‹ Bibliotheque des chemins de fer HévaChapitre 20 sur 32 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

C’était comme une course au clocher engagée entre Klerbbs et Gabriel. Ils passaient comme des êtres surnaturels à travers les masses d’arbustes, et par-dessus les ravins et les buissons, couchés sur la crinière de leurs chevaux.

À chaque élan, le tableau vers lequel ils se précipitaient devenait plus horrible. L’incendie tombait de la montagne sur la plaine comme une immense cataracte de flammes. Des tourbillons de fumée éclatante voilaient le ciel ; les craquements des arbres déracinés, qui s’écroulaient en charbons gigantesques, mêlés aux pétillements

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furieux des feuilles vertes, formaient un fracas épouvantable, comme celui des ouragans des tropiques ; le lac, embrasé par les reflets de l’incendie, était comme la planète de ce nouveau et effrayant soleil qui roulait en fusion sur l’Éden du Coromandel.

Les deux amis, arrivés à cent pas du chatiiram, s’élancèrent de leurs chevaux dans l’allée, et coururent vers la terrasse, où des cris formidables et les aboiements d’un chien désolé sem- * blaient appéler -tous les secours humains.

' « Ce feu sort de la tête d’un démon ! » s’écria Edward.

Un cri déchirant, tel que le pousse une femme au milieu d’une ville prise d’assaut, retentit dans les entrailles de Gabriel. A la clarté de l’incendie qui rapprochait les objets en les éclairant mieux que le soleil, Gabriel vit passer au vol, sous les arbres, un groupe bien connu de lui. L’Indien Goulab emportait dans ses bras, comme le milan la colombe, la belle Iléva toute ruisselante de cheveux noirs. Au même instant, un autre Indien colossal, agile çomme le tigre, et dont le front secouait des bandelettes sanglantes, tombait sur le ravisseur Goulab, avant Klerbbs et Gabriel. Le géant bronzé ^tendit Goulab à ses

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pieUç d’un coup de poignard, en lui criant ; -«.IJ y a trois cents nuits que je t’épie, brigandj »

Héva sembla jeter son àme dans un cri de joie, jet l’Indien vainqueur l’emporta convulsive de terreur et de saisissement, ses beaux bras levés au ciel, et. ses beaux yeux reippHs d’une expression qu’aucune crise humaine n’a jamais donnée au regard de la femme. , ,•

Une minute vit passer cette histoire. ' .

Cet Indien, qui semblait sortir des entrailles de la terre, était le mari d’Héva, le-nabab Mounoussamy!

Prenez toutes les contradictions de surprise ? toutes les nuances de terreur qui .ont passé sur les visages de Saül devant la Pythonisse, et de Brutus devant le fantôme de Philippes, et vous aurez à peine une idée de la face bouleversée de Gabriel, lorsqu’il reconnut l’Indien ressuscité : il aura, sans doute, cette figure de suprême désolation , le premier homme qui rencontrera l’Ante christ sur la route de Josaphat....

Klerbbs s’oublia pour ne songer qu’à son ami ; il le porta dans ses bras, et l’entraîna mourant, loin de l’endroit où venait de se passer la terrible scène.

Héva et son mari avaient disparu. L’incendie

n'avait plus que quelques degrés tle la montagne à descendre pour dévorer le tort de l’habitation.

' Lafèrme de l’habitation était située dans une plaine découverte, que l’incendiè ne pouvait atteindre. C’est là que Klérbbs conduisit Gabriel chancelant, comme un soldat conduit son camarade blessé à l’ambulance. Gabriel marchait avec les pieds dé son ami ; ses yeux fixes et démesurément ouverts semblaient annoncer que sa raison avait subitement reçu une atteinte fatale. Klerbbs n’osait fintçrroger, de peur de recevoir une de ces réponses qui effrayent, parce qu’elles ne viennent que du mécanisme de la langue et des lèvres, sans avoir passé par le cerveau.

Un des corps de logis de la ferme avait ses croisées ouvertes et éclairées ; on entendait même un grand bruit de voix dans les salles supérieures, et klerbbs comprit que toute la société de l’habitation s’était réfugiée dans cet asile par un chemin détourné. Il n’osa pas frapper à la porte pour demander une place, car il n’aurait su comment expliquer l’affreux état de Gabriel ; et d’ailleurs il supposait avec raison que l’Indien et Héva s’étaient aussi réfugiés chez- leur fermier.

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lie l'qt dans une petite grange ouverte, pleine de feuilles sèches de bambous et de paille de riz, que Klerbbs conduisit Gabriel ; il y régnait une obseufitéprç fonde, malgré la clarté de l’incendie. Le pauvre blessé, toujours, silencieux, s’étendit sur l’édredon végétal des sauvages indiens, et Klerbbs s’assit à ses côtés sur le même lit, désespéré, de ne pouvoir lui donner un secours, cap au* moindre 'bruit pouvait descendre de la ferme quelque fantôme infernal ou divin qui,aurait tué Gabriel en venant, le secourir.

Cependant, .comme les fprees physiques- du malheureux jeune. hoqime avaient été' épuisées par les rudes fatigues de. la dernière nuit, suivie de ce joui; plus accablant encore, un sommeil favorable lui vipt après la crise peFveuse. La nature a quelquefois la bonté de- se faire médecin, et de guérir par des procédés mystérieux dont elle garde le secret par amour-propre d’auteur. Klerbbs, écoutait avec joie la respiration qui murmurait doucement aux lèvres de Gabriel, et qui avait perdu, après une heure de sommeil agité, ses symptômes alarmants. Moins inquiet sur le sort de son ami, il se leva avec précaution et sortit de la grange pour prêter l’oreille aux bruits extérieurs, et .saisir, dans les moindres

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indices, quelque révélation sur les événements

au jour.

’ll enténdit d’abord un bruit' de' chevaux et de roues du côté dü lac. C’était lè Chariot 'qui arrivait, après avoir rencontré des contrariétés sâns nombre dans sa marche. Klerbbs- ne voulut pas laisser avancer plus loin ce trophée d’un dévouement inutile; il courut vers les domestiques, et leur dit avec l’assurance d’un ambassadeur parlant au nom de son souverain : • '

« Madame veds ordonne de continuer votre route et d’aller à Madras ; vous tous arrêterez à Ast et India iiin, et vous y attendrez sir Edward Klerbbs, Deux d ; ët>tre vous 1 se détacheront du convôi à un mille d’ici, et atténdront à cheval de nouveaux ordres. Allez, et arrivez avant le jour. Madame le veut. *

Ün domestique se disposait à faire une humble observation ; mais Klerbbs brisa la phrasé commencée par un geste dominateur, et lé convoi se mit en marche pour Madràs.

Klerbbs revint à la porte de la grange Sur la pointe des pieds , et s’assura que rien h’était changé dans l’état de Gabriel. Alors il suivit dans toute sa longueur le mur de la fefme, en se voilant des masses flottantes d’un rideau dé mûriers

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de Chine, et s’approcha de la croisée ouverte d’une salle basse, où les domestiques s’entretehaient en buvant.

« Moi, disait l’un, je m’en doutais ; Cela ne m’a pas surpris. Une nuit, le mois de mai dernier, Mary me dit : « Il y a quelque chose là-bas, de * sombre, sous le fnahguier du lavoir. » Je regardai et je vis une ombre passer sur le lac, au clair de la lune.

— 'Eh bien! c’était notre maître le habab! 11 attendait Goulab toutes les nuits.

— Mais comment s’est-il échappé du milieu de tant de tigres à la chasse du Lutchmi? demandait une des femmes.

— Eh 1 ne l’avez-vous pas entendu raconter cela? disait un domestique ; c’est un tour de jongleur de la fête d’Agrii. Il s’est moqüé des 1 tigres à leur barbe ; il a fait cent fois le même tour de force, là-bas, sur le lac ; le seigneur Moünôussamy s’est précipité dans le Gouroul, non pas du côté de l’eau, mais du côté des arbres ; il s’est accroché aux branches, et il est remonté le lendemain, après le lever du soleil.

— Et pourquoi n’est-il pas venu chez madame, tout de suite? demandait-on.

— Pour faire ce qu’il a fait cette nuit ; c'est

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une vengeance à l’indienne. Notre maître aime beaucoup sa femme, mais il aime encore plus la vengeance. 11 y a toujours du tigre dans le sang de, ces hommes; son frère Talaïperi était seul dans le seçrel ; il gardait la-#emine etla maison. Vous n’avez pas vu l’autre nuit le désespoir du seigneur Talajperi, lorsqu’il a cru que le sir Klerbbs avait tué son frère dans les buissons du lac. Sir Klerbbs a cru blesser un tigre, il a blessé au front le nabab; ces Indiens ont heureusement des fronts d’airain. C’est le brahmane Syali qui cachait le Mounoüssamy dans sa maison , de l’autre côté de, la montagne. Quand Goulab, aidé de ses péons, a -mis le feu aux quatre coins de la forêt, pour forcer madame à s’échapper de l’habitation, la clarté de l’incendie a frappé le Mounoussamy dans la maison du brahmane. Le rusé nabab a reeonhu la, griffe de-Goulab, et tout malade et blessé- qu’il. était, -il. a franchi le vallon comme le vent, et il est tombé sur Goulab comme la foudre du ciel. Il faut que cet attorney général soit bien entêté ; il a voulu soutenir à notre maître qu’il n’était pas Mojunoussamy ; il ne l’a pas voulu reconnaître ; il ne l’a pas salué. Tantôt, quand je suis monté aux chambres pour servir à souper à l’attorney, il m’a dit :

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— Écoute, John, comment appelles-tu cet Indien qui est blessé au front et qui a tué Goulab?

— Mounoussamy, ai-je répondu.

— En es-tu bien sûr? m’a dit l’attorney d’un air sombre.

— Si j’en suis sûrl ai-je repris, il y a dix ans que je le sers.

— C’est bon I » m’a-t-il dit d’un ton sec.

Klerbbs entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrait, et en deux bonds il regagna la grange. Ce qu’il avait recueilli lui suffisait. Un serrement de cœur l’avait saisi en apprenant que c’était lui qui avait blessé Mounoussamy dans cette effroyable nuit, où une révélation mystérieuse lit pousser à Héva un cri d'horreur devant les taches de sang qu’il avait rapportées du lac avec Gabriel.

Désormais, pour l’un et pour l’autre, cette maison était inhabitable. Il fallait partir sur-lechamp et ne pas regarder en arrière, de peur de voir, l’un, l'ami qu’il avait blessé à la tète; l’autre, la femme qu’il avait blessée au cœur. Dans cette situation pleine d’anxiétés douloureuses, Klerbbs résolut de s’assurer de l’état moral de Gabriel à son réveil , et de faire un appel énergique à son courage, pour exciter en lui une forte et salutaire détermination.

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Au premier mouvement de Gabriel, Klerbbs l’appela d’une voix ferme, comme il eût fait en temps ordinaire, et il lui dit :

« Mon cher ami , les chevaux nous attendent ; il faut arriver a Madras avant le jour. »

Gabriel se souleva brusquement à demi, et tendit la main à Klerbbs, qui la serra comme on fait h un ami en lui apprenant la mort d’une personne adorée.

« A deux mille lieues de son pays, dit Klerbbs, on est obligé d’avoir du courage et d’être un homme en toute occasion.

— Vous serez content de moi, Edward, dit Gabriel en se levant; ma tête est un peu faible, mais l’air de la nuit me remettra. Un rocher m’est tombé sur le front; puisque je ne suis pas mort sur le coup, je vivrai.

— Très-bien! Dans ces sortes de maladies, partir sur-le-champ est un premier remède.

— Partons! » dit Gabriel.

Les deux amis gagnèrent la grande allée, et, à peu de distance du dernier arbre, ils trouvèrent les deux domestiques; Klerbbs leur ordonna de rentrer à la ferme, à pied; et, s’emparant de leurs chevaux, il courut au galop, avec Gabriel, sur la route de Madras.

L’ardeur de la première course s’étant modérée, Klerbbs, après quelques préambules lénitifs, conta mot à mot à Gabriel la conversation qu’il avait entendue sous la croisée de la salle basse des domestiques. Ce récit ne provoqua aucune réflexion de la part de Gabriel ; ce silence inquiéta Klerbbs.

En arrivant à Madras, à l’aube, Klerbbs laissa Gabriel à l’hôtellerie et courut retenir deux passages à bord d’un brick qui partait pour Pondichéry ce matin même.

« Mon cher Gabriel, dit-il en rentrant, le mal d’amour est comme le mal de poitrine : pour guérir, il faut changer d’air.

— Je reste, dit Gabriel.

— Tu restes à Madras?

— Oui.

— Et que feras-tu à Madras seul? car je pars, moi.

— Je la verrai.... cette femme!

— Gabriel , tu m’avais promis d’être un homme....

— Je le serai.... Je veux la voir une fois, une seule fois encore, et je me tue à ses pieds.

— Pou! comme si j’allais te permettre cela!... Mais est-ce ainsi que les Français comprennent

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la sainte amitié? J’ai fait pour toi tout ce que tu as voulu; j’ai manqué à ma parole, j’ai négligé ma fiancée, j’ai inventé une cage de fer, je me suis brouillé avec mon beau-père, ou à peu près ; te croyant en péril, je t’ai apporté de Tranquebar mes armes et mon bras ; et aujourd’hui je te prie de venir signer à mon contrat de mariage, et ce premier service que je te demande tu me le refuses, sous prétexte que tu veux te tuer aux pieds d’Héva! '

— Oui , Klerbbs , dit Gabriel ému; oui, tu as raison, je suis un ingrat!... Mais que veux-tu?... c’est ainsi.... Ne sens-tu pas que c’est ton bonheur même qui met le comble à mon désespoir?...

— Quel bonheur?

— Tu vas te marier, Edward, avec une femme charmante, la perle du Coromandel. Moi, je resterai seul. Que ferai-je à Tranquebar? Je te verrai heureux auprès d’une épouse adorée, et ce spectacle de tous les jours me rappellera les époux du Tinnevely, sous le même ciel, dans les mêmes paysages, sur la même mer! Je frémis encore à une autre idée....

— Quelle idée?... Voyons ton idée.

— Oh! impossible....

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— Parle, parle.... Tu crains de devenir amoureux de ma femme?... Je t’ai deviné!... Quel homme!... <

— Edward, il faut que je retourne en France seul, sans toi.... et je n’ai pas la force de subir cet isolement.... j’aime mieux mourir ici.

— Écoute-moi, Gabriel.... Je ne tiens pas du tout à me marier. Veux-tu chasser l’amour par l’amour? Lord Cornwallis te donnera une lettre de recommandation pour le consul anglais de Tranquebar; moi, je disparaîtrai du monde indien. Tu t’installeras chez sir Douglas; tu deviendras l’idole de la famille, tu aiméras miss Erminia, et tu l’épouseras.

— Quelle atroce plaisanterie me fais-tu là, Edward ?

— Tu devrais me connaître assez pour croire que je parle sérieusement. Je ne suis pas de ceux qui s’imaginent qu’il n’y a qu’une femme dans le monde. J’aime miss Erminia de cet amour universel que je puis donner à toutes les jolies femmes , et si tu veux l’aimer, je m’embarque sur le Star qui part ce soir .pour Southamplon. J’irai te rejoindre à Paris, et tu me présenteras à Mme Gabriel , qui sera enchantée de ne pas m’avoir épousé.... Tu ris, mon ami;

c’est toujours bon de rire. Écoute encore : tu sais que toutes mes plaisanteries ont toujours amené des actions sérieuses; oui, je n’imiterai pas tant d’bommes qui parlent sérieusement pour arriver à des sottises ; accepte-moi tel que je suis : léger à l’enveloppe et grave au fond. Mes deux oncles sont morts du spleen pour avoir été le contraire : je ne veux pas mourir comme eux.

— Edward, dit Gabriel avec affection, je voulais mourir pour elle, mais tu mérites qu’on vive pour toi. J’irai signer à ton contrat de mariage. Je t’accompagne à Tranquebar.

— Bravo ! te voilà redevenu homme et Français. Crois-le bien, mon ami, si tous les hommes qui sont morts pour des femmes étaient revenus au monde trois mois après , ils ne se seraient pas tués une seconde fois. Agis comme un ressuscité.

— Ahl Edward! Edward! le coup a été bien terrible 1 bien terrible !

— Oui, j’en conviens. On adore une femme, on lui tue seize tigres , on va l’épouser, et voilà qu’un affreux géant de mari....

— Edward! Edward!

— G’est juste, ne parlons plus de cela. C’est un fait accompli.... Nous allons avoir des dis-

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tractions.... Tu verras.... Nous danserons à mes noces, nous aurons un festin de quinze joui’S ; nous serons graves pour nous amuser. Le beau sexe est laid à Tranquebar, à cause des Danois, mais il y aura quelque créole charmante pour faire exception; tu t’en empareras, et nous désolerons Tranquebar.... Allons , tout marche bien.... Adieu Madras!... Va te reposer, Gabriel; va, mon ami.... je terminerai bientôt toutes nos petites affaires.... J’écrirai quelques lignes diplomatiques à Mounoussamy pour donner un prétexte humain à notre départ précipité.... Je verrai lord Gornwallis.... je le prierai d’expédier, en ton nom , les seize peaux de tigres à M. de Lacépède, à Paris.... Diable! il ne faut pas perdre ce trésor!... Ouant à nos bagages, nous sommes à l’état de Bias; la flamme de ce Goulab nous a tout dévoré. Je songerai à l’indispensable. Ne te mêle de rien. Dors. Étourdis-toi. Dans quelques heures nous danserons ô la pointe des vagues, au golfe du Bengale, cette mer qui continue le Gange. Tu verras comme une passion est petite quand on la regarde du haut de l’océan Indien ! On rougit de soi ; on se fait des excuses ; on se livre aux embrassements amoureux de cette puissante nature, fille de Dieu, qui vous

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berce sur un lit de perles et de corail. Voilà une épouse digne de toi! Je te la livre dans une heure; celle-là ne te demande pas un tapis de tigres pour sa chambre nuptiale ; elle t’inondera de voluptés divines; elle roulera des flots d’azur à tes pieds, des flots d’étoiles sur ta tête, des brises de parfums dans tes cheveux. Allons, adieu; relève-toi! Un instant, et je te reviens; mes mains dans tes mains. »

L’ardente parole de l’amitié retrempa Gabriel, le rendit à la vie , le renouvela. — Quand un désespoir s’accomplit , un ami a manqué. — Gabriel fut étonné de découvrir, au fond de son âme, un courage suffisant pour s’éloigner et vivre : Klerbbs , à son retour, le trouva prêt au sacrifice. La voile frissonnait aux mâts ; de petites vagues bleues, pailletées de grains de soleil, arrivaient, harmonieuses, comme des cascades de perles; les pavillons riaient dans l’air; les matelots chantaient sur les vergues ; les oiseaux de mer et les chaloupes ailées rasaient ensemble l’onde bengaljenne. La joie tombait du ciel en rosée lumineuse; le soleil semblait se baigner dans le golfe, comme le roi de l’Inde à son lever.

« Mon ami, dit Klerbbs en montant l’échelle

du vaisseau, ceux qui sont morts, frappés au cœur par une passion, avaient de la boue au seuil de leur maison et du brouillard sur leurs toits. »

L’enchantement de la traversée livra les deux amis à la contemplation, et ne leur permit d’échanger que des phrases intermittentes sans intérêt.

On arriva bientôt à Pondichéry. Il y avait déjà tout un monde entre cette ville et le lac d’Héva.

Gabriel entrait en convalescence.

Sir Edward, accompagné de Gabriel, se rendit,en arrivant à Pondichéry, chez le consul anglais pour lui faire sa visite. On lui répondit à Yo/ficc que le consul était parti pour Tranquebar sur l’invitation de son collègue, sir Douglas, qui célébrait le mariage de sa fille.

« Il n’y a pas de temps à perdre , dit Klerbbs à Gabriel. Les invités arrivent avant nous. Heureusement, la cérémonie ne peut se faire sans moi. »

Et, s’adressant au clerk, Edward lui fit cette question :

« A-t-on dit quel jour le mariage aurait lieu?

— Il a été célébré hier, répondit le clerk.

— Hier! s’écria Edward. 11 a donc été célébré sans l’époux?

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— C’est le consul qui a accompagné sir Wales chez son beau-père.

— Qu’est-ce que sir Wales? demanda Edward.

— C’est le gendre de sir Douglas , le père de miss Erminia.

— Ali! voilà du neuf! Sir Wales 1 celui que j’ai blessé à Bangalore.... il s’est piqué, je lui avais pris sa statue, il m’a pris ma femme.

J’aime mieux mon lot. »

Klerbbs salua et sortit avec Gabriel.

« Mon clier, lui dit-il en descendant l’escalier, le beau-père m’a tenu rigueur. Je m’y attendais. A ton tour de me consoler maintenant. Nous voilà de pair dans l’infortune de l’amour! Au fond, j’en suis bien aise, ne serait-ce que pour te donner l’exemple d’une héroïque résignation.

— Ah! tu ne l’aimais pas, toi, cette femme!

ffit Gabriel avec un accent qui trahissait une douleur encore vive.

. — Gabriel, dit Klerbbs d’un ton de mentor irrité, voilà un soupir qui ne me plaît pas!

Point de rechute, entends-tu?... Je vais t’imposer un dernier remède qui sera souverain , et dont je prendrait ma part.

— Quel remède? demanda Gabriel timidement.

— Il est affiché là, en gros caractères, au coin

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de la rue Suffren.... Lis.... Sous charge pour le Havre, le beau trois-mâts l’Alcide.... Il part ce soir, ce beau trots-mais! O bonheur I ce soir nous serons sur la grande route de Paris !

— Allons payer notre passage ! dit Gabriel d'un ton violemment résolu.

— Bravo! s’écria Edward, le Rubicon est passé! »

Cinq mois après le départ de l'Alcide , on lisait dans la chronique du Journal des Savants :

« Lejeune et hardi voyageur Gabriel de Nancy est arrivé de l’Inde, après avoir exploré la presqu’île du Gange dans l’intérieur, et côtoyé Malabar et Coromandel. La science ornithologique sera redevable à M. Gabriel de Nancy de quelques découvertes précieuses. Le rapport qu’il a a présenté h l’Institut prouve évidemment que turracus albus appartient à l’Afrique méridionale, et que l’Inde ne possède aucun individu de cette espèce. L’infatigable voyageur a apporté seize superbes tigres du Bengale morts, et par-* faitement conservés, grâce aux ingénieux procédés de la Société de Taxidermie établie à Madras. Le ministre, pour reconnaître le zèle de M. Gabriel de Nancy, va lui confier une nouvelle

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mission. Notre intrépide voyageur, muni d’instructions précieuses, partira bientôt pour visiter le midi de l’Afrique , depuis le cap de Bonne- Espérance jusqu’au Zanguebar. On ne saurait confier en de meilleures mains les intérêts de la science ornithologique.

« La science doit surtout se féliciter des éclaircissements que le jeune voyageur a donnés sur la sultane Hamyda qui florissait dans l’Inde , vers 1542 , à la grande époque de la bataille de Panipat. M. Gabriel de Nancy s’est attaché deprédilection à cette illustre femme , et rien ne lui a coûté pour remplir une lacune laissée dans l’histoire du Décan. Grâce au jeune et infatigable voyageur, la sultane Hamyda nous est bien connue aujourd’hui , un bonze de la pagode de Nagpour a mis à la disposition de M. de Nancy des manuscrits précieux en langues ou dialectes pencljabis et tamouls , où les aventures de la sultane sont détaillées avec ce soin minutieux que les historiens du Penjaub apportaient dans leurs travaux. M. de Nancy n’a passé. que six mois dans l’Inde, et toutes ses heures et ses veilles ont été données aux investigations scientifiques ! Quel noble exemple donné à la jeunesse contemporaine , tout occupée de plaisirs et de futilités !

« Un fait important est désormais acquis à l’histoire de l’Inde. Deux frères se disputaient la main et le cœur de la belle Hamyda; le sultan Hamayoun et le prince Hindal. Le premier finit par l’emporter sur son rival fraternel. Gette union ne fut pas heureuse pour lui , du moins sous le rapport politique , car le sultan Hamayoun commença une vie d’épreuves et de malheurs.

La jeune femme suivit son mari dans toutes ses campagnes désastreuses , et montra un courage au-dessus de son sexe. A peine âgée de quinze ans, elle mit au monde un fils, le 14 octobre 1542, et ce fils miraculeux fut le glorieux sultan Akbar.

« M. Gabriel de Nancy* a bien mérité de la science, et son nom doit être inscrit à côté des noms des Tavernier, des Condamine, desLevaillant, et de tous les illustres voyageurs qui ont sacrifié leur jeunesse à l’instruction du monde.»

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