MAR&AR1TAV OL ANS
— Seize tigres ! dit Edward en joignant ses mains.... Voyez ce que coûte une femme ! »
Quand les domestiques arrivèrent, Klerbbs leur ordonna de placer le monstrueux gibier dans le chariot qui avait transporté la cage , et d’y atteler des chevaux en guise de bœufs.
Une sédition faillit éclater parmi les domestiques^ ils reculèrent d'effroi devant les cadavres,
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dont quelques-uns semblaient encore les regarder avec de grands yeux sanglants , que la mort n’avait pas fermés. Gabriel et Klerbbs furent obligés d’aider les serviteurs dans ce rude travail, qui fit perdre encore deux heures à la petite caravane.
Les chevaux témoignèrent aussi beaucoup de répugnance pour cette corvée , mais comme ils étaient de ceux qui avaient vu des tigres vivants, ils s’habituèrent bientôt à des tigres morts.
On se -mit en marche, mais la pesanteur du chariot et le poids de la 'charge ralentissaient beaucoup le mouvement des roues. On avançait avec une lenteur désespérante pour Gabriel.
Les deiix amis chevauchaient côte à côte et veillaient sur le précieux chariot.
« Nous arriverons fort tard, disait Gabriel avec un soupir significatif.
— Je n’en suis pas fâché, disait sir Edward, à cause de cet attorney général; je voudrais même qu’il fût dans son lit lorsque nous arriverons. Il nous regarderait comme des hommesplus féroces que des tigres, et il persisterait plus que jamais dans la mauvaise opinion qu’il a de nous.
— Eh! je me moque bien, moi, de l’attorney général ét de son opinion ! Chèque minute per
due est un siècle de bonheur retranché de ma vie !
— Quel noble amour est le vôtre, mon cher Gabriel ! Et que mon beau-père futur, sir Douglas, serait heureux d’avoir un gendre comme vous! Mes affaires sont, hélas! si embrouillées à Tranquebar! La calomnie a répandu le bruit que j’avais eu un duel à Bangalore avec un Anglais pour une femme! La calomnie a cela de terrible, qu’il y a toujours au fond de ses contes quelque atome de vérité.:.. Je vous ai conté mon duel avec sir Wales pour sa statue de pagode..,.. On a bâti là-dessu» une fable qui a mis mon beau-père au comble de l’exaspération.:.. J’espère que tout s’arrangera, et que le médisant Tranquebar sera confondu..;: Mon plan de Vie est fait. D’abord , je me marie ; je donne ma démission de savant. J’habite l’Inde anglaise. Mon père, quoique avare, m’assure cinq cents livres de rente. Je donne à mes enfants la seule éducation qui soit une fortune, l’éducation polyglotte ; et nous vivons en communauté tous les quatre, vous et moi, Héva et Erminia, donnant l’exemple des vertus conjugales à la côte de Coremandeh
— Vous êtes charmant, sir Edward.... Oui,
parlez-moi d’Héva! parlez-moi d’Héva!... Le nom d’une femme! quatre lettres! cela suffit pour enchanter cette solitude et la parer de toutes les grâces de l’Asie J... Edward, répétez-moi ce qu’elle vous a dit; répétez-moi ses dernières paroles du ciel , en me jetant le dernier écho de sa voix.... Oh! si j'avais été témoin de ses angoisses, je serais tombé à ses genoux divins ! je serais mort de joie dans la poussière de ses pieds ! .
— Oui , Gabriel , cette femme vous aime ; elle vous aime depuis le jour où elle consentit à jouer sa perruche aux échecs contre vous. Je connais les femmes-, et surtout les jeunes veuves, lesquelles sont plus femmes encore que les autres. Héva sera fidèle à la mémoire de' son mari tant qu’il restera un point noir sur ses vêtements. A t sa première robe blanche vous l’épouserez.
— Et ce maudit chariot embourbé qui n’avaace pas ! Et la nuit! la nuit qui va tomber!
— Nous ne craignons rien, Gabriel, nous sommes tous armés jusqu'aux dents, et nos domestiques ne sont pas des péons.
— Oh ! ce n’est pas le danger qu,e jo re»
doute !... Héva doit être dans des traûses n*ortelles..,..
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— Tant mieux! tant mieux! Gabriel. Vous figurez-vous aussi quels transports de joie, quels élans de furieux délire accueilleront votre retour! quelles douces et blanches mains poliront vos cheveux souillés de sang! Héro et Léandre vont revivre ce soir au Coromandel !
— Edward ! nous n’avançons pas! nous n’avançons pas ! La route est affreuse! L’orage de l’autre nuit a creusé des ravins partout. Nous- n’avançons pas, mon ami! attelons nos chevaux pour renfort,
— Temps perdu! l’attelage suffît. Bientôt nous sortons du désert; nous seroris en plaine. C’est le chemin de ronces qui mène au paradis! »
Gabriel sé tut, et il demeura longtemps silencieux , abîmé dans la pensée que renfermaient les dernières paroles de son ami.
C’était l’heure où la société de la maison d’Héva se retirait dans les appartements supérieurs, car les veillées étaient courtes, les Indiens de la campagne aimant mieux jouir des heures qui suivent l’aube , heures de fraîcheur odorante et de gracieuse sérénité.
Les deux amis remarquèrent un mouvement de gestes et d’inquiétude parmi les domestiques. Les premiers désignaient aux autres le point de
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l’horizon où stëlevait la montagne boisée au pied de laquelle était l’habitation d’Héva.
Jusqu’à ce moment, cet horizon s’était , voilé de toutes les ténèbres de la nuit , et son obscurité profonde, mise en relief dans les teintes transparentes et étoilées du reste du tableau , servait même de point de reconnaissance et dirigeait la marche de la petite Garavane.
Tout à coup cette grande masse d’ombre lointaine, formée par la forêt et la montagne,, jeta des lueurs vives, comme si elle se fût embrasée au feu des étoiles.
« Voilà quelque chose de bien effrayant ! dit Gabriel .d'une vçix émue.. .
— C’est un feu de berger ; ce n’est rien. »
La voix de l’Anglais manquait d’assurance en répondant à son ami. . .
« Le feu grandit à vue d’œil , reprit Gabriel...,.
— C’est peut-être une attention d’Héva , dit jvlerbbs.... elle place un phare pour nous éclai-
rpr dans la nuit. ,
— fin phare!... c’est toute une forêt qtü s’embrase à l’horizon....
— Ne vous alarmez pas ainsi, Gabriel,... lïè va nous a parlé un jour de cet immense feu de joie qui éclaira la nuit de son mariage;, elle. pense
que vous n’avez pas oublié son récit; c’est une allégorie nuptiale qu'elle vous envoie dans les ténèbres , pour vous exciter au retour.
— Oh! je n’admets pas cette explication; elle est trop forôée.... Edward , abandonnons le chariot, et lançons-nous à toute bride vers l’incendie. »
Edward ne put répondre qu’en imitant son ami, car celui-ci, emporté au vol du cheval, était déjà bien loin du chariot.