‹ Bibliothèque des croisades (volume 2)Chapitre 18 sur 31 · iilbtlOTHfeQtJË · texte numérisé non relu

iilbtlOTHfeQtJË

» des Italiens ^ ceux-ci s'avancèi^ent du côté dû toiônàsteré îi de.Saint-Cosuie et de Saiht-Damien ; ils ûe trouvèrent « qu'un petit nombre de soldats grecs, qui s'opposèrent o> faiblement i!i leurs projets, puis ils vinrent camper auprès )» de la colline , d*où Vou voit la" partie du palais de Bla-' » queme. 4L<es habitans pouvaient voir du haut de leurs >> murailles les tentes, dps ennemis, et parler ^ ceux qui il étaient campés à GérolezinUr, dont ils h'étaient séparés; » que par la muraille. De temps en^ temps sortaient de la » ville des. détacliémens qui venaient se mesurer avec les » Italiens et les provoquer jusque dans leur camp ; de part 1) et d'autre on fit des prodiges de .valeur, et Théoaore » Lascaris , à la tê^ des troupes impériales , fit bien voii* j» que la vertu romaine n'était pas tout-à-fait éteinte. » L'historien déplore la ruine des superbes palais de Byzancè ,

3 n'atteignaient les grosses piej^res lancées par les machine^ e l'ennemi.

« IÇie 1 7 juillet , les Italiens résolurent de donner un as- » saut général ; à un signal convenu , les galères , que le » cuir protégeait contre le feu grégeois, s'approchèrent du » rivage; les troupes de terre, à leur tpur, approchèrent » avec leurs machines des murailles de Constantinople ; » bientôt, par Faction du bélier, une grande brèche est » faite aux murs ; les Latins s'y précipitent ; mais les troupes 3) auxiliaires des Pisans, armées de lances, les repoussent » en leur faisant éprouver de grandes pertes ; cependant les » Latins, par leurs efforts successifs ; se rendent maîtres de » toutes les fortifications ; alors ils mettent le feu aux njiaî- » sons voisines : spectaclie lamentable €<. capable de faire cous> 1er assez de larmes pour éteindre ce vaste incendie ^ qui s'é- » tendait depuis la colline de Blaqueme jusqu'au monastère » d'E vergeté et jusqu'à Dentère.

» Le triste tableau qu'offrait Constantinople , devenue la » proie des flammes , tira l'empereur de sa léthargie : il ,d> sortit de spn palais accompagné d'une bouillante jeunesse ; » Lascaris voulait attaquer sur-le-champ l'enriemi ; mais » Alexis , rempli de crainte , et communiquant ce sentiment » à tout Ce qui l'entourait, tourna le dos et fut poursuivi » par les Italiens jusque dans la ville ; c'est alors qu'Alexis » résolut de fuir et d'abandonner sa famille et la reine du » inonde aux Italiens , qui les menaçaient. Il embarqua sew crètement dix mille livres d'or, une grande quantité d'é- I) piceries, et dans la première veiUe de la nuit il prit la fuite, 5) méprisant ainsi la possession de l'empire pour suivre une w espérance fort douteuse et fort incertaine de sauver sa

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» Il avait régné huit an& trois inoi$ et dix joui^s; L^s évé-^ » nemen^ ont fait suffissnninent connaître sa lâcheté et ce » qu'il valait dans la guerre : il n^était p^s plus propre aux M affaires du gouvernement; sa négligence le rendait inca- » pable de suivre le$ opérations. multipliées que nécessitait » une vaste administration ; il avait d'ailleurs d'assez bonnes M qualités -, il était d'une humeur agréable , d'un abord fa-» » cile , rempli . d'indulgence et de douceur ; il confondait » dans le même sentiment de -mépris le calomniateur et les » flatteurs qui l'environnaient. Sa conscience lui reprochant » sans cesse la violence qu'il avait employée pour détrôner » son frère Alexis, il craignait la mort et ses effrayantes » approches. » Nicétas termine ce portrait par une réflexion qui fait connaître tout à la fois les mœurs et la politique de ^> la cour de Bysance : « S'il est difScile, dit-Il, pour un » prince qui règne au milieu des révolutions , de ne point ^> abattre les têtes qui s'opposent à sa grandeur, quelle » louange ne mériteras Alexis pour n'avoir Jamais fait cre- » ver leayeux ou coupé les membres à personne , de n'avoir » jamais fait porter a une femme le deuil de son époux j » et pour n'avoir fait pleurer à qui que ce soit la perte de » ses biens. ». • '

A peine ce prince avait-il pris la fuite, qiie l'eunuque Constantin et les amis d'Isaac s'assemblèrent et proclamèrent ce prince empereur- L'auteur remarque combien il était peu raisonnable de choisir un aveugle pour occupeir un poste où l'on devait tout voir, tout pénétrer.

Isaac , élevé au l;rône , en donna sur-le-champ avis à son fils , alors dans le camp des Latins ; ceux-ci ne lui laissèrent la liberté d'aller voir son père qu'aprèis que le nouveï empereur eût ratifié les promesses insensées du jeune prince. Les Italiens entrèrent a Constantinople avec toute liberté : ils furent reçus par Isaac et Alexis comme les libératetirs de l'empire ; on leur distribua les trésors amassés par les empereurs , et comme ces richesses , quelques grandes qu'elles Eussent être, ne^ purent satisfaire V insatiable acidité des atins, on fondit les images et les vases sacrés. Nicétas ne doute pas que cette impiété , et la lâche indifférence aivec laquelle les Grecs la souffrirent ,^ n'aient attiré sur l'empire les calamités dont il fut accablé.

Pendant le séjour des Latins à Constantinople , quelques soldats flamands , par haine contre les juifs , et dans le dessein de les piller, incendièrent la synagogue de Misate , et mirent le feu dans les divers quartiers de la viUc. Voici la

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description que donne Nicëtas de ce violent incendie, qui consuma une gran4e partie de Constantinople :

« L'embrasement se répandit de tout côte pendant 1« jour » et la nuit , avec une t(elle fureur, que rien ne pouvait lui » être comparable ; les flammes s'unissaient de divers en-^ » droits pour agir avec plus de violence, et consumaient » comme de la paille les colonnes les plus solides, les gale^ » ries et les bâtimens qui ornaient les places publiques. Du » sein de cet épouvantable incendie sortaient de temps en » temps des globes de feu qui tombaient sur des maisons » fort éloignées ; là flamme , qui d'abord avait été poussée » par un vent de septentrion j fut tournée par un vent coni» traire sur ^des li^ux qui , jusque-là , avaient paru à l'abri » de tout danger; l'incendie commença à la synagogue , qui , '» du côté du septentrion, était proche de la mer et de l'é- » glise de Sainte-Irèlie. Du côté de l'orient , il s'avança jus- Ji qu'à la grande église ; du -côté de l'occident , il s'étendit M jusqu'au rivage du port, et de là ^aversant la ville, il » s'attacha aux faubourgs ; telle était sa violence ,^ qu'un M charbon jeté parle vent sur un vaisseau le consuma tout » entier au milieu des eaux; les galères de derrière furent *> brûlées; le double rang de maisons qui commençaient » au milieu de la ville et finissaient au Philodelphin , le » marché de Constantin , le quartier de l'hypodrome de- » vinrent la proie des flammes. Le ravage de l'incendie » ayant ruiné toutes les maisons d'une mer à l'autre, les » ami^ ne pouvaient plus se visiter sans péril , si ce n'était » .sur des barques. Les habitans de Constantinople perdirent » tous leurs biens, qui furent dévorés par ce terrible élé- » ment. » Nicétas ajoute qu'Isaac fut touché de ce triste événement ; mais qu Alexis, qui était un véritable inœndiaire, et qui avait un visage semblable à celui qu'on donne à l'ange exterminateur, bien loin d'en être touché, eût voulu que le reste de la ville eût été réduit en cendres.

Nous n^avons trouvé dans aucun autre historien cette grave accusation ; il est à croire que INicétas , aigri par les malheurs de sa patrie , aura adopté , sans trop les examiner, ces accusations populaires qui se répandent toujours après de grandes calamités publiques : Alexis , étant l'allié des Latiïis, dut, comme eux , être l'objet de la haine des Grec«. Nicétas n'a pas gardé dans cette occasion ce caractère d'impartialité qui le distingue du commun des historiens grecs.

Le maréchal de Champagne , qui exprime avec tant de naïveté les sentimens de ses compatriotes, dit, en parlant

V de cet incendie , que les pèlerin f français furent moult dolens * tt moult en eurent grand pitié.

L'amitié que les Latins avaient pour le jeune Alexis donnait de violens. soupçons» et inspirait de justes craintes au vieil Isaac ; cependant comme il ne pouvait empêcher ces liaisons , il dévorait en Secret ses chagrins et ses larmes ; il avait coutume de dire que son fils avait des inclinations vicieuses , et qu'il les corrompait par la fréquentation des méchans.

Nicétas renchérit encore sur les défauts du jeune Alexis dans le portrait qu'il trace de ce prince : suivant lui , il avilissait la dignité de l'empire par 1 infamie de ses débauches ; il passait quelquefois plusieurs jours et plusieurs nuits à jouer dans le camp des ItaUens. Ce qui le faisait surtout mépriser des Grecs , c^étaient les insolentes familiarités que

1)renaient avec lui les croisés : souvent les Vénitiens avaient 'audace de lui arracher le diadème^ enrichi d'or et de pierreries , qui couvrait son front , pour le mettre sur leur tête , tandis qu'ils coiffaient Alexis d'un bonnet de laine à la mode de leur nation.

D'autres vices attiraient la haine et le mépris public con<* tre le vieil Isaac : il était plus que jamais adonné à la superstition. « Il s'était flatté , dit l'historien , qu'il recouvrerait » l'usage de la vue , qu'il guérirait de la goutte , ^et que , M semblable au serpent qui se revêt d'une nouvelle^ peau , )> il reprendrait une nouvelle vief , plein de force et de santé ; » d'exécrables moines, continue-t-il, avec leur longue barbe^ » qui , à leur propre confusion , se couvraient d'un habit » que Dieu chérit , ^e pressaient à sa table , et après qu'ils » s'y étaient remplis des plus gros poissons et des vins les » plus exquis , ils le repaissaient de promesses ipiaginaires ^ » et , baisant ses mains , presque paralysées par les dou-* » leurs de la goutte , ils Fassturaient qu'il jouirait un jour » d'une santé miraculeuse. »

Nicétas rapporte , parmi le^ actes que la superstition îns-

Ï)ira à ce prince, qu'il fît transporter de l'Hyppodrome dans e palais le sanglier calydonien ; il se persuada que par cç moyen ift réprimerait facilement les soulèvefmens du peuple , qui est dans sa fureur semblable à un sanglier. '

La populace de Constantinoplé n'était pas moins superstitieuse que son maître : dans la crainte qu'une statue de Minerve , qui regardait l'occident , ne protégeât les Latins , ce peuple insensé la brisa. « Ainsi , dit l'historien qui décrit » longuement les beautés de cette statue , le peuple ne put

)> soiifFrir dans la capitale de Tempire la statue d'une dees^se » qui préside aux actions de prudence et de courage. »

Pendant ce temps, les Latins se rendaient toujours plus odieux par leurs vexations et par leur insatiable avarice ; enfin le peuple, ne pouvant plus supporter le joug d'une telle tyrannie , se souleva , et , marchant vers le palais , demanda (ju'on lui donnât des armes pour se déGvrer de ses oppresseurs: Isaac et Alexis , qui devaient tout aux Italiens , qui ne régnaient que par eux et pour ainsi dire avec eux , eurent garde d'accéder aux propositions de leurs sujets. Alors cette populace ameutée força lè sénat et le clergé a élire un empereur. Voici le récit de cet événement :

« Le 25 du mois de janvier, il èe fit' un concours extraor- » dihaire à la grande église : le sénat et le clergé s'y étant >* rendus , furent forcés par une populace furieuse de déliii bérer sur le choix d'un empereur. Lorsqu'on nous demanda » notre avis , nous n'eûmes garde de consentir à la déposi- » tion d'Isaac et d'Alexis , parce que nou§ étions assurés ii d'avance. que celui qui serait élu ne serait ni le plus ca- )) pable, ni le plus courageux ; mai» le peuple, qui ne se M conduit que par caprice et par passion , protestait qu'il ne y> pouvait plus vivre sous le gouvernement d'Isaac. Lorsque » nous eûmes reconnu son opiniâtreté invincible , nous » nous bornâmes à déplorer en silence les malheurs qu'elle » allait attirer sur la patrie. Pendant ce temps, les chefs » du parti populaire cherchaient avec empressement un 9 empereur parmi leâ nobles les plus illustres , et les » désignaient tous, les uns après les autres. Tous ayant » refusé, ils s'adressèrent aux magistrats et à ceux de notre » ordre , et les forçaient , Tépée nue , d'accepter la pourpre » impériale. Peut -on se former l'idée, s'écrie Nicétas en » terminant son récit , des périls auxquels les grands étaient >» exposés , et de l'extravagance d'une telle assemblée ? Pour » toute raison de ses choix , le peuple disait à ceux qu'il » voulait élever à la dignité impériale : P^ous avez une robe, » il faut donc que 'vous soyez empereur, »

Ce récit d'un témoin oculaire nous peint bien le caractère du peuple lâche et séditieux de Gonstantinople.

Le choix du peuple tomba sur Nicolas Cannabe, queNicetas nous peint comme un homme doux et bon ; mais à côté de lui s'éleva un compétiteur redoutable : c'était Murzùphle , protovestiaire de l'empereur. Ce prince , qui unissait unç âme vigoureuse à un esprit rusé, jouissait de toute la confiance d'Alexis : lorsqu'il eut appris la sédition du peuple et les progrès qu'elle avait faits , il se rendit auprès d'Alexis j il lui

peignit avec énergie les dangers^ de sa position t il parvint par là à remplir son cœur de craintes, et l'engagea à se confier à lui. Alors Murzuphle Fayant couvert de sa robe traînante , comme pour le dérober à tous les regards , l'emmena dans sa tente. « Peu s'en fallut, dit NicétaSj, que, dans les » transports de sa i:econnaissance , le jeune prince ne lui » dit ces paroles de David : // m'a caché dans sOfterilé au jour » de mon malheur ! Mais bêlas! ces transports furent de » courte durée , car ||urzuphle ordonna qu'on lui mit «urx> le-champ les fers aux pieds , et qu'on le jetât dans une » obscure prison. » S' étant alors revêtu de la pourpi;e, Murzuphle se nt saluej: empereur par ses amis<et bientôt il fut' reconnu par le peuple tout entier, qui s'était déjà dégoûté de Nicolas Cannabe; Murzuphle fit ensuite étrangler Alexis pour n'avoir plus aucun compétiteur à redouter.

Nicétas repi^ésente Murzupnle comme un homme insolent et rusé, ne voulant dans son esprit que troubles et changemens ; le tyran faisait cons^ter la prudence dans la feinte et Fhésitation. Il disait qu'un roi ne devait rien faire avec précipitation ni avec témérité, mais qu'il devait agir avec lenteur et après de longues délibérations. Murzuphle se vantait d'être propre à toutes les af^ires. et de ne rien ignorer de ce qu'il est nécessaire de savoir* Il dépouilla de la dignité de logothète l'historien que vnous analysons , pour en revêtir son beau-père, appelé Philocalius.

Le premier soin de Murzuphle , après son élévation à l'empire , fut de mettre Constantinople à l'abri des attaques des Latins et de débarrasser la Grèce de la présence de ces barbares. En conséquence, il fit élever les murs de Gonstaptinople , fortifier les portes , et s'efforça par des courses multipliées , d'intercepter les vivres destinés à l'armée des Italiens. On le voyait partout, une massue à la main , encourager par ses paroles et par son exemple les travaux des Grecs : il s'attira par ce moyen l'affection du peuple , en même temps que par la rudesse de ses manières , ^V inspirait du mépris à ses courtisans qui avaient été élevés dans la mollesse , et haibitués à toutes les douceurs de la vie.

Cependant le nouvel empereur n'était point secondé dans ses projets; étant un jour sorti de Constantinople pour s'opposer au comte de Flandre , seul il demeura ferme en présence des Latins ; les Grecs se retirèrent , laissant sur le champ de bataille l'image de l'immaculée mère de Dieu, sous la protection de laquelle les empereurs avaient placé leur couronne.

Les Italiens qu'enhardissaient leurs victoires et la lâcheté

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des Grecâ préparaient pendant ce temps tout ce qui ëtait uëcessaire pour le siège de Bysance ; ils construisaient de grandes machines et proposaient de riches récompenses à ceux qui, les premiers , escaladeraient la cité sainte>

Murzuphle , pour éviter les dangers qui le menaçaient lui et Gonstantinople , consentit à traiter avec le duc de Yenisé Dandolo ; mais les premières propositions aysfnt été éludées, Dandolo et Murzuphle nxèrent un lieu pçur traitet dé la paix ; les Vénitiens demandaien#:inquante mille livres d'or, « tribut énorme , dit Nicétas, pour une nation qui était ji habituée à commander et non^pas à obéir. Pendant que la M conférence avait Ueu , une troupe de cavalerie italieime » se précipita vers le lieu où était 1 empereur, afin de le faire » prisonnier; mais Murzuphle déjoua leur projet par Une » fuite précipitée. »

L'aversion réciproque des deux nation^', la diversité de leurs intérêts ayant rendu tout arrangement impossible , les Italiens se préparèrent à l'attaque ; de leur, côté les Grecs se disposèrent à se défendre ; voici les détails du siège , tels qu'ils sont rapportés par Thistorien :

« Le neuvième jour du mois d'avril , les Italiens appro- » chèrent des murailles , et les plusliardis , étant montés aux » échelles, lancèrent quantité de traits : le combat dura avec » acharneiheiit toute la journée ; la victoire pencha du côté >> des Grecs. Le lendemain, qui était un dimanche, les Ita-^ » liens demeurèrent en repos; le 12 d'avril ils donnèrent » un nouvel assaut plus terrible que le premier, et dans » lequel la victoire nous demeura encore.

» Mais parce que la reine des villes devait subir le joug » de la servitude , deux soldais qui étaient sur une échelle » >i vis-à-vis du Pitrion , s*abandonnèrent à la fortune et sau- » tèrent dans une tour , d'où ayant chassé la garnison , ils » levèirent la main en sighe de joie , pour animer leurs com^ » pagnons : à cet instant même un cavalier nonoutné Pierre, » qui avait une taille de géant , dont le casque, paraissait » aussi gr^and qu'une tour , et qui seul aurait pu mettre en » fuite toute une armée, entra par la porte qui était au » même endroit. A la vue de cfe seul cavalier , tous les Grecs » prirent la fuite et se précipitèrent pêle-mêle dans la ville ; » ils se retirèrent chacun 6ù ils purent , et plut à Dieu qu'ils » se fussent précipités au fond de Tenfer.

» Murzuphle , courant dans les rues , £t tout ce. qu'^1 put )) pour rallier son armée éperdue ; mais connnje ils étaient V entraînés par le tourbillon du désespoir^ ses soldats n'eurent

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» point d'oreilles pour écouter ses remontrances , point » d'âme pour exécuter ses ordres.

» Lorsque Tempereur vit que la peine qu'il prenait ne M servait a rien , il eut peur d'être pris et de devenir la proie » des barbares : il se sauva sur une barque avec Euphrosine, » femme de l'empereur Alexis , et Eudoxie sa fille , dont il » était éperdument amoureux.

» Alors deux jeunes princes également sages et courageux » se disputèrent le trône , comme deux matelots qui dispur ^ ter aient la possession d'un navire battu par la tempête ; *» l'iin était Théodore Ducas, l'autreThéodoreLascaris; Las- >' caris fut préféré. Ce prince , à peine revêtu de la haute » dignité impériale, exhorta le peuple et les soldats à la » vaillance ; mais comme au milieu de ce désordre général, M les soldats ne voulaient pas servir avant d'être payés, » il fut obligé de fuir en présence des Italiens qui venaient » sur lui en armes.

» Ces barbares , voyant que rien ne leur résistait et que » les chemins s'aplanissaient sous leurs pas, parcouraient » la ville sainte , le fer et la flamme à la main ; les Grecs » venaient au-devant d'eUx en procession comme pour les » recevoir en triomphe : cette vue n'amollit pas ces cœurs » de bronze. Quel ordre puis -je tenir désoiTu'ais dans >» mon discours : par où dois-je commencer , continuer et » achever le récit aes impiétés que ces scélérats commirent? » Ils brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration *> des fidèles ; ilsjetèrent les précieuses reliques des martyrs » en des lieux que j'ai honte de nommer ; ils répandirent » le corps et le sang du Sauveur ; ces précurseurs de Tante* » Christ prirent les calices et les ciboires ; et « après en » avoir arraché les pierres précieuses , en firent des coupes » à boire dans les festins impies ; ils dépouillèrent J. 0. » et se disputèrent aux dés la propriété de' ses vêtemens; » il ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté » pour en tirer du sang. Us firent entrer dans les églises des » mulets et des chevaux , pour emporter les vases sacrés , » l'argent ciselé ou doré, qu'ils avaient arraché de la chaire, » du pupitre et des portes. Quelques-unes de ces bâtes étant » même tombées sur le pavé glissant, ils les percèrent à *^ coups d'épée et souillèrent l'église de leur sang et de leurs " ordures. » C'est dans Nicétas que nous avons pris l'aventure de cette femme déhontée qui entonna une chanson impudique, dans la chaire patriarchale , et blasphéma le nom de Jésus-Christ.

Le souvenir de telles impiétés eîcite une sainte indigna-

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iiondans Tàmç de ^historien. « Oh! Dieu, s'écrie-t-il , que » de misère ! Ces malheurs npus avaient-ils été prédits par » le frémissement de la mer > par un voile répandu sur le » soleil, par une lune ensanglai^tée, par le dérèglement du » cours des astres? Nous venons de raconter le crime que » les nations de l'Occident ont commis contre le peuple de » Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité pour per- » sonne ; ils ont tout pris, tout enlevé! Yoilàle mal que nous » ont fait ces Francs, avec leur collier d'airain, leurs sourcils » élevés, leur esprit superbe, leurs yeux fiers et insolens, leur ' » visage rasé, leurs mains toujours prêtes va répandre le sang , 3» leurs.narines qui respirent la colère, leur génie inhumain, » leurs paroles brèves et animées. Est-ce là ce que vous nous » promettiez , vous qui vous dites savans et vertueux , plus » sages , plus religieux , plus justes que les Grecs ? Est-ce là » ce que vous promettiez à Dtieu ? Vous vous êtes chargés du » fardeau précieux de la croix ! Vous aviez juré que vous » passeriez dans le royaume chrétien sans y répandre de » sang, sans vqus détourner ni à droite ni à gauche ! Vous » aviez dit que vous ne vouliez tremper vos mains que dans » le sang des Sarrasins ! Que sont devenues ces promesses? » Nous abrégeons la longue déclamation de Nicétas , et Tespèce d'oraison* funèbre qu'il fait de l'empire. On aperçoit dans toutes les parties de ses discours le mauvais goût de son siècle , et un désir de briller, déplacé dans des circonstances qui pouvaient inspirer de si belles pages à un historien philosophe.

En racontant la ruine de Constantinople . Nicétas a mêlé à son récit l'histoire des événemens particuliers qui accon>pagnèrent sa fuite dé Constantinople ; nous allons analyser cette partie de ses annales, parce qu'elle offre un tableau de cette grande catastrophe, animée en quelque sorte par Içs souvenirs d'un témoin oculaire.

« Je dois raconter quelque chose de ce qui m'arriva dans >»'cette triste journée, dit Nicétas. Plusieurs de- mes amis se » retirèrent dans ma maison, parce qu'elle était bâtie sous » une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison » du quartier Sâînt-Oracine , qui était enrichie d'une infinité ^ d'ornemens , avait été consumée dans le second embrase- ». ment; mais en quelque endroit qu'on fût caché, on n'é- 3» chappait pas à la fureur de ces barbak'es , on était pris et » emmené. J'avais dans le temps retiré un vénitien avec sa ' » femme et ses enfans , qui me servit bien dans cette cir- » constance , quoiqu'il ne fût que marchand ; celui-ci prit 1» les armes , et feignant de faire partie des troupes in-

» cendiairesde ces barbares, il défesidit ma porte; mais D enfin ne pouvant plus résister à la multitude qui entrait » en foule, et principalement aux Français, qui se vant^ent » de ne riea craindre que la chute du ciel , le Vénitien nous » conseilla la fuite si nous ne voulions être chargés » de chaînes , et avoir sous i^ps yeux le triste spectacle de » Tincendie de notre palais et de nos filles outragées. Nous » mettant donc sous la conduite de ce fidèle défenseur , » comme si nous eussions été ses prisonniers , nous allâmes » vers la maison des Vénitiens , qui étaient nos amis. » Dans cette route nos serviteurs nous abandonnèrent lâche- » ment ; alors , obligés de porter nous<-mêmes nos enfans )> qui ne pouvaient encore marcher , nous nous dirigeâmes » vers la mer ; Fhiver approchait, et ma femme était grosse , » de sorte qu'il me semblait voir s'accomplir les paroles » du Sauveur qui nous avertit de prier Dieu que notre >' fuite n'arrive point en hiver, ni au jour du sabbat, >» et ces autres paroles du prophète , malheur aux femmes » qui seront enceintes ou nourrices ! Durant notre route , nous » rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés ; les uns » avaient de longues épées suspendues à leurs chevaux; Içs » autres des poignards attachés à la ceinture ; les uns » étaient chargés^ butin, les autres fouillaient léprs pri- )) sonnicrs pour voir s'ils ne cachaient pas un bon habit soui; » un mauvais , ou s'ils n'avaient point d'argent ; d'autres , » regardaient de belles femmes avec des yeux qui expri- » maient tout le désir d'en jouir à l'heure même ; nous » mîmes celles que nous avions au milieu de nous , comme » au milieu d'une bergerie , et nous les avertîmes dç salir , )> avec de la boue , ces visages qu'elles ornaient autrefois » avec du fard . de peur que l'éclat de leur teint n'allumât » les désirs des amans passionnés , et n'attirât la fureur des » ravisseurs cruels. Le coeur brisé par la doUle^r, nous » levions les mains au ciel , nous prions Dieu qu'il lui plût )> de nous préserver de la violence de ces bêtes féroces. » Comme uqus étions près de passer par la porte dorée, un » barbare enleva violemmentla fille d'un magistrat, comme » un loup enlève une brebis; le père, accablé par la vieil- » lesse et la maladie , fit un faux pas et tomba d:ans la boue > » d'où se tournant vers moi , qui ne pouvait lui servir » que d'un appui aussi faible que celui du figuier, il me » conjura d'une voix sup{Jiante de sauver sa fille. » Nicétas rapporte ici comment il parvint par ses larmes et ses prières à toucher ces âmes de bronze. La fille fut délivrée de la brutalité de son ravisseur et rendue à son père, a Lorsque

» nous fûmes arrives hors de la ville , continue Fauteur ^ » chacun commença à remercier Dieu de sa protection et à y déplorer son malheur. Pour moi je me prosternai à terre )» éije me plaignis aux murailles de ce qu^elIes demeuraient » insensibles aux grandes calamités publiques, et de ce 3» qu'elles se tenaient encore debout , au lieu de se fondre en » larmes. » Ici Fhistorien , dans une invocation de mauvais goût , s^adresse aux murailles , à Constantinople , à Dieu : tes murailles devaient crouler , puisqu'elles n'avaient pu défendre la reine des citéis ; Constantinople devait s'effacer du rang des villes célèbres , et comment Dieu avait-t-il permis de si grandes calamités! Les Grecs étaient sans doute criminels; mais fallait-il pour cela- les exterminer de dessus la terre. Nicétas continue le récit de ses malheurs domestiques^

3ui ne se liant plus en rien aux calamités de &a patrie , ne oivent plus ainsi fixer notre attention. Revetiant ensuite à ce qui suivit la prise de Bjrsance, l'historien rapporte que la lie du peuple de cette cité, loin de déplorer les malheurs publics , se réjouissait dé l'abaissement dans lequel les plus illustres familles étaient tombées ; cette populace rachetait à vil prix les biens dont l'es Latins s'étaient enparés, et devenait riche quelquefois aux dépens de ses maîtres. Elle se mêlait même à ces fêtes insultantes , à ces divertissemens où les Latins tournaient les Grecs en ridicule. L'historien rapporte ici quels étaient ces divertissemens : a Les croisés se revêtaient , dit-il, non » par besoin , mais pour en faire voir le ridicule , de robes » peintes , vêtement ordinaire des Grecs ; ils mettaient nos » coiâtires de toile sur la tête de leurs chevaux , et leur atta- 3> chaient au cou les cordons qui , d'après notre coutume , » doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans » leurs mains du papier, de l'encre et des écritoires pour » nous railler , comme si nous n'étions que de mauvais » scribes ou de simples copistes. Ih passaient des jours en- » tiers àtabie; les uns savouraient des mets délicats^ et les ]» autres ne mangaient, suivant la coutume de leur pays, » que du bœuf bouilli et du lard salé, de Fail, de la farine , » des fèves, et une sauce très-forte. »

Avant de passer à ce que raconte Nicétas sur le partage de l'empire entre les princes latins , et l'élévation de Baudouin , nous croyons qu il sera plus méthodique d'analyser l'ouvrage séparé de Nicétas , dont nous avons déjà parlé , et qu'il a consacré à déplorer la perte des monumens publics, qui ornaient la reine des cités , lorsqu'elle fut prise pai^ les Latins. "Cet ouvrage est intitulé : Discours de JVicétas^

Choniati sur les monumens détruits ou mutilés par les croisés, c/i 1204(1).

Après s*être élevé contre l'avarice des peuples d'Occident, Nicétas s'exprime en cesterm'es : « Les Latins ouvrirent les D tombeaux des empereurs qui ornaient le grand temple , » ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui » s'y trouvaient,les perles, lespierresprécieusesylesdiaman», » trésors respectés depuis tant de siècles; ils outragèrent le *» corps de l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, 4» et le dépouillèrent de ses vêteiiiens funèbres. Ainsi , ils » ne firent grâce ni aux vivans ni aux morts ; ils déchirèrent » en lambeaux: le magnifique voile du grand temple , tis- » su d'or et d'argent pur , estimé plusieurs millions. A ce » brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres : » l'avidité des Latins les fit recourir aux statues de bronze , » qu'ils firent fondre pour les convertir en monnaie ; . la » Junon d'airain , statue colossale , qui ornait le forum de » Constantin, fut brisée et fondue la première. Un char, at- » télé de quatre chevaux , put à peine en transporter la tête » jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Paris, qui présen- » tait à Yénus la pomme , source d'une fatale discorde , fut » renversé de sa base. Ils n'épargnèrent pas davantage \ » cette pyramide élevée, qui dominait sur toutes les colonnes » dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les bas-reliefs dont >» cette pyramide était ornée ! L'artiste y avait représenté » tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants » harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, ^ les instrumens du labourage , les meubles simples de la » ferme, les brebis bêlantes , les agneaux bondissans; » une mer immense s'étendait au loin : elle était peuplée » d'une foule innombrable de poissons , dont les uns tom- » baient dans les filets des pécheurs , d'autres échappaient » de leurs mains et , se précipitant dans les flots , recou- » vraient leur liberté. Des amours nus , deux à deux , trois » à trois , exprimaient la joie folâtre , en luttant ou en se » jetant des pommes. Sur le sommet élevé de cette pyra- » mide était une statue de femme, que les vents faî- » saient tourner dans tous les sens , et qui , pour cette » raison , était appelée Anémodulion. On condamna aussi » aux fourneaux la statue héro'toue et colossale du Taurum, » que quelques-uns croyaient être celle de Josué, parce V que le cavalier étendant la main vers le soleil à son cou^

(i) Narralio Kicetse dhoniatae de staluis, c. p. elc. Imperium oricaialç^ ^om. I , pars tert. , p. lo^ et sqiv.

» chant , semblait lui ordonner de s'arrêter ; d'autre» » disent que c'était Bellerophôn , car, libre comme Pégjase , » du cavalier qu'il portait, le cheval volait sans frein dans » la plaine , battant l'air de ses ailes , en. même temps qu'il » frappait la terre de ses pieds. Une tradition fabuleuse » rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la » figure d'un homme de la faction verte , ou d'un habitant » de l'Occident, ou d'un Bulgare ; du reste, il était impos- » sible de voir l'objet qu'il cachait, tant ce pied était étroi- » tement uni à la base : quand on eut mis le cheval eu » pièces pour le fondre , on ne trouva qu'un cachet enve- » loppé a' un drap de laine. Les Latins , sans cher<:her à » connaître le sens des caractères qu'il portait , le jetèrent » au feu avec les autres débris de la statue.

» Les Latins , qui n'appréciaient pas ce qui était beau , » n'épargnèrent pas davantage les autres statues de l'Hip- » poarome ; tous les autres monumens de l'antiquité furent » détruits ; les médailles , que leurs inscriptions rendaient » précieuses , furent vendues, et ils se. distribuèrent, comme » de simples pièces de monnaie, les pièces rares qu'on avait » recueillies a grands frais. .

>» Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespénis , » ce colosse, chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dan& » le Gophius : il était couvert de la peau d'un lion; l'immo^ )* bilité de l'airain n'empêchait pas qu'on ne vît ses jeux » animés par la fureur ; ses épaules n'étaient point char- » gées d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son » arc, ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jus- » qu'aux genoux , il appuyait sur son coudfe sa main gauche ,

[u'il tenait élevée pour soutenir sa tête , oppressée par la

iouleur ; le fils de Jupiter déplorait sa destinée ; il mau- » dissait les travaux qu'Eurystée , abusant des dons de la *>> fortune, lui imposait danç sa fureur jalouse ; sa large poi- » trine , ses fortes épaules , sa chevelure épaisse , ses bra» » nerveux, les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute r> stature; tout était fait, je le pense, d'après la vraie me- » sure attribuée à Hercule par Lysimaque ; cette statue de » bronze fut son premier et son demi er ouvrage dans ce genre . » Telle était l'immensité de cette statue , que le cordon qui » mesurait un de ses pouces , pouvait facilement ceindre un » homme , et que là taille des hommes les plus grands égalait » à peine la circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins » ne respectèrent pas ce symbole de la force humaine , eux « qui cependant se Tattribue par excellence, et qui mettent » la force au-dessus de tout,

)> qu' » doi

» Ils firent fondre encore Tâne chargé qui marchait en » ruant, et le conducteur qui le suivait ; ce groupe avait » été placé par Auguste dans la ville d'Actium , que les Grecs » appellent Nicopolis , en mémohre d'une aventure arrivée » au monarque. On rapporte que ce prince allant reconnaître » Farmée d'Antoine , rencontra un paysan avec un âne , qui » lui indiqua le camp de son compétiteur ; Auguste l'ayant >» interrogé sur son nom , le paysan répondit qu'il s'appelait » Nicon {heureux), et son âne Nicanâre {vainqueur), et » qu'il portait des provisions à l'armée de César. Les Latins » livrèrent encore aux flammes la truie ou la louV;e qui » allaita Rémus et Romulus : ainsi furent détruits les monu- » mens les plus vénérables de l'antiquité et transformés en » de viles pièces de knonnaies ; il en est de même de Thomn^e » qui combattait un lion , de l'hippopotame dont le derrière » se terminait en queue écailleuse ; de l'éléphant qui agitait » sa trompe ; des sphynx , dont la foi^e est tout k la fois » celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible ; » quelques-uns 4e ces monstres, déployant leurs ailes, » semblaient défier les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai 3» point le cheval indompté, dont 1 oreille droite, la » bouche frémissante et les bonds, signe de sa joie et de sa » fierté , annonçaient l'indépendance ; l'horrible Scylla , » femme gigantesque , dont l'attitude menaçante exprimait » la force et la férocité ; de ses flancs entr'ouverts sortaient y> les monstres qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse , » pour dévorer ses compagnons infortunés ; on voyait en- » core dans l'Hippodrome un aigle d'airain, ouvrage d'Apol- 3» lonius de Thyàne, et le plus bel instrument de ses pres- » tiges. Quand cet homme célèbre vint à Bysance, les Grecs, » dont le territoire était infesté de serpens , le prièrent » de les délivrer de ce fléau. Le philosophe ayant évoqué les )) plus puissans démons dans une orgie , fit placer au haut » d'une colonne , après la célébration de ses mystères sacri- » lèges, un aigle dont l'aspect, semblable au chant des sy- » rênes , enchaînait tous ceu^ qui jetaient les yeux sur lui. Un » serpent que cet aigle tenait dans ses serres, s'efforçait vai- » nement d'arrêter son essor , en l'enveloppant des replis de » son corps tortueux , et en s' élançant pour atteindre les y ailes du roi des airs ; serré dans les griffes de l'oiseau , le » monstre gonflé de venin, semblait moins lutter contre lui » que s'assoupir de lassitude , tandis que l'aigle , avant de » célébrer sa victoire par des cris dé triomplie, faisait un der- » nier effort pour enlever son ennemi dans les airs ; la' joie V qui brillait dans ses yeux et l'agonie du monstre , annon-

M çaieut aux. spectateurs étonnés quelle serait Tissue du, » combat ; en voyant le serpent ainsi abattu , on ^espérait » que Faigle , dédaignant de se repaître de cette vile proie , » laisserait tomber le cadavre dii monstre ; qu'il effraierait » ainsi ceux qui désolaient Byzance, et les forceraient de fuir » dans leurs antres secrets. Cet ouvrage offrait encore une » toerv^ille : on voyait sur les plumes de Taigle un cadran » qui , lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages , indi- » quait les heures du jour' a ceux qui connaissaient ces » caractères.

» Que dirais-je de la statue d'Hélène, de la perîection de » sa taille , de l'albâtre de ses bras et dé son sein , de sa » jambe parfaite? de. cette Hélène qui condiiisit toute la ». Grèce sous les murs de Troie. N'avait-elle pas adouci les )> féroces habitans de la Laconie ? Tout était possible à » celle dont les regards enchaînaient tdus les cœurs; ses » vêtemens étaient «sans apprêts, mais si ingénieusement » arrangés, qu'ils laissaient apercevoir aux regards avides, » toute la fraîcheur de ses charmes mal voilés par une » tunique légère , par son voile , sa couronne et les tresses » de ^es cheveux ; sa chevelure , attachée seulement à la » hauteur du cou , • flottait au gré des vents et retombait » jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes; sa bouche en- » tr'ouverte , comme le calice d'une jeune fleur , semblait. )> offrir un passage aux tendres accens de sa voix , et le » doux sourire de ses lèvres remplissait d'une émotion dé- )> licieuse l'âme du spectateur. Jamais il ne sera possible » d'exprimer , et la postérité cherchera vainement a sentir » et à peindre la grâce répandue dans cette statue divine. » Mais, ô fille de Tindare , chef '•d'œuvre des amours, » émule de Yénus , où est la toute puissance de tes charmes? M Pourquoi n'en fais-tu pas sur ces barbares Taimable usage » que tu en faisais autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée » a hrûlçr du feu dont tu consumas tant de cœurs? Les » descendans d'Enée ont-ik voulu te condamner aux flammes » que tu allumas dansllion? » Reprenant ensuite sa narra*, tion, Nicétas décrit le piédestal de la statue d'Hélène : ,« On » y voyait , dit-il , une jeune femme d'une taille admirable » dont la chevelure était relevée sur le front ^vec bèau*^ » coup de grâce; elle était placée de manière qu'on pouvait » y atteindre avec la main; 4à sienne, d'une blancheur » d'albâtre , soutenait un cheval par un de ses pieds avec y autant d'aisance que si c'eût été un fuseau : le cavalier » était robuste et clans une attitude guerrière; le cheval u dressait se& oreilles coniirae s'il eût entendu le son d^ k

» trompette ; il semblait se précipiter en avant atec furieur ; » ses pieds suspendus en Tair > ses yeux pleins de feu ^ son » col ëlevé, annonçaient Fardeur des combats.

« Au-delà de cette statue , proclie de la borne Orientale )» des courses,, qu'on appelait de B,ibio, on voyait des statues, » trophées des vainqueurs. D'un signe de la main , ils coha~ » mandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes M auprès de la borne , mais de faire totimèr les chevaux » et de les presser deTéperon, afînqué, se trouvant plutôt » au-delà du terme , ils obligeassent Jieurs rivaux à prendre » un plus grand détour ; alors ceux-ci , malgré- la rapidité » de leurs coursiers , devaient rester en arrière et perdre la » couronne.

3» Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous » par sa perfection , car je n'ai pas l'intention de tout dé- » crire, s'offrait encore dans l'Hippodrome : c'était un animal » en forme de bœuf placé silr un énorme piédestal ; il était » difficile d'assigner la race de cet immense animal : il en T» étouffait entre ses dents un autre , dont le corpis était si D couvêrtd'écailles, qu'on ne pouvait le toucher impunément. » On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et » l'autre un aspic. Quelques-uns piensaient que l'un était un » hippopotame et l'autre un crocodile : tous les deux, vaincus » et vainqueurs , se donnaient mutuellement la mort ; celui >> qu'on prenait pour un basilic , infecté de la tête aitx pieds » du venin de son adversaire -, était d'un vert livide , couleur » que donnait à son sang la fermentation du poison qui s'y » était mélangé : ses genoux ne pouvaient plus le supporter, » et l'on voyait bien qu'il sç serait étendu à terre, si les. 1» jambes qui lui servaient d'appui ne l'eussent soutenu par » leur masse ; l'autre animal , brisé sous la dent de son en- » nemi , remuait à peine sa queue venimeuse ; il ouvrait sa » gueule , et marquait les terribles efforts qu'41 faisait pour )» échapper de cette horrible prison^ mais c'était vainement $ » car ses pieds , son dos , et la partie de son corps , à la- » quelle tenait sa queue , étaient absolument enfermés dans » 1 énorme mâchoire du vainqueur ;. l'avantage était donc » égal de part et d'autre ; ils combattaient avec autant de » succès , et périssaient ensemble. » ^

Telle est là description que Nicétas nous a laissée des monumens remarquables dont les arts eurent à déplorer la perte , lors de la prise de Gonstantinople ; nous l'avons don née en entier, parce que, d'une part, ce morceau est peu connu , et qu'il offre , de l'autre , le plus grand intérêt pour l'histoire des arts dans le moyen âge , et l'influence

que les croisades exercèrent sur cette branche importante des connaissances humaines.

Nous revenons maintenant aux Annales de Nicetas : « Lorsque le pillage eut cessé dan^ Gonstantinople , dit-il , » les Latins envoyèrent dans les provinces de l'empire des )) hommes avides, chargés de reconnaître exactement quel » en était le revenu; puis, comme s'ils eussent ét^ les » maîtres du monde et les maîtres des rois « ils divisèrent » entre eux l'empire de% Césars : ils firent un lot d'Aléxan- » drie , ville célèbre arrosée par le Nil ; de la Lybie et de y» la Numidîe; ils en firent d^autres du pays des Parthés, )) des Perses , des Ibères , des Assyriens et des nations plus » éloignées qui habitent les rives des fleuves d'Orient. Ce )) n^était point l'antiquité, ni la célébrité des villes que l'on » considérait dans 1 importance des lots , mais les impôts » qu'elles pourraient payer et l'abondance de leurs pâturages; x> enfin , ces barbares se disputaient comme s'ils avaiei^ eu )>'à partager une proie sanglante. En annonçant aux chré- » tiens de la Syrie leurs déplorables victoires, ils leur î) envoyèrent les portes de Constantinople , et les chaînes » qui fermaient son port, »

L'auteur nous a conservé les cérémonies de l'élection de Tempereur latin de. Constantinople : nous les donnons telles qu'il les a rapportées : « Les Latins s'assemblèrent dans l'é- » glise des Saints Apôtres, et, suivant l'usage de leur pays, » ils placèrent sur une même ligne quatre calices, destinés aux » quatre compétiteurs : l'un de ces calices contenait le saint î> sacrifice, et devait être donné à l'empereur élu ; les autres » étaient vides. Où prit cinq électeurs parmi les Yénitiens » » cinq parmi les Francs ; Dandolo avait voix prépondérante » en cas d'égalité de suffrages.' »

Après avoir parlé de l'élection de Baudouin, comte de Flandre, l'historien recherche quels furent les motifs delà préférence qu'obtint ce chef sur ses compétiteurs; il l'attribue à l'influence du duc de Venise qui , par cela même qu'il ne pouvait être élu , chercha à placer sur le trôiie de Constantinople un souverain d'un esprit facile à diriger , qui ne pût nuire à la puissance de la république. Baudouin n'avait que trente-deux ans , et montrait pour le doge une respectueuse déférence ; il l'aimait comme son père. D'aiUeurs , les états du comte de Flandre étaient éloignés dit territoire de Yenise , tandis que ceux du marquis Boniface , le compétiteur le plus à craindre , étaient situés en Lombardie.

Nicétas fait avec assez d'impartialité le portrait de Bau-.

douin. « Il avait, dit-il, de la vertu et de la piété : durant » tout le temps qu'il demeura séparé de sa femme, il ne jeta » les yeux sur aucune autre ; il s'adonnait à la prière , sou- » lageait les pauyre3 dans leurs besoins, et écoutait avec » patience ceux qui n'étaient pas de so^ avis;' il faisait » publier deux fois par semaine, que ceux de ses guerriers » qui avaient eu des rapports coupables avec des femmes » autres que la leur, ne fussent point assez hardis pour >» coucher dans son palais. »

En comparant ce portrait , tracé par l'historien grec , avec celui que nous ont laissé les chroniqueurs latins du héros de la croisade , il est facile de reniarquer les différences qui distinguaient les mœurs des deux nations; les Grecs, dominés par un esprit de monachisme et incapables d'apprécier les vertus guerrières des peuples de l'Occident , ne louaient en eux que la piété et les pratiques' ascétiques, par lesquelles les deux peuples se rapprochaient. Les chroniqueurs latins , ui s'adressaient à des nations beUiqueuses et barbares j à es peuples chez qui la force et la valeur étaient les premières vertus, retraçaient dans les portraits de leur héros, les qualités chevaleresques qui faisaient l'admiration de leurs contemporains. •

Nicétas a consacré un livre tout entier au règne de Baudouin : nous chercherons particulièrement à faire connaître l'esprit dans lequel l'historien l'a considéré.

Il raconte d'abord le voyage de Baudouin en Occident. L'historien dit qu'il y alla pour s'y faire reconnaître souverain : il s'élève ensuite contre le mépris qu'avait cette orgueilleuse nation des Francs pour les descendans des Romains , contre la rudesse et la grossièreté de ses manières y qui vient sans doute de ce qu'ils n'ont point de commerce avec les Grecs et les Maures; les Grecs, opprimés par le despotisme des Latins, désiraient avec ardeur d#s changemens : l'occasion s'en présenta bientôt ; le marquis de Montferrat avait épousé la veuve d'Alexis l'Ange. Le nouvel empereur , plus inconstant et plus léger qu'un dé, ayant refusé' au marquis la portion de territoire qu'il lui avait promise , celui-ci , pour s'attirer l'amour et la confiance des Grecs , fit proclamer le jeune Manuel , fils de sa femme , pour empereur ; il parcourut avec ce jeune prince la Thrace et la Thes«alie , le faisant reconnaître empereur dans toutes les provinces : c'est ainsi que , semblable à la belette, il cachait le mauvais dessein qu'il devait bientôt découvrir. Cependant son projet lui réussit , car il se mit par ce moyen en possession d un grand nombre

de villes et d'une vaste étendue de pays , qu'il n'aurait jamais pu conquérir par les armes.

Nicétas raconte ensuite les victoires et les conquêtes de Henri, frère de Baudouin. Dan$ quelques villes il trouvait de la résistance ; dans d'autres on le recevait avec la croix et le saint évangile; il ne fit aucun mal aux cités qui le reçurent bien, quoique les Latins ne soient pas des gsns fort traitablesy et quoiqu'ils, aient une langue barbare, un naturel avara, un œil envieux, un ventre insatiable, un esprit furieux , une main cruelle.

L^historien revient encore au marquis de Montferrat. Ce

Ç rince se proposant de pousser ses conquêtes par delà, les hermopyles , partit de Larisse* Les Grecs qui avaient embrassé son parti lui servaient de guides; arrivé près des Thermopyles , il fut quelques temps arrêté par une embuscade que lui dressa Léon Sgure ; mais à peine son armée se fiit-elte montrée toute entière , que Léon prit la fuite avec ses soldats. Ce Léon S^re , suivant l'historien , s'était maintenu , par ses brigandages , en possession d'un petit état ; au milieu des séditions et de la guerre! civile , il devint grand et puissant, de petit et faible qu'il était, commje un torrent qui est grofsi par les pluies et gonflé par les flots et par les vents.

L'historien continuant de raconter les victoires et les conquêtes des Latins dans la Grèce , s'exprime en ces termes r « Mais pourquoi faut-il que ces barbares précipitent la nar^ » ration de mon histoire ! A peine ai-je raconté leur entrée » à Eubée , et voilà qu'ils volent déjà vers l'isthme , qu'ils » taillent en pièce l'armée romaine , qu'ils entrent à €o- » rinthe , cette ville si riche et ^i fière , qu'ils vont à Argos , » parcourent la Laconie , fondent sur l' Achaïe , prennent » Methone et Pyle , la patrie de Nestor ; peut-être iront-ils- )» bientôt se baigner dans l' Alphée et boire les eaux limpide» » de ce fleuve quitioule pour Aréthuse. 0 Alphée, je t'en > conjure par la violence de ton amour, garde -toi bien » de raconter aux Normands de ia Sicile , les calamités des » Grecs , dans la crainte qu'ils n'en fassent des réjouis- » sances publiques et qu'ils n'envoient contre nous de nou- » velles légions.

» Ainsi , tout ce que possédaient autrefpis les Romains «n » Occident et en Asie , fut dans moins d'un an sous la D puissance des Latins; mais Dieu qui se plait souvent à » détruire les dessein des hommes , et à ruiner les nations » les plus formidables , nous prit sous sa protection.

» L'empereui- Alexis s'etant retiré auprès du marquis de

» Montferrat , et ayant vendu les marquer de la dignité sou- )> veraine pour avoir du pain, les Romains qui Tavaiént » suivi, d'une naissance illustre et d'une valeur éprouvée, )> offrirent au marquis de Montferrat Fappui de leurs arn mes ; ce prince refusa en disant qu'il ;n' avait pas besoin » de guerriers romains. Baudouin , à qui ils avaient fait 9* une offre semblable ,'leur fit la même réponse.

» Ce double refus engagea les nobles romains à se re- 3» tirer vers Jean , qui, né sur le niiont Emus ,. ravageait les 3» terres des Romains à la xnanière des Scythes ; Jean les reçut » avec considération , parce qu'il craignait les Francs autant ^* qu'une épéedefeu: il leur conseilla de soulever autant » qu'il serait en eux les villes.de la Grèce; ajoutant qu'il » seconderait par ses secours ce soulèvement. En effet les' » Romains parvinrent à soulever la ville de Thrace-et de 9» Macédonie : lés Francs furent partout égorgés « et l'Orient » se trouva enfin délivré de la présence des Latins. »

Nicétas , après avoir décrit les pr^aratifs que firent de concert l'empereur Baudouin, le doge Dandolo et lecomte de Blois pour réprimer la révohe, et attaquer leis Bulgares , parle des batailles où les Français furent complètement vaincus. Baudouin et le comte de Blois tombèrent au pouvoir des Scythes ; Dandolo , le rusé Dandolo ne parvint à sauver 4es débris de l'armée tatine qu'en allumant de grands feux pour faire croire que ses trbupes étaient encore sous les armes , prêtes à repousser les Bjilgares.

Nicétas suit l'invasion 4es Scythes, et raconte les victoires et les ^revers des Francs; nous avons rapporté dans notre douzième livre tout ce que le récit de l'historien nous a offert d'intéressant pour l'histoire de l'empire de Constantinople : nous renvoyons à cette partie de notre ouvrage. Quant aux faits que nous avons négligés , nous devrions sans doute y suppléer dans cet extrait ; mais comme Fhis-* toire de l'empire latin de Constantinople n'entre qu'indî^ rectement dans notre sujet , nous ne croyons pas devoir augmenter cet extrait déjà si long , de petits détails le plus souvent sarrs intérêt.

Les Annales de Nicétas se terminent au règne de Baudouin.

451 RIBLIOTnfeQUE

Histoire de Jean Cinnam le grammairien (1).

' Jean Cinnam , notaire de la cour de Constantinople , naquit au commencement du douzième siècle : attache à l'empereur Manuel Comnène , il entreprit l'histoire de la vie de ce prince , qu'il publia en six livres î qui vont jusqu'en l'an 1 1 76. L'ouvrage de Cinnam ne nous est parvenu qu'incomplet. L'édition sur laquelle nous allons laire cet extrait , et qui passe pour la plus exacte , est celle que Ducange a publiée dans la Bizantine. Cinnam n'offre d'intérêt sous le point de vue des croisades, que pour, l'expédition de .Conrad -et de Louis YII. La manière particulière dont Cinnam voit et juge les événemens , les détails que contient son récit, l'esprit de partialité qui y préside , et dont Nicétas a su se préserver, nous engagent à présenter l'analyse de cette

{>af tie de la chronique , persuadé qu'elle peut jeter quelque umière sur les événemens de la croisade de Conrad et de Louis Yn. Les préjugés et les passions de Gnnani pourront aussi nous aider à connaître le caractère et les moeurs du peuple grec au moyen âge.

C'est dans le second livre de son histoire que l'auteur parle de la deuxième guerre sainte.. Après avoir rapidement raconté les différentes expédition de Manuel contre les barbares qui fatiguaient l'empiré , il s'exprime en ces termes : <c Alors des affaires étrangères donnèrent lieu à de nouveaux » mouvemens. Les Celtes , les Germains , les Gaulois , les » Bretons et toutes les forces de l'Occident se levèrent. -Le » prétexte de cette expédition était de combattit les » Perses, et d'aller en Palestine pour déUvrer le sépulcr'fe du »- Seigneur ; mais le véritable motif de cette croisade , c'é- » tait la dévastation et la ruine de l'empire grec. L'armée s» dés Occidentaux était innombrable. » j

Lorsque l'empereur eut appris leur arrivée sur les frontière» de la Bulgarie, il leur envoya deux ambassadeurs qui, introduits dans la tente du chef des Occidentaux, parlèrent ainsi : « Il n'est pas juste de faire la guerre à ceux de qui » vous n'avez reçu aucune injure. Si vous obtenez la victoire, » vous n'en rapporterez aucune gloire réelle ; si vous êtes » vaincus , personne ne vous plaindra. Yous ne pouvez , sans » injustice, fouler le sol romain avant d'avoir juré à l'em-

(1) Iwecvvou Ktvvà/iov 7j3«|x|i«TtxoO «oTopîoc.

y^ pereur que vous respecterez ses états. Si vous refusez de M prêter ce serment , pourquoi ne faites vous pas ouverte- » ment la guerre ? Lorsque vous serez lié par votre pa- » rôle , l'empereur aura une garantie ; vous ne pourrez plus . » être infidèle à. vos promesses sans attirer contre vous la » colère de Dieu et l'indignation des Grecs ; si vous prêtez » le serment , il vous recevra comme des hôtes respe'cta- » blés, comme de véritables amis., m

Conrad (et c'est ici que l'empereur est nommé pour la première fois) répondit que jamais l'intention des Allematids n'avait été de faire la moindre injure aux Grecs , qu'ils demandaient seulement un libre passage à travers les états de l'empereur, et qu'il jurait de respecter les Grecs et leurs^

{)ropriétés. En effet , continue Cinnam, les rois, lesduc^, es comtes , promirent par serment de ne porter aucun dommage au peuple grec ni au territoire impérial. Après avoir parlé du retour des ambassadeurs grecs à Bysance , l'historien décrit en quelques mots la marche des armées de TOccident. Il remarque que les Allemands ^'avançaient les pre-^ miers , et que les Français venaient ensuite laissant un long intervalle entre eux et les troupes de Conrad. Cinnam se demande pourquoi les croisés 3'jétaient distribués de cette manière , et présume qu'ils agissaient ainsi afin de se procurer plus facilement des vivres. « Les armées chrétiennes , » dit l'auteur , étaient innombrables ; les pèlerins étaient » plus nombreux que les grains de sable de la mer, et » Xerxès n'avait pas une aussi grande multitude de combat- » tans lorsqu'il couvrait l'Hellespont de ses flottes. Quand » les Allemands furent arrivés sur le Daniibe, poursuit le » chroniqueur, Manuel envoya des scribes pour comptei: » les passagers portés par les JJia vires; après qu'ils en eurent » comptés quatre-vingt-dix mille', ils furent obligés de 's'^ar-^ » rêter , tant était grande la multitude des pèlerins. » Tant que les barbares eurent des montagnes et des lieux difficiles à traverser , ils furent modérés et pacifiques ; mais une fois qu'ils eurent touché là plaine , ils se mirent à piller et à voler dans les marchés publics; quiconque leur opposait de la résistance tombait sous le glaive. Si l'on en croit notre historien, Conrad ne cherchait pas à réprimer ces désordres; il fermait l'oreille aux réclamations et aux plaintes qu'on Lui adressait, ou bien il se contentait d'attribuer ce pillage 2ila pétulance de- la multitude,: Cinnam raconte comme Nicétas , mais avec quelque différence, l'anecdote de ce prince ma-^ lade, qui s'était établi dans le monastère d'Andrinople , et que des Grecs firent périr dans les flammes. Suivant le récit

de Jean le grammairien , Frédéric , neveu de Conrad , incendia le cloître pour venger le malade, parent du monslrque allemand , et les guerriers de Manuel firent un grand carnage des pèlerins ; Nicétas, au contraire, rapporte que le général dçs troupes impériales parvint à apaiser par de sages discours la colère de Frédéric , ce qui est plus conforme au caractère des Grecs.

L'empereur proposa à Conrad de prendre une autre route que celle de la capitale de Tempire ; mais le roi des Allemands n'en persista pas moins dans son projet. Alors Manuel se prépara à mettre^onstantinople à Tabri de toute attaque soudaine. Il rassembla deux grandes armées» dont l'une campait en dehors de la ville, et Tauti^e dans ses murs. H attendait, pour prendre une résolution définitive, quelle serait la conduite ultérieure des pèlerins. Les Occidentaux s'avançaient toujours dans la- Grèce ; leur taille gigantesque r l'armure, impénétrable dont ils étaient couverU , portaient en tous lieux l'épouvante. Pourtant les Grecs espéraient, pouvoir vaincre les Allemands par l'habileto de la tactique militaire des soldats de. l'empire et par la légèreté de leur évolution. « Pendant que le souverain de Bysance se dispo- » sait à attaquer Conrad, il arriva, dit Cinnam, une épouj? vantable calamité. On peut conjecturer que c'est Dieu » lui-même qui envoya ce grand désastre pour punir les » Allemands traîtres, inhumain» et parjures.» Notre chroniqueur décrit ici l'orage qui fut si terrible aux pâerins dans la plaine de Chérobaque. Il ajoute que Manuel , touché des malheurs des croisés, envoya au prince allemand des lettres et des ambas$adeurs pour le consoler des maux que son armée avait soufferts à la suite de ce violent orage , et pour l'inviter à venir conférer ayec lui à Cqnstantinople. Conrad , ^uperbe et dédaigneux , accueillit froidement cette ambassade ; il continua de marcher , et~ parvint le 8 septembre aux environs de la capitale. L'armée campa près du. palais impérial , vers ces douces retraites où l'on vient oublier les ennuis de la ville, lieux enchantés où les fleurs exhalent leur parfum , où les arbres prêtent un frais ombrage. L'empereur allemand fut rempli d'admiration en contemplant les tours , les murailles et les fossés profonds qui défendaient la. capitale de l'empire; il fut aussi étonné d'apercevoir une multitude d'hommes et de femmes debout sur les remparts , oisifs et sans armes. Parmi les guerriers de Bysance , les un$ veillaient dans l'intérieur de la ville , les autres rôdaient, aux environs de la cité pour prévenir toute attaque .de la part des Allemands. Conrad, voyant que la ville était défen-

DES GBOtSADES. 457

due , et qu'elle ne s'était point épouvantée à son approcha, prit le parti de se retirer. Bientôt après il adressa au prince grec une lettre qui renfermait , selon l'expression de Cihnam , quelque chose de lâche et d'efféminé; Conrad disait à Manuel que dans les choses de la vie il ne faut juger que ritftention ; et que si ses troupes avaient dévasté le territoire Çrec», il fallait attribuer ce- désordre à leur indiscipline €t non point à la malveillance de leur chef. Le souver^n de Bysatice lui répondit par une lettre oi\ respire un ton léger et moqueur. « Désormais , disait-il à l'empereur AUe- » mand , désormais nous ne chercherons point à comprimer » les passions et l'ardeur impétueuse de la multitude de nos » soldats ; nous les laisserons faire , comme vous nous l'ap- » prenez vous-même. » Dans la suite de son récit , le chroniqueur cite deux lettres où Manuel raille l'empereur allemand , incapable de ré^er sur son armée, sut ce grand troupeau de bétail qui ne pourrait soutenir l'attaque d'un lion; Cinnam qui s'attache à montrer à découvert tolit?e la faiblesse et r inhabileté de Conrad , parle de revers éprouvés par les troupes allemandes , qui ne savaient échapper au^ pièges des Grecs. Après avoir indiqué les malheuri; que ces troupes rencontrèrent dans l'Asie mineure , Jean le grammairien vient à l'itinéraire de Louis TU, qu'il appelle roi de la Germanie, Ici l'historien est pour nous d'autant plus intéressant, qu'aucun auteur grec n'a parlé avec détail de Tarmée française.

Cinnam dit qu'il y eut bien de la différence entre J^ conduite d€ Conrafd et celle du roi de France-. Celui-ci reçut avec beaucoup de politesse les ambassadeurs de Manuel. L'auteur, comme la plupart des historiens de la seconde croisade , vante la douceur et le caractère de Louis ; il iajoute que le prince grec le traita fort loyalement durant toute la route. Lorsqu'il arriva près de Constantinople , l'empereur l'engagea à venir dans son palais , et le roi des Francs y vînt avec toute confiance : l'empereur était assis sur son trône , le roi sur un siège moins élevé , qu'on appelle en français sellette , cs^gTs ( comparez le récit d'Odon de Deuil avec ce passage.) Après avoir long-temps parlé entre eux, les deux princes se quittèrent avec les démonstrations de l'affection la plus tendre. L'historien suivant l'armée de Louis dans l'Asie mineiire , dit que bientôt les Français mémorisèrent les Allemands, et que se moquant de la pesanteur de leur armure et dela.lenteur de leurs mouveitiens, ils leur disaient dans leur langue » Pousse Allemand , ttoûtçyj A')«;xecv6. L'his toricn explique l'origine de la jalousie que les Allemands et

les Français s'inspiraient mutuellement ; la manière de combattre des deux nations n'est pas la même : les Français sont plus agiles à monter à cheval et à se servir de la lance ; leur cavalerie est plus légère et plus audacieuse ; l'infanterie allemande, au contraire, surpasse l'infanterie française et manie l'ëpée avec plus d'habileté ; lorsque les Allemands en viennent aux mains avec les Français , ils cherchent à éviter le choc de leur cavalerie , et à leur opposer leur impenétraUe infanterie. Les Allemands supportaient -impatiemkneni les railleries des Français , surtout depuis que la défaite des troupes de Conrad avait augmenté la jactance des Francs et humilié les guerriers de l'empereur. Conrad , las de se voir en butte aux railleries des Français , instruisit Manuel de la situation où il se trouvaifl Celui-ci lui adressa la lettre suivante : « Pendant que la fortune vous souriait , nous ne vous » avons pas rendu les devoirs que nous commandait votre » dignité ; maintenant que la fortune vous est contraire , » nous ne rougissons point de vous secourir ; nous voulons » faire ce qui est dû à un parent , à un prînce qui commande » à plusieurs nations ; nous vous aiderons de nos conseils 3> au sujet de votre situation pénible et malheureuse , 4>atce » que nous professons tous deux la même religion. Je ne » sais^ pourquoi vous avez été assez imprudent pour choisir » précisément le parti qui était le plus mauvais et qui devait 3> le plus vous nuire ; mais ne revenons point sur le passé, » ce qui est fait est fait ; ne songeons qu'à l'avenir. Tel est » le caractère des choses humaines , de toujours marcher » sans s'arrêter jamais. Puisqu'il reste encore un remède à )> vos malheurs , empressez- vous de l'employer. » Ni Manuel , ni Cinnam ne nous disent quel est ce remède qui restait encore à l'armée allemande , vaincue et méprisée*

Conrad, qui suivait avec répugnance l'armée des Français, reçut avec joie la lettre de l'empereur ; il accepta avec joie les offres que lui faisait l'empereur de revenir sur ses pas à Constantinople. C'est pourquoi ayant passé le Bosphore il débarqua dans la Thrace, où l'attendait l'empereur, qui entra avec lui à Constantinople ; Conrad logea dans le palais impérial. Manuel s'efforça , par des jepx , des courses de chars et des combats , à le délasser de ses fatigues et de ses ennuis. Après l'avoir comblé de présens , il lui fournit des galères qui le conduisirent dans la Palestine ; il alla visiter le sépulcre du Seigneur , et revint à Constantinople. L'historien ne parle plus de cette croisade que pour dire que Conrad et Louis se rendirent en Europe sans avoir rien fait pour la gloire du Christ. Tel est le récit de Cinnam. Ce récita

DES CROISADES. 45â

Juoique fort incomplet, offre nëanmoins , comme on Fa tu, es détails assez curieux. Le style de l'auteur se ressent un peu du temps où il écrivait ; alors la langue grecque se corrompait par Fiutroduction des mots barbares , et Ginnam ne se fait aucun scrupule de les employer dans son récit ; nous finirons par une remarque qui a dû frapper ceux qui se sont occupés des historiens du Bas-Empire ; c'est qu'aucun de ces historiens n'a approché de l'élégante simplicité des écrivains de l'ancienne Grèce; les qns, tels qu'Anne Gomnène et Nicétas , ont confondu l'affectation avec l'élégance, la déclamation avec l'éloquence historique ; les autres , tels que Ginnam I ont employé uniangage corrompu, un style grossier et sans chaleur , qui les place au-dessous des plus médiocre^ écrivains de l'antiquité.

De VEmpiré grec.

L'histoire de cette croisade merveilleuse qui fonda l'empire latin de Bysance , empire sans peuple qui devait bientôt se dissiper comme une ombre , les vicjtoires et les revers des^conquer^ns de la Grèce , l'imprudente et inhabile politique de ces maîtres passagers qui voulaient tout devoir à leur seule épée , la ruine de ce trône latin qui croulait déjà sous son premier empereur , le facile triomphe de Manuel Paléologue , triste déoris de la puissance impériale ; tous les faits qui tiennent à ces grands événemens sont connus jusques dans leurs derniers détsùtls , et nous ne voulons point revenir ^ur un sujet épuisé. Ducange , Lebeau , Gibon ont traité longuement et avec la supériorité du génie et de l'érudition cette époque de gloire et d'infoi^une., et'nousinême nous avons consacre à ce récit plusieurs livres de notre histoire. Les vieu^ monumens qu'on peut consulter sur ce sujet , sont les chroniques de \ ille-Hardoin , d'Alberic des Trois-Fontaines , de Godefroi le moine , de Mathieu Paris ^ le poëme de Philippe-Mous£.<es , les lettres d'Innocent m , d'Honorius 111 et de Grégoire ÛC , les histoires de Nicétas , de Pachymire , ^Actopolite , de Nicéphore- Grégorus, etc., etc. On a publié naguère une chronique de Morée , et cette chronique est moins connue que les annales qui viennent d'être indiquées; elle donne sur cette époque les documens les plus précieux , et nos lecteurs peuvent en voir quelques extraits à la fin du ti'oisième volume de notre histoire.

Au lieu de nous arrêter à des faits qu'on peut trouver dans vingt histoires , nous allons examiner, en forme d'indication rapide, deux questions dont la solution est de IsL plus haute importance. Il s'agit de connaître quelle fut l'influence des croisades sur l'empire grec , et de voir si , dans rintérêt de la chrétienté, on ne doit pas regretter que Gonstantinople n'ait pas été prise à l'époque de fe première croi* «ade , puisque cette capitale devait tomber plus tard sous les coups des Latins > cette dernière question n'a point encore été touchée.

. Bour les Latins barbares qui marchaient à la conqiiéte de l'Asie 7 ce dut être d'abord un singulier spectacle que eelui d'un peuple , parvenu au dernier degré de la civilisation , qui. tranquille au milieu du luxe et des p]aisirs, acfhçvait lentement et sans bruit ses glorieuses destinées. Les Grecs savans et polis , lâches et dégénérés , placés entre la barbarie asiatique et la barbarie européenne, haïssaient tout ce qui était étranger; dans leur orgueil dédaigneujL, ils ne pouvaient souffrir qu'on leur vantât les nations nouvelles , et les historiens de nysance refusaient de prononcer les nonis des occidentaux , parce que ces noms leur paraissaient trop barbares. Les croisades vinrent épouvanter ce vieil empire. Gonstantinople était comme le lieu de repos des armées chrétiennes , et les pélei:ins ne se faisaient point scrupule de piller une terre hospitalière. Que ponvait-on attendre de deux peuples qui se méprisaient l'un l'autre, et qu'une animosité profonde avait divisés sans retour? Vue envie mutuelle de se nuire se montrait dans tous leurs mouvemens, dans toutes leurs relations. Quand les empereurs s'armaient de la trahison contre les guerriers de la croix , ceux-ti dévastaient le territoire , incendiaient les villes iet massacraient les habitans. Pendant tout le temps que les croisés prirent le chemin de terre pour aller à Jérusalem , la Grèce eut à souffrir de leur indiscipline , de leur fureur et de leur ba^ î)arie. De si longs ravages affaiblirent l'empire des Cofnrtènes , et c'est ainsi que les premières croisades furent fatales au trône de Bysance. Mais si ce trône devait un jour crouler sous les coiips des guerriers d'Occident , ne nous serait-il pas permis de regretter que Gonstantinople n'ait pas été conquise dès la'^première guerre sainte ? Alors des populations tout entières , poussées par l'enthousiasme religieux , marchaient sous les bannières de la croix ; une multitude immense suivait les barons^ et les chevaliers d'Europe , et Tempire latiu aurait eu un peuple et des défenseurs. A l'époque de la cinquième croisade, au contraire , l'cnthou-

DES CnOlSADËS. 411

^iaéfne était refroidi; il n'y avait plus de ninltitude à la suite des armées chrétiennes ; la conquête de Bysance , conquête étonnante et merveilleuse, ne put émouvoir les peuples de rOccid'ent, et malgré les invitations réitérées des princes de la ci'oisade et du chef de l'église, malgré leurs promesses et leurs prières , personne ne voulut aller habiter les royaumes conquis par Ms armes des croisés. Si lés co^lpagnons de Godelmi se firssent d'abord emparés de Bysànce, de cette grande barrièrre que les armées de }a croix trouvaient sans cesse devant elles, que de malheurs ils eussent épargné à ces troupes innombrables qui couvrirent plus tard les chemins de la Terre-Sainte , et qui périrent victimes de lafperfîdie des Grecs ! L'Asie-Mineure n'eut pas été le sépulcre d'un million de pèlerins ; toûte^s lés routes auraient été libres , des communications faciles se seraient établies entre les peuples d'Eui^ope et les colonies chrétiennes de la Palestine , tet nous ne doutons point que les guerres d'outre-mer n'eussent eu alors un succès complet. Voyez à quoi tiennent les destinées du monde ! S'il eut pris envie au duc de Lorraine de s'emparer de Constantinople ( et que de fois il en fut question dans les armées de la première croisade )! l'Eu-, rope et l'Orient allaient changer de face. L'Asie deveifait chrétienne, et le monde voyait s'accomplir ces/^aroles de l'évangile , souvent citées par nos vieux chroniqueurs : Un jour viendra gu il n'y aura plus sur ta terre guun seul ber^ ger et qu'une même bergerie, •

Lorsque l'ombre de la puissance impériale revint s'asseoir avec Manuel Paléologue sur le trône de Bysance , ee trône était menacé par les musulmans; il subsista cependant près de deux siècles' encore , ce qui étonne en voyant la faiblesse de l'empire grec et lès forces terribles des ennemis. Enfin Constantinople devint la proie du farouche Mahomet II, et la ville des Césars perdit tout jusqu'à son nom.

Nous allons indiquer ici quelques historiens grecs^ qui ont parlé des conquêtes des Turcs et de la prise de Bysance par Mahomet H'. Nicéphore Gregoras , historien grec , qui vivait à la fin du treizième siècle! , et qui était neveu de Jean ,' métropolitain d'Héraclée , à 'commencé son histoire à la prise de Bysance par les croisés. Dans son IV**. livre, en parlant d'une ambassade envoyée à Paléologue par lé sultan d'Egypte et d'Arabie , il entame une digression sur la première croisade, et se plait à vanter la loyauté générettse des Français. Mais Nicéphore, après avoir fait cet éloge, ajoute qu'après la conquête de Jérusalem ils se conduisirent bien autrement qu'on ne l'ayait espéré, et que les trésors de la

victoire^^ervirent à corrompre les athlètes du Christ. Grégoras suit le» progrès des Turcs en Asie jusqu'en 1345. Michel Ducas 4 petit fils de l'empereur Michel Ducas , a fait aussi une histoire de Goûstantiûople ; il se montre très-attaché à la religion chrétienne, et tres-zélé pour la communion de l'église catholique. Michel reproche aux Grecs leur légèreté et leur mauvaise foi ; il les accuse à% n'avoir pas voulu s'unir franchement aux Latins , et de n'avoir fait la paix avec eux que pour obtenir, par là des secours contre lès Turcs. L'historien a raconté très-longuement la conquête de Coiistantinople par Mahomet II, et fut témoin oculaire de la plupart des faits qu'iL rapporte. Laonic Ghalcondyle, qui a composé dix livres sur les affaires des Turcs , vivait dans le quinzième siècle ; on^e ssiit ni l'époque de sa naissance f ni celle de sa mort. Son ouvrage commence en 1 29S et finit en 1462. * '

George Phransès ou Phransa , de Bysance , est aussi un des historiens qui ont retracé les dernières époques de l'empire grec ; il fut protovestiaire et secrétaire de Manuel Paléplogue. L'histoire qu'il a laissée des six empereurs Paléologues , et qu'il a écrite en latin , ne manque pas d'intérêt. Sa chronique commence au temps où les Grfics reprirent sur les Latins ?a capitale de l'empire , et finit à 1 année 1477. Phransès a' été lui-même témoin des grandes ca- . tastrophes qu'il a .racontées ; personne n'a décrit avec plus d'exactitude et de détail le siège, la conquête et la dévastation de Bysance. Il s'attendrit à chaque page sur les destinées de l'empire, et comme le pieux Enée , il ne rappelle qu'avec uÀe douleur profonde les malheurs et la ruine de sa patrie. Nous allons citer le tableau que fait George de l'intérieur de Constantinople , au moment où cette ville fut conquise par Mahomet II.

« Les musulmans soumirent à leur pouvoir la cité toute » entière le 29 du mois de mai, Tan du monde 6961 , et de » Jésus-Christ 1455. Les barbares se précipitaient de tous » côtés ; ils ei>levaient tous ceux qu'ils rencontraient , et » massacraient ceux qui leur opposaient quelque résistance ; M les chemins et les places publiques étaient cachés «ous un » vaste amas de cadavres. Là, vous auriez entendu de .•grands gémisseqien», vous auriez vu d'innombrables cap- » tifs entraînés par les vainqueurs , des hommes et des » femmes illustres, des vierges consacrées à Dieu , arrachés » du pied des autels et traînés par les cheveux loin de ces » saintes demeures. Les petits enfans pleuraient et jetaient » des cris ; les prêtres et le,s sanctuaires étaient dépouillés ;

» et ce qui est plus horrible à eittendre , vous auriez vu le

9v corps et le sang du Sauveur foules aux pieds , les vases

y> saints pilles ou brises , les ornemens d'église et les images

» brillantes de pierreries profanés et souillés. Ces riches or-

» nemens décoraient les lits et les tables des vainqueurs , et

» les robes sacrées servaient de parure à leur chevaux. Ces

» ennçmis , précurseur de l'Antéchrist , commirent des excès

>» jrwe nos larmes poursuivront sans cesse. 0 Christ roi ! tes

» jugemens , pleins de sagesse , sont inscrutables et «urpas-

3) sent notre intelligence. Les barbares mangeaient et du-

» vaient sur les tables saintes > ils se souillaient avec les

» jeunes filles et les petits enfans autour de ce temple im-

» mense de la sagesse .divine, de ce ciel terrestre , trône de

1 la gloire de Dieu , char des chérubins . autour.de cet autre

» firmament, ouvrage delà main de Dieu, objet de l'amour

» et de l'admiration du monde entier. Temple sacré , qui

» ne te pleurerait ? Partout le deuil et la misère, tous les

» esprits étaient abattus. Dolebatomne caput. Dans les n^ai-

» sons il y avait des pleurs et des gémissemens ,.sur les jdaçes

» et dans les carrefours , les plaintes , les gémissemens des

» hommes , les hurlemens des femmes , les cnlèvemens et le

» pillage offraient un spectacle lugubre, et désolant. Les

» personpages illustres par leUr naissance, étaient devenus

» un objet de mépris et de dérision ; les impies s'enrichis-

» saient ; il n'y avait paJs un coin de Constantinople qui ne

» vît des crimes et des malheurs. 0 Christ roi , quelle fut

» alors notre tribulation ! de combien de calamités nous

» fûmes frappés en ce jour. ». - ' \

George Phrànsès avait atteint sa quatre-vingtièn^e année, lorsqu'il composa soQ ouvrage. En terminant, il nous dit qu'il a entrepris sa chroniqt^à la sollicitation de |)lusieurs grands personnages ; il déclare qu'il a écrit cette histoire de sa propre main . et conjure les lecteurs de prier potu: lui. <« S'il manque quelque chose à mon ouvrage , ajoute l'his- » torien , c'est que mes infirmités et ma vieillesse ne m'ont » point permis de le revoir et de le corriger. »

Ce qui 4oit étonner de la part de ces derniers historiens grecs , c'est qu'en racontant les progrès des Turcs , qui s'avançaient menaçant la Grèce', ils ne disent rien ou presque rien des efforts que firent les .pontifes de Rome , et des croi- •

sades qui furent entreprises par la chrétienté , pour combattre les ennemis et les oppresseurs de Bysance. '

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