‹ Bibliothèque des croisades (volume 2)Chapitre 17 sur 31 · DES HISTORIENS GRECS · texte numérisé non relu

DES HISTORIENS GRECS

VAlexiade d'Anne Comnene (1 ).

La princesse Anne Gomnëne naquit à Gonstantinoble , te 1 ". décembre 1 085 , d'Alexis et de Timpératrice Irène. £Ue annonce avec aifectatioh dans sa préface combien fut illustre sa naissance,,' et les soins que prirent ses parens pour cultiver les dons deVesprit et du cœur que la nature lui avait prodigués. « Elevée dans la pompe, dit*elle , et instruite dans » toutes les sciences, dans tous les arts et dans les principes » de la philosophie d'Aristote et de Platon, j'entreprends » d'écrire l'histoire de mon père Alexis. » Après ce début, la princesse Anne parle des avantages généraux de l'histoire, seule digue à opposer au temps qui dévore tout. Dans celle qu'elle se propose d'écrire, elle dira la vérité toute entière; elle veut, méprisant l'envie, qui, selon l'expression d'Homère, condamne les personnes les plus innocentes, elle veut louer la vertu , même dans ses ennemis , et censurer les vices de ses amis -, que s'il y a quelques personnes qui se trouvent ofFen-» sées par ses reproches , ou flattées par ses louanges . elle les conjure de ne rien lui en imputer, mais de l'attribuer aux choses même qu'elle loue ou qu'elle censure ; elle termine sa préface par le récit des maUieurs domestiques qui acca«- Wèreut son illustre Maison.

La fille d'Alexis n'a point tenu là promesse qu'elle a faite avec tant de solennité. L'ouvrage qu'elle a écrit n'est qu'un panégyrique des vertus d'Alexis , de ses nobles qualités , et de ses vertus privées : mais autant le caractère du prince grec est l'objet de ses éloges , autant celui des princes croisés devient le sujet de ses vives censures ; il semble qu'il suffit d'être l'ennemi d'Alexis , ou de n'être point Grec , pour qu'on soit, aux yeux de la princesse , dépouvu de toutes les vertus

morale» et politiques , et indigne , pour ainsi dire , de vivre dao.8 la société des hommes. Dans toutes lés pages de son histoire respire Vorgueil d'une nation qui n'avait plus pour elle que des souvenirs. Anne Comnène s'efforce de relever la gloire des hommes de son siècle , en les comparant à ceux de Fantiquité; c'est ainsi qu'elle prodigue à son père, à son épouse , aux généraux grecs , les noms des héros de l'Iliade ^ et que l'action guerrière la plus ordinaire est placée bien au-dessus des exploits des Aiax et des Achille. Outre ces' grands défauts , qui déparent l'ouvrage d'Anne Comnène , il en est un autre non moins grave : la princesse grecque est presque toujours inexacte dan&le récit des événemens de la croisade , soit par esprit de prévention, soit parce que les expéditions des chrétiens ne lui avaient laissé que de Vagues souvenirs ( elle n'était âgée que de dix, ans lors du passage des pèlerins à Gonstantinople); elle défigure dans son récit presque tous les faits , ou leur donne une physionomie particulière. Nous relèverons dans cet extrait toutes les erreurs de la princesse , en rapprochant le récil des historiens latins de celui de l'Alexiade.

La princesse grecque consacre les premier» livres de l'Alexiade à raconter les nobles actions qui honorèrent l'enfance d'Alexis : ce prince, issu d'une illustre race, fut élevé avec un soin extrême par ses parens ; il s'instruisit de bonne heure dans les sciences et les arts , noble délassement des rois ; sa mère s'attacha surtout à lui inspirer des sentimens religieux , et à inculquer dans ^n esprit les principes d'une morale sévère. A ce sujet, "'Anne Comnène rapporte -u» fait qui excite son admiration , ej qui , par cela même , peint bien le caractère des Grecs du Bas-Empire. Pour ^éviter qu'Alexis ne se souillât par des impuretés secrètes , sa mère ordonna qu'un moine coucherait avec lui dan^ le même lit , jusqu'à ce qu'une union , consacrée par l'Eglise , pût légitimer aux yeux du Seigneur les désirs naturels de son ms« Anne Comnène, après avoir raconté avec un vif enthousiasme les premiers exploits d'Alexis, sous les ordr es de Michel Ducas, justifie ce prince de l'accusation d'avoir usurpé le trône sur son bienfaiteur , accusation que pourraient porter contre Alexis la passion et l'envie ; elle cherche à prouver que l'avènement d'Alexis au trône de Bysance fut la suite de la nécessité , nécessité qu'elle expUque par les circonstances générales dans lesquelles se trouvait alors l'empire. Nous ne BOUS arrêterons pas sur cette partie de l'Alexiade , où se montrent sans cesse l'exagération et la partialité, ni sur le» ^oges mille fois répétés , que la princesse grecque y donne

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a soti p^re. Nous passerons rapidement aussi sur les autres évenémens qui précédèrent Tarriveè des pèlerins deTOccident à Constantinople. On ne trouve dans ce récit rien d'intcres- 6ant pour les croisades, si ce n'est cependant les guerres des princes normands de la Fouille avec Alexis, qui donnent lieu à la princesse grecque de porter quelque jugement sut le caractère des peuples occidentaux. JNûus avons aussi remarqué un passage dans lequel Anne Gôninëne rend compte du séjour du comte de Flandre à Constantinople , au retour de son pèlerinage outre mer^, nous allons le traduire en entier : « Comme l'empereur était campé près de Béroé , et » qu'il s'occupait à distribuer des armes aux soldats qui » s'étaient sauvés du désastre éprouvé par l'armée impériale, » le comte de Flandre arriva de Jérusalem , lui prêta serment » de fidélité , à la manièrç des Francs , et promit de lui en- * voyer cinq cents chevaliers , lorsqu'il serait retourné dans » son pays. L'emjpereur le reçut' avec beaucoup de civilité, » et le renvoya fort content. »

Ce passage de l'Alexiade, joint aux autres preuves que fious avons rapportées dans l'extrait de Gùibert> atteste , d'une manière évidente, la vérité de la lettre d'Alexis adressée au comte de Flandre , et qui avait pour but de provoque^ les secours des princes d'Occident.

L'intérêt de l'Aie ûade devient plus grand pour notre sujet, lorsque la princesse grecque arrive à son dixième livre , qu'elle consacre particulièrement à la première croisade et au séjour des pèlerins à Constantinople. Elle parle d^aboid de l'impression que fit sur l'esprit d'Alexis la nouvelle de ce grand mouvement des peuples qui, suivant l'expression si souvent citée d'Anne Comnène, arrachaitl'Europedesesfondemens et la précipitait sur l'Asie. L'empereur grec en fut effrayé ; il connaissait le caractère altier des Francs, et l'insatiable ambition des princes latins. Pour détourner les effets de Forage terrible qui se formait contre lui, Alexis se proposa tout à la fois de mettre l'empire en état de résister aux entreprises hostiles des comtes francs, en levant deè armées, chargées de surveiller tous leurs mouvemens , et de rautre", à s'attirer leur estime et leur amitié , en ordonnant à tous les commandans de provinces de fournir en abondance aux pèlerins de l'Occident les choses dont ils pourraient avoir besoin.

Ici, de même que les historiens latins, la fille d'Alexis indique Pierrel'Ërmlte comme l'auteur de la première croisade ; c'est ce qui l'amène à parler du pèlerinage de ce pieux cénobite , qu'elle appelle Cucupétre ('sans doute comme le remarque Ducange , dans ses notes sur l'Alexiade , à cause des

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vêtemeus du^éaolnte , ou de sa petite stature )• Apres avoir décrit l'enthousiasme qui embrasa les peuples d'Occident, à la suile des prédications de la croisade, la princesse grecque trace dans son récit Titiaéraire des premières troupes de pèlerins qui , sous la copduite de Pierre l'Ermite et de Gauthiersans -Avoir, traversèrent la Hongrie et la Bulgarie. Les croi* ses portaient des croix rouges sur leurs épaules. Ces troupes ini^mbrables , ^qu'elle compare tour-à-tour aux sables de la mer et aux étoiles du firmament, s'avancèrent vers la Grèce ; elles étaient précédées par des nuées de sautereUes qui , selon les expressions de la princesse ,' épargnaient les blés et dévoraient les vignes; de là, continue^ trelle , on conduait que les chrétiens d'Occident ne seraient terribles que pour les Sarrasins > esclaves de Bacchus et de frémis, livrés a toutes sortes de débauches , et que les fidè»les , désignés par le froment , seraient épargnés à cause de leur sobriété et de leur tempérance. La superstitieuse princesse s'arrête assez long-temps sur l'explication de ce prodige.

Lorsque la nouvelle de la prochaine arrivée dès Occidentaux sur le territoire de l'empire fut parvenue à l'empereur, il manda auprès de lui tous tes gouverneurs de province ; 9 leur renouvela l'ordre que déjà il leur avait donné, de fournir aux pèlerins tout ce qui pourrait leur être nécessaire. Si quelques Occidentaux s'écartaient du gros de Tarmée pour piller , ils devaient les en empêcher par de petits Combats • avec le moins d'éclat possible ; . en même temps, l'empereur ordonna de placer dans chacun des corps de troupe, chargé de surveillel* les pèlerins , des hommes instruits dans leur langue , afin qu'ils pussent facilement apaiser les rixes qui s'élèveraient entre les armées grecque et latine.

La princesse suspend un moment ici l'histoire de 1 expédition de Pierre, et reporte ses regards sur l'Occident; c'est dans cet endroit de son ouvrage qu'elle parle pour la première fois de Godefroi de Bouillon; elle rend justice au désintéressement, à la loyauté et à la pureté des intentions du noble chef des pèlerins. Elle n'apporte pas la même impartialité, lorsqu'eUe juge Bohémond; son jugement se ressent des longues rivalités qui divisèrent les empereurs grecs et les* princes normands de l'Italie ? il n'est sorte d'épithète injurieuse qu'elle ne prodigue au prince de Tarente. Selon la fille d'Alexis , la guerre sainte n'était qu'un prétexte pour Bohémond; le dessein réel du prince normand était d'attaqueif Tempire et de s'emparer de Gonstantinople.

L'historien, après cette digression, revient aux pèlerins commandés par Pierre l'Ermite : ces pèlerins arrivèrent avec une admirable célérité dans la capitale de l'Empire.

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Alexis les leçut icomme un fjfepe ; il leur conseilla d'attendre» les pèlerins d'Occident; mais Pierre TErmite et sa troupe, impatiens d'arriver à Jérusalem , n'écoutèrent point ce» conseils ; ils traversèrent à la hâte le braà. de Saint- George < et se mirent en marche pbur la ville sainte. A peine, avaient-ils touché les rivages de l'Asie , que de viçlentes dis^ cordes s'élevèrent entre eux. Six mille pèlerins normands seséparèrent du gros de la troupe , et se portèrent^ en. avant. Anne €omiiène fait une peinture exagérée et invraisenln blable des excès auxquels se livrèrent ces indignes soldats dé la croix : elle dit qu ils prenaient des enfans à la mamelle p et qu'après les avoir fait rôtir , ils dévoraient dans leur repas cette chair presqu'encore palpitante. L'historien raconte ensuite comment cette petite troupe fut détruite et dispersée^

Ear le sultan d'Icônium. Ce prince , non moins habile que^ rave , nous nous servons ici des propres expressions .de la fille d'Alexis , après avoir anéanti ce prenùei: corps de Francs, fit tomber dans un piège la troupe commandée par l'ermite Pierre ; il envoya dans le camp du cénobite deux espions., hommes rusés, qui semèrent adroitement le bruit de la prise de Nicée par les Normands. A cette nouvelle , les. soldats de la croix ,* voulant profiter, de l'immense butin dont les Normands s'étaient seuls einparés , s'avancèrent sans aucune précaution dans la route de Nicée. Cette circonstance donne lieu à la fille d'Alexis de déclamer de nouveau contre l'avarice et l'avidité des peuples de l'Occident ; puis, revenant à son sujet, elle raconte avec une satisfac-^ tion , qu'elle peut à peine dissimuler , que le sultan d'Icônium ayant surpris cette troupe , presque sans défense , la détruisit entièrement. Le massacre des Latins fut si grande ajoute-t-elle , que leurs ossemens amoncelés dans la plaine , ressemblaient à une haute montagne, et que, dans la suite , ils servirent à fortifier une ville toute entière ; ce qui fait dire à Anne Comnène qu'on éleva ainsi un tombeau pour les morts et une dem.eure pour- les vivans.

Anne Comnène, reprenant ensuite son. récib, dti que? l'ermite Pierre, toujours poursuivi par l'armée dès infidèles., se retira à Hélénopolis , qu'il n'y eût même point été en sûreté contre les attaques des Turcs , si l'empereur n'ayait envoyé à son secours une flotte, sous les ordres de Constantin Euphorbe. A la vue de cette armée navale , les Turcs , qui pressaient la troupe affaiblie du cénobite, se retirèrent, et Pierre l'Ermite , montant sur la flotte. impériale , fut ramené avec les débris de son armée à Constatitinople. (Le récit

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d'Anne Gomnène diffère sur ce point de celui des historicQs latins f qui ne font pas assister Termite Pierre aux désastres éprouvés par les pèlerins ; suivant eux , il ëtait déjà à Constantinople). Arrivé dans la capitale de l'empire , Pierre fut conduit à Alexis : ce prince le reprit avec douceur sur Tim-^ prudence qu'il avait commise ; il lui rappela les sages avis qu'il lui avait donnés ; loin de reconnaître ses torts , le cénobite, plein de fierté, rejeta toute la faute sur ses^compagnons, hommes indisciplinés, qui n'étaient point dignes du Sauveur, et ne méritaient pas de visiter son Saint-r^é-i pulore. ^ .

La fille d'Alexis revient ensuite en Occident pour parler des pèlerins conduits par Godefroi. Yoici comment eUejuge ces armées mieux disciplinées : le vulgaire qui en formait la plus grande partie était animé par les sentimens d^une vraie piété; les grands qui le dirigeaient cachaient sous un voile respectable des vues d'ambition. La princesse distingue parnu ces thefs Hugues , frère du roi de France : ce prince , ner de ses richesses et de sa royale naissance , écrivit en ces termes à Alexis : ^ -

« Sache, ô empereur, que je suis le frère du roi des rois, y> le plus grand qui soit sous les cieux : v^e^Ue à ce qu'on me » reçoive d'une manière digne de mon illustre naissance. »

L'empereur envoya des ordres à cet eflfet au gouverneur de Durazzo , à qui Hugues avait déjà envoyé des ambassadeurs pour lui annoncer sa prochaine arrivée. Sur ces entre-i faites, la flotte de ce prince, battue par la tempête, vint échouer sur les rivages de Durazzo ; le gouverneur accueillit avec les témoignages du plus profond respect le frère du roi de France , qui avait échappé avec peiue du ^naufrage. « Le gouverneur , dit Anne Gomnène , reçut les pèlerins » avec bonté et libéralité; mais Hugues n'eut plus toute sa » liberté. » En effet, sous le prétexte -de rendre à ce dernier les honneurs dus à sa haute naissance , le gouverneur le conduisit sous bonne escorte à Gonstantinople , où l'em-» pereur le reçut si bien que le prince français lui jura spontanément fidélité.

Anne Gomnène suit avec quelques détails l'itinéraire des autres chefs des pèlerins, et le comte de Toulouse fixe particulièrement ^on attention. £lle parle d'un combat naval entre le vaisseau du comte et une fiotte impériale. La princesse raconte , avec une surprise mêlée d'indignation , que , dans cette rencontre , un prêtre pèlerin fit des prodiges de valeur; celui-ci lançait sur le commandant de la flotte ennemie , des rocs , des javelots , des sacs remplis de pain ,

tout ce qui se trouvait sous sa main , et Fauteur ne manque pas de le comparer à Ajax. A la fin , le comte de Toulouse lut forcé de se rendre. Les exploits et la valeur profane du prêtre croisé , donnent à la fille d'Alexis Toccasion de s'élever contre le clergé latin , et de Ipuer le clergé grec , dont les membi'es étaient les vaitables successeurs de Je'sus-Christ. Elle ne peut souffrir que le latin barbare, fui a été' initié dans les^ainis mystères de la religion, porte à la fois l'étole sacerdotale, le glaive et le bouclier , et, qu^après s'être nourri du corps et du sang du Sauveur, il aille courir au carnage. Mous ne garantirons point la vérité de ce combat entre le comte de Toulouse et une flotte romaine ; toutefois le récit d'Anne Comnëne pourrait peut-être jeter ici quelque lumière sur celui de Raymond d'Agiles , qui , dans cette partie , est fort obscur. Au milieu de sa narration , la princesse s'est arrêtée pour décrire l'arbalète , instrument barbare tout-<trfait inconnu aux Grecs, Voici l'analyse de cette description : « Celui qui se sert de l'arbalète se couche à la renverse , » et, appuyant les deux pieds sur le.demi-cercle, il tire la corde » avec les deux mains ; au milieu de la corde il y"a un tuyau » en forme d'un demi-cylindre , de la grosseur d'un trait ; on » met dedans des traits fort courts et garnis de fer; lorsqu'on » lâche la corde , le trait part du tuyau avec une impétuosité >» contre laquelle il n'y a rien qui soit à l'épreuve ; il ne perce » pas seulement un Douclier ,* il traverse une cuirasse et un » homme de part en part : on dit même qu'il rompt des sta- » tues en bronze. Voilà ce que c'est que l'arbalète ; c'est une » invention tout-à-fait diabolique , destinée à détruire le» » hommes. »

La princesse décrit ensuite les querelles » souvent ensanglantées, qui s'élevèrent entre les croisés et les troupes impériales devant Gonstantinople. Son récit, su^ ces événemens, offre beaucoup de détails curieux, qu'on ne trouve point dan« les historiens latins. Nous le donnerons en entier , en prévenant encore une fois nos lecteurs contre les exagérations fréquentes qui déparent le récit de la princesse grecque.

<< Qepuis. long-temps Alexis et les Latins soupçonnaient » mutuellement leurs intentions : dans cet état des esprits ,^ » un événement, qui n'eût produit dans d'autres (iircons- » tances aucun effet , amena une rupture ouverte : César » avait appelé auprès de lui plusieurs des comtes francs ; » tout-à-coup le bruit sç répand dans le camp des Latins que » l'empereur les retient prisonniers ; à cette nouvelle , ils » prennent les armes , et se dirigent en désordre vers Cons- » tantinople.M la hauteur des murs, ni le manque absolu de

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3» machines nécessaires pour former un siège , ne peuvent le» 3» arrêter; leur nombre fiEiisait leur confiance; ils s'efforcent »' de mettre le feu à une des portes , située près de Fëglise de ]> Saint-Nicolas. Quelque peu redoutable que fût dans la réa- 1» litë cette attaque tumultueuse , néanmoins le peuple s'en » 'efFraya : les amis de César remarquaient avec upe terreur » secrète que ce jour avait toujours été funeste à &)rsauce', » car c'était à ^pareil jour que , quelques années aupara- » vaut, les Comnènes y étaient entrés les armes à la main. » Tandis que tous ses amis se pressaient autour de son trône, y» dissimulant avec peine les craintes dont ils étaient saisis , » Alexis demeurait impassible , et donnait tranquillement des 3> ordres à ses généraux ; il commanda de ne point opposer la » force à la force; : deux motifs le déterminaient a<user de 3» cette modération à regard des troupes indisciplinées des 39 Francs'. D'abord, il ne voulait pas être la cause première 1» d'une guerre civile entre des chrétiens; ensuite, il répu- » gnait à verser du sang le jour où le Sauveur du monde Aait » mort pour les hommes ; il choisit donc la voie de la négo- 5) cîation : Ne souillons pas un si beau jour, dirent les envoyés » aux Latins ; si vous étés si avides de verser le sang de vos jijrêres, attendez la Résurrection, et alors vous nous trou- » itérez tout prêts à vous répondre. Ce discours ne fit aucune » impression sur les guerriers latins ; ils continuèrent leur » attaque avec le même acharnement ; leurs traits vinrent » même jusque dans la ville et dans le palais impérial ; tm » des gardes de César fut percé d'une flèche à ses cotés. » Alors Alexis crut qu*il n'y avait plus de ménagemens à » garder : il ordonna à Nicéphore , mari d'Anne Comnène , 3) de marcher sur l'es remparts à la tête de Farméte impériale : » il lui commanda expressément d'inspirer aux Latins au- » tant de terreur qu'il lui serait possible, sans verserdu sang. » Nicéphore obéit ; mais comme cette mesure , dictée par une » modération religieuse, ne produisit aucun des effets qu'on » espérait, Nicéphore se décida à sortir au-devant de l'armée » des Latins. » Ici la fiBe d'Alexis décrit d'une manière asse^ ëpique, l'ordre admirable, la tenue guerrière, la discipline militaire de l'armée grecque. Pleine des souvenirs de TIliade, elle compare dans son admiration les guerriers de la Grèce dégénérée à ceux dHomère, et déclare qu'elle ne peut parler avec vérité des exploits de son illustre époux ,

Îu'en les mettant au-dessus de. ceux de Teucer et d'Apollon, ttaqués par une armée aussi formidable; les Latins furent bientôt mis en fuite. Au milieu des combats ils ne se contenu taient pas de jeter des traits, mais ils proféraient des voci-

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fëraiions dans leiu* langue barbare. La pjrkicessè grecque ajoute qu'après ce .combat, Hugues-le-Grand , rcteiiuà la. coïir impériale, alla trouver Godefroi, et l'engagea a' prêter serment de fidélité à Alexis , le menaçant, en ca$ dq l'efus , d'une attaque prochaine de toutes les troupes impériales. Godefroi, effrayé, jura en effet fidélité à César, La fille d'Alexis passe rapidement sur la cérémonie de l'hommage; c'est en décrivant cette cérémonie , qu'eUé raconte le trait d'insolence du comte franc , qui osa s'asseoir sur le trône impérial. Le récit d'Anne CoiUnène peint si bien et le caractère altler des peuples occidentaux; et L'impression qu'illaissa dans l'cspdt ces Grecs , que nous- n'hésiton« pa« à le traduire tout entier :

« Comme les Francs étaient tous assemblés, et qu'ils ve- » naient de prêter le serment , il y eut un comte qui eut » la hardiesse de s'asseoir sur le trône : l'empereur , connais- » sant la fierté des Latins, gardait le silence; mais Baudouin >» s'approcha et ditaucomte franc, en le tirant par la main : » il ne vous convient pas de vous mettre à cette place , c'est » un honneur que Tempereur ne fait à personne ; puisque » vous êtes dans ce pays, pourquoi n'en oDservez-vous pas les » coutumes? le comte insolent ne répondit lien à Baudouin ; » mais il dit en sa langue barbare . et comipe se parlant à lui-; » même : voilà un beaurustre pour rester seul assis, tandis » que tant de braves guerriers sont debout ! Alexis ayant re- » marqué le mouvement de se^^lèvres , appela son interprète » pour lui demander ce qu'il avait dit, et, lorsque cet inter*? » prête le lui eut appris, il n'en fit aucune plainte aux Francs; i> cependant il ne l'oublia pa&.

» Lorsque les comtes allaient prendre congéde l'empereur> » celui-ci retint auprès de lui cet orgueilleux chevalier , et lui » demanda qui il était .«/e suisJ**ranc,réfondït-ïUeie la plus haute » et de la plus antique noblesse; je ne sais qu'une chose, , c'est » qu'il y a dans mon pays une église , bâtie dans un carrefour, » où se rendent ceux qui souhaitent signaler leur- valeur en » champ clos, et où ils font leur prière à Dieu, en attendant » qu'il se présente un ennemi : j'y suis denj^euré long-temps » sans que personne ait osé se mesurer avec moi.

» Alexis n'eut garde d'accepter cet espèce de défi. Si vous » attendîtes alors sans pouvoir exercer votre valeur, lui dit-il> I» maintenant vous avez l'occasion de combattre ; si j! avais, un » avis à vous donner, ce serait de ne vous mettre, ni à la y>.tête ni à la queue de l'armée, m^is au milieu; l'expérience » que fai de la manière dont les Turcs font la guerre, m'a- » appris que cest la meilleure place que l'on puisse prendre, »

Nous ferons remarquer qu'Anne Comnëne, dans un autre ' livre de FAlexiade, rapporté avec un air dç satisfaction^ que ce comte insolent mourut blesse d'un trait lancé par l'eànemi , à la bataille de Dorjlëe.

Ducange , dans ses notes sur l'ouvrage id'Anne Gomnène , conjecture , d'après toutes cè^ circonstanceç , que le comte franc , dont parle l'Alelciadei est Robert , comte de Paris.

Lç séjour des soldats de. la croix à Constantinople , qui fixe principalement l'attention de la fille d'Alexis , offre de temps en temps des circonstances qui nous ont paru intéressantes pour nos lecteurs : telle est , par exemple , l'entrevue d'Alexis et de Bobémond. Nous allons présenter l'analyse de cette partie du récit d'Anne Gomnène : « Dès l'instant, ditt> çlle , que Bobémond eut débarqué sur le «territoire grec , » il sentit qu'il ne pouvait lutter ni de noblesse , ni de puis- » sance avec les autres cbefs 4es croisés ; alors il se proposa » d'acquérir par la ruse les i^émes avantages que ses corn- » pagnons devaient à leurs forces réelles ; il se rendit immé- » diatement auprès de l'empereur : Alexis lé reçut avec le » témoignage d une vive amitié ; il lui rappela sans aigreur » ses grands exploits et ses victoires, dans les plaine» de » Larisse. Bobémond, plein de dissimulation et d'adresse, » lui répondit : Alors , je V avoue ^ fêtais votre ennemi ; mais » à présent je viens m'ojfrir à votre majesté comrp^e votre açd » et votre vassal. Alexis , toucbé de ces paroles , assigna %\x » héros normand un logement magnifique dans son propre » palais ; il y fit dresser une table somptueuse où étaient » servis avec la même profusion des mets cuits et crus. Le w motif apparent de cet ordre donné par l'empereur fut la » crainte que l'assaisonnement des viandes à la manière des » Grecs ne plût pas à Bobémond; mais Alexis voulait dans » la réalité effacer jusqu'au dernier soupçon d'empoisonne- » ment dans l'esprit du prince normand, dont il' avait déjà » pénétré les craintes secrètes. Cependant celui-ci ne fut » pas rassuré , car il ne toucba à aucun des mets qui lui n étaient présentés avant d'en avoir offert , Sous l'apparence » d'une générosité presque royale , aux oflficiers qui le ser- » vaientv » Anne Gomnène ajoute que Bobémond prêta sans aucune difficulté le serment de fidélité à Alexis.

' La marche des croisés sur Nicée , le siège et la prise de cette ville occupent quelques instans la fille d'Alexis ; dans le récit qu'elle fait de ces événemens, elle étale avec affectation les services importans rendus aux croisés par les troupes impériales; mais elle ne petit dissimuler les intrigues ^ui rendirent l'empereur maitr^ de Nicée , ni les conditions

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du traité conclu entre Alexis et les musulmans, dont l'exé-^ cution stricte excita l'indignation des pèlerins. Anne Com-* nèue ajoute que Fempereur traita avec beaucoup de menagemens les Turcs qui avaient défendu Nicée, qu'il en renvoya un grand nombre chargés de présens dans leur patrie, enfin qu'il en retint plusieurs pour le service de ses armées. Après avoir raconté les combats qui suivirent lé siège de Nicée , et décrit la marche des croisés vers Antioche, la princesse grecque arrive avec l'armée des pèlerins devant cçtte cité. L'histoire qu'elle trace du siège d'Antioche, outre qu'elle est pleine d'inexactitude-, n'offre rien qui mérite de fixer l'attention du lecteur ; nous passerons donc im^ médiatement au siège que les croisés éprouvèrent à leur tour dans cette ville ; ici , la fille d'Alexis aVait à remplir une tâche difficile , elle devait justifier l'empereur de 1 indifférence qu'il apporta à secourir les pèlerins pressés de toutes parts dans Antioche. La princesse a consacré à cette justi-» ncation plusieurs pages de son ouvrage ; en voici la succincte analyse : '

« L'empereur s'avança , dit-elle , au secours des Latins 3> assiégés; il vint jusqu'à Philomela, s' emparant sur son » passage de plusieui's villes qui étaient au pouvoir des ihfi-* » dèles ; là , arrivèrent dans le camp Guillaume de Grans- » menil et le comte Etiennfe , qui s'étaient sauvés d' Antioche » en descendant par une corde. Ds racontèrent à l'em- » pereur l'état désespéré auquel se trouvait réduite l'ar-* » mée des croisés, renfermée dans cette. ville. Malgré les » avis prudens de ses conseillers. César se disposait néan- » moins à marcher vers la ville assiégée pour secourir les « chrétiens, lorsqu'on apprit que le sultan de Corrazan » avait envahi le territoire jde Fempire; alors, au sein -du V conseil impérial s'éleva une opposition unanime contre la M volonté d'Alexis. Pourquoi tenter de secourir des hommes « tout-à-kait perdus? comment exposer les défenseurs de l'em- » pire et l'empire lui-même , pour des alliés si peu dignes » de la bienveillance d'Alexis. » La princesse grecque , qui trouve sans doute plus facile de déclamer contre les pèlerins que de justifier son père, s'élève- avec véhémence contre-le caractère <les barbares de l'Occident ; elle termine la justification d'Alexis, en montrant la nécessité où était Fempereur de défepdre les frontières de l'empire , menacées par les Turcs.

Après avoir indiqué les opérations de l'armée d^ l'empereur dans FAsie mineure , la princesse grecque décrit l'état des croisés dans Antioche. La famine la plus horrible les

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pressait; entoures de tous côtés par renneini, ils n'avaient plus rien à espérer; dans cet état, ils s'adressèrent à l'ermite riérre, premier auteur des maux qu'ils éprouvaient. Le «énobîte leur reprocha tous les vices dont ils s'étaient souillés dans leur pèlerinage* C'était avec un cœur pur qu'il fallait marcher vecs la cité sainte. Cependant Dieu était miséricordieux , et si les croisés «e repentaient de leurs fautes , Pierre promettait de le rendre propice à leurs vœux ; en effets les- croisés pleurèrent leqrs péchés et implorèrent la miséricorde divine. Alors le Seigneur remplit de son esprit Termite Pierre , qui , s'adressant aux chefs et aux soldats , leur dit : a Creusez vers le côté droit de l'autel de Saint- » Joseph , vous trouverez le clou qui perç^ une des mains » du Seigneur. » Les croisés se reddirent en effet dans ce lieu, creusèrent d'abord vainement, mais après avoir redoublé d'efforts, ils trouvèrent la sainte relique. L'armée des pèlerins fut reniplie de joie à cette nouvelle , et brûla de se mesurer avec les n^usuJmai^^; les chefs profitèrent de cette ardeur et marchètent immédiatement contre l'ennemi. En décrivant la bataille. livrée à Rerbogath, la princesse grecque ne capporte rien de particulier, si ce n'est que le comte de Toulouse fut choisi pour porter au milieu des pèlerins le saint clou, et qu'avant la bataille, le comte de Flandre descendit trois fois de cheval , et baisant la terre «ju'il arrosait de ses larmes, il s'écria d'une voix fortp : J)ieu soit avec nous. Elle ajoute que les croisés firent un si grand butin sur les infidèles, que trente jours suffirent à peine pour le réunir et le transporter. En comparant cette partie du récit d'Anne Comnène avec celm des historien^ latins et arabes , on verra qu'ils ne différent entr^ eux que sur des objets d*un bien £ail3le intérêt aux yeux des lecteurs éclairés; en effet, si, au lieu de la sainte Wce des Latins , les historiens arabes ont substitué le bâton de saint Pierre , et les Grecs le clou qui perça la main de l'homme-dieu , ces hisr toriens ne s'écartent plus du témoignage des chroniqueurs occidentaux , lorsqu'ils décrivent la vénération et l'enthour siasme que ces saintes reliques excitèrent dans l'âme des soldats de Godefroi , et les prodiges de valeur qu'ils leur inspirèrent. C'est sur ces faits, qui ^aus étonnent dans le siècle où nous vivons , et qui peignent les mœurs pieuses du moyen âge , que nous avons çra devoir réunir tous les témoignages, afin de convaincre de leur vérité la postérité incrédule.

Anne Comnène, après avoir dit que Bohéniond fut «ommé au commandement suprême d'Antioche , suit rapidement la

marche des ctoisës sur Jérusalem et les opërations du siège de la cité sainte. L'élévatioii de Godefroi , les premiers actes de son gouvernement attirent à peine son attentioii ; elle ne parle même pas de la bataiUe d'Ascalon : c'est dans cette

Î>artie de son récit que la princesse grecque rapporte des àits qui sont dénués de toute vraisemblance; ainsi, ppur célébrer la pitié généreuse d'Âlçxis , elle suppose que dans un combat qui fut livré immédiatement après la prise de Jérusalem , Godefroi et le plus grand nombre des comtes francs tombèrent au pouvoir des infidèles, et qu'Alexis» touché de leur situation, envoya des députés auprès du sultan de Danms pour les racheter. Nous n'avons distingué dans ce récit , presque toujours très-infidèle , qu'une cir<^ constance qui doit être remarquée , parce qu'elle nous ap-^ prend à quel point le comte de Saint-Gilles était alors soumis à Alexis ; l'historien rapporte que Saint-Gilles ayant reçu de l'empereur l'ordre de remettre aux officiers impériaux Laodicée , et de poursuivre ses conquêtes sur les infidèles , Raymond obéit exactement aux ordres d'Alexis, à qui il rendit compte de ses opérations militaires ; elle rapporte aussi qu'après la mort de Godefroi , les barons de la Terre- Sainte offrirent le trône de Jérusalem au comte de Toulouse qui était alors à Tripoli ; mais que celui-ci tardant trop à se rendre à leurs vœux, ils convinrent d'appeler à la couronne Baudouin d'Edesse , frère de Godefroi.

C'est après avoir parlé de ces événement, que la princesse grecque trace l'itinéraire de ces troupes innombrables de pèlerins, qui, sous la conduite de l'archevêque. de Milan et de plusieurs barons chrétiens , se dirigèrent vers la cité sainte, aui commencement du règne de Baudouin. Nous avons vu dans Albert d'Aix quel fut le sort de ces pieuses caravanes : les historiens arabes n'en parlent que pour dire qu'elles furent exterminées par les Turcs. Nous croyons qu'il pourra être intéressant pour nos lecteurs d'ajouter à ce récit celui d'Anne Comnène : «A cette époque, dit-elle, )> arriva dans la viUe impériale une armée innombrable de » pèlerins normands (c'est ainsi que les Grecs désignent » généralement les Italiens], qui se dirigeaient vers la cité M sainte; l'empereur voulut leur persuader de suivre la » même route que les autres pèlerins , mais ce* fut inutile- » ment ; ces hommes insensés avaient résolu de se rendre j» maître du Gorrazan. L'empereur, voulant prévenir la perte >» d'une armée qui était composée de cent dix mille hommes y* de pied et de cinquante mille cavaliers , mit à leur tête le » comte de Saint-Gilles et Tatin , afin qu'ils pussent les dé- » tourner de toute folle entreprise. »

598 BIBLIOTHÈQÙi!

Ici la princesse grecque rapporte qu'arrivés au-delà ^U BQ8plK>re, ces indignes pèlerins égorgèrent sans pitié les prêtres et les paisibles nabitans d'une ville grecque qui étaient accourus au-devant des croisés , portant en procès» sions de$ croix et le saint Evangile. Après ce sacrilège , les pèlerins s'avancèrent sans ordre vers Amasis. Les Turcs , très^xpérimentés dans la guerre y avaient tout détruit sut la route que^ devaient suivre les pèlerins : ils les attaquèrent ensuite , et parvinrent enfin à les presser de telle manière qu'ils- n'avaient plus la commodité ae faire paître leurs chevaux; le désespoir redoubla le coutage des Normands; mais les Turcs les ayant attaqués de près , en firent un grand carnage ; alors les pèlerins vinrent trouver Tatin et Saint-Gilles , pour leur demander s'il y avait quelque lieu sous la dépendance de l'empereur où ils pussent trouver un refuge contre les Turcs ; puis ils s'enfuirent en toute bâte dans les contrées maritimes d'Arménie et de Panruse. Le teste des pèlerins se retira avec les deux chefs impériaux à Constantinôple ^ c'est là qu'Alexis les reçut avec douceur , et leur facilita lei ' moyens d'accomplir leur voyage à Jérusalem. Ce récit , qui n'a rien de véritablement remarquable , est terminé par une phrase qui peint la joie secrète de l'historien que nous ana-» lysons à chaque nouveau désastre de la croix : « Yoilà , dit- » elle , les célèbres victoires que les Turcs remportèrent sur » les indignes Normands, v

La princesse grecque place à peu près à cette époque la mort du cointe de Toulouse : l'empereur s'empressa oe gagner son neveu, qui lui avait succédé. Ayant appris en même temps que Tancrède avait assiégé et pris Laodicée , il écrivit à Bohéniond en ces termes : <c- Vous savez que vous » et les comtes francs m'avez prêté serment de. fidélité , et » vous , Bohémond, vous êtes, le premier à le violer, en vous » emparafit d'Antioche , de Laodicée , et d'autres villes im- » périales ; sortez au plutôt de ces villes , si vous ne voulez » vous attirer de nouvelles guerres. » Bohémond répondit à l'empereur « Que les Francs n'avaient manqué à leurs ser- » mens , que parce qu'Alexis lui-même avait violé les siens ; » n'avait-il pas juré d'accompagner les Latins dans la guerre, » de les soutenir dans le danger ? eh bien , les chrétiens » avaient tout soufiEert au siège d'Antioche , sans que l'em- » pereur eût daigné les secourir ; y aurait-il donc de la jusry tice à vouloir que les pèlerins abandonnassent des cités » dont la conquête leur avait coûté tant de sueurs et de » sang? Lorsque l'empereur , ajoute l'historien , eut reconnu » que Bohémond, ne changeait point de conduite, il se dis-

n posa à la guerre. » La fill& d'Alexis trace avec assez cle détails les opëratioiis militaires de Tarmée impériale , qu'A^ lexis plaça sous les ordres de Biutumite; les combats qui eurent lieu entre la flotte de Pise et celle de l'empereur , et le siège de Laodicée ; c'est à l'occasion de ce siège qu'elle rapporte que la citadelle de Laodicée , étant vivement pressée par les troupes impériales et manquant de vivres, Bohémond y fit entrer de vive force des mulets chargés de fourrages; une autre fois il pénétra datis la citadelle avec des troupes , et la mit en état; par le renfort qu'il y laissa, de résister encore long-temps aux troupes de l'empereur. Enfin, voyant que ses armées avaient été vaincues , et sur terre et sur mer , Bohémond se décida à se rendre en Europe , pour y provoquer les secours des chrétiens occidentaux -, le récit du stratagème employé par Bohémond, tel qu'il est rapporté par la princesse grecque, pourra offrir quelqu'intérét a ceux ui veulent se faire une juste idée du caractère rusé du fils eGuiscard.M Bohémond, dit-il, fit répandre le bruit de » sa mort; il se mit dans un cercueil entouré de tout l'ap- » pareil usité dans les funérailles ; des barbares étaient assis » auprès de ce cercueil et déploraient , en s'arrachant les >» cheveux, la perte de leur prince. Bohémond, qui ne respl- » rait que par de petits trous, fit placer à son côté un coq » niort , afin que les exhalaisons qui s'élèveraient du cer- » cueil , confirmassent encore mieux les matelots dans l'idée » que le corps du prince était en putréfaction. » La constance de Bohémond dans l'exécution de ses projets , donne occasion à la princesse d'admirer. le caractère inflexible dé ceux qu'elle appelle barbares. « Rien, dit-elle, ne peut les w détourner d une entreprise qu'ils croient utile à leur inté- » rét ; il n'est rien qu'ils ne souflrent constamment quand » ils y sont une fois résolus. » Revenant ensuite à Bohémond, elle dit , qu'arrivé à Corfou , ce prince fi^ appeler le gouverneur de la ville, et lui parla en ces termes ; « Je suisBohéyf mpnd , fils de Robert , qui ai fait assez ressentir aux Grecs » et à leurs armées , quelle est la vigueur de mon courage et >» la force de mon bras : Dieu m'est témoin ^ue je n'ai point » oublié les injures qu'Alexis m'a faites depuis que j'ai pris » Antioche et que j'ai réduit la Syrie , ni les fausses espé- » rances qu'il m'a données , les promesses violées , les dis- » grâces et les périls où vous m'avez engagé, et que je me » propose d'en tirer une vengeance éclatante. Je suis encore » plein de vie , quoique j'aie long-4emps passé pour mort » et que j'aie trompé tous mes ennemis sous cette fausse » apparence ; je m'em retourne dans ma patrie ; vous me

400 DIBLIOTIIÈQUE

» comptiez déjà au nombi-e des morts ; appi*enez que je vis y» pour moî , pour les miens , e% pour votre malheur ; j'ar- >» merai contre vous les plus belliqueuses, nations de là » terre , les Lombards > les Allemands , les Français ; je rem- » plirai vos provinces de meurtres , et je ferai ûager Cons*^ » tantinople^ dans le sang. 9 En achevant de rapporter ce discours f où se dévoile tout entier le caractère du prince de Tarente , Anne Comnène ne peut s'empêcher de s'écrier : Foiià l'excès oà se portait l'insolence de ce barbarei Cependant elle a jugé quelquefois Bohémond avec plus d'indulgence : nous allons rapporter un porttait. qu'elle a tracé de ce prince î portrait qui paraîtra d'autant plus curieux 4 qu'il est l'ouvrage d'une lemme.

« Ni l'empire , ni les pays étrangers , dit-elle , n^ont produit » en notre siècle aucun homme qui pût lui être comparé. Sa » présence éblouissait autant les yeux que sa réputation éton- » nait" l'esprit. Sa taille était si avantageuse qu*il surpassi^it 1» d'une coudée les plus grands. Il était menu par le venti'c » et par les côtés , et large par le dos et pat Festomaci II I» avait les bras forts et robustes; il n'était ni maigre ni » gras, n avait les mains grandes et pleines , les pieds ^rmes » et solides. Il était un peu courbé, non par défaut mais » par habitude, il était blanc par tout le corps ^ mais il n avait sur le visage un agréable mélange de blanc et de n rouge, n avait des cheveux blonds qui lui couvraient les » oreilles , sans flotter sur ses épaules , à la façon des baru bares. Ses yeux étaient bleus , et paraissaient pleins de » colère et de fierté. Son nez était fort ouvert , car comme 3> il avait Testomac large et le cœur grand, il fallait que son » poumon attirât une grande quantité d'air pour en mo- » dérer la chaleur. Sa bonne mine avait quelque chose de n doux et de charmant; mais la grandeur de sa taille et la » fierté de ses regards avaient quelque chose de farouche et » de terrible. Son rire n'inspirait pas moins de terreur que » la colère des autres a coutume d'en imprimer. Il était fin M et rusé; il parlait fort à propos , et il ne manquait jamais M de réponse à quelque demande qu'on lui pût faire. Avec » de si grandes qualités , il n'était inférieur qu'à Alexis en *> dignité, en fortune, en esprit, en éloquence. »

Nous ne suivrons point Anne Comnène dans ce qu'elle dit du siège de Dyrrachium entrepris par le prince de Tarente. La suite de TAlexiade n'offre plus qu'un faible intérêt poui* l'histoire des croisades; les guerres de Bohémond contre Alexis y sont assez longuement rapportées; mais il règne dans tous les récits d'Anne Comnèiic le même esprit de

DCS CnOISADES. 401

partialité et d'exagération. Dans un des portraits qiie la fille d'Alexis trace de son père, on trouve un passage qui nous a paru assez curieux ; la princesse qui veut expliquer les maladies corporelles dont Alexis était accablé par ses chagrins domestiques , indique comme un des plus > grands chagrins du prince grec, Taccablçment d'esprit que lui causa le passage des innombrables troupes de Francs. « U était , » dit- elle , plongé (dans un abhne a inquiétude et de chagrin » quand il considérait cette effrayante mfultitude qui surpàs- » sait le sable de la mer et les astres' du firmament ; lorsqu'il » faisait réflexion que si toutes se$ troupes qui étaient disper- » sées de toutes parts, soit dans Içs garnisons des villes ou sur » les côtes maritimes, avaient été réunies en un seul corps, il M n'aurait pas été capable'de leur résister : c'est pourquoi, re-' » mettant à un autre temps toutes les autres affaires, il §'ap- » pliquait presque uniquement à réfléchir sur les prétentions » des Francs, et sur les moyens d'arrêter leurs entreprises; » il était assis des le matin sur son tronq et leur donnait au* » dience , afin qu'ils pussent , en toute liberté , lui proposer » ce qui leur plaisait : leur impudence naturelle, leur avarice » et leur opiniâtreté , ne leur permettaient pas d'user de cette » liberté avec quelque retenue ; ils parlaient tant qu'ils vou- » laient , Sans craindre de blesser le respect dû à l'empereur , » d'ennuyer les principaux de sa cour et de consommer ainsi » inutilement une chose aussi précieuse que le temps ; cenx » qui ont étudié le caractère des nations, savent que. les » Francs sont de grands parleurs, et qu^ilé font de longs » discours. Quand la nuit était venue , moq. père qui n'avait » rien mangé de tout le jour, «e levait de s^n trône pour » se mettre à table; mais il n'était pas pour cela délivré 'de » l'inportunité des Francs, au contraire il était accablé par » une foule de ceux qui n'avaient pas eu d'audience ou de » ceux qui, l'ayant déjà eue, venaient lui faire quelques » nouvelles demandes. »

Nous avons donné quelqu'étendue à. cet extrait de l'Alexiade, parce que, d'une part, on y trouve desfaits qui ne sont rapportés par aucun des historiens latihs , et que de l'autre, la princesse grecque donne aux faits qu'elle rapporte y un caractère particulier , qui ne doit point échapper à l'attention du lecteur éclairé. Quoique l'exagà-ation et la partialité président aux récits d'Anne Gomnène , son ouvrage offre à l'histoire beaucoup de matériaux; au reste cette exagération passionnée est un des caractères des Grecs du Bas-Empire, et n'est pas inutile pour faire connaître le caractère et les mœurs de la Grèce au moyen âge.

Histoire de lYicétas Choniajte (1).

^cetas f appelé Ghopiate , parce qu'il était né à Cône oti Colosse , en Pnrygie , étudia à Constantinc^ple, sous la direction de Michel, son frère aîné, qui devint depuis métro-* politain d'Athènes^ INicéfas occupa les fonctions les plus éminentes de Fempire; £1 fut pourvu successivement ^es dignités de grand secrétaire de sénateurs , et de grand logo-^ gëthe; il gouvernait Philippopolis lorsque cette ville fut assiégée par les Francs. A la prise de Cohstantinople par les eroisés , riicétas dut la vie à u|i marchand italien qui montait la garde à la porte de son palais ; il ne quitta la maisioin où il logeait qu'à l'instant où elle, allait être livrée au pillage; il sortit de Constantinople à pied , au milieu de 1 hîver , emmenant sa femme enceinte et sa fiBe , qui avaient couvert léùFS visages de fange et de poussière pour cacher leur beauté; cette famille éplorée- n'atteignit qu'ave't beaucoup de peine Sjlimbrie , à quarante milles det^onstantinople» Durant cette route pénible la femme' de NicétaS expira : l'historien épousa la fille d'un sénateur qu'il avait sauvée de la brutalité des Latins; puis s'étant retiré à Niçée, il y passa le reste de sa vie, occupé a transmettre à la postérité les événemens déplorables dont il avait été témoin; Nicétas mourut en 1218. Les annales qu^il a écrites et dont nous allons donner l'extrait , se composent de vingt- un livres , qui commencent à la mort d'Alexis Comnène , en 11 1 8 , et se terminent au règne de Baud<^uin, en 1 204 ; elles sont d'un haut intérêt par l^mportantfe des événemens que l'historien raconte , et par les rapports de ces événemens avec l'histoire des royaumes d'Occident. Nicétas a mis la plus grande franchise dans ses récits ; il avoue les torts de ses compatriotes envers * les Latins , et censure vivement la conduite perfide du souverain de Bysanc«; c'est surtout dans la dernière partie de ses annales , consacrée à la description du siège et de la prise de Constantinople par les croisés, que Nieétas offre un grand intérêt ; son récit dans cette partie se ressent des vives impressions d'un témoin oculaire de cette grande ca-* tastrophe ; cependant l'emphase et le mauvais goût viennent souvent le déparer.

. Nous donnerons de l'étendue à cette analyse, que nous

wi t

(i) NtxiQTou x^vtÀTOv loTopta.

bkS GKOISAJ)Eâ; 405

ïeroii^ suivre de celle des discours du mêiue autieur sur les chefs-d'œuvre détruits ou mutilés par les Latins loi's de la prise de Bysance , morceaux pi*écieux pour l'histoire d« l'architecture et des arts.

Comme la fUle d'Alexis , Nicétas à fait précéder ses amiales d'une préface assez courte sur la sublime importance die l'histoire, cette vie de la mémoire, ce témoin incorruptible du temps et dés e'véneméns, ce gardien sacré de la vie humaine-; les événemens dont il a été témoin sont si grands*^ par 'euxmêmes, qu'on pourrait justement accuser de froideur et d'indiiFérencé l'homme qui xte chercherait pas à les transmettre à la postérité la plus reculée ; si dans ses annales on ne trouve pas cette élégance de style qu'on aime à rencontrer dans les ouvrages historiques, c'est qu'il a à décrire des événemens qui n'ont pas encore été racontés, et à suivre ime roule encore inconiiue. Après cette préface , l'bistoriea indique l'ordre et la division qu'il a adoptés dans son livre, puis il entre en matière.

Dès le premier Uvre de ses annales , consacré à la vie de Jean Gomnène, Nicétas parle des colonies chrétiennes de l'Orient et des Latins.

«La ville d'Antioche , tombée au pouvoir des croisés, « était l'objet de l'ambition de tous les princes qui se succé- » daient à l'empire de Bizance : Jean Comhène suivit le pro- » jet conçu par Alexis, son prédécesseur, de ^'emparer dé » cette importante cité. Sous le prétexte de f égler l'admiw nistration de quelques villes id' Arménie , Jean écrivit aux >» habitans d'Antioche, afin de leur an^nonçer son arrivée » prochaine dans leurs murs. Mais comme ceux-ci avaient » appris par la renommée quelles étaient les intentions vé- » ritables de l'iempereuf» , ils ne lui permirent d'entrer dans » leurs murs qu'en prenant à son égard les précautions les w plus soupçonneuses. Jean Conmène s'en vengea en faisant » ravager les environs d'Antioche. Mais Dieu pUnit bientôt » la violation d'un territoire chrétien : Jean Comnèhe fut » blessé en poursuivant un sanglier à la chasse, » Nicétas fait sur cette mort de pieuses réflexions : « Dieu seul, dit-il, j> connaît notre destinée ; nous devons adorer ses volontés » sans chercher à lès approfondir. »

Le second livre traite de la vie de Manuel Comnène. Nidetas devient ici plus intéressant pour l'histoire des pieuses expéditions des chrétiens. Après avoir rapidement décrit ,. l'état de l'empire sous Manuel, l'historien s'exprime en ces,» termes : ' * ' c '

« Telle était la situation de l'empire romain, lorsqu'on

» apprit qu'une nuéa horrible et pestilentielle fl* ennemis se » 'j)récipitait de TOccident sur Fempire romain : je Veux » pader de rexpédition des Allemands et des nations qui î) leur étaieitt alliées. Pans dette armée, il y avait des fenimes M babilléçs à là manière des hommes,, montées sûr desche- »: TÇLUX , et armées de jaVelots et de hacher ; l^ur visage était n martial; elles étaient plus audacieuses que des amazones. ]» A la tête de ces femmes on en remarquait une richement )» vêtue, qu^pn appelait la danie aux jambes d'or ; Téléd' ganee ' de sa taille , la souplesse de ses mouvemens la » rendaient semblable à la célèbre Penthesile. Les croisés , » avant d'entrer sur le territoire impérial , envoyèrent vers n Manuel des ambassadeurs pour obtenir un libre passage à ]» travers la Grèce. L'empereur répondit avec une douceur » affectée î^ux envoyés des pèlerins , et applaudit exté- » rieurement au saint projet qu'ils avaient conçu : il leur 3) annonçai qu'ils seraient aussi bien approvisionnés que » s'ils traversaient leur propre patrie ,. pourvu qu'ils lui » jurassent fidélité et respectassent les propriétés et les per- » sonnes de ses sujets. Tandis qu'il promettait ainsi un libre » passage aux' pèlerins allemands. Manuel convoquait les » chefs de ses armées pour délibérer avec eux sur les périls » qui menaçaient l'empire ; il craignait que ces croisés aile- » mands ne fussent des loups cachés sous la peau du renard, » ou , comme le dit la fable, des lions sous la dépouille » grossière de l'âne ; il exposa donc à ses généraux quelles » étalent ses craintes ; combien la cavalerie allemandjè était » formidable ; il leur peignit sou armure toute d'acier, ses » chevaux bardés de fer ; l'infanterie était non moins re- » doutable ; plus féroces que' les autres peuples , les Alle- » mands se plaisaient autant à se baigner dans le sang que » les autres hommes à se baigner dans l'eau.

» A la suite de cette réunion militaire, l'empereur or- » douna de fortifier les villes, de distribuer à ses légions des » armes , des chevaux plus légers , de l'argent , ce nerf de » toutes les affaires, 11 répartit ses armées, soit dans les u places fortes , soit dans les postes qui étaient placés sur la » route , de manière à réprimer toutes les tentatives de pil- » lagc qu'auraient pu se permettre les troupes de pèlerins.

» Il ne se passa rien de remarquable durant l'itinéraire y des pélei;ins jusqu'à Philippopolis. Arrivés dans cette ville, ^ la tranquillité eût été plusieurs fois troublée sans la pré- V sence du patriache , italien de naissance, qui , plus souple >» que Prothéo , parvint , par la douceur de ses paroles et en » b^vaIlt^avçc rempereur, à gagner toute sa confiance. Eu

des; CROISAOKS. 105

» effet , ce prince protegeaU les habitans et punissait sëvè- » reinent ceux que le patriarche lui désignait comme les » perturbateurs du repos de Farmcfe. » L'historien trace rapidement la suite de l'itinéraire des pëlerins allemande. Le caractère barbare des nations germaniifhes et la duplicité' mal déguisée des Grecs amenèrent souvent des rixes entre . les deux peuples , que purent à peine calmer les chefs de Farmëe. C'est en racontant ces dissentions , que l'historien . vapporte que Conrad ayant laissé un de ses parens maladb* à Ândrinople , des Grecs mal intentionnés brûlèrent l'appartement dans lequel il était déposé, qui était attenant à un: monastère : ilsnreiit ainsi périr le malade. Conrad, déjà à deux journées d'Àndrinople, çnvoie Frédéric son neveu pour venger l'injure qui lui est faite. Le jeune prince , d'un courage presque féroce , entré dans la ville , pénètre dans le monastère où le meurtre a été commis, pas^e ceux qui l'habitaient au fîl de l'épée , puis il le livre aux flammes. L'armée grecque vient au secours des habitans ; un engagement alieu , et le patriarche parvient avec peine à apaiser les Gombattans. Cinnam, en racontant ce combat, ajoute que les Grecs en sortirent vainqueurs.

Cet événement et d'autres, qui signalèrent la marche de Conrad sur Constantinople , aipprirent à Manuel combien il* était dans l'intérêt de sa politique d'élo/igner du 'territoire de la Grèce Tannée des Allemands , et surtout de l'empêcher d'entrer dans Bysance. Il tâcha de persuader à Conrad , par des ambassadeurs , que la roule par le Cher'sonèse était plus commode ^et ptus courte ; mais le rot des ^Al^emands persista dans sa résolution. Son armée, qui s'abandonnait à une intempérance brutale , arriva dans la plaine de Cherôbaque , abondante en pâturages ; les croisésr cam-*pèrent entre d^ux fleuves dont les eaux étaient basses. Pendant la nuit, ces. eaux, accrues par Ics pluies qui tombaient par torrent et comme ^ les cataractes du ciel avaient été ouvertes, entraînèrent avçc elles non-séulcA^ent les armes, les vêtemens des hommes , les charge^j des chevaux , mais encore les bpmmes tout armés ;c'ét^it un spectacle bien déplorable que celui qu'ofPrait cette multitude : Jes malheureux Allemands n^ouràient sans combattre et sans que personne leur donnât la mort ; ni leur haute stature , ni leur bras invincible ne purent les sauver du trépas. <( Us étaient mois- >» sonnes, continue le chroniqueur, comme l'herbe de la » prairie; ils étaient dispersés comme la paille. Ceux qui » jetaient les yeux sur le camp des 'Allemands auraient cru*

406 BIBLiaTHfeQlîE

le la col&i^e de Dieu avait frappé ces tentes inond^ej^« ^

n peut comparer le récit d^Othon de Frisingen avec celui deMcétas. On doit atissi remarquer, et cette observation est toute eu faveur de Nicetas , que cet historien s'éloigne de la manière de raconler des autres écrivains grecs qui ont parlé defii désastres de Fariùée dés pèlerins ; tous ces autres historiens racontent avec uûe lorte d'indifîerencê ces revers ; ils déclament, tnéme quelquefois contre Içs croisés qui ont succombé ; Nicétas , sans déguiser leurs vices ou leur$ fautes , gémit sur leurs malheurs. Cette manière de raconter çst d'autant^plus digne d'éloges , que Nicétas., lorsqu'il écrivait ses. Annales, avait assisté au siège de Canstantinopl&, çt vu tous lés excès des pèlerins de VOccident.

L'historien, après avoir suivi la marche des Allemsuads $ur Constantinople , raconte les menées déloyales de l'empereur grec pour se délivrer de l'armée de Conrad. Ce que dit Nicétas à ce sujet est si extraordinaire et si curieux^ soust la plume d'un auteur gréç , que nous allons rappprtçr soi^ récit tout entier. •

« L'empereur plaça des gardes ^n,s les lietux étroits , afin » que les pèlerins pussent être secrètenient atteints par » des flèches sans qu'ils connussent la main qui les avait 2? frappés. Les habitans des villes n'ouvraient point Içs por- » tes aux pèlerins ; ils jetaient des cordçs de dessus les rem- » parts , prenaient de l'argent , puis leur descendaient; des. » vivres par ce mônie moyen ; on les trompait danç les ppids. » et mesures : vainement invoquaient-ils un Dieu, vengeur; » ces misérables habitans n'en continuaient pas moins leurs >? fraudes honteuses; quelques-uns même vendaient aux V pèlerins" du pain fait avec dç la chaux mêlée à la farine, » nourriture vénéneuse qui leur donnait la mort. Je ne » sais , continjue Nicétas , si ,. comme on l'a rapporté , tout *> cela arriva par Tordrç de l'empereur ; mais ce qu'il y 9 a de positif, c'est que ce fut par son ordre qu'on frappa. » une monnaiç qui devait être donnée aux pèlerins en re- » tour de choses qu'ils vendaient aux sujets de l'empereur. » Je dirai en un seul mot qu'il n'y eut aucun moyen de •» nuire quej'empereur n'employât contre ces Latins. »

Dans un autre passage de ses annales, l'historien ajoute çe's paroles remarquables : « L'empereur invita par des lettres ^ pressantes té sultan des Turcs à marcJier contre ks Alle~ , >? fnands, » <

Les détails que donne Niçètas sur la marche de Conrad dans l'Asie mineure , et sur la défaite de son armée , sont peu nombreux et pleins d'inexactitudes^ Ce qui d'abor4

BESCRO]^S^DES« 407

peut étonner , c'est que rbistorien de Manuel n^ait pas parlé une seule fois dans ses annales du roi de F^rance, qui partagea les travaux et les périls deXpnrad : mais ce dernier, en sa qualité d'empereur d'Occident, occupait entièrement l'attention jalouse ^es Grecs. / '

Nicétas ne dit plus rien d'intéressant pour les croisade»

{'usqu'à l'expédition de l'empereur Frédéric Barberousse , A ' 'on excepte cependant quelques faits sans détails sui* les^relations de Manuel et d'Amauri, roi de Jérusalem; ce que dit l'historien sur le pèlerinage de Frédéric, nous parait assez curieux pour mériter l'attention dies lecteurs éclairés.

Nicétas commence par déplorer les tristes destinées de l'empire, a Chaque ^nnée de nouvelles calamités fondaient p sur les malheureux; iSrecs ; ce n'était pas assez d'être cp- » tourés de toutes parts par les barbares, il fallait encore que » les barbares d'Occident vinssent périodiquement, pour » ainsi dire , ajouter de nouveaux malheurs à nos anciens » malheurs. » Cette espèce de prologue amènfe l'historien à parler de l'expédition de Frédéric.

« Frédéric , roi des Allemands , dit-il , envoya des ainb^s- » sadeurs à l!saac, pour demander le^libre passage de son M armée à tr-avers la Grèce; l'empereur ,• de sôucôté, en- » voya Jean Ducas auprès de Frédéric. Les envoyés co^chi- » rent un traité par lequel .il fut convenu que l'empereur » fournirait aux pèlerins tout ce qui serait nécessair-e à l'aç- » complissement de leur pieujc voyage; de leur c6té,' les » pèlerins devaient respecter scrupuleusement le territoire de » l'empire, et n'attenter ni aux personnes ni aux propriétés. »

Nicétas se plaint ici de la conduite des ambassadeurs grecs, qui troublèrent par des rapports mensongers l'haromonie qu'avait établie le traité conclu entre Frédéric et Isaac ; il ne sait pas s'ils le firent par ignorance on par mé* chanceté; mais il doit rapporter le fait, quoique Jean Ducas soit son ami. L'historien veut avant tout la vérité , et aucune considération ne pourrait l'empêcher de la dire to^te entière ; il ajoute que lui Nicétas , qui écrit ces paroles , avait ressenti les efifets.de^ intrigues de Jean Ducas ", car, pendant qu'il commandait Philippopolis , il fut obligé de fort^er et de démolir tour-â-tour les murailles de la ville;

Isaac ne tint pas la ptomesse qa'il avaitJaite , ou du moins les chefs à qui il avait conOé Texécùtion de ses ordres, les violèrent impunément. A chaque pas, l'armée de Frédéric était secrètement attaquée , ses fourrageurs égorgés , et son camp même n'était pas à l'abri des insultes des Grecs ; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine , et en employant toutes

46è ISIQLIOTHÈQUE

Içs ruses de son génie actif , que Frédéric échappa ajix enrbûches que lui tendit Isaac ; il arriva à Philq)popoU9 , dont il s* empara presque san^ peine. La noblesse arait fui;, les Arméniens , qur seuls étaient demeurés dans la cité , s'entendirent bientôt avec Farmée de Frédéric. Gependaiit ce prince ne conçut aucuii orgueil de $es succès; il conserva toujours un caractère de ihodération qui lui faisait honneur. Après laprise de PUlippopolis, il offrit encore à Isaac d'exé* çuter le traité cpnclu avec lui; mais Fempereur, méconnais- ' sant ses intérêts véritables , dédaigna de répondre aux lettres, pleines de politesse , que lui écrivit le roi des Allé*xnands.

Nicétas ajoute que ce qui portait l'empereur de Constantinoplç à refuser tout accommodement avec Frédéric, c'étaient lef prédictions qu'un nK)ijne , nommé Dorithée, ne cessait de lui Caire sur les projets ambitieux dé Frédéric; il lur annon^ -çait que ce prince n'avait pas , comme il le nianifestait extérieurement , l'intention d'aller en Palestine , mais qu'il vte songeait qu'à . s'emparer de Constantinople ; que bientôt it y paraîtrait en personne , et chercherait à y pénétrer par la porte nommée Xilocorca, u Ces vaines prédictions préoccu- » paient tellemeiit Isaac, ajoute l'historien , que ce prince » fit boucher avec du ciment et de la brique la porte de » Xilocorca, et que, depuis ce moment, il tint presque )> toujours dans ces mains des traits fort aigus , qu'il disait » avoir aiguisés tout exprès pour percer le cœur de bronze »> des Allemands, ce qui, ajoute Nicétas, le rendait fort » ridicule. ».

Le moine Dorithée , par ses prédictions fréquentes , gagnait de jour en jour une influence plus grande sur l'esprit de l'empereur; il l'empêchait de revenir à des sentimens plus honorables et plus politiques a l'égard de Frédéric et de son armée ; Isaaq cherchait aussi à détruire par dès embuscades cette armée , qu'il n'osait point attaquer. Une £ois , à la tête de deux mille cavaliers , il tenta de surprendre une troupe d'Allemands , chargée d'aller chercher des vivres ; mais les pèlerins, prévenus à temps, mirent en, fuite les Grecs^ qui n'osèrent pas même , se]|on l'expression de Nicétas , regarder leurs ennemis en face. Cet échec n'abattit pas la fierté opiniâtre de l'empereur. C'est alors que les Allemands dirent que l'empereur n'avait rompu le traité conclu avec eux , que parce qu'il s'était uni avec les Sarrasins par un traité scellé du sang des deux parties contractantes. ,

<c Ayant communiqué à l'empereur , ajoute Nicétas , les » bruits qui circidaient parmi les AUeuiands , nous parvînmes

DES CnOISADES. 409

1 à le déterminer à permettre le libre passage de Tarmée aK » lemande sur lé territoire -de Tciripire; inais Fhiver l'ayaDt » rendu impossible, l'empereur change^ 'encore une fois de » résolution dans Fintervalle; il écrivit même à Frédéric M qu'il mourrait avant la fête, de Pâques, ainsi que favaient » prédît tous les astrologues; ce nffe fut qu'avec peine qu'il ' 9 se détermina à lui renvoyer ses ambassadeurs. Frédéric 3» apprit alors la mahière peu convenable avec laquelle Isaac » avait reçu les ambassadeurs allemands : l'empereur avait » exigé qu'ils demeurassent toujours debout en sa présence ; » Frédéric , pour se moquer d'Isaac , et par dérision du céré- >» monial de la cour de By^ance , fit asseoir, nQn-seutement >» les envoyés grecs , mais encore leurs écuyers et leurs serf viteurs. Etant partis ensuite de Philippopofis, il y laissa les >» ambassadeurs qu'il avait envoyés auprès d'Isaac , leur » disant en riant, qu'ils devaient a vQir besoin.de s'y repo- » ser, après être demeurés si long-tempi debout devant » l'empereur, m "• . ,*

Nous avons rapporté tous ces détails , parc'e qu'ils peignent bien tout à-la-fbis la cour de Gonstantinople , alors livrée aux astrologues et auX moines , le caractère oc Frédéric , et peutêtre aussi celui de Nicétas qui, n'imitaint pas lés autres his* tprieps grecs, ne déguisç p les; vices, ni là faiblesse da monarque dont il écrit l'histoire.

Lorsque le printemps fut arrivé , Frédéric et Isaac conclurent un nouveau traité de paix : les pèlerins s'obligèrent à ne jamais s'écarter des grandes routes , à s'abstenir de tout pillage ; dé son côté , l'empereur renouvela la promesse que déjà il avait faite. Ce traité fut juré par ciuq cents Grecs, appartenant aux ËimiUes les plus nobles ; on fournit de part et d'autre des otages, pour en assurer l'exécution. L'empereur fit préparer des navires ,- et Tarmée allemande passa dans l'Asie mineure. L'historien raconte la victoire de Frédéric sur les infidèles; le récit qu'il en fait est peu exact et fort abrégé. En général, les historiens grecs n'offrent un véritable intérêt que lorsqu'ils parlent des rapports des souverains de Byzance et des monarqufss croisés : cependant ^ nous recueillerons tous les traits qui nous ont'patu intéressans, et susceptibles de faire connaître l'hi^orien, les événemens qu'il décrit, ou les hommes qu'il met en scène* -

En parlant de la victoire que Frédéric remporta sur les Turcs à Icône , l'auteur dit que les infidèles s'étaient Retranchés derrière les fossés et les haies d'un jardin , afin de pouvoir, tout en évitant le choc irrésistible de la cavalerie des Allemands y lancer des traits et des flèthes; mais la pré-

4t0 BIBLIOTHÈQUE

sence d'esprit de Frédéric déjoua les espérances qu'ils avaient conçues. Il 'ordonna à chaque cavalier de prendre en croupe un fantassin qui pÂt passer le fosse, et de combattre corps à corps lès infidèles, tandis que la cavalerie, au moyen d'un détour, prendrait les infidèles par derrière , et acnéveraît de détruire ce quç le glaive des fantassins aurait épargné. ' .

Le nombre des SaFrasin3 morts dans c« combat fut infini; Nicétas dit qu'un prisonnier assura qu'il en avait coûté au, sultan deux cents pièces d'or pour tes enterrer. .

Le GQurage des Allemands et leur armure impénétrable Cont souvent l'admiration, de l'historien : 4ans toutes les descriptions de combats, U s'arrête.5wrce.9 geonj im^inçibles, ces statues de b^nze^ que rien pe pouvait ébranler. A l'occasion d'un combat livré par Frédéric aux musulmans, il rapporte qu'un guerrier allemand, -d'une haute stature, resta ei| arrière de l'armée : trente musulmans l'attaquèrent à la foi»; mais un s^ul osa s'approcher et coipbattre corps à corps avec lui ; l'attemànd , d-un seul coup, d'épée , coupa d'abord les deux jaiidbes du chetal du sarrasin , et d'un autre coup fendit le ^rrasia lui-même jusqu'à la selle. Les autres , étonné d'un courage et d'une force aussi prodigieuse , s'enfuirent en toute hâte. (Nous avons vu qu'une action semblable est attribuée par quelques historiens à l'empereur Conrad). Yraie ou fausse, elle montre toujours la haute opinion Qu'avaient les contemporains de la valeur et de la . force des Allemands.

Nicétas , comme quelques historiens latins , fait mourir l'empereur au passage du Cydnps ; le portrait qu'il a laissé de ce prince est d'autant plus reinarquable , qu'il e$t tracé par un grec , dont les(> compatriotes nourrissaient une haine profonde et professaient un très - grapd mépris pour les Allemands. .

u "Voilà <;omment mourut cet incomparable prince, qui » naéritait de,ne point mourir, et qui, selon le jugement des » personnes les plus intelligentes et les plus écÈirées , fut » heureux jusques dans sa mort , puisque , brûlant d'un zèle » plu» ardent que tout autre prince chrétien , poujr la gloire » du Sauveur, il a méprisé le royaume de ses ancêtres et ' M renoncé à son repos pour souffrir avec les pauvres de la >> Palestine et pour délivrer ce saint tombeau , qui est une » source de vie ; il n'a point craint de manquer des secours >' les plus nécessaires a la conservation de l'existence , de ï> n'avoir point d'éaii^ou de n'en avoir que de bourbeuse , >> de. n'avoir point de pain ou de n'en avoir que du commun

DES CROISADES. 4tl

1) et quelquefois du gâte. Il n'a point été retenu par les. V larmes ni par les embrassemens de SLes enfans ; il s est ex-« » posé, à Hmitatiôn de saint Paul, non-seulement à être tué, » mais encore à mourir de maladie ; enfin il a égalé en toute y* chose ces âmes pleines de la faveur divine , qui méprisent » comme de la boue ce monde et tout ce qu^il renferme. »

Après ce portrait de Frédéric, Nicétas dit peu de' choses de cette oroisade. Celle de Richard et de Philippe est racontée avec^^ moins de rapidité ; il n'en parle que pour dire que Tîle l^Khypre fut Conquise par le roi d'Angleterre sur le tyran qui l'opprimait.

Nous parvenons enfin à la partie la plus intéressante des Annales de Nicétas, la prise de Constt^tihople par les Latins ; l'historien fut témoin oculaire de cette grande catastrophe^ Dans l'extrait que nous allons faire de Cette partie de son ouvrage , nous le laisserons souvent parler lui-même , parce quHl serait difficile de rendre dans une analyse les vives impressions ou les souvenirs douloureux de l'auteur.

, C'est dans le livre 111 , consacré à l'histoire dç l'empereur Alexis Comnène , que Nicétas commence, à parler des évé-f nemens qui amenèrent la conquête de Bysance^.

« Jusqu'à présent , dit-il en commençant ce chapitre , ^ j'ai trouvé une iroute assez facile, et le voyage assez coni-* w mode, mais maintenantje ne sais comment le continuer ; » en effet, de quelle douleur un historien né doit -il pas » être .pénétré quand il se trouve obligé de décrire le déplo- » rable malheur dont la reine des villes a été affligée ^ous 3) la domination des anges terrestres qui la gouvernent; je » désirerais pouvoir faire un tableau exact de ises plùS cruel- » les misères; mais comme cela e3t impossible, je n'en tra- » cerai qu'une légère esquisse, qui, ne faisant ^sur l'esprit » qu'une plus faible iihpression, y causera une douleur M moins vive. » *

L'historien, après ces réflexions , rappelle rapidement la révolution , qui plaça la couronne impériale sur la tête d'Alexis. Ce prince, suivant Nicétas commit une grande imprudence'en se bornant à faire arracher les yeux à son frère Isaac, sans lui ôter sa liberté. Il résulta de là que l'empereur détrôné entretint librement des correspondances avec les princes et les peuples de l'Italie ^ et qu'il put toucher leur âme par le récit de ses malheurs. Son filç , -libre comme lui , concourait aussi à son projet; il entretenait une correspon-t dance active avec l'Italie , et surtout avec Irène , fille d'Isaac , qui avait épousé le roi des Allemands. Ces intelligences secrètçs favorisèrent la fuite du fils d'Isaac , qui sortit secrète-

ment de Constantînoplc , et, montant sur un vaisseau de Pise, aborda en Italie.

Les peuples de Fltalie , et principalement les Yënitiens , avaient de grands sujets de mëdontentemetit de la part des Grecs. Les ^ Vénitiens avaient été anciennement aUrés des empereurs ; ils ne pouvaient souffrir que depuis quelques années les Pisans eussent été préférés à la cour de Cçnstanttnople. Les Grecs avaient aussi à se reprocher, (^k]Ue» pirateries , el-surtout l'inexactitude qu'ils avaient ap^^we à leur payer les quinze cents livres d^or qu'ils leurl^ient promises à litre d'indemnité,

' « Mais, cont^inue l'historien, Fauteur, le plus actif de Ic^ » haine que les Vénitiens portaient aux Grecs , était le duc » Henrî Dandolo , qui , bien qu'il fût aveugle et âgé' die » quatre-vingts ans , tendait perpétuelletiient des pièges aux » Grecs ; ïk était également fourbe et orgueiUeux , ei avait » la vanité de se faire appelier le prudent des prudens. Quand' » il réfléchissait sur les violences que les Vénitiens avaient 30 souffertes sous le règne des deux Anges et sous ceux d'An- » dronique et dé Manuel , il ressentait un désir si ardent de » se venger, qu'il eut mieux aimé perdre la vie que là satis- » faction de cette vengahce; mais comme il savait fort bien » que leB entreprises qu'il aui'ait dirigées contre lès Gtecs » n'auraient eu qu'un faible^ résultat s'il y avait empiqyé ses » seules forces, il s'^unit avec les plus anciens et les plus » irréconciliables ennemis de l'empire, qui se préparaient à » aller en pèlerinage dans la Palestine : c'étaient Boniface , » marquis die Montferrat, Baudouin , comte de Flandre, » Henri, comte ije Saint-Paul, Louis, comte de Blois, et » plusieurs autres vaillans hommes , qui étaient tous pres- » que au$si hauts que leurs piques. »>

Nicétas ajoute que les Vénitiens employèrent trois ans entiers à construire cent dix vaisseaux propres à porter la cavalerie , soixante vaisseaux longs , plus de soixante-dix ronds , parmi lesquels il y en avait un d'une si prodigieuse grandeur, qu'il fut appelé le Monde; on mit sur ces vaisseaux trente miUe hommes d'infanterie et mille cavaliers.

« Lorsqu'ils étaient sur le point ^e partir, continue l'au- » teiir, il survint mal sur mal , flot sur flot pour la destruc- » tion de l'empiré. Alexis, fils d'Isaac l'Ange, arriva au. >» milieu des corsaires de l'Occident ; ceux-ci le recurent » avee joie, parce qu'ils pensèrent qbe sa présence leur four- >» nirait un spécieux prétexte d'exercer leur brigandage. » Comme il était aussi léger d'esprit que de corps, il se » laissa tromper par des hommes rusés et consommés dans

M les affaires , qui exigèrent de lui des promesses doi^t Vexé- » tion surpassait son pouvoir; il s'pbiigea de leur fournir » des sommes iimnenseç , 'des troupes et cinquante galères ; » ei ce gui était le plus grave, il erfibrassa les nouveautés » ilont les Latins ont altéréila foi anciehne, et il renonça aux » antiques coutumes religieuses des Grecs pour obéir aux noù-' » velles lois du pape, »

Ici, riiistorien parle, mais sans auctjn détail, du siège de Zara ; revenant ensuite à Gonstantinople , il peint.la mol'lesse et l'indifférence de Tempereur Alexis et de la, cour de Bizanc^; ce tableau 'nous a paru assez curieux pour fîx^r Fattention des lecteurs.

«r La mollesse où était plongé l'empereur le rendait aussi » incapable d'agir que s'il eût perdu l'esprit ; les eunuques » gardaient les montagnes et les forêts pour la chasse des » empereurs avec un soin aussi scrupuleuse que les anciens » païens gardaient les bois consacrés à leurs dieux , ou » avec une fidélité aussi religieuse que l'ange exterminateur » défendait le paradis terreste ; ils menaçaient du dernier » supplice ceux qui voulaient couper les arbres pour cons- » truire des vaisseaux. Michel Strytne , qui avait épousé la » sœur xle l'impératrice, avait vendu les ancres, les voiles » et les cordages et tous les équipages. Alexis,' loin de punir » les auteurs d'une dissipation si ruineuse pour l'état, les » honorait d'une plus grande considération que ses autres » sujets, n s'amusait, pendant que l'Occident allait fondre V sur lui , à couper des montagnes , à combler des vallées , » à aplanir des terrains montueux ; il se raillait , durah^ ce » repos , des préparatifs dés Italiens , et se moquait dç ceux » qui en paraissaient étonnés. »

L'historien tracée ensuite rapidement l'itinéraire de la flotte vénitienne , et arrive avec elle devant Constantinople ; il n'ajoute à ce que disent les autres historiens , que cette réflexion : « Il ne faut pas s'étonner de l'audace que mon- » trèrent les Italiens dans cette entreprise , car ils étaient » bien informés que l'empereur était no^é dans le yin et la >» débauche , et que Gonétantinople était pleine de volupté » et de luxe , comme cette ancienne Syfaaris , si célèbre » autrefois par ses désordres.

» Lorsque la flotte des Latins fut arrivée devant Constan- )> tinople , le premier soin des chefs fut de briser la chaîne » qui garantissait cette reine du monde et empêchait les vais- » seaux d'aborder sur le rivage ; l'entreprise réi^ssit parfai- » tement. Les préposés à la. garde , ou prirent là fuite , ou » furent tues, ou, demeurèrent prisoi^niers dan^ les mains

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