LA CHASSE AUX TIGRES
A l’heure où les bengalis s’éveillenf et chantent sur la haute feuille des tennamaram, douze péons à cheval et la carabine en bandoulière étaient dépi échelonnés sur la route déserte qui mène à la montagne de Goala. Les chasseurs européens arrivèrent ensuite, tous' armés comme des forteresses, et vêtus de blanc; plus les deux Indiens Goulab et Mirpour ; le dernier vehu fut Mounoussamy.
A la clarté des candélabres qui brûlaient sur la terrasse de l’habitation, Gabriel ne reconnut qü’à peine l’heureux époux d’Héva, tant il était
changé à son avantage. Mounoussamy avait pris le costume de Kouvéra. le dieu des richesses ; il était nu jusqu’à la ceinture, et son pantalon de cachemire rouge semé de fleurs tombait en se rétrécissant sur la cheville que pressait un anneau d’or ; il montait aussi, comme Kouvéra, un cheval blanc d’ivoire, dont l’extrémité de la queue avait une teinte écarlate, et qui agitait trois colliers de perles à son poitrail. L’Indien et le cheval semblaient ne composer qu’un seul être, lorsqu’ils passèrent devant la troupe des chasseurs. Le cavalier emportait son cheval à la pointe de ses genoux, et laissant flotter la bride rouge comme un ornement inutile, il agitait d’une main sa carabine, et de l’autre il jetait des pièces d’oraux mendiants, nommés Vingadassan , qui apaisent par leurs prières les shaktis, divinités terribles, redoutées des chasseurs indiens.
Le chef des péons distribua aux siens une provision de feuilles de bétel , mêlées avec la noix d’arec, et saupoudrées avec de la chaux de coquillages. Les péons mâchent cette drogudromme nos marins le tabac. Un porteur d’eau du Gange passa en criant : Gangai-Tirtam !
Les chasseurs indiens, restés fidèles au culte de Siva, et dont le front était, marqué de la
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poudre blanche, trempèrent leurs cheveux et leurs doigts dans l’eau apportée du fleuve saint, et regardèrent de travers leur maître apostat , qrn ne touchait pas l’eau du Gange. Mounoussamy ne remarqua pas cet incident.
Enfin, le fauconnier donna le signal du départ au son du Kidoudi, espèce de tambour qu’on bat avec une seule baguette, et, comme un vol d’hippogrifîes, les chasseurs s’élancèrent du lac vers les montagnes du nord.
Quand l’aurore versa dans le ciel ses teintes safranées , da caravane modéra l’ardeur de sa course, et les chevaux allèrent le pas. Un silence profond régnait dans ces solitudes, où rien n’annonçait le passage de l’homme ; le velours épais des hauts gazons amortissait même le bruit des pieds des chevaux. C’était en ce moment un spectacle magnifique. Quarante cavaliers, muets comme des statues équestres , traversaient une prairie vierge, tout émaillée de fleurs agrestes que la Flore indienne ne mentionne pas. En tête se pavanait gracieusement le mari d’IIéva, qui ressemblait à’Wichnou visitait ses pagodes; les douze péons l’escortaient, tous coiffés du turban rouge, la lèvre chargée d’une moustache noire, la carabine au dos , le peau de tigre flot-
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tante sur le cheval. Les voyageurs et les savants européens fermaient la marche , chevauchant deux à deux, et jetant, par intervalles, quelques regards en arrière, pour découvrir le lointain et bienheureux horizon où dormait, sous un dôme de palmiers , la belle et blanche reine du Tynnevely.
En sa qualité de Français et de savant, Gabriel ne s’accommoda pas longtemps de ce silence forcé qui était une des rigueurs de cette terrible chasse ; il se rapprocha, jambe contre jambe, de son ami de la veille, le philosophe Klerbbs,
et engagea une conversation à la sourdine avec lui.
« Ma parole d’honneur ? dit-il, il faut être fou comme ce mari de pagode, pour quitter ainsi sa femme et courir après un tigre fabuleux!....
Quant à moi, je ne crois pas aux tigres, à moins qu’ils ne soient dans des cages ou empaillés. Ce que je vois de plus clair dans cette chasse, c’est un soleil qui s’élève là-bas sur un rocher noir , et qui va nous brûler la cervelle avant midi. Mon cher monsieur Klerbbs , je suis tenté de battre en retraite: voulez-vous retourner avec moi à l’habitation du Lac?
— Y pensez-vous, mon cher monsieur; vous
©seriez donner votre démission de soldat en face
de l’ennemi ! Un Français ! Oh ! que dirait le Ma dras-Review ?
— Mais quand l’ennemi n’existe pas, il n’y a pas de déshonneur à se retirer devant lui.
— Cela est vrai, mon cher monsieur Gabriel; mais ici l’ennemi existe, cioyez-le-bien. Regar T dez les péons qui flairent lèvent; regardez Mounoussamy qui tient sa carabine en arrêt. Nous sommes dans les tigres jusqu’au cou ; cette prairie est émaillée de tigres, je le crains.
—Je vous crois, sir Klerbbs; mais je comptais si peu sur le gibier que je n’ai pas chargé ma carabine et mes pistolets d’arçon. Avez-vous de la poudre et des balles ?
— Voici rqa provision; prenez.... et ne mettez pas une charge de tourraco.
—Oh! voyez, sir Edward, une charge affreuse ! je crains plus pour ma joue que pour le tigre.... Hélas ! je suis obligé de bourrer mes armes avec, une moitié de lettre de M. de Lacépède! Si le Journal des Savants savait cela !
— C’est bien ; vous voilà prêt, monsieur Gabriel ; le tigre peut venir.
— Mais encore une fois, sir Edward, concevezvous cette rage de M. Mounoussamy?
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— Certainement, je la conçois; cet Indien est un fin drôle qui a un projet et qui ne serait pas fâché de donner en pâture aux tigres une brochette de quelques amoureux de sa femme : il travaille à cela en ce moment. Mais je connais des gens qui sont encore plus fins que lui.....
— Vraiment, sir Edward?
— Chut! parlons beaucoup plus bas, monsieur Gabriel. Il y a des mystères qui chevauchent avec nous.... vous êtes le dernier venu, et vous ne savez rien.... je suis des anciens, moi!
— Il y a des mystères, sir Edward!
— Eh! cela vous étonne! Il y en a partout des mystères. Dans nos pays froids, où le soleil ne brille que par son absence, il y a de petits mys-, tères de boudoir et de coin du feu qui sont clairs comme le jour et qui se ressemblent tous. Dans . ces régions splendides et ardentes, il y a des mystères ténébreux que la passion invente et qui ne se ressemblent pas.... Vous ouvrez de grands yeux, monsieur Gabriel. Quand vous les ouvririez davantage, vous ne verriez rien.
— Sir Edward, vous piquez singulièrement ma curiosité avec vos énigmes....
— Oh ! vous en trouverez bientôt le mot vousmême, et vous m’épargnerez une indiscrétion.
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— II faut vous dire, sir Edward ; que je n’ai jamais deviné une énigme de ma vie.
— Vous commencerez aujourd’hui.
— Un peu de complaisance, sir Edward Klerbbs, mettez-moi sur la voie....
— Vous y êtes* mon cher compagnon, vous y êtes à cheval.... Dites-moi, que voyez-vous autour de vous?
— Un désert et des cavaliers.
— C’est tout?
— Oui, il me semble, sir Edward Klerbbs; c’est tout.
— Vous ne voyez pas qu’il y a des passions ardentes, inexorables, qui rugissent autour d’un homme? Vous ne voyez pas que les plus tigres ne sont pas ceux que nous cherchons?
. — Je ne vois pas cela.
— Ah ! mon Français volage et léger, vous avez étudié le cœur de l’homme dans Molière et La Bruyère, n’est-ce pas?
— Quelle diable de question me faites-vous là, sir Edward?
— Oui, mon cher compagnon; nous avons, vous à Paris, et nous à Londres, deux ou trois observateurs à lunettes qui ont étudié le cœur de l’homme dans le département de la Seine et dans
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le comté de Middiesex, et qui ne se sont jamais doutés que le monde était habité au delà de Montmartre et d’Hampstead, par des millions de cœurs humains qui ne ressemblaient nullement à ceux qu’ils avaient étudiés dans le Misanthrope ou le Scandais - Schools ! Le sot qui a dit : Tutto il mundo e fatlo come nostra famiglia, était un Italien paralytique de Florence, qui n’a jamais quitté son troisième étage de la place du Marché-Neuf.
— A la bonne heure! sir Edward Klerbbs; mais où voulez* vous donc arriver avec vos éternelles préfaces?
— Je veux arriver à plusieurs choses, mon cher monsieur; avant tout, je veux vous prouver que, dans cet ouragan d’amour qui mugit autour d’Héva, je suis le seul qui garde son sang-froid et son cœur libre.... Hier je vous ai trompé.... je ne suis pas amoureux.
— Vous n’êtes pas amoureux!...
— Je ne le suis jamais; c’est mon principe.
J’ai quitté Londres, parce qu’Addison m’ennuyait avec son livre d’observations qui n’observent rien . J’ai'voulu étudier le cœur humain dans l’Asie indienne, monde à part, où les fleurs sont des arbres, où les canaux sont des fleuves, où les fleuves sont des mers, les fontaines des cataractes.
es chiens des lions, les chats des tigres, les chevaux des éléphants. Le hasard m’a poussé dans -l’habitation de ce nabab, et j’y vois représenter depuis trois mois une comédie auprès de laquelle le Misanthrope n’est que l’alphabet de l’intrigue et de l’observation. Chez nous, avec nos visages blancs, rasés et grêles, nous trahissons à chaque instant nos petites luttes intérieures; mais ici avec leurs faces d’airain, les hommes se dérobent à l’exploration de l’œil le plus intelligent; il n’y a jamais un pli sur leur chair de métal. Je suis obligé d’être sorcier pour deviner une seule parole de mon voisin. Aussi quel triomphe lorsque je surprends une pensée sous ces épidermes de bronze! Je me voterais volontiers une statue et des autels. » •
Gabriel fit un signe d’impatience très-significatif, et Klerbbs, s’apercevant que ses longs préambules fatiguaient son interlocuteur, parla plus clairement.
•• Je vois, poursuivit-il, je vois, mon cher compagnon, que vous êtes un de ces hommes qui ne devinent rien. Le temps presse, il faut vous faire toucher les choses au doigt. Dans un instant, peutêtre, je puis avoir besoin de votre courage et de votre bras.
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— Ceci est clair, sir Edward Klerbbs; comptez sur moi. *
— Oh ! le danger n’est pas pour ma tête* il ne menace que l’Indien, notre amphylrion. »
Gabriel arma sa carabine et ses pistolets, et se raffermit sur ses étriers.
a Mon très-cher compagnon, poursuivit Klerbbs mystérieusement, Mounoussamyjoue depuis trois mois une partie d'échecs avec Goulab et Mirpour ; c’est aujourd’hui qu’il doit être mat. De part et d’autre, les pièces' sont habilement poussées; je* suis leur jeu et je juge les coups....
— Ils veulent assassiner le mari d’Héva?
— Vous n'y êtes pas. Ils ne veulent point l’assassiner; ils sont trop religieux, trôp lâches, trop lins, pour verser du sang à la mode des Européens, qui se font empoigner sottement par des procureurs du roi... Ils ont livré Mounoussamy aux tigres, et les tigres ne craignent ni les cours d’assises, ni l’échafaud.
— Et les vingt peons qui lui servent de gardes du corps? et nous?
— Nous!... nous ferons ce que nous pourrons. Quant aux vingt pé'ons, ils ne feront rien ; ils sont vendus à Goulab. Ils appartiennent comme lui à la secte intolérante de Siva, et
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ils ne pardonnent pas son apostasie -à Mounoussamy.
— Et Mounoussamy connaît-il tous ces horribles projets?
— Le rusé coquin les soupçonne, mais il veut les voir s’accomplir h ses risques et périls. D’ailleurs, il compte sur son courage, sur sa force, sur son cheval. Vingt fois j’ai ouvert la bouche pour lui faire part de mes observations, mais il me l’aurait fermée avec ses mains de bronze; je connais mon Indien. Maintenant, assez causé.
L’œil aux tigres, qu’ils aient quatre pattes ou deux pieds ! » *
Le paysage qui s’étalait en ce moment devant la caravane était plein de grâce et Se fraîcheur. Il était impossible qu’une pensée de mort et de sang osât s’élever au milieu de cette nature virginale et tranquille , qui semblait ne se revêtir de tous ses attraits que pour les oiseaux et le soleil. La petite rivière de Lutchmi, ornée de deux épaisses franges de gazon, s’échappait des profondeurs d’un vallon mystérieux, et descendait avec un bruit charmant vers un horizon de collines, où elle se perd dans l’abîme nommé le GourouL. C’est une des merveilles de l’Inde. La rivière Lutchmi arrive par une pente insensible
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à. la gueule énorme du Gouroul; elle se détache .en nappe verticale d’azur et tombe dans un gouffre d'une profondeur inconnue. Aucun bruit n’accompagne cette immense chute d'eau qui éteint son fracas dans les entrailles de la terre, et ne le fait pas remonter aux oreilles humaines. Seulement, une trombe de fumée s’élève de l’abîme, et semble plutôt appartenir à un soupirail des feux infernaux qu’à l'écume d’une cataracte brisée dans de ténébreuses horreurs. C’est avec une sorte d’épouvante qu’on découvre cette prodigieuse masse d’eau, qui s’écoule en silence et ne réveille aucun écho, ni dans sa tbmbe ni sur les flancs escarpés du mont Goala. A l’autre bord-du gouffre, la terre n’étant pas tourmentée par le tranchant de la cataracte, se hérisse d’un inr croyable luxe de végétation; elle jette horizontalement des arbres sauvages qui semblent vouloir faire par imitation une cascade de verdure, et combler leur moitié d’abîme avec des masses flottantes de rameaux échevelés.
Le signal de halte fut donné sur les bords de la rivière de Lutchmi. La caravane avait fait environ dix lieues. Les péons préparèrent le repas et mirent le couvert sur le gazon. Mounoussamy détacha trois éclaireurs habitués à flairer le tigre.
comme les chiens le cerf. La première faim assouvie, on plaça des sentinelles, comme en pays ennemi, et chaque chasseur, s’abritant dans une fraîche alcôve de verdure, usa de la permission qui lui était donnée de se reposer ou de dormir en attendant le cri indien du réveil.
Le soleil avait fait un peu moins des deux tiers de sa course, lorsque les chasseurs remontèrent à cheval. C’était l’heure que les Indiens jugent la plus- favorable pour la chasse au tigre. Les éclaireurs venaient d'arriver, et Mounoussamy, après avoir écouté leur rapport, établit son plan d’attaque. 11 donna ordre à dix péons d’envahir par un long détour les gorges de Ravana, toutes peuplées de tigres, et de pousser le formidable gibier dans le vallon opposé de Lutchnh, où les autres chasseurs devaient s’embusquer derrière un épais rideau de cocotiers.
Les péons lièrent leurs chevaux à des arbres, et, après avoir frotté avec des fleurs de tulipiers leurs pieds nus, durs comme. du bronze et souples comme des griffes d’aigle, ils s’élancèrent de la plaine aux corniches saillantes des gorges de Ravana. De ces hauteurs inaccessibles, les yeux du péon plongeaient sur les épais buissons de lianes et de houx qui recélaient la famille des monstres
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du Bengale; et quand une tête énorme de tigre effarouché s'allongeait avec des contractions de rage par-dessus les feuilles , et flairait l’air où passait quelque ennemi, aussitôt d’énormes blocs de rocher pleuvaient en mille éclats sur l'alcôve révélée, et la famille bondissait à découvert, en
acharnée à l’époque de leurs amours ; mais, dès qu’ils sont établis convenablement, ils s’accordent une trêve, et se contentent de se saluer de loin par une effroyable contraction de narines, lors- • „ qu’ils vont à la curée ou à l’abreuvoir. L’instinct
de la conservation et de la propriété les obligeant à veiller sur les domaines que la nature leur donna, et qu’ils doivent transmettre intacts à leurs enfants, ils suspendent soudainement leurs inimitiés pour repousser l’ennemi commun, lorsj . que l’homme les menace d’une expropriation.
Alors ils forment une alliance momentanée, qui linit avec le danger. Telles sont les mœurs des tigres du Bengale, les plus beaux animaux de la
poussant un rugissement d’alarme qui pénétrait dans les plus secrètes tanières des gorges de Ravana.
Les tigres, comme tous les animaux d’un naturel intraitable, vivent seuls et ne frayent jamais avec leurs voisins. Les môles se font une guerre
création, n’en déplaise à l’homme orgueilleux, habillé par Humann.
Klerbbs et Gabriel, embusqués comme les autres chasseurs, à l’entrée du vallon de Lutchmi, sentirent tout à coup frissonner leurs chevaux, comme si un accès de froid polaire les eût saisis brusquement.
« Voilà les tigres! » s’écria Mounoussamy.
Une pâleur mortelle couvrit une douzaine de visages européens. Gabriel et Klerbbs soutinrent dignement l’honneur de leurs nations ; ils caressèrent leurs chevaux dont les oreilles s’allongeaient démesurément, et qui soufflaient un ouragan par les narines; ils examinèrent l’amorce de leurs carabines, et coururent se placer à Côté de Mounoussamy. L’Indien leur tendit la main , et les félicita par un geste sur leur bonne contenance.
« Je ne reconnais pas mes chevaux de chasse, dit Mounoussamy ; ils tremblent comme des gazelles. »
Goulab et Mirpour gardèrent un visage impassible, et ne parurent pas remarquer le regard accusateur que leur lançait l’Indien.
« Est-ce vous, Goulab, qui avez choisi les chevaux, dit Mounoussamy ? »
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Goulab fit un signe négatif.
« Est-ce vous, Mirpour ? »
Même signe négatif. Klerbbs lança un coup d’œil rapide à Gabriel.
Les yeux noirs de Mounoussamy rayonnèrent comme deux tisons qui s’enflamment; il ne soupçonnait plus la trahison , il la tenait- évidente dans ses mains. Malheureusement il fallait songer à se défendre contre des ennemis bien plus terribles que les deux Indiens.
Un tigre énorme, vomi des gorges de Ravana, traversait la plaine, qui ne lui offrait aucun abri, et se dirigeait vers la vallée de Lutchmi. Il traçait dans l’air, à chaque bond , une ellipse immense, et l’œil fasciné du chasseur, qui embrassait -à la fois vingt de ces bonds, tant ils étaient rapides, croyait voir un pont de tigres à vingt arches se former et disparaître à l’instant. Le monstre s’arrêta tout à coup à cent pas du rideau de verdure qui cachait les ennemis, et poussa un miaulement sourd , semblable au son prolongé de l’orgue qui s’éteint dans les tons graves. Sa peau, d’un fauve doré, rayonnait au soleil comme un manteau de brocart vénitien veiné de bandes d’ébène; ses quatre pattes, tendues en raccourci, se balançaient sur leurs jointures; sa queue ho-
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rizontale ondulait comme un serpent, et la rude peau de son mufle, retirée vers les yeux par une contraction furieuse, laissait à découvert ses dents d’ivoire, aiguisées comme des poignards.
Les hennissements que poussaient les chevaux ressemblaient à des plaintes articulées sortant de poitrines humaines ; leurs crinières s’agitaient comme des tresses de couleuvres vivantes; les cavaliers luttaient avec eux pour les retenir immobiles sur le même terrain ; mais du côté des hommes la force s’épuisait, et du côté des animaux la terreur, arrivée au comble , n’écoutait plus l’ordre muet de la bride et de la main.
La carabine de Mounoussamy s’abattit et fit feu. Le tigre poussa un cri rauque ; il se dressa sur ses pattes de derrière , et avec ses pattes de devant il saisit son mufle et le secoua vivement, comme pour en arracher la balle qui venait de l’atteindre. Puis il s’étendit à plat ventre et rampa comme un boa en frottant avec rage' son mufle contre le gazon, et, se relevant encore de toute sa hauteur, il se lança pai; bonds désespérés vers les roseaux de la rivière de Lutchmi.
«Blessé! blessé!» s’écria Mounoussamy; et il précipita son cheval dans la direction du tigre, ses pistolets à la main.
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Au même instant, deux autres tigres tombaient au vol des gorges de Ravaua.
' Res cavaliers européens ne purent maîtriser davantage leurs chevaux, ils furent emportés sur la route du lac de Tinnevely avec toute la furie d’élan que le délire et l’effroi donnaient aux pieds de ces animaux. Klerbbs et Gabriel sautèrent courageusement à terre pour ne pas abandonner Mounoussamy. Goulab et Mirpour suivirent au galop les autres Européens, et tous ces déserteurs disparurent en un clin d’œil dans les bocages de l’horizon méridional.
Gabriel et Klerbbs passèrent la rivière de Lutchmi, nageant d’une main et tenant de l’autre au-dessus du niveau de l’eau leurs carabines et leurs pistolets. Ils mettaient ainsi la petite rivière entre eux et les tigres, et pouvaient secourir avec leurs armes l’Indien isolé sur l’autre rive et engagé avec ses formidables ennemis.
Emporté par son ardeur, Mounoussamy courait toujours sur le tigre blessé, et il l’atteignit à peu de distance du Gouroul ; le monstre reçut là le coup de grâce; il expira en déchirant le gazon avec ses dents.
Mounoussamy se retourna et se vit seul.
Gabriel et Klerbbs, privés du secours indis-
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pensable que donne le cheval dans cette terrible chasse, n’avaient pris conseil que de leur courage en se faisant piétons pour venir en aide à l’intrépide nabab; mais, en suivant la rive gauche du Lutchmi, ils rencontrèrent dans les accidents d’un terrain marécageux et entrecoupé de ravins des obstacles insurmontables : en cet endroit, la rivière était profondément encaissée et si rapide, qu’ils ne pouvaient la traverser sans s’exposer à une mort certaine ; d’ailleurs, quel secours auraient-ils pu donner en se replaçant sur l’autre rive, lorsque de nouveaux et de plus terribles rugissements, multipliés par les échos, leur annonçaient que les gorges de Ravana semblaient vomir toute la population féline du Bengale? Nos deux voyageurs, excités par une
poignante curiosité, grimpèrent sur un arbre qui dominait ces solitudes, et Klerbbs, arrivé le premier au dernier échelon de l’observatoire végétal, dit à Gabriel, en lui montrant un horrible troupeau de monstres fauves veinés de noir :
« Eh! mon ami, croyez-vous aux tigres, maintenant?
— Ils passeront la rivière, dit Gabriel en plaçant sa carabiné et ses pistolets en affût dans les branches de l’arbre.
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— Je les en délie. Là, devant nous, la rivière parait calme; c'est un torrent... Mais l’Indien! l’Indien! où est-il?
— Sir Edward , regardez là-bas... au midi., ce sont les péons qui ont repris leurs chevaux cachés dans le bois, et qui nous abandonnent aussi comme les autres.
— Eh! mon Dieu! je l’avais prévu. Ils ont déchaîné les tigres contre Mounoussamy, et maintenant leur métier est fait... Les lâches! «•
Un cri de désespoir, un cri surhumain et corrosif comme un tam-tam, un cri impossible à noter, et qui semblait sortir de la poitrine d’nn colosse de bronze animé dans un rêve, remplit ces solitudes et leur donna soudainement un caractère inexprimable de désolation. L’Indien avait poussé ce cri : il venait de voir se consommer la trahison dans la fuite des péons ses domestiques: il se trouvait seul avec ses trois coups de feu dans la main, devant une meute de tigres qui tombaient des montagnes en bondissant, comme un torrent animé dont chaque vague aurait eu des yeux de flamme, des dents d’acier et une tempête de rugissements. Klerbbs et Gabriel découvrirent alors le malheureux Indien qui sortait d’un massif d’arbres et pous-
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sait vigoureusement son cheval vers des rochers sombres qui fermaient l’horizon comme un rempart.
* Oh! s’écria Gabriel, il faut le secourir à tout prix! »
Et il allait s’élancer au pied de l’arbre; Klerbbs le retint d’un bras vigoureux.
* Mon ami, lui dit-il, voici la nuit; il faut une heure pour atteindre Mounoussamy, en passant sur les corps de vingt tigres. Voulez -vous tenter le coup? Dites oui, et je tombe de l’arbre avant vous. »
Gabriel prit ses cheveux noirs à deux mains et ne parla plus.
La nuit, qui descend toujours si vite dans ces régions équinoxiales, arrivait avec ses horreurs. A la deuxième teinte du crépuscule, nos deux voyageurs assistèrent aux efforts suprêmes de l’Indien. La meute de tigres le suivait au vol; et lui, arrivé au rempart de rochers, se dressa debout sur son cheval, comme pour l’escalader à l’aide de ses ongles de fer. Retombé sur sa selle, il lança de nouveau son cheval sur le chemin escarpé qu’il avait parcouru ; et, profitant d’un moment d’effroi que deux coups de pistolet tirés sur les tigres venaient de leur donner, il les sil-
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lonna comme un vent et atteignit sans blessure les rives du fleuve. Aussi lestes que son cheval, les plus agiles des bêtes fauves tombèrent en même temps sur les roseaux du Lutchmi : l’Indien désarmé sentit bientôt leur souffle ardent à ses pieds nus. Debout comme un écuyer du Cirque sur le dos de son cheval, il lutta quelque temps encore, en meurtrissant avec le bois de fer de sa carabine les mufles béants allongés vers lui. Le cheval, ensanglanté bientôt et déchiré sur sa croupe par des dents furieuses, emporta son maître du côté de l'abîme du Gouroul. Les tigres se réunirent tous pour livrer un dernier assaut. Le cheval chancela sur ses jarrets brisés 5 l’Indien vit douze gueules enflammées s’entr’ouvrir, et, du haut de sa selle qui s’écroulait sous lui, il s’élança dans le Gouroul, au milieu des ténèbres de la nuit et de l’abîme.