TH
Total 85;
i>E8 CROISA.DES. 465
s'étaient réfugiés dans la place de Séliyrée , en envoyèrent les clés à la Sublime-Porte , ,et se soumirent.
Le sultan fit enfermer Rhalil-pacha et ses amis, et, qua*: rantejours après, na(anifestantla colère qu'il avait comprimée» il le nt délivrer des liens de Texistence. Quant à ceux qui avaient suivi son parti , ils furent mis en liberté, et obtinrent le pardon du sultan.
( Le moment où nous achevons cet extrait nous ottj:e un rapprochement assez frappai^t pour que nous le fassions remarquer ici. Pendant que nous traduisons le r^cit de la prise de Bysance par Mahomet II , là renommée vient nous apprendre que des. armées parties des bords de la MeWa s avancent victorieuses contre l'ancienne capitale d^ l'emy pire grec. Ce n'est pas le lieu de nous arrêl;er aux réflexions que doit inspirer cette extrémité des choses humaines. )
Mahoi|iet fut loin de rester dans Finaction , après s'être emparé de Gonstantinople. Il alla de suite porter la guerre en Servie , et s'empara de plusieurs villes et châteauK* Le roi de ce pays fut forcé de se soumettre et de payer un tribut annuel de trente mille sequips. Bientôt après , ce despotç ïnourut. Mahomet crut l'occasion favorable, et se rendit incessamment en Servie à la tête de son armée. Il arriva bientôt devant Belgrade, en 860 (1455 de J.-C. ), et il fassiégea. Ses soldats se précipitèrent vers la place comme les abeilles vers leur ruche. Ils étaient sur le point d'arborer sur les murs l'étendard de la victoire, lorsque le maudit lanko (Huniades), général du roi de Hongrie , arriva par terre , à la tête d'une forte, armée , au secours de là place , en même temps qu'une flotté de bateaux vint s'opposer à l'attaque des musulmans du côté de l'eau. Alors Mahomet se vit forcé de lever le siège; et pendant qu'il battait en retraite , un infidèle osa lever le bras sur lui pour le frapper ; mais le victorieux sultan lui fendit la tête , et les soldats musulmans, ranimés par cette action de valeur., chargèrent les infidèles , et les obligèrent de rentrer dans la place.
En 862 (1457 de J. C. ) , les troupes victorieuses de Mahomet firent une expédition en Morée , en Servie et jusqu'en Hongrie.
Mahomet marcha , quelques temps après , contre Trébizonde , dont l'empereur fut forcé de capituler; Razkolo , vaivode de Valachie , tributaire de la Porte , s'étant ensuite révolté , Mahomet alla en personne l'attaquer dans son pays. Une armée innombrable ne tarda pas de se présenter à ses regards : il la défit et renversa sept mille nommes sur ja place. Kazkolo ne fut pas plus heureux dans un second corn-
bat , où il commandait en personne ; il eut même toutes les peines du monde à 3e sauver , et se retira en^dngrie« Ainsi , Mahomet demeura mattre absolu de la Yalachie.
Aussitôt après , il alla s'emparer de l'tle de Métëlin > qui ëtait au pouvoir des Francs. Cette conquête terminée, il se dirigea, en 867 (1462 de J.-C.)> vers la Bosnie, dont le prince lui avait donne quelques sujets de mécontentement. Bientôt, pressé dans une forteresse où il avait eu la mala* dresse de se renfermer comme dans une cage, le prince de Bosnie fut obligé de se rendre par composition à MahmOud-
Îacha , général musulman ; et Blahomèt , Tayant fait mettre mort' peu de temps après 1 il incorpora la Bosnie dans( ses états.
Ensuite Mahomet alla attaquer en personne l'Albanie. Le souverain de cette province , voyant qu'il n'étiait pas assez
Fuissant pour résister, prit la fuite. Son éloignement rendant expédition plus facile, Mahomet en laissa le soin A Mahmoudpacbl^, qui, en peu de temps, eu soumit les principales places. Cependant le prince d'Albanie envoya son. fus à la cour ottomane, implorer le sultan pour lui. Mahotnet S€9.1aissa toucher et lui aci:orda la souveraineté de la moitié de FAlbanie. Le fils de ce prince embrassa ensuite la religion musulmane , et parvint aux premières dignités de l'état. A la mort du père , tot^te l'Albanie fut réunie aux provinces ottomanes.
En vain les infidèles essayèrent de remuer en Morée ; après un très-léger succès, ils furent entièrement vaincus. Le roi de Hongrie , qui, d'a!Ccord avec eux, avait l'intention d'attaquer en même temps la Bosnie , fut découragé par ce mauvais succès : toutefois , il prit deux ou trois forteresses importantes; mais il fut bientôt défait et obligé de prendre la fuite; Sur ces entrefaites , les Albanais se révoltèrent , et, peu de temps après , furent forcés de rentrer dans le devoir. Cependant, en 872 ( 1 467 ) , Iskander , surnommé le Traître, un dès chefs albanais, se souleva : mais Mahomet marcha contre lui et Tobligea d'aller chercher un asHe chez les Francs (1).
En 875 (1 468 ) , Mahomet alla attaquer l'île de Négrepont avec une armée navale de plus de' cent galères : il ne tarda pas à s'emparer de la ville et la livra au pillage.
Quelques années après, en 880 (1475)/, il prit sur ks
(t) Il est facile de voir, par le peu de mots que dit Saad-Uddin <i'*I&ker^ der-bey, que les Ottomans sont loin d'avoir ilonnë à ce prince rîmportoace que quelques ëcrivains d'Europe ont voulu lui prêter.
ti^S CROISADES. 46.7
chrétiens Catfa et les places qui en dépendaient , toute la contrée d'Azof et les epvirons , jusqu'en Girca'ssie. l^resque dans le même temps , le prince ae Moldavie commettait d^a actes d'hostilité contre la Porte , fier de l'alliance qu'il avait faite avec les Khans du Kaptchac de la race de Gengfaiz, avec le prince de Yalaquie et le roi de Hongrie : il défit même complètement une armée musulmane. Mahomet l'ayant ap*
Jiris , vola en personne sur lés lieux , en Bdl ( 1 476) , ravagea! e pays , et remporta la victoire sur l'armée ennemie , dont il fit un si grand carnage , que l'on éleva de hautes tour$ avec les têtes que ses soldats avaient coupées. Le gouverneur . de la Yalachie ( qui était chrétien ) accompagnait Mahomet dans cette expédition. . '
A peine Mahomet avait-il repassé le Danube , qu'il reçut la nouvelle que le roi de Hongrie lui avait déclaré .la guerre* Quoique l'on fût en hiver (1),il se hâta de traverser de nou^ veau le Danube, avec son armée, sur le pont de cristal que la. bonté de Dieu venait de préparer, et alla raser lés forteressest que le roi dé Hongrie avait fait construire. Cependant , 4'an-, née suivante, 882 (1477), l'armée musulmane fut battue «n Hongrie. En §85 ( 1 478 ) , Mahomet alla en personne faire le siège d'Iskendérieh , en Albanie^ villç située sur la croupe d'unç montagne. Il fit fopdre des canons sur le lieu même, et battit la place avec vigueur. Pendant ce siège , les gêné-, raux de Mahomet prirent sur les infidèles plusieurs autres. ]places environnantes. Les habitans dlskeniïérieh se virent alors forcés de capitider : ils eurent la vie sauve et la liberté de se retirer chez les Francs. i '
Quelques conqilêtes du côté de la Yallone précédèrexit une expédition dans la Pouilie. Otrante et plusieurs autres places furent forcées de se soumettre aux musulmâïis , et le roi de Pouilie , nommé Raïcah ( Ferdinand I**. ) , fut obligé de se retirer auprès du roi d'Espagne; mais peu de temps après, en 886 (1481 ), profitant de l'absence du général musulman , il vint avec quarante vaisseaux que lui avait fournis le roi d'Espagne, et reprit toutes les places qu'il avait perdues.
Parmi Içs îles que Mahomet prit sûr les Francs, nous citerons Leihnos , célèbre par la mine de terre sigillée, que, depuis long-temps ; on ne connaissait plus que de nom , à cause des corsaires dont cette ile était le repaire. Mahomet
(i) Les Turcs font rarement la guerre en hiver : ils $e reposent ordinaire ment dans cette saison.
46* umLïOTiriîQtîÉ-
s^èn «mnara, fit <îhercfaër la mine, et envoya dans l'île des" médecins expérimentes , pour en tirer la terre selon la md'^ niëre prescrite dans^ les livres des anciens philosophes.
En B84 (1479), les musulmans éprouvèrent quelc[ue échec en Hongrie. Sur ces entrefaites, les mécréans, crui
Sossédaient Tile de Rhodes , ne cessaient d'incommoder les dèles, tantôt en leur prenant des vaisseaux, tantôt en faisant des descentes sur les rivages voisinis. Aussi Mahomet résolut-il de les chasser de ce poste. En 885 (1480) il envoya Messih-pacha , un de ses généraux , en formel^ le siège. Malgré la rupture d'un pont de bois, qui fut cause de la perte d'un grand nombre de soldats , les musulmans arbo*' rèrent sur les/murs de la ville sept étendards, et plusieurs' d'entre eux entrèrent dans la pla(ie : mais la défende de piQer e fitle général arrêta tout a'un coup l'ardeur des troupes, es infidèles s'aperçurent de ce découragement, et massacrèrent les musulmans qui s'étaient introduits dans la place, repoussèrent les assiégeans et les forcèrent à lever le siçge. Les musulmans ne furent pas plus heureux devant Bo-' droum.
Cependant Mahomet fit, en 886 (1481), de grands* pré[>aratif8 de guerre ; mais la mort Farrêta dans ses projets. Le jeudi 4 rebi ul-evel (5 mai) de cette année fut le dernier jour de sa vie. 11 rendit l'âme dans les plus vifs' sentimens de piété, se résignant à la volonté de Dieu et se confiant en sa bpnté. Il était né le 7 réjeb 855 ( 51 mars 1450), «t était monté sur le trône le 16 muharrem 855 (18 février 1 451 ) ; de sorte qu'il a vécu cinquante-trois ans' et en a'régné trente-trois*
Aventures du prince Gem. — A la mort de Mahomet H, les grands de l'empire appelèrent au trône Bajazet II , son fils aîné. Gem (1) , frère de celui^i, qui était roi du pays. dé Caramanie , n'eut aucune part au sultanat. Des malveil-. lans firent alors entendre à ce prince que les richesses et la souveraineté de son père lui appartenaient autant qu'à son aîné Bajazet , et qu'il devait partager la couronne avec lui^. Gem se laissa entraîner par ces discours, et sans penser aux droits de son frère, sans songer que Bajazet avait, été< reconnu sultan par les grands et par tout le peuple , il leva une armée formidable, s'avançavers la ville oe Brousse dont» il te rendit njiaître, et vint jusqu'à Scutari. De là il envoya
(i) Il était né4e si de iafar 864 ( 17, <lëceinbrei459}.
Eoposer à Bajazet • sou frère , de se contenter de la Rome* !y ek de lui laisser F AnatoUe. Bajazet refusa d'y consentir. Il VLy a pas de lien de parenté parmi les souverains. Alors Gem disposa de nouveau ses troupes , et livra bataille à son frère sur les bords^ de la rivière dléni-Tchéher. Après avoir vaincu Bajazet , il fut trahi par Yacoub-bey , fils d'Acbtin fton gouverneur, et la plus grande partie de ses troupes passa du côté àe son rival. Celle qui lui resta fidèle , étant trop faible pour résister à tant de forces réunies , plia et se débanda entièrement. Gem s'enfuit lui-même et revint à» Cogni , où il résidait auparavant , et de là il se rendit avec sa famille en Egypte. Il y fut reçu avec de grands honneurs par le sultan Gaïtba. Il fit ensuite le pèlerinage de la Mecque et de Médine , et revint au Caire le 2 1 de muliaçrem 887 (11 mars 1 482 ) ; là , il tiK>uva des lettres de plusieurs émirs
2ui l'engageaient à revenir en Turquie , *lui promettant de se éclarer pour lui. Gem consulta le sultan' d'Egypte, qui non-seulement lui conseilla de marcher où la gloire l'appelaii^ mais lui fournit même des troupes. Il partit donc, et les beys et les émirs qui lui avaient écrit l'ayant joint , , il vint assiéger Cogni. t)écouragé par quelques pertes , il prit la fuite une seconde fois en apprenant l'arrivée de l'armée commandée par son frèr^ ; et , pi:êtant, l'oreille à des conseils perfides, au lieu de se désister de ses prétentions, et de laire ainsi cesser la guerre civile , il conçut le dessein de se sauver par mer et de se retirer ensuite en Romélie. A cet effet 9 il envoya avec des présens au grand-maître de Rhodes ( Pierre d!Aubusson ) , Firénk Soliman , l'un de ses officiers , pour le prier de le favoriser dans l'exécution de ce projet. Celui-ci fit un traité par lequel il s'y engagea. Gem, trompé par les promesses de cet idolâtre, se rendit à. Rhodes le 14: de joumazl ul-evel 887 ( 50 juin 1 482 ) , où le grand-mattre ,. suivi des chevaliers,. le reçut avec de gjrandes démonstrations de joie , et te fit loger dans un vaste palais. Aussitôt aprè^ son arrivée, le prince envoya Ali-bey son oncle, pour. aller prendre sa fanûlle et son oagage. Aprè&i*«tre resté long-* temps sans recevoir de ses nouveUes,- impatienté d'une vaine attente , il tomba dans un grand chagrin. On lui dit alors qu'il fallait qu'il passât au royaume de France, et de là à celui de Hongrie , parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour exécuter le dessein qu'il avait, et que, lorsqu'il serait parti , en cas qu'Ali-b'ey, vînt avec sa famille et ses effets ^ on ne manquerait pas de le lui envoyer. Après l'avoir abusé par ces paroles ^ le grand-maître le confia à un commandeur de ses parens, nommé Blanchefoit , chargé de le
470 BIBLIOTHEQOE
condoire en France. Le prince fut embarqué ayec ses gens au nombre de trente , et environ vingt musulmans ( qu'il avait délivrés de l'esclavage ) , sur le même vaisseau qui l'avait conduit , et sur lequel le grand'-maîtrey eut soin de faire monter trois cents soldats francs. Les choses ainsi disposées , le prince fit voile pour la France. Un soir., après avoir doublé ledétroit'de Sicile , on lui servit à souper sur le tiUac du vaisseau avec des bougies^ allumées. Le roi de Pouille, le pape et les Vénitiens étaient alors en guerre : un vaisseau de la flotte de cette dernière iiatîon vit de loin la lueur de ces lumières , et cingla vers ce côté. Le lendemain matin , les Rhodiens l'aperçurent et se préparèrent au combat; mais comme fl faisait bonasse et qu'on ne pouvait aborder, lesYénitiens envoyèrent une chaloupe pour aller reconnaître ce bâtiment. Les gens de la chaloupe ayant vu qu'il était de l'île de Rhodes, s'avancèrent et les 'infidèles se firent de part et d'autre^ beaucoup d'amitié. Cependant les Rhodiens avaient fait descendre Gem et ses gens au fond de cale pour les -cacher. Les Vénitiens ayant demandé des nouvelles du prince, ceux-ci répondirent qu'ils l'avaient laissé à Rhodes : au reste depuis cette aventure , ils n'allumèrent plus ni feu ni bougie durant la nuit. .^
Après avoir vu plusieurs choses extraordinaires , et entre autres de grands poissons semblables à des vaisseaux renversés dessus dessous, qui, en respirant, jetaient de l'eau i la hauteur de deux piques , le prince aborda dans un port du pays de Savoie : de là il fût conduit le lendemain à une ville appelée Nice , où il y avait beaucoup de belles femmes , et quantité de jardins fort agréables. Gem demanda alors à passer de là en Romélie ; mais les chevaliers de Rhodes , cherchant des prétextes pour l'amuser , dirent qu''il ne pouvait le faire sans la permission du roi de Franpe ; qu'il fallait donc qu'il dépêchât quelqu'un pour la demander. Géra chargea Nassouh Tchélébi de Cette commission : celui-ci se mit en route avec des gens envoyés par les chevaliers qui le laissèrent , au bout de deux jours , sous la garde de quelques infidèles. Gem l'attendit en vain quatre mois entiers ,- ce qui lui causa un chagrin inexprimable. On lui en occasionna un autre au sujet de Firenk Soliman qu'on voulait lui ôter , parce qu'il savaitla langue du pays , et que Gem connaissait tout ce qui se passait par son moyen. On lui supposa donc un crime pour avoir un prétexte de le faire mourir. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peines que le prince parvint à le délivrer des mains des chevaliers, en promettant qu'il en ferait justice lui-même ; mais bientôt après , il lui procura
DES CIlOISJLDEa. 47t
des habits d'infidèle et lui d(Hina le moyen de se sauver. Firenk en profita et se retira à Rome.
La peste ravageant Nice et les environs , on fit quitter cette ville au prince Gem. H s'arrêta d'abord à Alchir (Exilée) où on lui amena Nassouh Tcbélébi. On le fit en-* $uite passer par quinze. villes bien peuplées, et il arriva enfin à Saint-Jean (de Maurienne). Parmi les montagnes qui couvrent les environs , on lui en fit remarquer une au pied de laquelle est la source du Danube (1). Puis, on le conduisit à Chambéry, capitale de la Savoie : mais le duc ( Charles I ) ne s'y trouvait point , il était allé voir le roi de France, son oncle materivel. Ensuite Gem arriva le jeudi 15 muharrem ^88 (21 février 1483), au château de Regëlié (Rumilly) qui appartenait aux chevaliers de Rhodes. Là, on lui fi^ entendre qu'il devait envoyer quelqu'un de ses gens au roi de Hongrie , pour s'assurer auparavant de sa bonne volonté. Gem nt ce qu'on voulut et chargea de ce soin Mustafa-bey et Ahmed-bey , à qui l'on fit prendre des vêteméns d'infidèles pour n'être pas remarqués ; mais il n'entendit plus parler d'eux «n aucune manière, quoique l'on eût eu grand soin de le flatter de l'espoir qu'Us reviendraient bientôt. Cependant les petits seigneurs des environs lui faisaient visite , disant qu'ils venaient voir le fils du sultan qui avait prisConstantinople. Le duc de Savoie, quin'avait encore que
Ïuatorze ans , vint aussi le visiter en retournant de la cour u roi de France son oncle. Gem lui fit présent d'une masse d*armes de damas qui lui avait coûté cinquante florins. Ce duc , qui possédait quelques terres en Caramanie > prit de l'amitié pour le prince et chercha les moyens de le tirer des mains de^ chevaliers de Rhodes; mais ceux-ci s'étant aperçu de son dessein, enlevèrent Gem de là, le 21 de gioumaû ul-evel de la même année ( 26 juin 1 483 ), le firent embarquer sur la rivière de Grenoble ( Isère ) , gagnèrent le fleuvfr 4» Rhône , qui passe par la ville de Lyon , et après lui avoir fait traverser plusieui*s villes , ils le firent débarquer à Dolaknat (2), et le menèrent au Puy (en Dauphiné). Pendant que le prince y était retenu, on apprit que Hussem-bey^ envoyé à Rhodes par Bajazet pour s'aboucher avec le princ&,|
(f) Au lieo de Touna le Danube, il fant |»eiit-être lire Toum W- Durante.
(a) Nou5 n'avons pas les moyens de vérifier ces noms; nous laissons ce soin à ceux qui ont étudié l'histoire et U géographie. du Limo4*iin et de rAuvcrgne.
472 RIBLIOTH^UE
était arrivé en Savoie ; toutefois les chevaUers firent «i bien qulls l'empêchèrent de voir le fils de j^fahomet. Sur ces entrefaites , le roi de France ( Liouis XI ) , mourut le 18 du toois de rejeb de Tannée ci-dessus (21 août 1485). Le^ chevaliers , craignant que cet événement ne causât quelque désordre dans le royaume , jugèrent à propos d'éloigner les officiers du prince. Pour exécuter ce dessein , ils firent venif environ huit cents cavaliers revêtus de cuirasses qvti lui Ôtèrent de force vingt-neuf de ses gens. Gem se plaignit de cette violence ; mais on lui dit qu'on avait ordre de le faire et qu'on n'agissait ainsi que pour sa propre conservation. Du reste , on lui jura sur l'évangile qu'il ne serait fait aucun Inal aux personnes qu'on lui avait enlevées. Conduites par
Elusieurs villes jusqu'à AigueS-Mortes , elles y furent mi" arquées et" abordèrent à un port voisin de la trille de Nice, où Hussein-bey, envoyé du sultan, fut amené aussi : ils firent voile ensemble , et après la traversée la plus pénible , ils arrivèrent à l'île de Rhodes,Nd'o& Hussein-bey fut irenvoyé à Constantinople.
Lorsqu'on eut ainsi éloignéles officiers du frète defiajazet , dn 1^ garda encore environ deux mois dans le même châ-« te'au ; après on le transporta à celui de Dew^Hinou , situé au haut d'un rocher où il resta le même laps de temps. De là on le conduisit à un autre château nommé Sassenage. Le gouverneur dé ce château aVàit une fille extrêmeùt belle, qui devint amoureuse du prince. Gem répondit à son ardeur^ et bientôt il y eut entre les deux amans un commerce de lettres que suivirent des entrevues passionnées.' (1) Après qu'il eut séjourné en ce lieu deux autres mois , on le fit passer
Ïar plusieurs villes, et on le mena enfin au château de orgoloù (Bourganeuf) , patrie du grand maître de Rhodes i on'le fit passer ensuite à un autre château nommé Monteil,
(i) li^aateor de Touvrage intitulé Zizimet prince ottoman f amoureux ae Philippine Hélène de Sassena^e ^ histoire dauphinoise , Grenoble, 167 5 , în-i3 , parle de $ti amours dans un sens tout difTërent. Selon lui, ^îzâme AtV\ni extrêmement amoureux de Philippine , dont la grande beauté lui mérita le surnom d^Hélène, et offrit à son père, le baron de Sassenagc, die se faire chrétien, sUl voulait la lui donner en mariage. Mais il ajoute que Philippine était éprise de son côté de Laurent de Beaumont , seigneur de Sainit-Quentin , et qu'elle ne reçut les assiduités du prince que par politesse , les considérant comme une simple galanterie; que cependant le père , pour se débarrasser des poursuites de ^izime , se hâta de marier sa fille , non pas avec celui qu'elle aimait, mais avec Aymar de Grjlée baron de Bressieu.
1>£6 CjROISADES. < 475
^ui appàrteaait aiifràredu graïul maître, oùroB fit demeurer le prince deux mois ; puis on le conduisit au château de Mot retel^ où il séjourna autant de temps , et de là à la fortçressfje -de Bois-l'Amy , située au nûlieu^ d'up grand lac « où il fut rertenu environ- 4eux ans en une grande contrainte. Dans cet espace de temps , il pensait s&^s cesse aux moyens d^ sç délivrer. Il fit déguiser en habits d'infidèles Hussein-béy . el Gelal-bey , et les envoya pour tâcher de faire quelques teur tatives : ils demeurèrent environ trois ans auprès du duc de Bourbon (Pierre II) , et ils travaillèrent ensemble de tout leur pouvoir à procurer la liberté du prince. >
D'un autre coté , le grand-m^itre de Fîlè de Rhodes , pasr sionné pour |'arg^nt , avait dépéché des personnes au sultan d'Egypte et à la mère de Gem, pour leur dire qu'il était prêt à leur envoyer le prince ; mais il leur avait en même temps demandé de quoi construire des vaisséau;x et acheter les provisions nécessaires. Le sultan et la mère de Gem avaient fait passer à cet idolâtre vingt mille florins «, et avaient l'etenu quelques-uns de ses députés pour caution* Il est bon de sa voir, que le grand-maître, avait eu pour de l'argent, du secrétaire du fils de Mahomet , plusieurs feuilles d^ papier blanc avec le seing de ce prince , où il faisait écrire ce qui lui plaisait comme venant de sa part ; il envoyait même aux fois infidèles qui demandaient Gem pour l'avoir auprès d'eux , des lettres par lesquelles il lui faisait réponidre mille mensong^es , en leur mandant qu'il était libre , et que c'était de sa propre volonté qu'il restait avec Içs chevaliers.
Toutefois , le roi de Hongrie ( M athias Corvin .) , le pape ( Innocent Vin ) , le roi de Fouille (Ferdinand H'Arragoaj , çt quelques autres princes francs , mandèrent au grandmaître » conjointement, qu'il fallait qu'il leur epvoyât le fils de Mahomet , afin de le raire rentrer dans l'empire Ottoman lorsque l'occasion s'en présenterait. Le grand -maître .fut contraint d'accorder ce qu'on lui deman&it ; mais il ne le fit qu'à condition qu'on lui donnerait dix mille florins , et que l'on n'entreprendrait rien pour le rétablissement du prince, sans lui en faire part* Les mêmes souverains écrivirent au roi de France ( Charles VIII ) j qu'il était déraisonnable de retenir en prison le fils du puissant Mahomet, qui s'était livré volontairenxent aux chrétiens ; qu'ils le
F riaient de le remettre entre leurs mains , afin qu'ils pussent ajder dans ses projets. Le roi de France écrivit en éonscqui^nce au grand -maître 'qu'il eût à se rendre de botitfe grâce aux vœux des souverains, s'il ne voulait y ^tre contraint.
471 ItlRMOTBÈQIJE
Sur ces entrefaites, le fils du roi de Fouille, quittait auprès du pape t mourut.' Le pape fut soupçonné de Tavpir faitempoisonner, ce qui mit une grande division entre ces deux monarques , en sorte qu'il ne fut plus question de la liberté de Gem.
Cependant on tira le prince du château de Bois-VAmy , oà il était, pour le faire passer dans un autre, npmmé la Grosse^ Tour, à Bôurganeuf, que le grand-mattre avait fait bâtir ex* près pour l'y loger. Quelque temps après , Hussein-bey, dont BOUS avoiïs parié plus haut, s'introduisit dans le château. Il fut convenu qu'à un jour fixé^ le prince et les musulmans de ^a suite sortiraient pour aller à la. promenade comme de coutume, et qu'ensuite, tout en jouant avec les douze
f[ardes qui ne les quittaient pas , ils leur prendraient eurs arbalètes , les tueraient , et se rendraient dans un lieu désigné, où ils trouveraient des chevaux et les choses qui leur seraient nécessaires, ce qu'Hussein-bey avait eu par le moyen du prince de Bourbon., qui avait avancé à cet effet vingt mille pièces de monnaie. Toutefois , un officier de Gem révéla le secret à un <ies soldats avec qui il avait coutume de boire. Le capitaine des gardes ayant eu , par ce moyen , connaissance du complot , voulait faire passer au fil de l'épée tous les gens du prince ; mais un des gardes , qui savait le turc , lui représenta que jusqu'alors , le roi de France avait cru que le frère de Bajazct demeurait volontairement dans cette retraite ; que la ioUrberie ne manquerait pas d'être découverte, si Ton faisait mourir ses gens tout à la fois ; qu'il valait donc mieux /en défaire successivemenJt, Le malheureux'prince ne parvint qu'à force de supplications » sauver la vie à Sinan-bey, chef présumé de la conspiration^ Depuis lors , on les surveilla tous de si près , que pas un d'eux n'avait la liberté de s'écarter seul. Le fils de Mahomet fut encore retenu environ deux ans dans cet endroit: pendant ce temps , il fit eâ vers le récit de ses misères , car il était bon poète (1).
Cependant le pape s'étant réconcilié avec le roi de Fouille , ils revinrent au dessein qu'ils avaient eu d'abord : ils dépêchèrent donc de nouveau au roi de France un exprès pour
(i)Saâil-Uildin clit ailleurs cpie Gem a laisse un recueil de poésies esùmë et la traduction en turc du roman persan de Sclmar, '"*•-■ tulc Gemschid vé Khorschid, qu'il avait dëJie' àsonpère Mahomet il. M. de Hammer a donné dans le Journal as, , tom. YI, pag. liy cl l38jf le texte cl la traduction d'une Gazelle (ode) de Gem.
Dl&^ CROISADES^ ' 475
lui demander le priace Gem. Le roi^de France tînt la parole u'il avait donnée auparavant. 1} envoya un des seigneurs e sa cour , avec environ deux cents JioipmejB , pour tirer le prince de la prison où il avait gëini si long^temps ; ce<]|ji fut exécuté le 5 de zil-bijjet 895 ( 1 Q novembre 1 4^7 ) ; après quoi il le fit conduire aux états du pape. Gem passa par di^ vers pays et villes de la description desquels nous ne .dbargérons point notre narration. On pourra prendre connais-r* sance du détail circonstancié des ^veptures du prince , dans l'ouvrage écrit à cet effet. Nous remarquerons seulement qu'il traversa Marseille , l'un des ports les plus considérables du royiiume de France , et , que de là îl fut conduit à Toulon., où il s'embarqua le 2 de rebi-ul-evel 894 ( 12 février 1488) et aborda à Civita-Vecchia , qui est à quatre-vingts milles de Rome. Le pape ayant appris q^t'il était arrivé sur ses terres , envoya au devant de lui son fils y suiyî de quelques seigneurs , avec des chevaux pour lé conduire jusqu'à Roine. Gem fut d'abord mené à un château du fils du pape.^^ situé à vin^ milles de Rome. Il fit ensuite le lendemain son entrée dans cette cité, où on le reçut avec de grands honneurs. Il fut logé dans le palais du pape, qui le jour suivant lui donna une audience extraordinaire , où se trouvëre;it tous les seigneurs de sa cour et les ambassadeurs de France, d'Espagne , de Portugal ,. de Hongrie , de Pologne , de Gê-^ nés, de Venise, d'AUemagn&, de Bohême, et de Russie. Le pape était assis sur son trône , sa couronne , ornée de pierreries , sur la tête , et plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts. Gem étant entré, çuivi de ses gens» et accom-
Eagné du seigneur français qui l'avait amené , et. des chevaers de Rhodes , s'avança jusqu'au trône du pape , qui l'embrassa , le baisa au cou, dies deux côtés, et lui fit beaucoup d'amitiés. H le fit ensuite reconduire chez lui , où il lui donna de grands festins pendant trois jours. Le, troisième jour, il le reçut en particulier, assis sur un fauteuil, et le prince sur un autre. Dans l'entretien , le pape lui demanda par quel motif il était venu dans un pays d'une religion contraire à la sienne, «c Mon intention , répondit Gem , «n'avait jamais été de venir dansJes contrées des Francs, » mais de me rendre en Romélie; j'avai§ demandé à cet «effet passage aux Rhodiens, et j'avais abordé à leur île, » me confiant au traité que j'avais fait préalablement avec » eux ; mais iisj^ ont mangue, et ils me retiennent prison- » nier depuis sept ans. Procurez-moi , je vous en supplie , » les moyens d'aller trouver en Egypte ma mèi*e et» mes en- .V fans, dont je suis séparé depuis si long^ temps. » Lé pape
476 âiBLlOTHÈQUK '
^'étant aperçu que le prmce avait les larme» snx^ J^^^, ^ achevant de parler , ne pui retenir "les siennes, Néanmoiiis ,* après, être reste quelque temps- en silence, comme s'il eât réûéchi à cç qu'il dfevait répondi^e : « Si vous ne songez plu9 » à l'empire , lui dit-il , vous pouvez vous retirer en Egypte; 3» mais il vous convient mieux d'aller au royaume de Hon-^ » grie où l'on désire votre présence , et où vous pourrei^ » mettre à exécution votre premier dessein. )» '
he prince avait eu le temps, pendaiH^ ses longs malheurs r de se convaincre du néant des choses humaines ; il n'était pius sensi);)le à l'ambition ni au désir de régner; aussi insista-t-il' à f aire le voyage d'Egypte. Le prince et le pa^e eurent encore plusieurs entretient a ce sujet ; mais Gem persistât toujours dans la même résolution. Sur ces entrefaites , un ambassadeur du roi de Hongrie arriva à Rome , et demanda* de nouveau le fils de Mahomet de la part de son maître. Alors le pape revint à la chargé, et pressa Gem d*aller en Hongrie ; mais le prince ne "vouktt jamais y consentir .* « A Dieu né » plaise, s'écria-t-^il , que je me réunisse aux infidèles pour > combattre les vrais croyans; ce serait renoncer à la » religion de mes pères, à laqueDe je tiens bien plUs qu'à » l'empire ottoman et qu'a celui du monde entier. » Le pape , irrité de cette réponse , détourna son visage , et témoigna dans sa langue l'indignation qu'il éprouvait. Gem-, qui avait appris à parler , à lire et à écrire la langue franque , comprit fort bien ce que le pape voulait dire , et lui répartit : « Yous avez bien raison d'être indigné contre celui » qui a eu là faiblesse de se livrer à vous. », Le pape^ confus , s'excusa , et lui assura que les paroles qu'il avait dites lui étaient échappées en le voyant refuser de suivre les bons conseils qu'il lui donnait.
Cependant on^ n'avait sur Gem , à Constantinople , que des nouvelles vagues et confuses ; mais Bajazet ayant appris u'il était, à Rome, y envoya, pour s'en assurer, un officier e sa cour, chargé d'une lettre pour son frère^ Cet émir, nommé Moustafa-agd , qui fut depuis visir, arriva à Rome avec un ambassadeur des chevaliers de Rhodes , et fut reçu aveie honneur par le pape. Il alla rendre ses devoirs à Gem , le salua de la part du sultan, frère du prince, et lui remit de sa part une lettre cachetée et quantité de présens. Gem^. ayant alors appris que le grand-maître de Rhodes avait, par fraude y tiré du sultan d'Egypte vingt mille florins, vint à bout , avec l'entremise de Moustafa et du pape , d'en avoir cinq mille, par l'ambassadeur des chevalier^ qui avait acompagné Moustafa. Celui-ci, après avoir appris tou^
D19. CROISAIHEft. 41^7
6e qui ëtait arrive à^ prince Gaiiï» depuis qu'il était sorti hors des terres de l'empire ottoman , dit au pape que , pour éloigner les troubles et les séditions , Baiazet désirait que son frëre pestât loin dés contrées musulmanes. Le pape , qui aurait doimé sa vie pour acquérir l'amitié d'un officier du sultan , tel que Moust^fa , n''eut j)às de peine à sacrifier le prince à son intérêt particulier, it répondit donc à l^mbassadeur du sultan : « Je suis le serviteur soumis, Vhumkle w esclave du fortuné Bajazet ; la poussière de ses pieds est » la couronne de ma tête ; obéir à ses ordres est toute ma » joie ; je m'estimerai heureux de faire ce qu'il désire ; niais iLjje le prie de n'entreprendrç jamais rien contre mes intérêts » ni contre le repos de mes états. » Moustafa-aga conclut donc un traité avec lui : le pape l'observa avec attention , et fit garder le prince étroitement. Les .choses restèrent en cet état pendant trois ans. Au bout de ce temps, le pape mourut, et son âme impure alla servir d'aliment au feu de V enfer. Cependant le prince fut renfermé en un lieu de .sûreté, de crainte qu'il n^arrivât quelques troubles pendant l'interrègne; il y resta vingt jours, tandis que l'on exécuta les formalités commandées par l'ancien usage de la vaine reîii^on des chrétiens pour l'élection d'un nouveau pape. On le reconduisit ensuite dans le lieu qu'il habitait antérieurement , où il resta encore quelques années dans le même état de contrainte qu'auparavant.
• L'indifférence que le roi de France avait précédemment montrée pour Gem, provenait de ce que les chevaliers* de Rhodes donnaient de l'argent aux ministres de ce roi pour qu'ils le détournassent de penser à lui; aussi , toutes les fois que ce souverain témoignait le désir de voir le prince , ses ministres ne manquaient pas de lui dire que c'était un emporté qui le maudissait , lui et sa religion , des qu'il l'entenaait nommer. Que , bien loin de souhaiter de le voir , il protestait qu'il se tuerait lui-même , en cas qu'on voulût le présenter au monarque. D^iin autre côté , lorsque le frère de Bajazet , ennuyé des mauvais traitemens qu on lui faisait souffrir > demandait d'être conduit au roi de France, afin de lui représenter ses griefs , dans Tespoir qu'on le délivrerait enfin de la rude prison où il était détenu , les chevaliers lui disaient que le roi de France avait une si grande aversion pour les musulmans , qu'il ne voulait pas souffrir qu^^un seul mît le pied dans sa capitale , et qu'ils craignaient qu'il ne lui arrivât quelque malheur , s'ils l'y conduisaient. Toute cette intrigue se découvrit par le seigneur français qui accompagnait Gem à Rome. Cet officier remarqua en ce
prince des raatiières si honnêtes et si obligeantes 9 qu*il conçut pour lui une sincère affection , et lui en donna des marques fréquentes. Uii jour qu'ils s'entretenaient énsenil>le/ Tofficier lui témoigna son ëtonnement de ce qu'ayant demeure si long-temps en France , il n'avait point vu le roi , et n'était point allé a Paris j contempler les beautés , ^Hes de fées y qui s'y trouvent, et y jouir des p'roductions des différentes contrées qiii y sont rassemblées* Le roi, ajouta* t-il, avait le plus vif désir de vous connaître. « Ëh! comment, » répondit le malheureux Gem, serais-je allé à Paris, me » présenter devant le roi; l'on me disait qu'il ne voulait souf-
»'frir\aucun Turc dans sa capitale £t d'ailleurs^
» étranger , prisonnier , sous la puissance de mes ennemis ^ » comment aurais-je.pu le faire ?»
A son retour, le seigneur français ne manqua pas de communiquer à son maître l'entretien qu'il avait eu avec Gem , et l'assuré que ce prince était rempli dé bonnes qualités. Le roi se repentit alors d'avoir ainsi abandonné le fils de Mahomet; il chassa même les ministres qui Xa^^cdent txbusé -par tcKTS menson^s, et écrivit au pape. ( Ale:iËandre VI ) , à plusieurs reprisés , pour lui demander de laisser le prince libre de se retirer où il voudrait ; mai» le pape s'excusait toujours sous différens prétextes. Alors le roi envoya à Rome un des principaux «eigneurs de la cour, pour demander Gem en son nom ; et le pape s'excusa encore de se rendre aux désirs du monarque français. Ce seigneur lia amitié avec le prince musulman; et, de retour en France, il en parla avec tant d'enthousiasme au roi, qu'il lui inspira la plus vive affection pour lui ; aussi Charles VÏI leva-t-il une puissante armée pour aller délivrer l'infortuné Gem. Quoique , comme chrétien, il reçût sa couronne de la main du pape, qui est le plus grand de tous les princes francs , et qui tient le premier rang parmi les Nazaréens ; néanmoins , il était le plus puissant des rois infidèles , et avait conquis une partie des états voisins de son royaume. Il projetait même de pousser ses conquêtes jusque dans les pays musulmans , et c'est ce qui , lui faisant regarder le prince Gem comme un personnage qui pouvait lui être utile, le porta à venir, à la tête d'une armée redoutable , assiéger Rome pour obliger le pape à lui remettre entre les mains le fils de Mahomet. Le pape» instiniit de la marche du roi de France , fit enfermer Gem dans un château^ort (château Saint-Ange), qui était à la tAte du pont du fleuve qui traverse Rome (le Tibre ) , et où il y avait son trésor. Le roi de France arriva , assiégea Rome^ et la prit. Le pnpe s'enfuit dans le château dont nous avons
parle plus haut ; le roi l'assiëgea encore , et , chaque nuit » il. envoyait son oncle maternel ( le comte de la Marche ) • traiter avec le pauç , et demanâer le prince. Le pape jci- ayant
i>oint voulu relâcner le malheureux Gein, le roi fît continuer e siège pendant vingt jours. Au bout de ce temps lès bastions ayant été renversés , le pape fut contraint d'en venir à un accommodement. Le traité conclu , il sortit du château , et se retira en son palais. Une nuit ; le roi de France alla chex le pape , et ils firent venir le prince musulman. Ils s'assirent chacun sur un siège. Dans L'entretien , le pape , prenant la parole et s'adressant à Gem : <t Monseigneur, lui dit-il ,' le a» roi de France veut vous emmener avec hii ; que vous en » semble-t-il ?» Le prince , qui , jusqu'alors , ne s'était point entendu donner le titre de seigneur, outré d'indignation en se rappelant alors les mauvais traitemens qu'on lui avait Cait supporter , au lieu de lui avoir rendu les honneurs dus à. un prince : « Je n'appartiens tii au roi de France, répon- » dit-il , ni à vous ; je suis un esclave infortuné , privé de la » liberté; il m'est fort indifférent que les Français s'em- » parent de moi, ou que vous restiez maître de ma personne. » Le pape, confus de ce discours-, baissa la tête : « A Dieu ne n plaise , s'écria-t-il , que vous soyez esclave ; vous êtes ^ » ainsi que le roi de France , fils d'un puissant monarque , et i> je ne suis entre vous deux, qu'un interprète. »
Trois jours après, le 1**^. de joumazi ui-e?el 900 ( 28 jan« vier 1 494 ) , le roi de France alla de nouveau chez le pape le sommer de lui remettre Gem. Le pape fut alors yôrceoe le lui livrer. Le roi le confia de suite à un de ses sei^eurs nommé Maréched, et partit de Rome le lendemain , qui ^tait un mercredi. Il prit la route de la Fouille , et passa la nuit dans la viUe de Terracine. Cette nuit , le fils du pape (César Borgia, duc de Yalentipois ) , qui accompagnait le prince Gem, se déguisa, sortit de la place, .et s'évada. Le roi de France resta cinq jours dans ce lieu , puis , continuant sa marche , il alla se présenter devant la forteresse de Monteforte. Les gens qui la défendaient ayant refusé de se rendre , il la prit de force , et passa tout ceux qui s'y trouvaient au fil de l'épée. Ce lendemain , il en fit de même à la forteresse de Monte-San-Giovanni , après-quoi lés autres places épouvantées se rendirent sans nulle résistance. Quant à l'armée du roi de Fouille , elle fuyait toujours devant celle du roi de France.
Comme c'était une chose extraordinaire parmi les princes francs, de s'opposer aux volontés du pape, celui-ci, se trouvant extrêmement offensé de la manière outrageuse dont le
.480 BIUHOTHÈQITE "
roi de France venait de le traiter , résolut de s'en venger pai^ la mort du prince Gem, quittait innocent. Pour cet effet , il envoya à la suite de l'armée de ce roi , un barbier , mwd d'un rasoir empoisonné, qui fit si bien , qu'il parvint à raser le prince. Le ras'bir nç laissa aucune trace ; mais le visage et la tête de Gem s'enflèrent, et il tomba dàtis un état de ma^ laise tel , qu'on fut obligé de le mettre dans une litière. Le roi de France fit appeler , pour le traiter , les médecins les plus habiles , et allait chaque jour le voir , pour s'informer de sa sant;é. Lorsqu'on fut arrivé à la ville de Naples, capi-^ taie du royan^ne de Fouille, le mal augmenta si fort, que Gem avait des défaillances fréquentes. Sur ces entrefaites , on lui apporta une lettre que la sultane sa mère lui écrivait du royaume çl'Fgypte ; mais il n'était plus en état de la lire , ni d'en entendre le contenu. Comme il avait toujour» demandé à Dieu de ne point permettre qu'il fournît aux ennemis delà religion le prétexte d'attaquer les musulman^, mais de le retirer plutôt de ce monde , et de l'admettre au séjour de sa miséricorde , il obtint ce qu'il souhaitait , et mourut la nuit du mardi 29 de joùmazi ul-evel 900 (25 février 1 494 ) , en prononçant la profession de foi musulmane. Ainsi , après avoir vidé la coupe du martyre , il alla s'abreuver de la boisson de la vie éternelle, et> dans l'union avec Dieu , oublier pour toujpurs les malheurs auxquels il avait été en butte dans ce monde.
Le vroi de France reçut cette nouvelle avec des marques sensibles de douleurs r il fit embaumer le corps du prince, et le fit mettre dans un cercueil de fér.
Avant de mourir , Gem avait recommandé à ses officiers de faire tout leur possible pour transporter son corps à Constantinople , « de peur, leur avàit-il dit, que les infidèles, » en possession de mes dépouilles mortelles , n'attaquent en » mon nom les provinces musulmanes, et n'y fassent des » conquêtes. » Il avait aussi écrit une lettre au sultan son frère , dans laquelle il le suppliait de faire venir sa mère et ses enfans du .royaume d'Egypte, et d'avoir quelque considération pour les officiers qui ne l'avaient pas abandonné dans ses malheurs^ AfA d'exécuter ses dernières volontés, Sinan-bey se déguisa , et se mit en chemin.pour se rei.dre à Constantinople; mais il fut pris par des gens du roi de France , qui le retinrent dans les fers pendant deux mois environ. Toutefois, s'étant tiré de là avec l'aide de Dieu, il arriva à Constantinople , où il donna la nouvelle de la mort du prince , et rendit la lettre au sukan. Le divan envoya alors quelques personnes s^u roi de France pour demander
DETS CROISADES. 481
les restes du prince Gem , afin de les déposer auprès de ceux de ses ancêtres. Mais le roi avait prévenu l'intention de la cour ottomane, et avait déjà fait embarquer le cercueil avec de riches présens. Les envoyés ayant rencontré le bâtiment, n'allèrent pas plus loin. Le cercueil fut débarqué à Gallipoli , par ordre de Bajazet, et transporté de là à Andrinople, où il fut placé près de la sépulture du sultan Mourad.
^ j>jv«-./vrr«fv«><r^<r4sr.rx^#v«>#vr<«v«N«<>r>fvrx,r XiTtr ^ jsr<r«r«*sr<#'<j\«vrjvr«#sr<r«#v4v«vfvrxsr«r^
CHROIVIQUES ÀI^BIËNIENNES.
Dans le tome IX des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, on trouve une notice sur deux manuscrits arméniens , dont l'un contient l'ouvrage de Mesrob^ Eretz sur saint Nersès-le- Grand , patriarche d'Arménie , et l'autre une partie de l'histoire de Mathieu d'Edesse. Cçt ïirticle , fort étendu , est de M. Chahan de Cirbied , arménien et professeur de langue arménienne. Nous profiterons de la traduction de ce savant étranger , pour faire connaître ce que les deux auteurs arméniens ont rapporté de curieux relativement aux croisades. Oi;i trouvera, dans les morceaux que nous citerons , *d€S négligences de style , peut-ei^e même des fautes ; mais nous n'avons pas voulu nous permettre de corriger , en quoi que ce fût , un travail qui ne nous appartenait point.
Vie et Histoire de saint Nersès^le^rand, patriarche d'Ar^ ménie, par Mesrob-Eretz. L'auteur rapporte une prophétie qui annonçait l'extinction du sacerdoce et de la royauté dans la famille des Arsacides , la venue des Sarrasins , l'expédition des croisés , et la délivrance de l'Arménie par les Romains. « La vaillante nation des Romains , dit l'historien » (au feuillet 50) , viendra en Asie , à la tête de nombreuses » troupes; elle sauvera la Terre -Sainte et les peuples chré- » tiens d'Orient. » Au feuillet 51 , on lit ce qui suit: « Les )> légions peu nombreuses des soldats arméniens se rassem- » bleront et se réuniront alors avec les forces dé là vaiUante
482 BinLIOTHÈQUE
» nation des Romains.... qui, après d'ëdatantes victoires , » s'empareront de la ville de Tauriz et du territoire de cette » ville que bâtit Tiridate, roi d'Arménie, pour se venger r contre la Perse de la mort de son père Khosrov ; ils arra* » clieront de la main des barbares toutes les provinces dont V la description a été faite par Tordre de César-Auguste. »
Cette prophétie finit par ces mots : « La nation des Ro- » mains dominera sur toutes ces contrées par ses armes, » pendant Tespace de quarailte>trois années. » Saint Nersès fit ces prédictions aux derniers momens de sa vie ; il mourut, empoisonné par le roi Bab, vers Tan 384 de J. C. Mes-. rob -Eretz descendait d'une famille patriarcale , et vivait dans le dixième siècle; il acheva son ouvrage Tan 967, etie dédia à Yahan Mamigonien , seigneur de la province de Daron.
Histoire d'Arménie , par Mathieu d'Edesse. — Mathieu d'Edesse , ainsi appelé du nom d'Edesse , sa patrie , appartient au douzième siècle de notre ère. Tout ce qu'on sait sur cet auteur , c'est qu'il périt lors de la prise d'Edesse par Zengui, en 1 1 44. Mathieu a comnocncé son histoire vers la fin du dixième siècle, et l'a continuée jusqu'aux événemens de son temps ; malheureusement le manuscrit de la Bibliothèc|ue du Roi n'est pas complet, et s'arrête à l'année 1 1 1 1 . La bibliothèque des Arméniens, établis à Yenise , possède un manuscrit qui s'étend vingt ans au-delà. La fiibliothèqae du Roi conserve une traduction en latin de la partie de Mathieu d'Edesse que M. Cirbied a fait connaître , et dont nous allons rendre compte : cette traduction est faite depuis près d'un siècle.
Avant d'entrer en matières , Mathieu expose d^ns une préface les moyens dont il s'est servi pour composer son histoire. « C'est après avoir senti tout le poids d'une enjtre- » prise qui paraissait au-dessus de nos forces , dit l'auteur » arménien , que nous nous sommes engagés à rassembler » et à vérifier tous les faits. Avant de composer notre ou- » vrage , nous avons mis à contribution un grand nombre » de mémoires historiques relatifs aux temps malheureux » qui nous ont précéoes. Nous nous sommes aussi quel- )> qucfois entretenus avec nous-mêmes des calamités que « des peuples barbares et corrompus, tels que les Persans, A les Turcs et les Grecs leurs semblables , ont causées dans w l'Arménie pendant le dernier siècle. C'est après ces con-
n sldérations que nous nous sommes décides ji suivre le lii ji de nos recherches , et à tracer la suite de ces ëvénemens < » que nous regardons comme des choses assez importantes
» pour les faire connaître. En nous consacrant à ce
» trayail, nous nous sommes donné toutes les peines ima- » ginables , et nous avons été obligés , pour nous livrer à y* ces pénibles recherches , d'abandonner tous les agrémens » de la vie, et même le soin de nos affaires particulières, » afin d'exécuter la résolution que nous avions formée. »
Les détails que nous allons faire connaître touchant l'expédition de Zimiscës en Palestine , ne se trouvent point dans tes notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. M. Martin a publié en 1 8 11 la traduction d'un récit de l'expédition de Zimiscès dans la Palestine , tiré de Mathieu d Edesse ; cette traduction a été coUationnée sur le texte original , par M. Ghahan de Cirbied. L'expédition de l'empereur Zimiscès , qui fut comme la première croisade dirigée contre les oppresseurs de Jérusalem , eut lieu en 972 de rère chrétienne. Voici un extrait du récit de Mathieu d^Edesse.
Temelicus Melchi , général des troupes grecques , s'était avancé contre les Turcs , et avait remporté sur eux plusieurs victoires. Arrivée sur les bords du Tigre , l'armée impériale , surprise par un ouragan terrible , tôiid>a entre les mains de» infidèles , et près de cinquante mille chrétiens périrent sous le glaive. Temelicus et quarante de ses officiers furent chargés de chaînes ; et envoyés ensuite au calife de Bagdad ; après une assez longue captivité , le général, indîgnf de l'oubli où on le laissait lui et les siens, écrivit à Zimiscès pour lui demander des secours et lui reprocher d'abandonner les prisonniers grecs dans des terres de malédiction. L'empereur de Constantinople résolut de venger le trépas des guerriers chrétiens , et se hâta de lever des armées. Les princes dcTArméilie se préparèrent à marcher arvec Zimiscès. Bientôt les troupes chrétiennes se mirent en route ; le pays qu'ellear traversèrent fut inondé de sang , et leur passage fut marqué par la destruction de trois cents villes ou forteresses. Zimiscès poursuivit sa marche triomphante jusqu'au pays de Jérusalem ; il écrivit à Achod , roi d'Arménie, une lettre que nou3 allons copier.
4SI niBLIOTIIÈQUE
A Achûd Chahin, roi des rois de la grande ArmJnie, notre
allié Jidèle et chéri.
« Roi des rois , cette lettre va vous apprendre les grandes merveille^ que Dieu a daigne opérer en notre faveur. Les victoires que nous avons remportées sont étonnantes et presque incroyables. Le dieu de miséricorde agit pour se»enfans dans le courant de cette année , par l'instrument de notre puissance. Nous avons voulu faire part de ce;^ heureuses nouvelles à Y; M. , notre fils chéri Alchod Paeratide (1) , parce que nous savons que vous partagerez^ notre joie, comme chrétien et comme ami de notre empire.
» Yous serez charmé d'apprendre les salutaires effets de la' protection de Jésus-Christ, et de vous convaincre que Dieu est toujours venu au secours des chrétiens. G'^st lui qui a rendu les Persans tributaires^ de notre empire. Yous saurez
Sue nous avons arraché de la main des Turcs les reliques e saint Jacques de Nisibequi se trouvaient dans cette ville, que nous les avons mis à contribution , et leur avons emmené beaucoup de prisonniers. L'émir Ali Moumni, prince des Africains appelés Makr«, arabes, eut l'audace de venir au devant de nous , à la tête d'une armée nombreuse. Les deux armées en présence , on se battit aussitôt avec tant de bravoure et d'opiniâtreté , que l'affaire devenait très-incertaine, et que nous nous vîmes un moment en grand danger. ]\lais enfin no^s avons vaincu par l'assistance divine , et nous les avons obligés de prendre, comme les autres , ignominieusement la fuite. Nous avons pénétré dans leurs pays p nous avons pris plusieurs cantons , et passé les habitans au fîl de l'épée , après quoi nous sommes entrés en quartiers d'hiver. Au commencement du mois d'avril , notre armée .ayant la cavalerie en tête , est entrée dans le pays des Phéniciens , dans la Palestine et dans les terres cananéennes. Nous n'avons fait grâce à aucun des Africains qui s'étaient rassemblés dans les environs de Damas.
» Partis de là avec notre armée , nous avons marché du
(i) Pacratide : c^ëtait le nom de la dynastie qui régnait à cette époque en Arménie.
DES CROISADES. 4d5
>coté d'Antioche , parcourant les divers cajitons de notre royaume que nous avons reconquis , et où nous avons fait un grand nombre de prisonniers. Nous avons ensuite dirige nos pas vers la viUe de Hès. Ses habitans, nos tributaires, nous ont bien reçus. D^e là quelques paysans de ces cantons nous ont conduits jusqu'à la ville de Yadelvocka , qui s'appelle aussi Héliopolis ou ville du Soleil (I J. Cette cité , très-renommée et fort riche, n'était point disposée à nous recevoir. Sa garnison sortit pour nous attaquer. Nos troupes l'eurent bientôt repoussée , et lui tuèrent beaucoup de monde. Après quelques joursf^ siège , la ville s'est rendue. Nous avons Kiit prisonniers quantité d'habitans , hommes , fem*mes et enfans, que nous avons emmenés avec un butin considérable et beaucoup de bétail. Nous avons continué notre marche vers la ville de Damas que nous avions l'intention d'assiéger. Mais son gouverneur., . vieillard expéfi?menté et prudent , nous envoya une deputation. chai'gée de nous offrir de riches présens, et de nous prier de ne point faire subir à la ville qu'il conmiandait le sort de Yadelvocka , de ne point emmener les habitans en captivité , et d'empêche# qu'on ne dévaçt^at r leurs campagnes. Ils nous firent présent d'un grand nombre de mulets choisi^v et de superbes chevaux couverts d'or et d'argent. Après avoir levé sur eux une Contribution dé 4,000 tahégans (2) en or arabe , nous leur accor.dâmes un détachement de nos troupes pour garder leur viUe, et ils contrajctèrent par écrit l'engagement de demeurer toujours soumis à notre empire. Nous confiâmes le commandement de Damas à un nommé Tourq, natif de Sagdad, homme de grand mérite, qui, accompagné de cinq cejpts cavaliers., était passé à notre service, et avait embrassé la religion chrétienne. Il nous avait déjà servi utilement en diverses circonstances. Dans leur transaction , les habitans de Damas s'engagèrent aussi à nous payer exactement un tribut annuel. Flattés àe faire partie de notre empire ^ ils promirent de se battre contre nos ennemis. En récompense de cette bonne conduite, nous n'avons, pas laissé plus long-temps leur ville en état de guerre* Nouât partime^^
( 1 ) G*est la ville nommëe par \t$ Arabes Baalbec.
(2) Tahc'gan. C'était le nom d'une monnaie arménienne. Il y avait des tafaje^ans d*or et des tahegdns d'argent^
486 niBLIOTHÈQUI
donc pour Tibériade , lieu où Notre S. J.-C. op^ra le miracle des cent cinqudnte^trois poissons. Lorsque nous nous disposions d'assiéger cette ville , les habitans imitèrent ceux de Damas ; ils se soumirent , nous apportèrent de riches présens, et nous payèrent 50,000 tahégans. Us nous demandèrent également de nos troupes pour former la garnison de leur ville, et promirent de rester constamment "soumis à notre empire , et de nous payer le tribut annuel. En conséquence , nous ne fîmes point de prisonniers chez eux ; nous avons quitté ce canton sans y commettre le nioindre dégât , parce que c'est la patrie de plusieurs 4es saints apôtres. Nous avons tenu la même conduite envers la ville de Nazareth, où la Sainte-Yierge Marie, mère de Dieu, reçut Fannonce de la part de Fange.
« Ensuite nous nous rendîmes sur le Mont-Thabor, dans Tendroit même où Jésus ~ Christ, notre Dieu, fut transfiguré. Pendant que nous étions là , des habitans de Ramla et de Jérusalem vinrent implorer notre clémence, nous demander d'être gardés par nos troupes, et se donner entièrement à nous. Nous leu^ avons accordé l'objet de leurs demandes ; mais nous avons voulu que le saint-sépulcre fût délivré de la main profane des Turcs, et nous avons mis des garnisons dans tous les cantons nouvellement soumis à notre domination. Nous avons agi de même avec les habitans de Benlata qui s'appelle aussi Decapolis , avec ceux de Genesareth et d'Irace qui se nomme aussi Ptolémaïs. Us s'engagèrent par un acte solennel à nous rester soumis et à nous payer triout. Nous arrivâmes à Césarée , qui est sur le bord de la mer ; ses habitans se donnèrent entièrement h nous. Si les Africains , dans la consternation où ils étaient , et pour échapper à notre poursuite , ne se fussent retirés dans des forteresses sur le bord de la mer, nous serions entrés dans la sainte ville de Jérusalem, et BOUS aurions fait à Dieu nos prières sur les saints lieux mêmes ; mais comme ils s^étaient sauvés vers les côtes de la tner , nous avons, gagné la partie supérieure du pays dont nous nous sommes emparés, et nous y avons mis des garnisons de troupes grecques. Nous avons pris d'assaut toutes les villes qui refusaient de se soumettre.
ï) En avançant vers les côtes jusqu'à la ville de Wrîdon , citée fameuse et très-fortifiée , qui s'appelle aujourd'hui Béruth , nous avons rencontré l'armée des Africains. Nous leur avons livré combat , nous en avops fait un carnage affreux,
et mille d'entre 6ux ont ctë faits prisonniers. Ils ne. furent pas pins épargnés que Mousni Emir Ali Moumni. Nous ayons mis des troupes dans Wridon » puis nous avons pris la route de Sidon. Les Sidoniens , informés de nos victoires , ont en-' voyé au-devant de nous les personnes les plus âgées de la ville pour nous offrir leur soumission , une forte contribution , et nous promettre fidélité. Nous avons accepté le tribut et leur scAimission. Nous avons mis garnison impériale chez eux , et nous sommes allés pour réduire la forteresse de Eiblos , plus ancienne et plus lortifiée. Nous Farvons prise après quelques heures^de combat. Ses habitans ont été faits prisonniers , et nous en avons enlevé un riche butid.
Nous avons traversé plusiejirs villes maritimes , en passant par un défilé si étroit que jamais cavalerie n'avait osé s'y engager ; car ce chemin est si tortueux et si difficile , qu'on en trouverait difficilement un plus mauvais. Là, nous avons trouvé plusieurs belles villes et grands châteaux dont la garde avait été confiée à des Africains. Nous avons pris d'assaut toutes ces villes et forteresses , et nous avons fait prisonniers tous les habitans. Avant d'arriver h la ville de Tripoli , nous avons envoyé un corps de cavalerie , composé de Tymatzv et de Dochkhamadatzy , pour s'emparer du défilé qui s'appelje Karered , où nous savions que s'étaient retirés ces scélérats d'Africains. J'avais fait placer, de côté et d'autre, des troupes en embuscades pour s'emparer d'eux. Mes ordres furent bien exécutés. Dès qu'ils aperçurent notre avant-garde, 2,000 Africains vinrent l'attaquer ; mais bientôt mes troupes en firent une horrible boucherie , et le reste fut fait prisonnier. Nous en agissions ainsi partout où nous passions. Nous ne saurions dissimuler que nous avons presque entièrement détruit les environs de Tripoli, tué les bestiaux , dévasté les vignes , et coupé les arbres. D'autres Africains eurent encore l'audace de Tenir nous attaquer ; mais ils ne tardèrent pas à éprouver le sort de leurs compatriotes; ils furent'tous taillés en pièces.
^> Nous primes ensuite la ville de Djovel, qu'on nomme Gnbaon , et celles de Palana , de Séon , et même la ville célèbre d'Oursav , de sorte que depuis Remla et Césarée, il ne restait plus rien à conquérir. La mer et la terre se soumirent également à nous, par l'assistance divine. Jusqu'à Babylone même , tous les peuples sont nos sujets et nos tributaires. Nous avons employé sept mois à parcourir ce* contrées avec nos troupes. Nous avons ruiné quantité de villes et de villages qui s'étaient montrés rebelles.
» L'émir Ali Moumni , enfermé dans Babylone , n'a plus
438 lilIlLIOTHÈQUE
osé en sartir pour lever de nouvelles troupes contre nous. Si nous n'eussions pas rencontre des terres stériles et sans eau , comme Y. M. sait qu'il s'en trouve aux environs de Ba* bylone , nous eussions conduit jusqu'à cette ville nos armées victorieuses.
» Du cote de l'Egypte , nous n'avons laissé aucun ennemi. Par la grâce de Dieu , tous ces peuples nous sont fidèles et soumis « A présent , toute la Phéuicie , la Palestine et la Syrie font partie de notre empire , et ne gémissent plus sous la servitude des Turcs « Les habitans du Mont-Liban sont sous notre obéissance. Nous avons fait prisonniers quantité de ' Turcs que mous y avons trouvés , et nous les avons incorporés dans nos troupes. Nous avons traité, aviec beaucoup d'humanité et de douceur , les habitans d'Assyrie. Nous en avons emmené environ vingt mille hommes que nous avons transportés à Gabaon. Voilà les victoires que le Dieu des chrétiens nous a fait remporter : bienfait' signalé qu'il accorde à notre empire et qu'il refuse à d'autres. Nous avons trouvé dans la ville de Gabaon les saintes chaus^ sures avec lesquelles J. G. voyagea sur la terre. Dans le courant du mois de septembre , nous avons retiré nos troupes dans la ville d'Antioche , et puis nous avons voulu donner à "V. M. ces détails qui l'étonneront sans doute, et l'engageront à rendre des actions de grâce à la Divinité. Vous connaîtrez , par cette lettre , les faveurs que Dieu nous a accordées , et l'étendue du pouvoir qu'il a mis entre nos mains, par la vertu de la sainte croix. A présent le nom de Dieu est loué partout : et notre royaume devient florissant par l'assistance divine. Nous ne cessons de l'en remercier et de lo louer ; c'est par lui seul que nous avons pu soumettre tant de pays , et c'est à lui que nous adres-^ serons toujours nos louanges. »
Sous la date de l'an 1 057 de Jésus-Christ , Mathieu parle d'une éclipse totale de soleil , pareille à celle qui eut Reu au moment de la mort de Jésus- C hrist , et accompagnée d'un, violent tremblement de terre. L'effroi s'empara de tous les cœurs et tous crurent la fin du monde prochaine. Quand le
{phénomène eut cessé, le roi d'Arménie, nommé Jean,. et e patriarche Pierre , envoyèrent consulter le docteur Jean Gozeren, homme pieux et savant dans l'astronomie et l'histoire de la nature. Le docteur répondit qu'on était menacé des plus afifreux malheurs , de troubles civils et religieux , d'une grande corruption de mœurs , d'une invasion terriblQ des Turcs ou peuples venus des déserts de Scythie , enfÎQ que ce signe présageait l'arrivée de la vaillante nation de&
Francs qui devait conquérir Jérusalem et toutes les provinces chrétiennes. Jean Gozeren ajouta que les Francs resteraient long-temps maîtres de ces contrées , et qu'à leur approche les Persans et tous les infidèles avec eux s'enfuiraient dans leur pays.
D'après Mathieu d'Edesse, Tannée 1096 vit s'accomplir la prophétie de saint Nersès et celle du docteur Jean; « J'en » fus témoin oculaire > ajoute l'historien. En cette année , » poursuit l'auteur , la porte des Latins /9à ouverte , et » les occidentaux sortirent de leur pays ; alors tout s'agita » en Espagne , en Italie , en un mot » depuis l'Afrique » jusqu'à l'extrémité du pays des Francs. De formidables ar- 3» mées et des soldats aussi nombreux que les sables de la ^> mer se mirent en marche , conduits par tous les princes et '> généraux francs. Chacun des chefs s'empressait d'aller » secourir les chrétiens , et de délivrer du jotig des Sarrai> sins le saint -sépulcre où Dieu fut enseveli.
» Ces hommes , tous issus du sang des rois , tous recom- ».mandables par leur piété et leurs éminentes qualités » et » élevés dans l'exercice de la religion , étaient : Godef^t)i , D prince distingué par son courage , et parent des rois d'oc- » cident ; Baudouin , son frère ; Bohémond , qu'on appelait 3) le grand comte ;^Tancrède, fik de la sœur de Bohémond; » le comte de Saint-Gilles, prince redoutable et couvert de )> gloire; tlobert, prince dçs Normands; un autre Bau- » douin ; et enfin le comte Josselin , prince vaillant et » brave. »
Le chroniqueur d'Arménie suit les armées chi'étieniies » nombreuses comme les étoiles du ciel, à travers la Hongrie , la Bulgarie et la Grèce , jusqu'aux portes de Constantinople ^ et continue ainsi sa narration : « Cependant l'empereur D conclut un traité de paix avec tous les princes occiden- » taux, leur fit de grands présens en or et en argent, et les ]» mena dans l'église de Sainte-Sophie , où ils promirent » et jurèrent de lui rendre toutes les provinces que les i> Persans (les Turcs) avaient enlevées a son empire , se » réservant de garder pour eux-mêmes les autres conquêtes
[u'ils feraient sur les Sarrasins et les Persans., Ce traité
ut,. de plus, confirmé par les liens indissolubles d'un p serment prononcé sur la croix et sur l'évangile. Les •» Francs reçurent de l'empereur des troupes auxiliaires ; j) puis ils s'embarquèrent et arrivèrent à Nicée. La bataille V fut sanglante » car les deux armées combattirent avec une » bravoure égale. Les deux corps de bataille se joignirent » avec furie ; on voyait, de part et d'autre , briller lès cas-
1» ques , on entendait le choc des cuirasses qui se heuHaient, » de tous côtés on tirait dé l'arc , les troupes des inBdèles » se tenaient serrées , la terre était ébranlée des cris per- » çans dont Fair retentissait , et les chevaux effrayés reçu- » laient au bruit des flèches qui se choquaient ; les deux ar- » mées étant également composées de soldats d'élite et d'aune » valeur extraordinaire. Un brave s'acharnait sur un autre » brave , et «tels que de jeunes lions , ils se battaient avec » fureur ; eimn cette grande et terrible journée fut comme B le prélude dès sanglantes batailles qui se livrèrent dans » la suite. Quoique 1 armée du sultan fut de six cent niiUe » hommes , les croisés remportèrent la victoire , et firent » un tel carnage , que toutes les campagi^es étaient couver- » tes de cadavres; ils firent aussi cent mille prisonniers, » et un butin immense en or et en argent.
» Trois jours après , le sultan revint attaquer les Francs » avec deux autres armées très-nombreuses. Ce combat fut n encore plus sanglant que le premier ; les chrétiens , com- » battant avec la même fureur, firent une horrible bouche- » rie des Persans , en prirent un grand nombre , et les » contraignirent d'abandonner tout- à-fait le pays. Après * cela , ils remirent Nicée entre les mains d'Alexis.
» Quand les Persans furent instruits de l'arrivée des » Francs qui étaient campés dans leur voisinage , ils réu- » nirent toutes les forces qu'ils avaient dans cette contrée » pour leur résister , et les attaquèrent. Les croisés rem- » portèrent sur eux une victoire sanglante ; le fruit de » cette victoire fut la prise de Nicée , assiégée immédiate- » ment après le combat, et où les vainqueurs égorgèrent » tout ce qu'ils trouvèrent d'infidèles. Ceux-ci appelèrent » alors à leur secours le sultan Rilidj-Arslan , qui était oc- » cupé a faire le siège de Mélitène ; aussitôt qu'il apprit ces » désastres , il rassembla une nombreuse armée et marcha » contre les Francs qui étaient encore dans les environs de » Nicée. »
« L'an 546 de l'ère arménienne (1097 de Jésus-Christ) , pendant que les patriarches Yahram et Basile gouvernaient l'église d'Arménie et qu'Alexis régnait sur les GreCs , les Francs continuèrent leur marche au nombre de cinq cent mille ; ils donnèrent , par des lettres , avis de leur marche à Thoros , prince d'Edesse , et au grand prince d'Arménie , Constantin , fils de Rupen , qui possédait alors le montTaurus, depuis Kobidar( place forte], dans la province deMaraba, avec plusieurs autres petites contrées. Les croisés ayant franchi les endroits inaccessibles du mont Taurus ,
traversèrent la Cilicie par Troade , autrement appelée Anabarze de Troade, et enfin arrivèrent devant Antioche. L'armée dressa ses tentes dans la vaste plaine où est située cette ville , et contraignit Aghousien ( Âccieii , ou Bâghi- Sian selon Alboulfeda ] à se renfermer dans les murs d' Antioche avec ses troupes; on forma ensuite le siège de la ville, et il dura dix mois, pendant lesquels on la serra de fort près. ^> Mathieu d'Edesse , après avoir parlé de plusieurs victoires 4'emportées sur les infidèles , dit quelques mots sur la misère des pèlerins qui assiégeaient Antioche. « Les princes arméniens Constantin , fils de Rupen ; le second prince , appelé Pasouni ; et le troisième , appelé Osclùn, qui possédaient chacun une province du doté du mont Taurus, s'empressèrent alors de fournir en aboindance aux croisés toute sorte de provisions de guerre et débouche. Les nionastères arméniens de Siav-liar, c'està-dire du Mont-Noir , et tous les chrétiens du pays , imitant la conduite louable et généreuse, de leurs princes, firent des envois considérables de vivres au camp des Francs , qu'ils regardaient conune des frères et de véritables amis. Par le manque de vivres , une maladie épidémique s'était répandue dans l'armée , et la septième partie des troupes avait succombé ; mais le Dieu de miséricorde ne les abandonna point , et il eii eut soin tomme des Israélites dans le désert. »
Notre chroniqueur s'est beaucoup étendu sur les événemcns qui précédèrent et accompagnèrent la prise d'Edesse par Baudouin ; comme il devait être bien informé , nous allons rapporter textuellement son récit. D'ailleurs , tous nos historiens occidentaux ont raconté différemment cet épisode de la première croisade ; et il est curieux de comparer leur narration avec celle d'un témoin oculaire. « L'an 547 de l'ère arménienne (1098 de j; C), dit Ma- Uiieu , le comte Baudouin vint avec une centaine de cavaliers à Tell-Bascher (ville située sur l'Euphrate), et s'empara sans, coup férir de cette ville. Le prince Thoros , qui commandait alors à Edesse pour l'empereur grec , reçut avec joie la nouvelle de l'heureul succès du comte; il en conçut de l'amitié; pour lui , et le pria de venir le joindre avec des troupes , pour augmenter ses forces , et aller faire ensemble la guerre aux Sarrasins , et particulièrement aux émirs voisins qui l'opprimaient. Baudouin se rendit à l'invitation du prince , et alla le joindre avec une soixantaine de cavaliers. Le gouverneur et les habitans d'Edesse le reçurent avec de grandes démonstrations d'ami-
tié, et s'empressèrent de lui procurer tous les agr^mens
Eossibles; ensuite ils conclurent ensemble un traité d'aïance , et dans le même temps Constantin , prince des Arméniens, qui était à Gargara, et qui avait été aussi appelé, au secours d'Edesse , entra dans cette ville. Ces deux princes , à la tête des troupes que Thoros venait de lever dans la ville et là province d'Edesse , marchèrent bientôt contre l'émir Baldoukh , qui fut contraint de s'enfermer dans Samosate, (Voyez ici Guillaume de Tyr, livre IV, chap. 4. ) Alors les troupes chrétiennes pillèrent les maisons situées hor3 de la ville , et les Turcs furent obligés de rester spectateurs oisifs de ce pillage ; mais quand ils virent crue les chrétiens étaient occupés à partager le butin, ils firent une vigoureuse sortie avec trois cents cavaliers, et, réunis aux habitans des faubourgs, ils fondirent* avec fureur sur les ennemis , en tuèrent environ deux mille , et les forcèrent de prendre précipitamment la fuite. Le prince Constantin et le comte Baudouin coururent jusqu'à Edesse, . auprès du prince Thoros : cette défaite arriva la deu»ème semaine de carême.
» L'amitié et la bonne intelligence qui unissaient le comte Baudouin et le prince d'Edesse , se changèrent bientôt en haine. Le comte conçut le projet de s'empaVer de la ville; et les habitans , qui auraient dû avoir beaucoup de reconnaissance pour Thoros , par lequel ils avaient été plusieurs fois délivrés du joug des barbares , et qui les avait gouvernés avec une grande douceur, ne le payèrent pourtant que d'ingratitude. Ils résolurent donc de se réunir à Baudouin, et de lui donner le gouvernement de leur pays , en faisant mourir Thoros. En conséquence ^ environ quarante personnes de la ville se rendirent pendant la nuit auprès du comte, qui était le frère de Godefroi, et concertèrent avec lui les moyens d'exécuter leur projet. Le prince Constantin et le reste des habitans consentirent également à cette trahison. Ceci se passait un jour de dimanche; Cependant, Thoros, instruit des desseins hostiles qu'on méditait contre lui , se renferma dans la citadelle et tenta de se défendre. Mais le lendemain , les habitans se rassemblèrent en foule , pillèrent les maisons des principaux personnages attachés au prince, donnèrent l'assaut à la forteresse et s'emparèrent de la partie inférieure. Le prince , voyant alors qu'il ne pouvait plu« résister, ni même espérer de sauver sa vie , "îêur promit de rendre la ville et les forts , à condition qu'ils ne tenteraient plus rien contre lui ni contre sa famille , et qu'ils le laisseraient se retirer à Mélitène. Les habitans , ainsi que le
tïomte, s'engagèrent par leur signature et par un serment prétd sur réVangile et la sainte croix , aux noms des apôtres , des prophètes et de tous les saints , à Fexécution entière de ces conditions. Le jour suivant » qui était la fête des quarante martyrs , le comte Baudouin et les principaux
{personnages de la ville s'emparèrent de la forteresse ; mais es habitans , qui étaient des hommes parjures et perfides , se jetèrent sur le prince les armes à la main , le précipité-^ rent du haut des remparts, et eurent la cruauté de mettre son corps en mille pièces , après l'avoir traîné dans les rues ; ils remirent ensuite les clefs de la ville entre les mains du comte Baudouin. »
En racontant la prise d'Ântioche , Mathieu ne parle ni de Phirous ni de sa trahison ; il dit seulement qu'un des principaux seigneurs qui se trouvaient dans la cité , envoya » durant la nuit, un homme de confiance à Bohémond et aux autres chefs croisés , pour leur proposer la reddition de la ville , moyennant la promesse de lui assurer la possession de ses biens patrimoniaux. Cette convention ayant été signée , et l'exécution en ayant été assurée de part et d'autre , les pèlerins entrèrent de nuit dans Antiocne. « Le lendemain , dès le lever de l'aurore , poursuit notre auteur , les Francs sonnèrent de la trompette ; les musulmans , qui étaient dans la ville , furent saisis d'effroi , et cherchèrent à se sauver ; mais les croisés tombèrent sur eux avec impétuosité et en firent un horrible carnage. L'émir Âghousien • en se sauvant précipitamment des mains des vainqueurs , fut pris par les habitans des villages voisins, qui le hachèrent en mille pièces. Ce fut de cette manière qu'on fit la conquête d'Antioche , à laquelle les Arméniens contribuèrent beaucoup. Cependant, un certain nombre de troupes infidèles trouvèrent moyen , au milieu du tumulte et du massacre, de se mettre à couvert dans un fort de la ville ; ils s'y défendif ent avec vigueur pendant trois jours, et forcèrent ainsi les chrétiens à regarder leur conquête conune incertaine et précaire. Dans ce même temps , les troupes persanes commencèrent à investir de toutes parts la ville , qui depuis long-temps manquait de vivres. Les habitans , exténués de besoin , ne pouvaient plus supporter la situation où ils se trouvaient : forcés par les circonstances , ils firent donc au général ennemi la proposition de lui rendre la ville , à condition qu'il laisserait les croisés s'en retourner dans leur pays avec leurs bagages et leurs biens. (Ce dernier fait n'est rapporté que par Mathieu d'Edesse.) Mais avant l'exécution de cet arrangement, qui
aurait été funeste aiix chrétiens, Tapôtre saint Pierre apparut en songe à un franc très-pieux et très-dëvot ; il lui annonça que pour yaintre les ennemis de la sainte religion , il fallait être muni de la lance avec laquelle les Juifs avaient
Sercé le côté de Jésus-Christ , et que cette lance était placée eyantle saint autel . C'est par elle, lui dit saint André, que vous dei^ez battre vos ennemis, et vous remporterez sur eux une vUy toire complète, comme J.-C. Va remportée sur Satan. Le saint apôtre lui apparut une seconde fois, et dès le lendemam matin , le bruit de cette vision parvint aux oreilles de Godefroi et de Bohémond ; de proche en proche , tous les habitans en furent instruits ; alors tout le monde se mit en mouvement : les uns allaient en procession à Téglise pour faire des prières ; d'autres couraient en foule à la recherche de cette arme précieuse, qui se trouva précisément devant Tautel de Féglise de Saint-Pierre. Pendant que tout le peuple était transporté d'une joie inexprimable par cette miraculeuse découverte, quelques-uns des principaux officiers de l'armée ennemie vinrent , de la part du général persan, demander la reddition de la ville , ou la bataille. Bohémond elles autres chefs de l'armée répondirent avec fermeté qu'ils étaient prêts à combattre, et qu'ils acceptaient la bataille pour le lendemain. »
L'historien d'Arménie raconte brièvement l'éclatante victoire remportée sur les armées du sultan de Mossoul, la marche des chrétiens vers Jérusalem , et la conquête de la ville sainte. Il dit que pendant le siège de cette cité, Godefroi était armé de l'épée qui servit à Vespasien pour conquérir la capitale de la Judée. Après avoir parlé de la bataille d'Ascalon, Mathieu rapporte que le comte de Saint -Gilles retourna en Occident , emportant avec lui la lance do Jésus- Christ > trouvée à Antioche; mais qu'avant d'entrer en Europe, il remit cette relique à Alexis, empereur des Grecs. Le chroniqueur dit encore plus bas que le comte Raymond revint ensuite d'Europe en Asie. Nos lecteurs savent que Raymond fit un voyage à Constanlinople , mais qu'il ne retournai jamais dans le pays des Francs.
Mathieu d'Edesse ne parle point de l'élection de Godefroi au trône de Jérusalem. Sous la date de 1 100, il raconte €n ces termes la mort du duc de Lorraine : « Godefroi fit un voyage à Césarée , ville située sur la mer (1), pour
(i) On lit par erreur, dans le texte, Ce'sarcc de Philippe. Cette vilîc, autrement appele'e Paoeas , est située vers les sources du Jourdain.
y avoir une entrevue avec quelques chefs musulmans» qui s'y ëtaîent rendus sous prétexte de conclure uâ traite de paix , mais en efTet pour tâcher d'ôter la vie à ce prince par une lâche trahison. Ces infidèles donnèrent uYi magnifique repas à Godefroi et à toute sa suite ; les plats qu^on leur servit étaient empoisonnés ; ils en mangèrent sans défiance , et peu de jours après, on vit mourir Godefroi et quarante de ceux qui l'avaient suivi. Le corps de ce prince y qui ne mourut qu'à son retour à Jérusalem , fut enterré près (îu Calvaire. »
Après avoir indiqué l'élection de Baudouin , l'historien raconte que l'émir JDanischmend ayant marché contre Melitènc, cité alors gouvernée par Khourel (1 ) , celui-ci fitdemander du secours à Bohémond ; il assurait au prince de Tarente qu'il lui rendrait la ville de préférence à Danischmend. Bohémond , suivi de Richard, (2) son neveu , s'avança contre l'émir, qui, déjà instruit de son approche y envoya un corps de troupes dans la plaine de Mélitène , afin de placer une embuscade' sur le passage des Francs, tandis que lui-même marchait directement contre eux avec le reste de son armée. Cependant les chrétiens s'étaient mis en campagne pré*cipitamment et sans s'être munis de provisions ; pour comble de malheur, les soldats , qui jusqu'alors avaient été des guerriers invincibles, se livrèrent tout-à-coup à une mollesse telle , qu'ils ne voulaient plus porter aucun fardeau , et qu'ils se faisaient accompagner par des domestiques qui portaient leurs bagages ; semblables à des femmes , ils ne s'occupaient qu'à soigner leur parure ; on les voyait même , à l'approche du combat , se promener sans armes , comme s'ils fussent déjà des prisonniers de guerre. Danischmend , qui s'était préparé à l'action , fondit à l'improviste sur les Francs et les Arméniens , qui étaient venus à leur secours , et en fit un terrible carnage. Bohémond et Richard furent faits prisonniers ; les prélats arméniens , Cyprien , évêque d'Antioche , et Grégoire , évêque de Marrah, tous les deux attachés à la personne de Bohémond, restèrent sur le champ de bataille. « Cette défaite, poursuit le chroniqueur, frappa de crainte tous les chrétiens de l'Asie , et la Perse fut au comble de la joie par la prise de Bohémond, que le peuple regardait comme le coi des Francs, puisque son nom por-
(i) Ce gouverneur est appelé Gabriel par Guillaume «le Tyr, elGaçe, ras par Aloert d*Aix.
(a) Il faut sans doute lire Roger. Voyez le récit d'Ordéric-Vital.
496 niBLIOTHÈQUÊ
tait là terreur jusqu'au fond du Khorassan. » Lorsque le comte Baudouin et tous les Francs furent informés de cette défaite , ils rassemblèrent à Antioche une nombreuse armée» et marchèrent contre Danischmend, afin de le combattre et de lui arracher ses prisonniers; ipais déjà il avait fait charger de fer Bohémond et Richard, et les avait fait con* duire à Nigsar (l'ancienne Nicéphore). A cette nouvelle, les croisés abandonnèrent leur projet, et Baudouin retourna à Edesse. Mathieu dit que ce prince fit ensuite éprouver de
Srandes vexations aux Edessiens pour tirer d'eux beaucoup 'or et d'argent* Le chroniqueur pense que ce fut surtout à cause de leur débauche et de leur irreligion , que les Francs éprouvèrent tous ces revers.
L'historien , qui semble avoir confondu Raymond de Saint-Gilles avec les chefs de l'expédition de 1101, rapporte que Raymond retourna d'Europe avec une armée de cent mille hommes. Nous avons dit tout à l'heure que Raymond s'était rendu à Constantinople , mais qu'il ne revint point eiî Occident; il se trouvait a Bysance à l'époque de l'arrivée des croisés conduits par Guillaume , comte de Poitiers , Hugues-le-Grand , comte de Vermandois , etc. Le comte de Toulouse fut le médiateur entre ces princes et l'empereur Alexis ; et quand les pèlerins s'éloignèrent de Constantinople , il se mit en marche avec eux pour leur servir de guide. Voici les détails que donne Mathieu sur l'armée de Guillaume , comte de Poitiers , qu'il appelle le grand comte Bed-^ vin : « Le grand comte partit de l'Europe avec trois cent mille hommes; et après avoir traversé les terres des Romains et des Grecs , il arriva bientôt à Constantinople. Dans l'entrevue qu'il eut avec l'empereur grec , il se conduisit avec beaucoup de fierté, et il tint des discours remplis d'arro-. gance. Son orgueil était si démesuré, qu'il ne Voulut pas même donner à Alexis le titre Xempereur ou de tx)i; il l'appelait simplement consul, parce qu'il était jeune et n'avait f)as plus de vingt ans. Ce langage et son air épouvantèrent 'empereur, la maison impériale et les principaux de la cour. Cependant ils invitèrent le comte à entrer dans la ville ; ils lui firent l'accueil le plus distingué, lui accordèrent les moyens nécessaires pour passer en Asie avec ses troupes, et lui donnèrent des cavaliers pour les guider. L'empereur grec n'avait pas d'autres motifs en lui accordant tous ces honneurs , que de cacher la trahison qu'il machinait pour faire périr l'armée des croisés. En effet , il avait donné ordre à tous les officiers de ne conduire les Francs que par des déserts ou des chemins très-difficiles. Ainsi , ils erraient
quelquiefoh pendant une quinzaine de jours dans les mêmes lieux , rencontrant toujouvs des montagnes et des sables , et ne trouvant jamais ime goutte d'eau : ce qu'on leur donnait à boire ne paraissait point jiaturel et avait un goût sale ; et le pain que les conducteurs grecs leur fournissaient , était empoisonné avec de la chaux , qu'on mettait dans la pâte. Ce genre de nourriture , bien loin de donner des forces » détruisait au contraire, peu à peu, la santé des soldats, et les tenait dans un état d'assoupissement : aussi , vit-on bientôt les maladies porter le ravage dans toute l'armée. Tels furent les moyens qu'employa l'empereur des Grecs pour détruire l'armée des Francs , et se venger des parjures qu'il leur reprochait. »
L'armée du comte de Poitiers fut mise en déroute dans la plaine d'Aulus , et Guillaume se sauva à Antioche avec qua-^ tre cents cavaliers, u Là, dit Mathieu, il commença à s^occuper des moyens de se venger des Persans et des Grecs , mais inutilement, puisque son armée de trois cent mille hommes avait ét^ entièrement détruite , une partie ayant * été tuée , et l'autre faite prisonnière. »
Sous la date de 1 1 04 , L'auteur, au sujet de l'arrivée en Europe du prince de Tarente , nous raconte la fable suivante : M Bohémond, à son arrivée en Occident, logeait chez une dame , veuve d'un homme appelé Etienne Bblj qui était très-riche et d'une illustre naissance. Au bout de quelques jours , cette dame conçut une si vive passion pour le comte , qu'elle voulut l'épouser. Bohémond refusa son offre avec beaucoup de politesse, et en lui observant qu'il. avait promis aux chefs des croisés de retourner bientôt en Asie, pour défendre les chrétiens contre les attaques des infidèles. Malgré ces objections, la dame.persista dans son dessein, et conmie elle était assez puissante pour le contraindre d'accepter sa main , elle le fit charger de fer et précipiter dans une étroite prison. Quelques jours après, il consentit à satisfaire ses désirs ; il fut en conséquence remis en liberté , et l'épousa aussitôt. Il mourut cinq ans après cette aventure , laissant deux enfans mâles , et il ne revint plus en Asie. » Nous n'avons pas besoin de dire ici qu'à son retour en Europe, Bohémond épousa Constance, fille de Philippe F*". , roi de France , et femme séparée de Hugues , comte de Champagne. Il mourut en 1 111 , ne laissant qu'un seul fils en bas âge.
Après avoir rapporté la mort de Saint-Gilles , comte de Tripoli , le chroniqueur raconte que les habitans d'y/^-
lasta (\), fatigués des vexations et des cruautés des troupes ehrétiennes qui étaient dans leur étrille , Songèrent à s'en délivrer ; pour cela , ils -appelèrent les Turcs à leur secours, et les reçurent secrètement dans l«ur ville. Un combat fut livré entre eux et les soldats chrétiens , et ceux-ci périrent au nombre de trois cents. « Ce fût ainsi, dit Mathieu, que Dieu lés punit dés injustices et des cruautés qu'ik avaient commises. Ils avaient dévasté les jardins et les champs, brûlé les arbres et les vignes , rendu les campagnes stériles «t désertes. On ne voyait plus ni joie , ni satisfaction parmi les habitans ; l'amitié , la confiance et la sincérité étaient étouffées dans tous les cœurs , parce que les chefs les con* traignaient à se trahir mutuellement. Outre cela , ces sol^ dats étrangers s'étaient emparés des biens ecclésiastiques ; ils avaient fait fermer les églises > et chargé de fers les ministres des autels; enfin, ils ne reconnaissaient plus ni
{'ustice , ni religion , et on ne les regardait que comme des lommes impies et sans mœurs. Leurs premiers chefe, qui étaient des hommes d'un grand mérite , ««n'existaient plus , et ceux qui les avaient remplacés étaient au contraire des hommes vils , avares et tout-à-fait méprisables. »
La 9uite de Thistoire de Mathieu d'Edesse , qui va jus-
3u'en 1111, n'offre plus rien que noas puissions rapporter ans cette analyse. INous ne garantirons point Texactitudede tous les faits que nous venons de citer ; mais nous ne pouvions guère nous dispenser de donner de l'étendue à cet article. Nous formons des vœux pour que les voyageurs, amis des sciences , puissent découvrir , dans les bibliothèques d'Arménie, des chroniques plus abondantes et plus complètes sur les colonies chrétiennes en Âsîe.Nous regretterons, en finissant, que l'ouvrage de Mathieu d'Edesse n'ait pas été publié tout entier. Sans doute, les savans pères du monastère arménien de Venise feront entrer l'histoire de Mathieu dans l'édition des chroniques arméniennes qu'ils préparent en ce moment , et dont il a paru trois volumes.
. (i) C'est la ville appelée aujoard'hnî , par les Arméniens , AIbsdam , et par les Turcs Ei^tsaan ou Elbosdan ,* elle est sitiiëe sur le bord des sources du bras gaucbe du Scyhan.
DES CllOISADES. 499
Elégie de la ville d'^desse^
Poi^me prosopopëlîque en huit chanU , sur la prise d^Eclesstt qui eut lien en ii44» ^^ ^^ décembre, jour de Samedi, et la troisième heure après le lever du soleil ; par Nersks IV^ patriarche d^Arméme » surnommé le Gracieux,
Ce poëine, composé en 1 1 52, et imprimé rëcemmeilt, par les soins de feu le docteur Zohrab ( I ) , n'a jamais ëtë traduit en français ; nous sommes les premiers à le faire connaître , et nous espérons que l'extrait que nous allons en donner
Sourra être de quelque mtérêt pour nos lecteurs, lift cité 'Edesse est personmfiée dans ce poëme; elle chanté elle^ même ses revers et ses humiliations , et après avoir exhalé ses soupirs et ses plaintes, elle espère des jours meiUeiir& en songeant à la valeur et à la piété des Francs.
Dans le premier chant de l'élégie , Edesse s'adresse à Jérusalem, cité chérie du ciel, qui a donné naissance aux prophètes et au Sauveur des hommes , à Rome , capitale du monde, siège des pontifes, dépositaire des clefs du paradis, vigne d'abondance , nouvel Èden arrosé par le sang des martyrs ; elle s'adresie à la ville de Constantin , placée sur les confins de l'Europe et de l'Asie , fameuse par ses rois et ses pontifes. Edesse , détrônée et captive , confie le récit de ses malheurs aux cités d'Egypte , à l'opulente Alexandrie , qui vit s'élever comme desj)almîers ces élus de Dieu , enfans de la solitude , voués a la pénitence. Les
Eieux cénobites , répandus dans ces contrées , étaient nomreux comme les cèdres du Liban; on aurait dit des angçsr
apoues au tiurist, et lui reprocne de lavoir ananaonnee dans les jours de péril. (Le prince d'Antioche refusa de secourir Edesse , menacée par Nourreddin; voyes notre cinquième Uvre.) « DansTéclat de ma prospérité, lui dit-elle , tu étais fière de mon alliance et de mon voisînage,mais aux mauvais jours > tu voulus que je succombasse» Pourquoi m'abandonner aux mains des Barbares ! Hâte-toi y pendant qu'il en est temps, de me secourir dans ma ihisèi'e». et de défendre ma cause qui sera aussi la tienne. »
(i) Parjs^, 1828, un petit volume in-80.
500 niBLIOTUfcQlTE
Dans le second chant, Edesse s'adresse à la grande Arménie. Cette contrëe a perdu ses rois et sa vieille splendeur; Fëglise d'Arménie , qui avait brillé d'un éclat si pur , a succombé sous les coups des hordes sarrasiues; ses enfans,. comme les enfans d'Edesse , sont pauvres et orphelins. Toutes ces grandeurs ont disparu comme un songe; ettes ont passé comi\ie les fleurs éphémères , ou comme les les flots d'une eau jallissan^e. Edesse invite l'Arménie à rassembler ses nymphes éplôrées , pour chanter tant d'infor-tunes, tandis qu'eUe-même va co7t(^o^i/er^ou^/e genre humain, répandu sur les quatre coins du nwndeiS oicWe début du chant troisième : « Habitans de la terre, hAnmes et femmes, jeunes et vieux , suspendez un moment vos jeux et vos plaisirs , je m'adresse à vous ! Rois et guerriers , princes et seigneurs , oubliez les délices de vos palais ; lévites et pontifes , cénobites des déserts , docteurs sublimes , vierges innocentes , écoutez mes gémissemens et mes malheurs! pleurez le sort d'Edesse ^ devenue veuve et orpheline ; c'est une femme qui vous parle, laissez toucher vos cœurs. J'ai renoncé à mon voile et à mes robes de parure ; j'ai livré aux flammes cette belle chevelure qui flottait sur mes épaules ; je veux meurtrir mon sein et ensanglanter mon corps. Retirée dans une obscure retraite , j.e finirai mes jours au milieu du dciuil et des larmes. La robe noire remplacei*a chez moi les vêtemens de pourpre. J'ai été déshonorée aux yeux de l'univers , et je suis devenu un obje^t de pitié pour les passans. » Après avoir rappelé ses beaux jours , ces jours où elle était assise comme une reine sur un trône éclatant, après avoir célébré les vieux créneaux et les murailles qui étaient comme sa couronne, les eaux limpides qui arrosaient ses plaines , la magnificence de ses palais et de ses temples y qui la rendait semblable à une ville céleste , bâtie sur la terre , Edesse s'élève contre la nation barbare qui a osé porter la main sur elle, et lui ravir son héritage. En commençant le chant quatrième , elle déplore les égaremejis de son peaple ; ses enfans se sont laissé entraîner dans le champ des passions par l'esprit de ténèbres , et Dieu pour les punir a envoyé contre eux les Sarrasins. La ville raconte en ces termes les assauts qu'on lui livra. « Les légions innombrables des Arabes , des Persans et des Syriens , vinrent se rasseaibler autour de moi , qui étais déjà comme un cadavre sans défense. Pour m'épouvanter , les barbares mirent en œuvre toutes les ruses de guerre qu'ils purent imaginer. Ils élevaient des tranchées, et lançaient sur moi d'énormes pierres , à l'aide de
DFS CROISADES. 501
leurs catapultes. Boucliers, haches, cimeterres, dards, flèches et balistes, tout fut employé contre moi. Cependant, comme les premiers moyens ne leur réussissaient pas , ils eurent recours à une autre ruse pour pénétrer dans ifton sein. Us se mirent, comme les rats, à creuser la terre, afin d'élever des collines et des montagnes auprès de mes remparts ; ils croyaient par là pouvoir brûler les édifices qui ornaient mon enceinte. Maïs ils échouèrent dans leurs projets ; les infidèles m'invitaient à cesser une opiniâtre et inutile résistance. Mes braves défenseurs jurèrent alors de ne point se rendre , et de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Us s'excitèrent les tins les autres à braver les périls et à ne point se laisser séduire par des promesses. » Ici la ville d'Edesse fait prononcer k ces héros un fort long discours sur la gloire et le bonheur de la vie ai venir. « Rappellez-vôus, di-^ saient-ils entre eux; l'exemple des Machabées et de tous ceux ui ont immolé leur vie pour la défense de la patrie ou de la bi.... Le chef de la légion des chérubins est au milieu de BOUS ; il porte dans sa main la couronne destinée aux braves... Si nous sommes vainqueurs, des guirlandes de fleurs, des chants de triomphe nous attendent^ si nous sommes vaincus , Dieu nous recevra dans les palais célestes qu'il a préparés pour ceux qui méprisent la vie pour- lui. », Tandis que les guerriers chrétiens parlaient ainsi , ils résistaient à tous les efforts des sarrasins ; les princes et les seigneurs se confondaient alors avec le peuple , tous étaient égaux ^ tous n'avaient qu'une seule volonté, qu'une seule âme; tandis qu'à la voix des clers etdesévêque, ils combattaient avec ardeur , (c'est toujoursla ville d'Édesse qui parle ) , ils attendaient les secours de la nation , qu'on appeUe vaillante (la nation des Francs) ; mais ces secours n'arrivèrent pas. » Ici la viUe d'Edesse exprime ses pressentiniens et fait entendre une voix plus lugubre ; elle raconte dans le chant cinquième les terribles progrès de son ennemi qui s'ouvrait un chemin dans la place. » Au moment- où le soleil commençait à briller sur l'horizon, dit-eUe, je crus ctre entourée d'une sombre nuit, ou d'une épaisse fumée semblable à celle qui s'éleva des ruines de Sodome. Mes murailles étaient déjà renversées , et je tremblais. Mes guerriers , toujours intrépides , refusèrent de prendre la fuite ; ils ctemandèrent la victoire ou la mort , et tombèrent sur les barbares comme- la foudre. Le clergé avait ses habits sacerdotaux , et s'avançait tout armé contre l'ennemi. Les vénérables évêques , la croL\ à la
502 OIBLIOTUiSQUE
main , bénissaient le peuple , et l'aniinaient au combat en loi promettant des récompenses et les palmes de la victoire. Les infidèles avaient des cricurs qui menaçaient les lâches et les traîtres , et qui promettaient au:^ braves des trésors et des dignités. C'était alors qu'il fallait voir mes guerriers invincibles se battant à l'entrée de la cité , corps à corps avec les ennemis... Une multitude de barbares et de Juus inondait les environs de la ville. » Bientôt on livra un assaut général , et les Sarrasins parvinrent à se rendre maîtres d'Ëdesse. Combien fut alors tragique la scène des combats ! Tout ce qui se présente devant l'ennemi y est passé au fil de l'épée. Le glaive des Sarrasins n'épargna ni les enCans à la mamelle ni les vieillard» à l'agonie. Les petits garçons se jetaient dans les bras de leurs mères; de petites filles se cachaient sous les vétemens de leurs parens éperdus. Les uns priaient Dieu , les autres fondaient en larmes , tous s'embrassaient avant de mourir ; les morts restaient dans les places publiques , étendus pèle mêle et ,livrés aux chiens; les vainqueurs se partageaient les femmes et les richesses du peuple dispersé. Tout le clergé périt; l'archevêque latin mourut en montrant le courage de Machabée ou du pontife Cléasar. L'évêque arménien se' sauva f>ar miracle , mais tous ceux qui le suivaient furent tués. Le poète Mersës n'a pas la force d'achever cet horrible tableau y et termine là son cinquième chant. Dans le chant sixième , la ville d'Edesse parle de la citadelle tombée au pou^wir des Barbares, du massacre de la garnison, du pillage et de la désolation générale ; les bijoux des fenunes, les meubles précieux , les ornemens sacerdotaux et les richesses des églises , devinrent la proie des soldats de l'islamisme ; ils renversèrent les autels , mirent en pièces les chefs-d'œuvres de l'art; leurs prêtres montèrent au haut des clochers, pour faire entendre ces paroles profanes : « 0 Mahomet, prophète du ciel, nous t'apprenons que nous venons de remporter aujourd'hui une victoire signalée en ton nom et que nous avons repris une terre qui t'appartenait. Nous avons détruit ce peuple qui adorait la pierre , et nous avons versé le sang chrétien, pour obéir i ta loi. Et toi , grande ville de la Mecque, nous t'apprenons la nouvelle que nous venons de convertir à la pierre noire de ton temple , cette nation égarée par son attachement à Jésus et à la croix. » Après cette proclamation , conunencèrentles festins, les orgies et les scènes de débauches; les Turcs se baignaient dans le sang de leurs victimes , ils leur
ii"^
arraclii46Bt le cœur , pour le dëvcKer ; ils faisaient raser et empaler des têtes , pour les envoyer jusque dans le Ko* rasan; le temple dédié h saint Jean-Baptiste, les autres églises, devinrent la demeure des payens, ou furent con*. verties en étables à l'usage des chevaux , des chameaux et des ânes. Les Turcs réservèrent les plus belles captives pour le roi de Perse et le calife de Bagdad , Tapotre delà foi musulmane. Au milieu de son récit , la ville d'Edesse déplore les calamités de son peuple, trop 'long-temps adonné au. luxe, aux plaisirs, mais livré à la domination d'un peuple plus dissolu que les chrétiens. » 0 successeur de Mahomet , écrivaient les Sarrasins à leur calife, nous venons de supprimer le culte de la croix et de renverser la puissance des trinitaires; rappelle-nous dans la prière de vendredi. » Ainsi ils se vantaient d'avoir fait quelque chose pour le culte de leur Dieu , et se livraient à toutes sortes de scanles. Le sixième chant de l'clégie arménienne se termine par des reproches adressés aux habitans d'Edesse, qui n'avaient point pratiqué l'évangile ; Dieu n'exige pas seulement la loi, mais les actions ; la croyance est un automate , que la vertu seule peut animer*
Le septième chant commence par des imprécations contre les vainqueurs d'£desse; la matrone des cités leur reproche leurs barbaries , et les menace des malédictions de Dieu ; elle croit voir Fange exterminateur les chasser à coup de hache dans l'abîme infernal; d'un côté, elle montre les Barbares condamnés au feu avec leur Mahomet, et de l'autre les enfans du Christ, les défenseurs de lafoi^ jouissant des félicités éternelleSjEdesse parle à ses défenseurs qui sont montés au ciel, elle les invite a jouir de leur gloire , du bonheur du diadème , et du cortège des anges qui paraîtra à l'orient le jour du jugement universel. Dans le huitième et dernier chant , la cité plaintive s'adresse à ses enfans qui ont survécu et les invite à se réunir contre leur ennemi; elle leur annonce que les Francs reviendront en Asie, et pousseront leurs conquêtes jusqu'au Rorasan. Alors les chrétiens seront déUvrés et les églises rétablies : les chrétiens captifs reviendront dans leurs pays » montés sur des chars de triomphe et sur des chevaux superbes. Edesse reprendra ses habits de fête , et préparera pour le retour de ses enfans , des festins, des danses et des cérémonies nuptiales.
En terminant son élégie, le patriarche Nersès implore Findulgence des lecteurs en faveur d'un poëme qu'a n'a
504 BIBLIOTHÈQUE, CtC.
composé que pour consoler ses frères , et pour les porter à la pratique du bien.
Nous avons fait cet extrait d'après une traduction littérale de M, Cirbied , qui nous a été communiquée en manuscrit. Cette production arménienne offre peu d'intérêt , comme ouvrage littéraire. L'idée de faire parler la ville d'Edesse a sans doute quelque cl^ose de poétique, mais'cette fiction se prolonge trop long-temps » et la monotonie qu'elle répand sur le poëme n'est rachetée ni par l'éclat des images ni par l'originalité du style. Au reste nous ne considérons ici l'élégie de Nersès que comme un ouvrage renfermant des faits qui appartiennent à l'histoire des Croisades , et, sous ce rapport, nous n'avons pu l'oublier dans notre recueil. On peut consulter, pour le siège etla ruine d'Edesse, Guillaume de Tyr et la chronique syriaque d'Aboulfarage , analysée dans la quatrième partie de la Bibliothèque des Cro/^^e^ 9 paragraphes i6 et i8.
■&og
DES