
Avec les gens de la cour de Minerve Désirez-vous d'entretenir la paix , Louez les bons, pourtant avec réserve ; Mais gardez-vous d'offenser les mauvais.
On ne doit point, pour semblables méfaits, En purgatoire aller chercher quittance ; Car il est sûr qu'on ne mourut jamais Sans en avoir fait double pénitence.
« Mot qui signifiait autrefois un cavalier allemanil , et qui se prend auiourd'hui familièrement dans le sens de vieux routier.
Le favori.
Ami, crois-moi, cache bien à la cour
Les grands talents qu'avec toi l'on vit naître :
C'est le moyen d'y devenir un jour
Puissant seigneur et favori peut-être.
— Et favori? qu'est-ce là? — C'est un être
Qui ne connaît rien de froid ni de chaud.
Et qui se rend précieux à son maître
Par ce qu'il coûte, et non par ce qu'il vaut.
Le sot babillard.
Tout plein de soi, de tout le reste vide, Le petit homme étale son savoir.
Jase de tout, glose, interrompt, décide. Et sans esprit veut toujours en avoir : Car son babil, qu'on ne peut concevoir,^ Tient toujours prêts contes bleus à vous dire. Ou froids dictons, que pourtant il admire ; Et de là vient que l'archigodenot *, Depuis trente ans que seul il se fait rire. N'a jamais su faire rire qu'un sot.
Contre Gacon », auteur de V Anti-Rou$$eau.
Gacon, rimailleur subalterne.
Vante Person le barbouilleur;
Et Person, peintre de taverne.
Prône Gacon le rimailleur.
Or en cela certain railleur
Trouve qu'ils sont tous deux fort sages.
Car sans Gacon et ses ouvrages
Qui jamais eût vanté Person?
Et sans Person et ses suffrages
Qui jamais eût prôné Gacon ?
• Superlatif de godenot, qui signifie un petit homme malbâti. — • Mauvais poëte satirique, wé en 1667, mort en 1723.
Au prince Eugiîiie de Savoie '.
Est- on héros pour avoir mis aux chaînes Un peuple ou deux? Tibère eut cet honneur. Est-on liéros en signalant ses haines Par hi vengeance? Octave eut ce bonheur. Est-on héros en régnant par la peur?
Séjan fit tout trembler, jusqu'à son maître. Mais de son ire éteindre le salpêtre, Savoir se vaincre et réprimer les ilôts De son orgueil, c'est ce que j'appelle être Grand par soi-même; et voilà mon héros.
Contre un crilique.
Tu dis qu'il faut brûler mon livre.
Hélas ! le pauvre enfant ne demandait qu'à vivre. Les tiens auront un meilleur sort :
Ils mourront de leur belle mort.
Contre l'abbé de BellegardeS.
Sous ce tombeau gît un pauvre écuyer, Qui, tout en eau sortant d'un jeu de paume, En attendant qu'on le vînt essuyer.
De Bellegarde ouvrit un premier tome.
Las ! en un rien tout son sang fut glacé. Dieu fasse paix au pauvre trépassé !
Repartie de Sauniaise.
Un certain sot de qualité Lisait à Saumaise un ouvrage.
Et répétait à chaque page î Ami, dis-moi la vérité.
» Le comte de Boimeval s'était attiré la colère du prince Eugène. Rousseau essaya de fléchir le prince, n'en put venir à bout, et tomba lui-même dans une espèce de disgrâce. C'est à ce sujet qu'il fit cette épigramme. — ^ Né en 1648, mort en 1734, auteur de traductions ci de plusieurs autres ouvra^res fort médiocres.