LE FESTIN
Sur la côte de Coromandel, non loin de Madras, dans les terres autrefois désertes, on trouve un paysage si beau que les voyageurs n’en ont jamais parlé, car les phrases manquent, et ils aiment mieux laisser dans l'Inde une omission qu’une injustice. Monsieur Sonnerat est le seul qui ait hasardé cette exclamation : — Que la nature eut belle dans la solitude de Tinnevely 1 ! puis il a fait la statistique des factoreries de Madras.
J’ai sur mes devanciers un avantage considé-
1. Qu’il ne faut pas confondre avec la province ainsi nommée, et qui est située au cap de Coromandel.
rable pour peindre ce paysage ; je ne l’ai pas vu. Si je l’avais vu, je ne le peindrais pas. Voici donc mon tableau, dont je garantis la ressemblance : il y a un lac, bleu comme une immense cuve d’indigoterie, qui perce une infinité de petits golfes dans une longueur de six lieues : sur trois côtés, l’horizon de ce lac est fermé par une haute montagne, et par des collines vertes â formes capricieuses, ressemblant assez à une succession de dos gigantesques de dromadaires. Du côté de la plaine, le rivage est comme un vaste jardin de tulipiers jaunes, jalonnés par intervalles de hauts palmiers, les uns groupés étroitement comme les membres d’une famille bien unie; les autres isolés, comme des égoïstes ou des misanthropes qui fuient la société. De même que le lac a creusé des baies dans la terre, ainsi la terre, par imitation, a jeté dans le lac de petits promontoires aigus comme des aiguilles de clochers qui flotteraient sur l’eau; ces terrains ambitieux sont couverts de touffes profondes de verdure ardente, où se mêlent les ébéniers, les nâucléas, les caquiers, les érables que la nature a prodigués pour favoriser les tigres qui veulent venir boire au lac, la nuit, sans être vus des pâles humains.
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Maintenant, si vous prenez la peine de regarder au pied de la montagne, vous trouverez un chattiram délicieux *. Ses quatre colonnades d’érable rappellent un peu l'ordre pœstum adoré à Londres, et ne le font pas regretter; sa toiture fort élevée laisse un vaste passage ù la circulation de l’air; son escalier de bois de santal a vingt-deux marches, et la dernière se baigne dans le lac, à côté d’un troupeau de jeunes et candides éléphants qui boivent l’eau et le soleil. Dans la position où vous êtes, le chattiram vous cache une ravissante maison de campagne, comme Adam la rêvait dans le paradis terrestre, après sa faute, quand la terre maudite se hérissa de chardons.
Cette demeure voluptueuse appartenait en 18... au plus riche négociant de Madras. Son nom était Mounoussamy ; il naquit Indien et idolâtre, et il n’avait pas trop changé de religion en se faisant protestant méthodiste pour épouser la plus belle Hollandaise de Batavia, laquelle avait reçu comme don d’amitié du riche Palmer une dot d’un million de piastres. Palmer aurait fait l’aumône au Pérou.
1. Chattiram vient de tchatour, mot sanscrit qui signifie quatre.
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Hëva était le nom de la belle Hollandaise, épouse de Mounoussamv. A la date nébuleuse que j’ai citée plus haut, elle avait vingt-quatre ans. Si vous n’avez jamais été dans l’Inde, vous ne pouvez vous faire une idée de la fascination qu’exerce une jeune femme du beau sang européen dans ces climats qui brûlent le corps et l’âme. Malheur à l’étranger qui venait s’asseoir un instant sous le péristyle de la maison d’Héva, pour admirer le lac du Tinnevely! un des nombreux domestiques de l’Indien avait ordre de l’inviter à dîner, et ce repas, accepté avec tant de joie, empoisonnait moralement le pauvre voyageur; il voyait Héva, et il oubliait son pays, sa famille, et même sa femme et ses enfants, s’il en avait.
Le mari d’Héva était à cet âge heureux où les passions doivent laisser l’homme en repos; d’ailleurs on disait qu’il ne connaissait pas la jalousie, vice des pays froids, ignoré sur la côte de Coromandel ; aussi dans sa richesse , sa solitude et ses ennuis, il ne demandait pas mieux d’avoir toujours nombreuse compagnie à sa maison ; mais cette société de voyageurs, de savants, d’artistes, de parasites des quatre parties du monde, était toute composée de jeunes gens épris de sa
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femme, et se surveillant si bien les uns les autres que le mari pouvait fermer les yeux et compter, en pleine confiance, sur la perpétuité de son honneur conjugal. Si Pénélope n’avait eu qu’un seul poursuivant , Ulysse aurait été Ménélas ; elle eut cent amoureux, et elle garda vingt ans sa vertu, nuit et jour sa broderie à la main.
Héva ne comptait que vingt poursuivants, et elle se plaignait quelquefois à son mari de ce qu’elle n’avait pas autant de bonheur que Pénélope ; le sage Indien lui disait alors :
« Charme de mes yeux, belle Héva , nous n’avons que vingt couverts à notre table et vingt chambres dans notre maison. Règle- toi làdessus. »
En ce temps-là, parut sur le lac du Tinnevely un jeune savant que M. de Lacépède avait envoyé dans l’Inde pour chercher un touraco blanc ( turracus albus ). Le Muséum naturel de Paris, malgré ses richesses universelles , était incomplet; il lui manquait cet oiseau, dont Saavers avait porté le dessin à Londres. M. de Lacépède n’en dormait pas.
Le voyageur envoyé à la découverte du touraco blanc se nommait Gabriel de Nancy. Il avait * des lettres de crédit pour tous les comptoirs de
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l’Inde, et des lettres de recommandation pour tous les savants. Les dernières lettres restèrent en portefeuille, mais les premières n’y firent pas long séjour. Il avait déjà dépensé soixante
mille francs des deniers’ des contribuables, et le touraco blanc n’était pas découvert. Ayant épuisé quelques presqu’îles, trois continents, deux côtes, et une foule d’archipels , Gabriel attaqua les bords du lac de Tinnevely. M. de Lacépède attendait toujours l’oiseau, la paille à la main.
Le soleil, après avoir brûlé l’Inde, descendait sur l’Océan, lorsque Gabriel arriva devant la demeure de Mounoussamy. Héva était assise sous un manguier, et elle écoutait nonchalamment les doux propos de ses adorateurs , rangés en cercle autour d’elle. L epoux tournait les épaules à la société, et, par vieille habitude d’Indien, il comptait les grains du chapelet nommé Poitah.
Gabriel, quoique savant , avait un costume élégant, une figure spirituelle, et il montait fort bien à cheval. Deux nègres affranchis, et plus esclaves que jamais, prirent les chevaux de Gabriel et de son domestique; Mounoussamy se leva , et dit au jeune Français :
« Soyez le bienvenu dans mes domaines! que mon lac vous soit doux ! »
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Les adorateurs d’Héva firent un assez triste accueil à Gabriel. Iléva salua le nouvel arrivant avec son éventail de plumes de bengalis.
Gabriel exposa l’objet de sa mission scientifique en peu de mots. Mounoussamy fit un geste qui désignait les bois et les montagnes du nord et du midi, comme s’il ayait voulu lui dire qu’il mettait ses domaines à sa disposition.
On sonna le souper. Les vingt adorateurs se levèrent comme un seul homme pour offrir vingt bras à la belle épouse, qui prit le bras de soir mari, selon l’usage indien.
La salle à manger frappa Gabriel. Elle était tout à claire-voie, et décorée de colonnettes en bois de santal, style pagode. Aux quatre angles, quatre fontaines coulaient dans des bassins de granit d’Élora; douze nègres, juchés sur des piédestaux d’ébénier, agitaient dans l’air de larges éventails de plumes de paons ; les sièges des convives étaient formés de baguettes de naucléas; des masses fraîches et veloutées de feuilles d’acanthe servaient d’escabeaux les noix de bétel fumaient dans une cassolette d’ambre gris , et aux deux bouts de la table jaillissaient, de la gueule de .deux dragons de porcelaine japonaise, d’immenses panaches de fleurs et de rameaux
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d’arbres odorants , des aigrettes où s’entrertlèlaient tous les caprices de nuances et de parfums de la puissante nature indienne : le spondias, surnommé la fleur de Cythère, le wampi, originaire de la Chine, le laventera du Cachemire, le rima, le falsé, le marsana qui secoue ses fleurs rondes et jaunes, comme des grelots d'or.
Mais rien ne décorait cette salle de festin comme la jeune Héva, la maîtresse de la maison ; elle embaumait, elle éclairait, elle ravissait les convives; on ne regardait qu’elle et elle ne regardait rien.
« Sila la déesse, épouse du Dieu-Bleu, assise nonchalamment sous un manguier; Lackmé, la déesse du plaisir, née dans- le jardin Mandana, ne sont pas plus belles qu’Héva dans le temple de Ten-Taulv. »
Ainsi parlait l’Indien Mirpour, négociant retiré des affaires, après avoir fondé l’une des meilleures maisons de commerce de Madras ; et son voisin, M. Goulab, ex-banquier à Calcutta et natif du village de Kioula, lui disait ;
« Si j’étais le Dieu-Bleu, je m’incarnerais pour elle une dixième fois. *
Et les yeux noirs de Goulab lançaient dès flammes d’une lueur sinistre.
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'Le jeune Français Gabriel disait à son voisin, sir Edward Klerbbs, de Londres :
« Si je pouvais emmener cette femme à Paris, seulement pour la faire figurer dans Fernand Cortez, je ferais la fortune de M. de Jouy. »
Le mari d’Héva mangeait comme un tigre à jeun et buvait comme boit la plaine altérée de Tchoültry quand il pleut après une sécheresse de trois étés.
Les autres convives ne disaient rien, et ils avalaient des soupirs.
On servait des plats étranges à profusion; les vins de Constance, dé Lalia, de Kerana, coulaient à flots dans ces belles coupes que taille le Jémidar sur la roche de Tchaomok. Les savants buvaient comme dés ignorants.
Héva mangeait du bout des lèvres, à la pointe d'une aiguille d’or, des parcelles d’un jafhbon de Labiata, l’ours superbe qui désole l’ile de Panay. Elle semblait faire celte concession à l’humaine nature pour laisser douter encore de sa divinité. 11 fallait voir avec quel geste de nonchalance dédaigneuse elle refusait une brochette de troupiales rouges ou une aile de péomerops, dont la queue a douze plumes ; par intervalles elle aspirait qùelques gouttes de cette boisson
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que les Indiens composent avec du poivre, du tamarin et du jus de wampi. Alors tous les yeux s’attachaient sur son bras, qui se repliait comme un cou de cygne, en agitant les grelots de pierreries d’un bracelët d'ambre. jaune sur une coupe de lapis-lazzuli, et toutes les mains restaient immobiles, la fourchette levée sur les as-
siettes chinoises, de peur que les regards ne laissassent échapper une seule des grâces adorables qui éclataient en ce moment au bout de ses doigts, aux fossettes de ses joues et même dans les plis du crêpe nankin noué sur le corsage de son sari indien.
L’époux imperturbable affectait de ne pas regarder sa femme, et cette impudence de bonheur irritait les convives. Mounoussamy semblait leur dire dédaigneusement :
« Je vous permets de la dévorer des yeux à mon festin. »
Le jeune Français Gabriel, lorsque la conversation devenait générale, disait à son voisin : « Dans quel espèce classez-vous ce mari indien ?
. t- 11 y a trois mois que je cherche son chapitre dans Y Histoire naturelle de Saavcrs, et je ne le trouve pas, répondait sir Edward Klerbbs.
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— Croyez-vous qu’il aime sa femme?
• — Peut-être non ; peut-être comme tous les convives à la fois.
— Croyez-vous que sa femme l’aime ?
— Sa femme n’aime personne de la société, c’est positif; mais puisqu’il faut qu’à son âge, et dans ce climat , elle aime quelqu’un , nous sommes désespérés d’admettre que ce quelqu’un est son mari.
— C’est désolant! disait Gabriel. Peut-on aimer un 'homme quia le teint bronzé comme la porte d’une pagode, qui a une mâchoire de dents d’éléphant, des lèvres de mandrille, des yeux de tigre noir, un col de rhinocéros ? Un homme qui s’est eomposé son corps en volant quelque chose à chacun des monstres de l’Asie ! Oh! c’est impossible! cette femme n’aime pas cet époux.
— Ah! les femmes! les femmes! disait Klerbbs mélancoliquement.
— Allons donc! y pensez-vous, monsieur Klerbbs? Si cet Indien vénait à Paris, dans le monde, avec madame, au bout de trois jours on lui ferait voir qu’un Indien est un sot.
— C’est possible; maisll n’ira pas à Paris.... Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mon voisin ?
— Donnez, monsieur Klerbbs.
— Vous pouyez vous sauver encore, il en est temps; demain, à la pointe du jour, remontez à cheval et partez.
— Je ne partirai pas. J’attends une lettre de M. de Lacépède que le Télinga de Madras doit m’apporter ici ! Les intérêts de la science avant tout.
— Eh mon Dieu ! mon Dieu ! moi aussi, je suis venu explorer le lac de Tinnevely dans les intérêts de la science. La Société royale de Londres m’entretient à grands frais pour découvrir un ouvrage inédit sur la religion des Malabars, dont parle le Carnatic. J’ai déjà dévoré deux mille livres, et je n’ai rien découvert. En ce moment je suis censé me promener sur les rives du fleuve Triplicam, ayant sous les pieds du sable à cuire les œufs d’autruche, et sur la tête du soleil à rôtir ma cervelle sous mon crâne! Et je mange au
frais à cette table depuis trois mois!... Oh! je rougis de ma lâcheté ! J’attends ici des lettres , ..Je* de Tranquebar. On attend toujours des lettres gu i dans ce monde.
— Vraiment, monsieur Klerbbs, je n’ai jamais
vu une femme plus séduisante, sa beauté attend
une expression dans toutes les langues; elle a
des cheveux d’un noir indien, qui ont des reflets adorables et un luxe tropical de végétation ; elle a des yeux d'un velours limpide, qui rayonnent parfois comme deux flammes de Bengale sur l’ivoire rose des joues ; elle a surtout...,
— Arrêtez-vous là, mon cher monsieur le nouveau venu; vous en savez déjà trop pour votre malheur. Suivez un conseil d’ami; partez.
— Oh ! c’est impossible, monsieur Klerbbs; il faut que je côtoie le lac de Tinnevely.... '
— Vous ne côtoierez rien..,.
— Mais M. de Lacépède....
— AhfM. de Eacépède est à trois mille lieues d’ici, et vous vous moquerez de lui et de tous ses oiseaux empaillés.
— Monsieur Klerbbs.... avez-vous, comme moi , surpris au passage le sourire qu’elle a lancé à son mari ?
— Certainement....
— Ce sourire m’a fait frémir ; je ne sais pourquoi.
— Ah !
— Quel sourire ! J’ai cru voir le soleil se lever à Geylan sur un banc de perles et de corail!.... Est-ce qu’elle aimerait ce mari, monsieur Klerbbs ?
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— Vous vous ferez à vous-même cette question vingt fois par jour, et vous ne vous répondrez jamais.
— Oh! mon Dieu !... à Paris.... un mari de cette allure !... Oh !...
— Mon cher monsieur Gabriel, si tous les maris étaient de la trempe de cet Indien, il n’y aurait pas tant de malheurs en vaudevilles.... Il se fait respecter d’une lieue à la ronde, celui-là.... Je vais vous citer ses deux derniers traits. L’autre jour, au bord du lac, il tua d’un coup de pistolet, à cinquante pas, un indri de la grosseur d’un écureuil; l’animal resta sur la branche du caquier, où il mangeait des fruits rouges dont il est friand. «Vous ne l’avez pas tué, » lui dit son exassocié Goulab en- ricanant. Mounoussamy fit un de ses sourires à la Boudha-Coura, un sourire du mauvais esprit des nuits (excusez mon érudition) ; puis d’un bond il s’élança comme un tigre du Bengale sur l’arbre, pour saisir l’incîri mort et le montrer à Goulab ; mais, au moment où sa main s’allongeait à l’extrémité du rameau flottant, l’animal tomba dans le lac. Mounoussamy se suspendit à la branche d’une main, de l’autre il ramassa l’indri sur le lac, et se repliant sur lui-même comme un serpent, il remonta sur
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l’arbre sans avoir mouillé un pli de son pantalon blanc. Un clown, à notre théâtre d’Athsley, gagnerait cent livres par soir pour exécuter ce tour. Voici l’autre fait. Hier, le père’ de ce troupeau d’éléphants que vous avez vu sur les bords du lac, donna de grandes inquiétudes à toute notre société : ce monstre fut atteint tout à coup d’un violent paroxysme, et il s’avança vers nous la trompe levée et les oreilles tendues ; il mugissait comme un volcan avant l’éruption. La belle Héva poussa un cri de terreur. Mounoussamy coupa tranquillement une forte tige d’aloès, comme vous couperiez un chalumeau de riz, et se précipitant sur l’éléphant, il le força de prendre un bain dans le lac, comme s’il eût été un caniche. Allez maintenant plaisanter avec des maris de ce genre-là, quand même vous seriez éléphant. L’Indien Goulab, qui est fou d’Héva, et qui connaît Mounoussamy mieux que personne, tremble, comme la feuille du cassier à l’idée de réussir dans ses amours. L’autre soir, un de ces convives me disait en pâlissant : « Je suis un homme perdu ! je crois qu’Héva « m’a souri.' »
Quel diable de conte me faites-vous ià? dit Gabriel, et quel jeu étrange jouez-vous donc
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tous ici? Vous êtes vingt à vous cotiser pour faire la cour à une femme, et vous tremblez devant son mari! C'est de l’Indien tout pur, je n'y comprends rien.
— Ah ! monsieur Gabriel , si vous croyez trouver dans le Tinnevely les mœurs et les usages de la vie parisienne, vous êtes dans une grave erreur. Vous avez changé de planète. Les Parisiens sont singuliers : ils voudraient retrouver partout le boulevard de Gand, les salons de laChaussée-d’Antin et les maris de Molière ! Eh ? mon Dieu, si Y Hast et Elfe/ India s'habillaient et parlaient à l’instar de Paris, autant vaudrait rester chez soi, au coin de son feu; ce serait une grande économie de bœuf salé, de tempêtes, de naufrages et de maux de cœur. »
En ce moment, la conversation, excitée par les boissons du tropique, devint générale, et l’Indien même parla.
« Écoutez ce qu’on dit autour de vous, monsieur Gabriel, dit Klerbbs, et vous verrez que vous n’ètes pas dans un hôtel de la rue de Provence, ou dans un castel normand. »
En effet, la conversation était sortie complètement des habitudes nauséabondes de cette vie absurde et constitutionnelle qu'on mène à Lon-
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dres et à Paria. Il semblait que chacun racontait un rêve, une histoire qu’il s’attribuait, et qui ne pouvait appartenir qu’aux personnages des . tapisseries chinoises, ou des bas-reliefs des tempêtes souterrains d’Élora. Quoique les convives parlassent tous anglais, du milieu de cette langue sourde et si anguleuse, à cause des doubles V, s’élevaient à chaque instant les syllabes des belles appellations indiennes, harmonieuses comme les désinences du grec et du latin. Quelquefois le bruit des paroles s’éteignait subitement, car toutes les oreilles s’ouvraient pour recueillir la mélodie qui s’échappait des lèvres de la reine du festin. Héva contait un épisode de son enfance aventureuse : tantôt c’était un combat de buffles et de tigres que son protecteur Palmer lui avait ménagé à grands frais, pour l’amuser un instant; lantôt elle parlait de la merveilleuse fête de son mariage, lorsque Palmer changea une montagne en volcan d’artifice, versa tout une indigoterie sur une forêt d'érables et d’ébéniers élevés en bûcher jusqu’aux nues, et l’incendia pour parfumer l’air à trente milles à la ronde, et faire luire, dans la nuit, un jour bleu sur le lac Tinnevely. Elle diçait aussi le galant caprice de l’Indien, son mari, qui, après avoir semé de l’or
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pour enlever à la. côte' Coromandel tous ses pigeons blancs et verts, les plus beaux pigeons du monde, leur fit attacher aux pattes des clochettes d’argent, selon l’usage indien, et les fit échapper, comme un nuage harmonieux, par le kiosque de sa chambre nuptiale. Les nouveaux venus à ce festin, à quelque nation qu’ils appartinssent, comprenaient que l’Asie seule avait été de tout temps le pays de la lière opulence, depuis Darius jusqu’à Palmer, et que partout ailleurs la richesse même du millionnaire est étriquée et liardeuse ; qu’elle s’emprisonne dans les sépulcres numérotés de ses villes; qu’elle peint à la détrempe de la pluie ses fêtes de campagne, fêtes sablées, peignées, tirées au cordeau par le compas de l’ennui ; que Northumberland à Londres, et Rothschild à Paris, croient être arrivés à l'apogée du faste lorsqu’ils ont lancé une meute de trois cents chiens aboyeurs à la piste d’un renard, ou qu’ils ont écroué dans une bicoque de la Chaussée-d’Antin, pleine de sueurs au dedans, transie de pluie ou de neige au dehors, mille pauvres invités qui entendent un duo boufl'e, en s’écrasant mutuellement les orteils dans des souliers de satin. L’opulence n’a jamais été comprise que dans ces régions splendides où le riche sait faire.
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avec le soleil un magnifique échange de rayons et d’or.
Lorsque le dessert pyramidal, cueilli dans les vergers de l’Inde, vint embaumer la nappe, Mounoussamy se permit un sourire, et dit :
- « Demain matin vous serez prêts à l’aube, mylords mes convives, tous à cheval ; et je vous recommande de choisir de bons chevaux.
— Mille remercîments, nabab Mounoussamy !
vous êtes grand comme Aureng-Zeb, premier roi. Marate ! s’écria l’Indien Goulab, qui ressemblait à un éléphant déguisé en homme et mugissant l’amour.
— De quoi le remercie-t-il, ce monsieur? demanda Gabriel à Klerbbs.
— Mounoussamy a tenu sa parole , répondit Klerbbs ; il nous avait promis depuis deux mois une chasse pour demain, et nous l’aurons.
— Une chasse ! à quoi chassez-vous?
— Au tigre. Nous ne connaissons pas d’autre gibier ici.
— Monsieur Gabriel , dit Mounoussamy d’un bout de la table à l'autre, et d’une voix qui vibrait comme un tamtam, monsieur Gabriel, êtes-vous sûr de votre cheval ?
— Oui, seigneur Mounoussamy.
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— A-t-il vu le tigre, votre cheval?
— Oui, répondit Gabriel à tout hasard; et il ajouta tout bas : mon cheval n’est pas plus fort sur les tigres que moi. »
L’Indien fit un signe de tête , et haussarlt la voix , il ajouta .
« Mes amis, à la dernière étoile qui se couche sur le mont de Goala ( des Bergers ) , nous partirons. Mes écuries seront ouvertes toute la nuit : ceux qui ne se lient pas à leurs chevaux choisiront parmi les miens. Maintenante votre liberté, mes amis.
Il se leva et tous les convives se levèrent. Héva, debout, et nonchalamment appuyée au bras de son mari, distribua une vingtaine de sourires à toute la société; chacun savoura le sien; il n’y eut pas de jaloux.
Klerbbs et Gabriel sortirent les derniers de la salle du festin. Gabriel suivait langoureusement des yeux la séduisante étrangère, qui passait sous des arches de néfliers du Japon, et lutinait avec leurs belles fleurs flottantes sur son visage et ses épaules. Son mari lui lançait des regards de lion amoureux , des regards qui faisaient trembler les hommes. Les deux Indiens, Goulab et Mirpour, escortant de près les deux époux,
essayaient de continuer la conversation du repas ; niais le maître, sans se retourner, ne leur jetait, par-dessus sa tête, que des monosyllabes secs et désespérants. Les autres convives se dispersaient par groupes, selon leurs habitudes et leurs amitiés.
«Vous êtes un homme perdu, dit Klerbbs à Gabriel; ils ont tous commencé comme vous , et Circé les a changés tous en pourceaux ; il est temps encore de vous sauver, lorsqu’il vous reste un pet de forme humaine. Sauvez-vous ! Demain, quand vous vous regarderez, comme Narcisse, au miroir du lac, vous serez tenté de manger des glands et de prendre vos deux mains pour deux pieds. »
L’arrivée du Télinga , ou facteur de la poste de Madras, suspendit le conseil amical de Klerbbs. Le messager indien laissa tomber le bâton aux plaques de fer flottantes qui éloignent le terrible serpent Cobra-Cappell , et distribua ses lettres , enfermées dans une boîte de ferblanc. Il y en avait une pour Gabriel ; M. de Lacépède lui envoyait le rapport qu’il avait lu à l’Académie des sciences et qui se terminait ainsi :
« Tout nous fait espérer que les efforts de notre jeune et savant voyageur Gabriel de Nancy seront couronnés de succès; nous aurons bientôt un tur -
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racus albus à montrer à la jalouse Albion; cl la plus belle collection ornithologique, dont l'Europe s'honore, ne sera plus déparée par une lacune, indigne du Muséum français. »
« C’est bon ! c’est bon! * dit Gabriel, qui s’était mis à l’écart pour lire sa lettre.
Il chercha Klerbbs, mais il avait disparu. Resté seul, il s’appuya contre un pilier du chattiram , et se soumit à un examen. Ce qu’il aperçut au fond de son âme le fit trembler ; c’était un amour chauffé à quarante degrés Réaumur.
« Au bout de quelques heures, j’en suis donc là! s’écria-t-il mentalement; mais comment finissent les amours qui débutent ainsi ? »
Et il froissa la lettre de M. de Lacépède dans ses mains.-
Autour de lui les hommes avaient fait silence; mais la nature était pleine du fracas solennel des nuits de l’Inde : sous le ciel étoilé du Tinnevely, tout prend des dimensions colossales ; dans nos campagnes d’Europe, il y a des chants de grillons sous les herbes, et des coassements sous les roseaux des marais; mais dans ce coin de l’Inde, les nuits retentissent du rugissement des tigres qui se disputent l’abreuvoir : ce sont les grenouilles du lac de Tinnevely.
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« Oui, se dit Gabriel, cette nature doit donner un amour puissant comme elle : un amour qui éclate et grandit dans une nuit comme la tige de l’aloès!... Je chasserai le tigre demain,... et la tigresse au retour. »
En rentrait dans la maison, il remarqua les deux Indiens Goulab et Mirpour qui se parlaient mystérieusement.
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