‹ Bibliothèque des croisades (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · DEUXIÈME COLLECTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME COLLECTION

Recueils historiques de Godefroy^GuUlaunie Leib^

mit (1).

Le célèbre Leibnitz , qui n'était étranger à aucun genre de connaissances, a publié une collection d'historiens qui

Sarlent aussi des croisades. Le premier volume en renferme eux dont nous allons nous occuper: c'est d'abord le chrono^ graphe saxon (2) , ainsi appelé par Leibnitz , parce que l'auteur a suivi exactement l'ordre des années et s'est attaché à Texamen des temps. Georges Eccard, qui, trente-trois ans après Leibnitz, a publié une collection d'historiens dont nous parlerons plus loin , et qui a pour titre : Corpus his^ toricum medii œvi , pense que le chroti^graphe saxon n'est qu'une partie de V annaliste saxon, ou des annales d'Ekkehard ou d'Eggehard, abbé du monastère de Saint-Laurentd'Urangen. En effet, en lisant les deux ouvrages, nous avons remarqué, surtout pour la partie des croisades , que le chronographe a abrégé l'annaUste , et que , du reste , tout ce

Îu'il rapporte est copié mot pour mot , en beaucoup d'enroits , de l'abbé de Saint-Laurent. On peut s'en convaincre en comparant le récit de la première croisade dans les deux auteurs. Nous ne citerons donc du chronographe saxon que ce que nous avons trouvé de particulier depuis l'an 1 f 47 jusqu'à la fin de son ouvrage, c'est-à-dire jusqu'en 1 188.

(i) GodcfredUGuglîelmi Iieibnilii accessioncs iiistoricae. 2 vol. in-4"4 an. i^o hanovre.

(a)Tlhronographus Saxo, h cliristo nalo ad annum 1 1B8. (Tom. T, p. 1}

L'annaliste s' étant arrêté en 1 159, tout ce qu'on trouve audelà de cette époque est d'une autre main que celle de l'abbë de Saint-Laurent , et appartient par conséquent au chronograpbe.

Cet auteur parle d'une manière fort incomplète et peu exacte de la deuxième croisade. Il porte à six cent cinquante mille hommes le nombre des soldats de la croix. H attribue leur peu de succès aux péchés des hommes» am avaient plus présumé de leurs forces que du pouvoir ^ÊÊÊÊÊÊ^g^Lr, L'auteur et rinstigateur de cette croisade , dî^^^^Kpgraphe , était Bernard , abbé de Clairvaux , qui ^'lÊKÊfB^ P^^ d^s miracles.

Au miUeu de son récit , le chronographe rapporte que le 5 des calendes de novembre de cette année , une écUpse de soleil couvrit le monde d'horribles ténèbres, presque au milieu du jour. Le disque de cet astre présentait une espèce de faulx qui semblait annoncer , dit 1 auteur, l'effusion de sang humain qui avait lieu dans le même temps en Asie.

Sous la date de 1 1 48 , l'auteur parle d'une grande croisade qui se fit contre les païens habitant vers le nord ( ver^ sus aguilonem habitantes). Le roi de Dacie avait levé une armée de cent mille hommes ; le frère du duc de Pologne , une de vingt mille , et un prince que le chronographe nomme Bartwig, une de quarante mille. Les Rhuténiens se joignirent à eux et marchèrent contre les Prussiens {Pmscos); ils mirent tout à feu et à sang , brûlèrent la ville appelée Mal-' thom, et le temple consacré aux idoles qui était devant la ville. Dans le deuxième volume de l'Histoire des croisades , nous sommes entré dans quelques détails sur cette expédition ; nous y renvoyons nos lecteurs ; de même que pour celle des croisés en Tortugal, exécutée dans la même année , et sur laquelle le chronographe s'étend un peu plus longuement. Il dit , par exemple , en parlant du siège de Lisbonne, que les Sarrasins qui avaient des vivres en abondance en étaient si avares pour les habitans de cette ville, que plusieurs de ceux-ci moururent de. faim; « quel- » ques-uns n'eurent point horreur de dévorer des chiens et • des chats. La plupart se présentèrent aux chrétiens et re- » curent le baptême ; d'autres , renvoyés par les croisés » vers les murs de la place , avec les mains coupées . furent » lapidés par les leurs. »

Les Sarrasins ayant demandé la paix , il fut convenu que l'armée chrétienne recevrait tous leurs meubles et effets avec leur or et leur argent , et que le roi garderait la ville et tout le pays avec les Sarrasins nuds {cum mdis Sarracenis).

(c Cette victoire divine et non humaine , ajoute l'auteur, fut » consommée sur deux cent cinquante mUle Sarrasins, le jour » de la fête des onze mille Vierges. »

Le chronograpbe parle, sous la date de 1187, des soins que prit le pape pour engager les princes et les fidèles d'Occident à porter du secours aux chrétiens d'Orient, et de l'assemblée que l'empereur Frédéric tint à Mayence en 1 1 88. (Voyez à CftJMJct le moine Godefroi, la relation anonyme de 1 exp||HBH^sie et la chronique d'Ânsbert. )

La Q^^^^^H Jean Vito-Durand ( I ) , moine suisse de l'ordre JH||^HPiineurs , commence à la deuxième partie du premier^rome de la collection de Leibnitz. Celui-ci avait en vain demandé en Suisse une copie de cette chronique ; n'ayant pu l'obtenir, il publia celle qu'il avait. Mais Georges Eccard, plus heureux que lui, en obtint une complète qu'il a insérée dans ^a collection. La copie de Leibnitz commence à l'an 1 200 et finit en 1 287 ; celle d'Eccard va jusqu'en 1 348 , où l'auteur l'a terminée. Nous ne ferons ici qu'un seul article pour les deux copies. Eccard dit qu'une partie de cet ouvrage avait été composée sur différentes cnroniques non encore publiées , mais que la fin y depuis 1330, est proprement de Vito-Durand, qui a écrit d'après ce qu'il a vu lui-même ou appris par la renommée. Il y a peu à gagner à la lecture de cette chronique pour l'histoire générale des croisades , car on y trouve beaucoup de mensonges ou d'erreurs de date ; par exemple , Fauteur place en 1 265 la première expédition de saint Louis ; il prétend que ce roi l'entreprit contre la volonté du pape.

En parlant de la sentence prononcée contre Frédéric H au concile de Lyon , Vito-Durand fait une censure amère de la conduite et des sentimens de cet empereur. Il termine ainsi le portrait historique de ce prince. « Frédéric » se lia d'une amitié détestable avec les Sarrasins ; il reçut » leurs députés , leur envoya plusieurs fois des présens et » adopta leurs coutumes. Lorsqu'il était en Orient, il per- » mit , d'aprèa un accord fait avec le Soudan , que l'on prê- » chat jour et nuit dans le temple de Jérusalem , au nom de » Mahomet. Il donna sa fille en mariage à un prince ennemi » de Dieu et de l'Église , et solennellement excommunié. H » fit tuer le duc de Bavière par des assassins , et ne cons- » truisit ni hôpitaux , ni cloîtres , ni églises j il en détruisit » au contraire plusieurs »

(i) Johannis Vito Durani chronicon. ( Tom. i , part. 1 1 , p. 3.)

DÈS CnOI^ADKS. 6^

Vito Durand ajoute que Frédéric étant sur le point dd livrer combat au roi d'Egypte , en fut détourné par une lettre de ce prince , qui lui manda qu'en vain il voulait faire la guerre aux Sarrasins, puisque le pape était contre lui. I J'ai l'eçu y disait le Soudan d'Egypte , des lettres du souve- » rain pontife adressées à ses troupes et remisés à moi- » même ; par ces lettres il leur est oi'doi&né , lorsqu'elles * seront prêtes à en venir aux mains , de se joindre à mon » armée , contre vous et vos troupes , afin de vous accabler ! ! »

Le même auteur rapporte que Frédéric étant entré dans le temple de Jérusalem pour y rendre grâces à Dieu de la victoire qu'il avait remportée sur les infidèles , et voyant les Templiers et les Hospitaliers se disputer entre eux avec autant d'avidité que d'inimitié les offrandes et les dons que lui et les principaux de son armée avaient apportés dans le temple, il fut si offensé et si scandalisé , que , dés ce moment, il s'éloigna tout-à-fait du sentier de la foi , dans lequel il n'était pas déjà très-ferme. Durand cite encote l'anecdote suivante : « Frédéric assistant avec pompe à la célébration » de la messe , en Palestine , le Soudan ou un autre prince » infidèle lui demanda ce que c'était que le prêtte levait » dans ses mains et que les chrétiens adoraient avec tant » d'humilité. L'empereur lui répondit : Nos prêtres préten- » dent que c'est notre Dieu» A quoi l'infidèle répartit aussi- » tôt : Quand ce Dieu serait aussi grand qu'une montagne, i» vos prêtres , qui le mangent depuis si long-temps à la messe , » devraient l'avoir consomme tout entier, »

Vito Durand rapporte d'autres anecdotes afin de prouver que l'empereur n'avait que de l'indifférence et du mépris pour les mystères du christianisme ; il veut justifier ainsi l'opinion des contemporains qui ne pouvaient voir qu'un impiel dans la personne de Frécléric, puisqu'il avait si souvent bravé les menaces de la cour romaine. L'histoire impartiale ne doit point prononcer sur l'esprit et les croyances de ce prince d'après des témoignages aussi passionnés.

Pourprouver quelle étaitla haine des peuples enversFrédcric , l'auteur raconte, toujours sur le témoignage d'autrui , que l'impératrice passant à Milan dans un temps où l'empereur était éloigné et ou on le croyait mort, les Milanais la dépouillèrent cfe ses vêtemens , la mirent nue sur une ânesse , et l'exposèrent ainsi aiïx outrages ^t à la risée de tout le peuple. C'est à cette circonstance que l'auteur attribue la vengeance que Frédéric exerça ensuite sur la ville de Milan.

En décrivant les ravages que les Turc* firent en Hongrie en 1211 , le moine Durand rapporte qu'il y eut une si grande

disette y que des mères mangèrent leurs enfans, et que les hommes se servirent pour farine d'une certaine poudre qu'il ne nomme pas. Quod matres pueros suos mammcafvni et pro farina pulvere quodam uterentur hommes, (Villani rapporte un fait à peu près semblable. Raoul-Glaber dit aussi que dans une famine , qui eut lieu de son temps > on mêlait à la farine une terre blanche pour faire du pain. )

Nous n'avons rien lu qui mérite d'être cité dans tout ce que l'auteur rapporte de la* captivité de saint Louis en Egypte; nous nous bornerons à dire, d'après lui, que les pastouraux croyaient avoir la mission de délivrer le roi de France ; leur chef déclara qu'il avait vu dans les astres que cette gloire était réservée aux bandes qu'il conduisait.

Dans la suite de la chronique de Durand, publiée par Eccard > on trouve , à la date de 1 28 1 , le récit de la prise d'Acre par les Sarrasins. L'auteur, comme on le voit , s'est trompé de dix ans. Cependant, ce qu'il dit est assez conforme à ce que racontent tes historiens contemporains. 11 parle aussi de ces Sarrasins qui se jetèrent tout vivans dans les fossés de la '^ille pour les combler ; il porte le nombre des chrétiens tués ou pris à soixante-dix mille. Yoici comment "Vito rapporte le massacre des reUgieuses de Sainte-Glaire : « Ces pieuses vierges demandèrent instamment aux vain- » queurs la grâce d'achever leur office, et lorsqu'elles » eurent entonné le salve regiruZj elles se mirent toute» » à genoux en présentant le cou à leurs bourreaux, qui leur » tranchèrent la tête. » (Voyez ce que nous avons dit de ce» » religieuses dans une note du xvm^. Uvre de notre histoire; quatrième édition.)

Notre pieux chroniqueur ne sait comment s'expliquer la ruine des colonies chrétiennes. « Oh! si Dieu, s'écrie-t-il » dans l'excès de sa douleur , si Dieu , pour punir les blas- » phêmes du Soudan^ avait frappé l'armée musulmane ,. » comme il frappa autrefois celle de l'impie Rabsacès , com- » bien ses coups eussent été funestes aux ennemis de la foi » chrétienne ! quelle force cette foi n'en eut-elle pas acquise ! » Je dis cela d'après mon jugement qui est tout humain , » car ceux de Dieu sont impénétrables ; lui seul sait pour- » quoi il permet que ces choses arrivent. On dit que les » habitans d'Acre , surtout les principaux , avaient provo- » que Dieu par leurs iniquités ; fe ne mettrai donc point la » main sur le Christ du Seigneur, ni ma bouche dans le ciel, » afin de ne rien juger témérairement : mais je rapporte » tout à Dieu qui connaît tout, qui peut tout et sait les rai- » sons de tout, >»

DËi CROIgADfiS. 67

Lesjeniiinent, qui est exprimé dans ce passage, se retrouve dans tous les chroniqueurs qui ont eu à parler des revers des chrétiens. Leur piété ne peut se faire à Tidée que les enlieinis de Dieu puissent triompher des soldats de Jésus-Christ, eties désastres des croisades sont presque toujours pour eux des mystères qu'ils n'osent pénétrer.

Vite Durand, en parlant du concile tenu à Vienne, par le pape Clément V, décrit en ces termes la marché d'un grand nombre de croisés : « Vers ce temps , dit-il , il se leva une » grande multitude de fidèles , excités , par la prédication , à ^ délivrer le tombeau du Christ et la Terre-Sainte des maii.s vdes païens. Ils marchaient deux à deux, bien armés et » bien discipUnés , demandant l'aumône ou des secours pour

> leur pèlerinage, dans tous les lieux où ils passaient. Ils re-

> cueillaient ainsi une grande quantité d'argent ; car dans » chaque ville , bourg ou village qu'ils traversaient avec des » étendards où brillait l'image de la croix , on accourait en » foule pour les voir ; on leur tendait à l'envi des mains » secourables. Mais ces croisés n'achevèrent pas leur entre-' » prise , car étant arrivés à Marseille ou autres lieux voisins » de la mer , ils furent effrayés de la voir par hasard ora-

> geuse, et* ils s'en revinrent honteusement avec l'argent » qu'ils avaient amassé. Ainsi fut vérifié pour eux ce mot du » psalmite : Mare vidit et fu^it, » L'auteur , qui fait ici un jeu de mot , en citant l'Ecriture , nous dit qu'il avait vu luimême ces pèlerins , lorsqu'il commençait à fréquenter les écoles, n ajoute qu'à la fin on les soupçonna d'être des imposteurs , qui avaient arboré le signe de la croix pour tromper la chaâté des fidèles.

Sous la date de 1 358 , le chroniqueur rapporte que trente firères de l'ordre des Prêcheurs , envoyés par le pape au Soudan du Caire , ayant comparu devant lui , ce prince leur dit que, s'ils voulaient prêcher librement la foi chrétienne dans ses États , ils devaient renoncer à leurs habits , à leur tonsure , et se vêtir comme ses sujets ; que s'ils le faisaient , ils trouveraient en lui un protecteur et un appui ; qu'autrement ils seraient tous enfans de la mort. Les freres Prêcheurs, s'étant consultés ensemble , résolurent de faire à la cause pour laquelle ils étaient venus , le sacrifice qu'on leur demandait. Ils changèrent donc d'habits et se présentèrent de nouveau au sultan , qui leur dit en les voyant : « Puisque » vous êtes les docteurs du christianisme, la lumière et les » guides des autres , et que cependant la terreur vous fait si » promptement et si facilement renoncer à l'habit de votre » profession , je dois juger que les autres chrétiens sont aussi

(ï8 BIBLIOTHÈQUE

» mobiles que vous. J'ai sous mesiois des païens qui sont si » fermes et si constans dans les observances du paganisme t » qu'ils se feraient plutôt déchirer et couper en mille mor- » ceaux , que de s'en écarter.- C'est pourquoi , si vous voulez » éviter les plus cruels supplices , éloignez-vous au plus vîte » de ma présence. » Les frères Prêcheurs se réfugièrent aus*sitôt auprès du roi de Chypre , et revinrent en Europe avec beaucoup de confusion. Yito Durand ajoute que s'ils n'a^^ . vaient pas été porteurs de lettres du roi de France , ils auraient été misérablement égorgés par ordr« du Soudan^ H représente cependant ce prince musulman comme ami des chrétiens» et traitant avec bonté et générosité les barons i les évéques et tous les guerriers catholiques qui se rendaient dans ses États.

Sous la date de 1541, notre chroniqueur, en partant de l'invasion des Tartares en Hongrie , rapporte que ces mfidèles arrachaient des mains des mères chrétiennes, leurs

Eetits enfans qu'ils dévoraient. Lies mères désolées , semlables aux bétes féroces auxquelles on enlève leurs petits , poursuivaient les barbares en leur demandant, à grands cris et avec des gestes de désespoir , leurs mallieureux enfans , et lorsque les barbares étaient sourds à leurs prières , elles se jetaient en fureur au milieu des bataillons ennenns , pour se venger et mourir. « Les femmes de ces infidèles , chose » étonnante ! dit l'auteur , avaient , à ce qu'on rapporte , des » crochets de fer attachés à un instrument ou a un fil de » fer , et les enfonçaient dans le sein des femmes chrétiennes. » Elles les traînaient ainsi après elles. » ( Telle était l'idée qu'on se formait alors de la barbarie des Tartares , que ces tableaux horribles ne paraissaient point invraisemblables )• A ces scènes de barbarie , Yito Durand fait succéder un récit dont les circonstances ne sont peut-être pas plus vraies, mais qui ne révolte pas du moins l'esprit du lecteur. Le prince de Nassau, étant allé visiter la Terre-Sainte, en 1 543 , fut honorablement accueilli et traité , lui et ses compagnons de pèlerinage j par un émir riche et puissant. Entre autres bienfaits qu'ils en reçurent , ils furent exemptés du cens ou tribut qui était dû au Soudan , pour la visite du Saint-Sépulcre. Ce tribut était si fort qu'il aurait enlevé aux pèlerins une grande partie de leur argent. Nous ne suivrons pas l'auteur dans tous les autres détails qu'il nous donne sur le pèlerinage du prince de Nassau. On peut dire que cet historien manque en général de critique , et qu'il doit être lu avec précaution , au moins pour ce qui concerne les guerres et les événemens d'Orient.

La Chronique du moine Aubri ou AUwric ( I ) remplit tout le deuxiëine tome de la collection de Leibiiîtz. Cette chronique commence quelque temps après la création , et finit eu 1241 . L'auteur était de Tordre de Gîteaux, et vivait- dans le couvent des Trois-Fontaines , au diocèse de Liège» Il s-est particulièrement occupé^ dans son ouvrage, de Thistoiredes croisades , et il a mis à contribution tous les auteurs qui en ont parlé; en rapportant chacun des faits qui y sont relatifs , il a eu soin de citer, en parenthèse, l'historien d'où il l'ci tiré. Ceux qu'il indique le plus souvent, sont Robert le moine, Baudri, Sigebert, Otlion de Freisingen, Guillaume de Tyr et Guy, chantre de Saint-Étienne de Châlons, dont le ma- Buscrit est perdu (2). De cette manière , la chronique d'Aïberic est , pour la partie des croisades , un extrait de ce que ces auteurs en ont écrit. Lorsque c'est Alberic lui-même qui raconte, il en avertit le lecteur, en plaçant son nom au commencement de sa phrase ou de son récit. Cependant il ne le feit pa» toujours , et l'on trouve assez souvent plusieurs articles de suite sans indication de nom , ce qui laisse de l'incertitude sur la source où les faits ont été puisés. Nous ne rappoi*terons donc , dans notre analyse , que ce qui est particulier au moine des Trois-Fontaines , ou ce qui méritera d'être remarqué. Par exemple, Alberic raconte que le seigneur de Glairvaux lui a rapporté qu'on trouva à Antioehe , avec la lance sacrée , un vase de plomb que l'évêque de Puy s'approprîa, et dans lequel était soigneusement renfermé le suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il ne sait pas si c'était celui qui enveloppa la tête ou le corps du Sauveur; « car, » dit-il , il y eut, selon l'Évangile , plusieurs linges qui ser- » virent à sa sépidture. Quel qu'il soit , ajoute-t-il, il est assez » précieux. Quant au vase de plomb, nous dirons- ailleurs » comment il parvint de main en main dans une abbaye de » notre ordre. »

Sous la date de 1 107 , Alberic cite un passage de la chronique de Guy, chantre de Saint-Étienne de Chalons, que nous croyons utile de rapporter ici» « Le roi Baudouin, après

(i) Chronîcon Alberii moxtachi Trium-Fonlium leodiensîs dîaecesis. (Tom. II, p. 1^)

, (a) L'auteur de la grande chronique belge dont nous parlerons plus loin nous dit que Guy écrivit jusqu'à la mort du roi Richard un livre des histoires du inonde , depuis son origine jusqu'au temps où il vivait; qu en outre il fit un volume qui traile des dilTc'rens pays de la terre , un ouvrage apologétique, un recueil de lettres dWerses, et qu'il ne cessa d'écrire qu à la mort, qui arriva en i2o3.

» s'être rendu mattre des villes maritimes de Tripoli , Be- ^ rythe et Sidon , fit construire au-delà du Jourdain une M forteresse qu'on appelle Mont-Rëal; et pour contenir l'an- >» cienne et puissante ville de Tyr, il rétablit le château D d'Alexandrie y bâti autrefois par Alexandre de Macédoine» » qui voulut aussi enfermer les Ty riens dans leur ville. Ou » appelle maintenant ce château Scandalum^ -parce que le« » Arabes nomment le roi qui le fonda Scander. » Alberic donne sur la bataille qui fut livrée en 1 1 1 3 » au-»

1»rè8 du lac Génézareth , les détails suivans , qu'il a tirés de 'abbé Anselhme : « Au mois d'août , le roi Baudouin mar-^ » cha contre les Turcs avec Roger, comte d'Antioche ; mais s pendant que Roger s'arrêta avec son armée le long d'un » fleuve , le roi s'avança avec les siens à la découverte dea » ennemis ; ceux-ci occupaient une montagne où ils avaient » dressé des embûches en quatre endroits. Quatre mille ca- T» valiers étaient postés dans chaque embuscade. Le roi fut s soudain enveloppé de toutes parts et ne se.^auva que par » une misérable fuite. Les habitans d'Ascalon , apprenant » que Baudouin était absent , attaquèrent Jérusalem, et » malgré leur grand nombre ils ne purent rien contre cette » ville. Alors ils détruisirent une partie de l'église de Saintr- » Etienne , qui est hors des murs , et brûlèrent les moissons « s Les Turcs détruisirent en même temps le couvent qui » est siur le Mont-Thabor , et , ayant tué tous les moines , » ils enlevèrent tout ce qu'ils y trouvèrent. » (On peut comparer ce récit avec celui de Guillaume de Tyr et a Albert-d'Aix , que nous avons suivis dans notre histoire. )

Alberic rapporte que le jour de Noël de l'année 1 1 49 , la foudre tomba sur le temple de Jérusalem et renversa deux grandes pierres de la colonne qui était auprès du Saint- Sépulcre ; de là , parcourant le baptistaire , elle brisa eu morceaux la pierre de marbre creuse qui contenait l'eau du baptême ; puis , se portant sur la montagne de Sion , elle abattit en grande partie une très-belle tour delà basilique.

Le moine des Trois-Fontaines donne peu de détails sur la deuxième croisade. Il se contente de rapporter le témoignage du chantre de Saint-Etienne de Châlons , qui attribue , comme plusieurs autres chroniqueurs , la levée du siège de Damas à l'or que les assiégés donnèrent aux guerriers de la Palestine.

Suivant le même Guy, les Turcs, exhortant Norreddin à profiter du moment où les chrétiens étaient occupés des funérailles du roi Baudouin m , pour ravager leurs frontières , ce prince leur répondit : « Il faut être plus humain et

» compatir à leur juste douleur , car ils ont perdu un prince k tel que le monde entier n'en a point de pareil. »

Alberic , après avoir raconte la bataille de Tibériade d'àprès Guy, parait ne pas partager l'opinion de cet auteur, qui, comme tant d'autres, accuse de trahison le comte de Tripoli. « A l'ëgard de ce comte , dit-il , ceux qui veulent B l'excuser en beaucoup de choses , pensent tout autrement. » Ils disent que dans ce combat le comte n'était point à B l'avant-garde et ne portait point d'ëtendard devant les B autres, mais qu'il était à l'arri^e-garde. Quand il vit que Blés nôtres étaient battus et faits prisonniers, il s'enfuit B dans son comté et fortifia ses châteaux. Ce fut ainsi que B la ville de Tripoli et ses forteresses échappèrent au vain- B queur. » (Voyez le récit de la bataille de Tibériade dans notre extrait de Raoul de Coggeshal. ColkcHon amplissime de Mmiène.)

A l'occasion de la légation du cardinal Henri d'Albano en Allemagne , qui avait pour objet la prédication de la troisième croisade, Alberic rapporte ime anecdote qui peint assez bien les opinions et les mœurs du temps : « Pendant que le cardinal Henri voyageait à cheval avec des moines de Citeaux , il leur dit : Qui de vous nous dira quelque chose de bon ? Un des moines répondit , en montrant un frère laïc : C'est celui-là. Le cardinal exhorta le frère laïc à parler. Celui-ci s'en excusa d'abord , en disant qu'un laïc ne devait point parler avec des gens lettrés. A la fin, il commença ainsi : Quand nous serons morts et que nous irons en paradis , notre père saint Benoit viendra au-devant de nous, et en voyant des moines en capuchon, il nous introduira avec joie. Mais à la vue d'un évêque et cardinal mitre,, il s'étonnera et lui dira : Qui es-tu ! Je suis moine de Citeaux, répondra Févêque. Pointdutout, reprendra le saint, un moine n'est point mitre {comuUaus). Alors il prononcera cette sentence contre Henri , qui tâchera de se justifier; il dira aux portiers du paradis : Couchez-le sur le dos , fendez-lui l'estomac , et si vous y trouvez des fèves , des pois, des lentilles, de la purée et des mets réguliers, introduisez-le avec les moines. Si au contraire vous v trouvez de gros poissons et des alimens délicats et séculiers^ qu'il reste dehors. Le frère laïc se tournatit ensuite vers le cardinal : Que direz-vous alors , pauvre Henri , lui demanda-t-U? A cette question, le cardinal sourit et approuva le discours du frère. »

Alberic s'est fort étendu sur le siège d'Acre, en 1190. 11 cite, conunc à son ordinaire, les différens auteurs qui en

ont parlé ; mais il a rapporté de préférence tout ce qu'a écrit sur ce siège le chantre de Saint-Etienne de Châlons. La chronic[ue de Guy étant perdue , le morceau que nous allons citer fera sans doute regretter l'ouvrage de cet au** leur, d'autant plus qu'il avait été , comme il le dit lui-même » témoin des événemens, et qu'il était le. seul chroniqueur français qui eût fait une relation étendue de la troisiëmfi croisade.

« 0 joiur heureux , s'écrie Guy, jour demandé par tant de D prières, acquis par tant de pleurs, acheté par tant de 9 soupirs, attendu par tant de vœux; jour heureux que D celui qui nous montra , à nous qui pleurions de joie , cette s terre où coule le'lait et le miel , cette terre céleste et digne » d'être habitée par les habitans des cieux , cette terre » sainte et promise aux saints , la source de notre régéné-^ » ration , le lieu de notre rédemption , la mère des saints T» pères , la patrie du Sauveur ! Quand nous arrivâmes à » Ptolémaïs *, l'éclat de nos casques , de nos bouchers et de » nos armes étincelantes se réfléchissait «ur les ondes de la » mer ; le vent se jouait dans les plis de nos étendards de » soie. Combien l'aspect de la puissante armée des chré- » tiens nous fut agréable ! conibien il était terrible pour » les ennemis! A la vue des camps on eut dit non pas une » ville, mais trois villes assiégées. Cependant les nôtres » n'avaient point encore combattu avec les Turcs de ma-» » nière à se flatter de les vaincre ; et les coups de l'adversité , ^ qu'ils avaient déjà éprouvés deux fois, leur eût fait ou- » bUer la persévérance nécessaire dans une entreprise aussi » difficile, si l'arrivée de puissans secours ne leur eût ap^ » porté l'espoir d'une fortune meilleure. En effet, lorsqu'ils i* commençaient à assiéger Ptolémaïs, Saladin survenant » avec une grande armée au secours des siens , ils l'attaquè- » rent avec assez d'audace ; mais apprenant que les assiégés » avaient fait une sortie , et que déjà ils pillaient leur camp , » chacun, ne songeant qu'à ce qu'il possédait , retourna par » une fuite honteuse à sa tente, laissant plusieurs de ses ^ compagnons dans le combat. Peu à près, le peuple de » l'armée , fatigué des travaux de la guerre , murmura » contre les nobles ; il accusa la négligence des chefs de la » longueur et de l'inefficacité du siège. Puis, contre la déci- » sion prise par le conseil, ils font tous une irruption sur i> les ennemis j n'ayant d'autres guides que leur témérité et » leur insolence ; et , trouvant le camp des Turcs plein do » richesses infinie^, mais vide de défenseurs , ils s'imaginent, >; dans Içurctontigmcnt, que lu crainte a fait fuir ceux qui

» ne s étaient (Soignés que pour les mettre en fuite eux- » mêmes , et ils se mettent a piller. Ils se hâtent de vider » les plats et les coupes pour emplir leur ventre ; ils se dé- «barrassent de leurs armes pour charger de bagages leur I dos et leur cou> que la haciie était près de frapper. Mais I le deuil va bientôt remplacer la joie. Tandis que les nôtres I se goFgent de nourriture , s'abreuvent de liqueur, enlèvent I les plats et font rouler les bagages , les Turcs reviennent len toute hâte, et, trouvant des malheureux sans guide I et sans secours , ils tombent sur eux , les renversent , les » tuent , et poursuivent les fuyards , Fépée dans les reins , » jnsqu'è ce qu'ils soient retournés à leur camp. Les chefs

> de notre armée , apprenant cette déroute , sont jus- » tement indignés contre ceux qui , au mépris de leur n défense , ont tenté une entreprise si téméraire ; mais , 1 touchés d'un si grand désastre , ils vont à leur secours

> avec une troupe d'élite ; ils arrêtent la fuite des chrétiens , » font cesser le carnage , et forcent rennemi d'abandonner

> le combat. »

Après avoir parlé de l'arrivée de Richard et de Philippe , et donné des détails sur le siège et la reddition de Ptolémaïs, Guy fait les réflexions suivantes : « La ville étant ainsi ren- » cfue , les étendards du roi y furent portés et placés au » haut de la principale tour , en l'honneur de la foi chré- » tienne et à la honte des Turcs. Saladin , ne pouvant en • supporter la vue , s'enfuit aussitôt avec toute son armée. I» Dieu ! qu'il eût été utile et convenable au salut du peuple » chrétien, que les nôtres , au moment de leur victoire et » pendant que leurs épées fumaient encore du sang des » Turcs, eussent poursuivi unanimement les fuyards, à qui » la crainte ôtait les forces. Non-seulement ils les eussent » chassés de leurs frontières ; ils auraient encore soumis la » plus grande partie de leurs provinces , et ils auraient ob- » tenu plus qu'ils n'avaient espéré. Mais l'œil envieux du » dragon , qui ne dort jamais et qui épie sans cesse Focca- » sion de nuire au peuple chrétien , voyant que nos rois ,

> unis par les liens de la paix , poursuivaient sans relâche les » païens , et que ceux-ci ne pouvaient leur résister , souffla » sur ces princes son esprit de division et de colère , et ne » permit pas que de si heureux commencemens eussent la » fin qu'ils méritaient. En effet , ces deux rois , indignes «l'un contre l'autre, parce que l'un commandait et que» » l'autre n'obéissait pas, que celui-ci était supérieur et que ï» celui-là ne voidait point d'égal , renoncèrent à l'alliance » qu'ils avaient jurée. » (Pour avoir une idée complète des

événemens de cette croisade , il faut lire nos analyses de la chronique anglaise et de Gauthier Yinisauf. )

Alberic, en parlant^ de la mort de Saladin, raconte d'après lui-même , car aucun historien arabe ni latin ne rapporte cette anecdote , que ce prince légua ses richesses par parties égales aux pauvres Sarrasins , aux juifs et aux chrë-' tiens prisonniers dans ses états ; afin que si les juifs et les Sarrasins ne pouvaient rien pour le salut de son âme , les chrétiens pussent au moins lui être utiles par leurs prières.

Cet auteur se contente d'indiquer la mort de Henri YI » ' arrivée dans la Calahre en 1197 , et ne dit rien de la croisade entreprise par ce prince. Il est à remarquer qu'en général les écrivains allemands parlent peu de cet emperenr^ qui s'était fait détester par ses cruautés.

Dans le récit fort peu détaillé que fait Alberic de la prise de Constantinople par les Latins , nous avons remarque 1-itinéraire de la flotte des croisés depuis l'ile de Jadera oa Zara jusqu'à Constantinople.

« En quittant Zara , les croisés passèrent devant Spalatro » (l'ancienne Salone) , puis ils vinrent à Dyrrachium et en » Epire, devant Brindes. Lorsqu'ils furent arrivés à un chd- 1 teau nommé Corphal (Corfou), les habitans leur promirent » qu'ils se rendraient quand Constantinople serait prise. » D'autres places leur firent la même promesse. Les croisés y » longeant le rivage de la mer, vinrent à Andreville , puis » à Micheras. Depuis Dyrrachium jusqu'à Andreville , les > pèlerins s'éloignaient de Constantinople, selon le gisse- » ment des terres , quoiqu'ils s'en approcnassent par la route » de la mer. En doublant le coude que fait le rivage mari- » time, ils arrivèrent à l'île deMoncion, c'est-à-dire de Si- » cyonie ; puis , côtoyant TAchaie , en passant devant Argos , » Corintbe, Athènes et une île nommée Monovasia, les » croisés abordèrent à Négrepont, en face de Thèbes. Ils » laissèrent alors à leur droite la fameuse île de Crète , la » ville de Rhodes , les autres Cyclades , et à leur gauche » Tbessalonique , Philippis , M essinopolis et Marguerie ; ils » vinrent en face de Troie ou de la Troade, qui était à » droite , au port de Bodecave , où Us se pourvurent de vi^ » vres. De là, parcourant le canal de Saint-Georges (l'an- » cienne Propontide) et mettant à leur gauche quelques » villes , teUes que Maditon , Callipoli , Rossa , Rodasco , » Héraclée et Salembrie , ils prirent terre à un lieu nommé » Spéculum^ d'où ils eurent en vue la ville de Constantino- » pie. Les croises s'emparèrent d'abord de la tour de Gala- 9 tha , et rompirent la chaîne du port , qui était attachée à

DBS CROISADES. 75

y cette tour. Cette chaîne fui plus tard envoyée à Acre. »

Alberic copie la lettre de l'empereur Baudouin , que nous

arons déjà vue dans les annales du moine Godefroy; cette

lettre forme à peu près tout son récit sur cette conquête.

L'historien , après avoir parlé en peu de mots de la

guerre que Baudouin alla faire contre les Bulgares , et

de la manière dont il tomba dans les mains de Jobannice ,

raconte en ces termes les circonstances de la mort de ce

malheureux prince :

c Tandis que Jobannice » dit Alberic , était occupé à ten-

> dre de nouvelles embûches aux autres troupes de Fempe- » reuTy isa femme envoya dire à Baudouin , dans sa prison > » que s'il voulait l'épouser et la conduire à Constantinople »

> eQe le mettrait sur-le-champ en liberté. Mais l'empereur i avant' rejeté cette proposition, la femme de Johannice se » plaignit à son mari et accusa Baudouin lui-même de lui i avoir fait ces offres , qu'il avait refusées. Jobannice , un » soir qu'il était ivre , fit amener l'empereur devant lui et

> lui fit trancher la tête d'un coup de hache. Le corps de 9 ce prince fut abandonné aux chiens, et un édit public or- » donna de célébrer sa mort. »

Alberic rapporte ces circonstances d'après le témoignage de Jean , archevêque de Mitilène , et de celui d'un moine qfâ passa , dans cette année 1 205 , par la ville de Tornoa , où cet événement eut lieu. L'historien grec Cinnam dit la inême chose que le moine .des Trois-Fontaines. (Voyez l'ex^ trait que nous avons fa'it de cet auteur.)

Sous la date de 1 1 1 2 , Alberic raconte en ces termes la croisade des enfans : a Les Ribauds , dit-il , s'associèrent à cette armée et y portèrent le désordre et la corruption. Quelques-uns de ces enfans périrent dans la mer , d'autres furent vendus ; il en revint très-peu dans leurs foyers. Le pape ordonna que ceux qui étaient échappés passassent la mer comme croisés quand ils auraient atteint l'âge de porter les armes. On dit que deux marchands de Marseille, qui devaient les conduire outre-mer, en avaient rempli sept grands vaisseaux. Lorsqu'ils furent à deux ^eues en mer> une tempête s'éleva ; deux de ces vaisseaux périrent : tous les enfans qui les montaient furent submergés. Les cinq autres furent conduits dans les ports d'Egypte , et là on vendit aux princes sarrasins et à des marchands les enfans qui avaient traversé la mer. Le soudan en acheta quatre cents. » (On peut voir dans les pièces justificatives du septième volume de notre histoire , l'indication de tous le< auteurs qui ont parlé de cette croisade d'cnfans.)

Alberic dit que maître Robert de Côurçoii', légat du saint-siëgç, et plusieurs autres qui étaient avec lui et sous lui , prêchaient publiquement la croisade dan» toute la France en Tannée 121 3, donnant indistinctement la croix aux enlans, aux vieillards, aux femmes, aux boiteux, aux aveugles, aux sourds, aux lépreux, ce qui empêcha plusieurs hommes riches et puissans de la prenare, parce qu'on pensait qu'une pareille confusion serait plus mnsible qu'utile au succès de l'entreprise. (Voyez à ce sujet le xii^. livre de l'Histoire des croisades, quatrième édition.)

Notre chroniqueur parle aussi de la prise et de la* reddi-^ . tton de Damiette, en 1218 et 1221 ; mais ce qu'il en dit- est fort court et ne peut rien ajouter à ce que nous savons. H en est de même pour l'expédition de Frédéric II dans la Terre- Sainte. On pourrait croire, d'abord, qa'Alberic ne partifcgeaît pas les préventions du clergé de son temps contre cet- empereur ; car , en parlant de la paix que ce prince conclutavee le Soudan , il dit que le patriarche , les Templiers et les HospitaUers la désapprouvèrent, mais que la plupart des chrétiens et des croises à qui elle permettait d'aller Ubrement au sépulcre du Seigneur, s'en félicitèrent et en glorifièrent l'empereur. Cependant, sous la date de 1259 , le moine des Trois'-Fùntaine», en rappelant les torts de Frédéric envers l'Église, Taccuse surtout d'avoir blasphémé-contre la religion chrétienne. Il rapporte à ce sujet que le pape, dans une de ges lettres adressées à l'archevêque de Sens , reprochait à ce prince d'avoir dit qu'il y avait eu trois imposteur» dans le monde : Moïse , le Christ et Mahomet; A cette occasion «^ Alberic raconte, d'après des oui--dire, qu'un- jour Frédéric voyant un prêtre , qui portait le viatique à un malade , dit à un de ses courtisans : Jusqu'à quand durera cette jonglerie? C'est pour ces blasphèmes et autres cas énormes , ajoute Al^beric , que le Seigneur l'a fait excommunier par tout le monde , et dénoncer comme excommunié.

Alberic, sous la même date, regarde comme un- holo^ causte capable d'apaiser le Seigneur ( holocostwn placabik Domino ) , la- mort de cent quatre-vingt-trois Bulgares ( Bulgrorum), qui furent brûlés en présence du roi de Navarre , des barons- de Champagne , et d'un grand nombre d'archevêques et évêques. Ces Bulgares , pires que des chiens , dit-il , furent exterminés dans un jour pour le triomphe de la sainte Église ( isti Bulgri pejores canibus uno die ibi ad triumphum sanjctœ Ecclesiœ exterminati sunt). (Dans te temps où ces cent quatre-vingt-trois hérétiques expiraient dans les ilamincs , le roi do Navarre , comte de Champagne>

se disposait à partir pour la Terre-Sainte. Y-oye2 Vliistoire des Croisades , livre xm®. , quatiiëme édition.

Collection d'Henri Meihormus (1 )•

L^iuteur de cette Collection , né à Lubeck , en 1 658 , fut à h fois professeut de médecine , d'histoire et de poésie à FuBiversité d'Helmstadt: il mourut en 1700. Malgré les occupations que lui donnaient ses emplois et la pratique de la médecine , Meibomius publia un grand nombre d'ouvrages sur divers sujets. Telle est entre autres la collection dont nous allons parler. Les chroniques qu'elle renferme n'of>firent que bien peu de détails sur l'nistoire des croisades. Nous -allons d'abord passer en revue celles qui en donnent le moins.

La precoiëre a pour titre : Vie du pape Jean XXIII ÇL)^ Elle est de Théodore de Niehm , petite ville de la campagne de Padeii)orn% Cet auteur vivait dans le quinzième siècle. La vie du pape Jeati XXm , tirée d'un de ses ouvrages , n'est , à proprement parler , qu'un journal historique de tous les événemens arrivés sous ce pontife. L'auteur y parle, en plusieurs endroits , des ravages que les Turcs faisaient en Albanie, en Grèce, en Romanie, et dans d'autres contrées de l'Europe. Il donne pour auxiliaires à ces peuples barbares les chrétiens d'Orient qu'ils avaient asservis, et qui, sous la domination de leurs nouveaux maîtres , se livraient à toutes sortes de brigandages. « Il y a parmi les Turcs, dit-il, plu- » sieurs chrétiens qui , n'ayant pas l'espoir de se délivrer de » leur misérable servitude , ont , en quelque sorte , apostasie » la foi ; ils ont armé pour les Turcs ou les infidèles , des ga- » lères et des vaisseaux , avec lesquels ces ennemis courent » les mers et envahissent les terres des chrétiens qui en sont » voisines. Ils rasent les villes, emmènent avec eux tous ceux » cpii leur résistent, hommes et femmes, tuent les vieil- » lards et les infirmes , réduisent à rien les églises et les » lieux saints ( in nihilum redigunt ) , et font aux chétiens , » qui sont presqu'abandonnés et impuissans , d'autres maux » infinis. »

(i) Rerum Germanicarum scriptores, etc., ab Henficô Meiboinio semore primum ecUtos recensuit et enidit Henricus Meibomius junior. (2) De yità papse Joannis vigesimi tertii. (Tom. I, p. 5.).

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Le même auteur attribue encore les progrès ctes Turcs ttut discordes qui divisaient alors les chrétiens. Il compare lai plupart des républiques d'Italie à des affrancbis , dont rien ne peut réprimer Forgueil jaloux , et qui , ne reconnaissant aucune soumission pour eux-mêmes , ne s'occupent qu'à sou" mettre leurs rivaux et leurs voisins.

Yoilà tout ce que nous trouvons dans cette chronique sur les croisades. Celle de Levold de Northof , ëvêque de Liège (1 ), imprimée dans le même Volume , n'est guëre pluB instructive. L'auteur, plus occupé des comtes de la Marche i dont il fait l'histoire, raconte d'une manière succincte, sèche et sans intérêt, les événemens d'Orient. En parlant de Godefroy de Bouillon, il dit, sans citer aucune autorité, qu'il mourut par le poison [veneno perempto), A la suite de cette chronique, Meibomius a placé la vie deHenri-le-Lioni duc de Bavière et de Saxe, avec lequel l'empereur Frédéric Y^, fut quelque temps en guerre. 11 est question , dans cet ouvrage , de la croisade où cet empereur trouva la mort dans le fleuve Selef . L'auteur , nommé Henri Hensyck^ après avoir raconté ce malheureux événement , s'écrie : « Seigneur , vof *» jugeinens sont un abîme ! Qui osera sonder les desseins » impénétrables de votre majesté ? Vous êtes terrible dans vos M conseils sur les enfans des hommes. » Il parle ensuite de la mort du duc de Souabe, et il ajoute : « Ainsi cette armée » >» qui était la fleur de l'empire , fut misérablement détruite, » sans avoir rien fait de remarquable. »

Dans. des notes, que l'éditeur Meibomius a faites sur la chronique des comtes de Schawenbourg , oiilitque le comte Adolphe m du nom , alla deux fois en Palestine , et qu'il fut nonuné pour cela Hiérosolymitain, Il partit la première fois , en 1189, avec l'empereur Frédéric. A peine futMl arrivé à^ ïyr , avec les débris de l'armée des croisés , qu'il reçut des nouvelles du Holstein, qui l'obligèrent à revenir. Mais il s'enrôla une seconde fois, en 1 197, sous les drapeaux de l'empereur Henri YI. Dans cette seconde expédition , il fut créé chevalier par des ecclésiastiques constitués en dignité , ( à pri/noribus quibusdam ecclesiasticis equitem sive militem ut vocabant, creatum ), et reçut l'autorisation d'ajouter à ses armoiries trois clous à des feuilles d'orties , et de mettre sur son casque une couronne d'épines. On voulut par là reconnaître le zèle que le comte de Schauenbourg avait montré dans cette expédition des Argonautes chrétiens , « dont l'issue

(i) Ghronica de Lcvoldi de Northor. (Tom. I, p. 375.)

DBS CEOI8ADB8. 79

fi ne fut pas heureuse, il est vrai r ajoute Meibomius , mais > dans hquelle les chdfs n'eurent à ^e reprocher ni téméritë, f ni dé£aut de courage. »

La chronique de Gobelùv^Persona, quoique peu riche en détails , mérite cependant de fixer un peu plus notre atten-* tion (1). L'auteur naquit en Westphalie, en 1558. Après avoir voyagé en ItaUe et long-temps séjourné à la cour de Rome y u prit Thabit de moine dans le monastère de Bodekem, où il se livra entièrement à la prière et à Tétude des lettres. Sa chronique universelle commence avec le monde et finit en 1418.

On y lit, sous la date de 1096, que l'ermite Pierre traversa la Hongrie avec près de douze mille croisés , qui portaient des étendards et des croix sur leur tête et les armes qu'ils avaient pu trouver. Ces pèlerins disaient qu'ils voulaient venger le Christ sur les juifs et les gentils et posséder la Terre-Sainte ; ils se donnaient le nom de jérosotimites et tuaient les juifs partout où ils les trouvaient. Le dimanche avant la Pentecôte , ils en tuèrent à Mayence environ neuf cents , que l'évêque de cette ville ne put arracher de leurs mains. A Worms , à Cologne et dans d'autres villes , les juifs éprouvèrent le même sort. L'auteur ajoute que plusieurs de ces pèlerins, qu'il appelle vulgares ( hommes du commun, infanterie) , furent tués à leur tour par les Hongrois, parce qu'ils étaient sans discipline, indisciplincUL (Nous ne citons le récit de l'historien que pour -en relever les erreurs, n confond les bandes conduites par Pierre Thermite avec celles du comte Emicon et du prêtre Godeschal : cette méprise n'est pas excusable dans un historien allemand. )

Ce que dit Gobelin-Persona de la seconde croisade ne Taut pas la peine d'être répété. A la date de 1 1 75 , il raconte , d'après Godefroi, le pèlerinage de Henri de Saxe, qui partit avec cinq cents chevaliers pour aller visiter le tombeau du Seigneur. Le duc de Saxe fut très-bien accueilU par l'empereur grec , qui recevait mieux les pèlerins que les sddats du Christ , et par un prince infidèle qu'on croyait converti à la foi chrétienne. (C'était sans doute le sultan dicone auquel le pape écrivit vers la même époque , comme on peut le voir dans notre extrait de Mathieu Paris. )

Sous la date de 1 1 89 , Gobelin , racontant que l'empereur se mit en route pour la Terre-Sainte avec plusieurs princes

(i) Cosmodromîum Gobclini Personœ, dècant Bllfcldensb et ofBcialis p»derboiiCBsi$. ( Tom. I , p. 62 ).

de rcmpire romain , dit que Witikind , avocat de Féglise de Paderborn, et comte de Swalenberg et de Waldegge, renonça à sa charge , en faveur de l'éveque Bernard , eu pré-* sence des prieurs et de toute Téglise de Paderbom ; et que - SCS frères Hermann et Henri , qui étaient aussi présens , renoncèrent également aux droits qu'ils pouvaient y avoirs Après cet acte de renonciation, le comte de v Swalenberg

frit le chemin de Jérusalem avec l'empereur • U reçut de évêque, auquel il devait son autorité, trois cents marcs d'argent pris dans le trésor de l'église. Gobelin rapporte plus loin que Wittikind mourut dans l'Asie mineure.

Dans son récit de l'expédition de l'empereur Frédéric F"", il cite une lettre assez curieuse qu'écrivit l'empereur de Coustantinople après qu'il eut fait arrêter les ambassadeurs de ce prince , qui étaient venus lui demander la liberté du ' jvassage et du commerce , à travers ses provinces.

« Le très-saiut empereur de Coustantinople , disait IsaaC >» à Frédéric, veut bien accorder sa grâce à l'avocat {advo^ » cato) de la ville de Rome , pourvu qu'il reconnaisse que lui » et la monarchie romaine sont sous notre dépendance , et » que nous avons droit de leur commander. Il faut bien » que vous le reconnaissiez , car vous et votre armée éteft » enfermés sur les terres de notre empire comme dans un w filet. » L'empereur, fort ému , répondit à l'envoyé chargé » de la lettre : « Apprends à ton maître , que tu appelle» M très-saint empereur, que j'ai pris le nom et la dignité M d'empereur romain, d'après l'élection des princes et la » consécration du pape universel de la ville de Rome ; que » je tire mon origine d'aïeux tous empereurs comme moi; 1» que je ne m'arroge point le titre de saint comme ce chien » arrogîmt {siciU ille arrogdns canis); que je me reconnais » pécheur, et que c'est à cause de mes péchés que j'entre- » prends ce voyage pour la défense de la chrétienté. La M majesté ne réside point en lui. mais en nous, grâce à Dieu, » et dans toutes les terres de l'empire romain. Le filet dan» » lequel il se vante de nous avoir enfermés est pour nouS' » comme une toile d'araignée. Rapporte cela à ton chien y i* et retires-toi au plus vite; car si je ne craignais de ternir » la gloire de l'enipire , je te ferais peut-être remporter de» *» marques telles que la vanité de ton maître les mériterait. » La lettre d'Isaac , toute curieuse qu'elle est , se rapporte assez avec celle que Tagenon et autres historiens nous ont transmise. Mais la réponse de Frédéric n'a point ce caractère de dignité que ces mêmes liistoricns ont donné à ce prince; on peut douter que Frédéric , doJit ils louent la modération

et la prudence , ait mis autant d'emportement dans ses expressions que Gôbelin le suppose.

Cet auteur, après avoir parlé du traité de ^paix fait entre l'empereur et le soudan d'Icône , raconte qu'au moment où l'armée des croisés se remit en marche > des ambassadeurs de <Saladln vinrent trouver Frédéric pour excuser leur maî* tre de ce qu'il retenait la terre de Jérusalem. Ils lui déclarèrent que le sultan ne méritait point la haine et la colère de l'empereur romain , et qu'il s'en rapportait pour la justice ou l'injustice de ses conquêtes au jugement des rois et des princes* (Gobelin est le seul auteur qui parle de cette circonstance peu vraisemblable), «f Lorsque toute l'année, » ajoute-t-il , se réjouissait de ce qu'avaient dit les ambas- » sadeurs de Saladin , il survint tout-à-coup un événement B lamentable. » Cet événement est la mort inopinée de Frédéric, que l'historien rapporte en peu de mots.

Gobelin ne dit plus rien des affaires de la troisième croisade ; il est plus laconique encore pour les expéditions qui suivirent. A la date de 1 596 , on lit dans son histoire un récit de la bataille de Nicopolis, qui mérite d'être cité à cause de son exactitude et de sa précision. Gobelin était contemporain des événemens , par conséquent il devait être mieux informé.

« Sigismond , roi de Hongrie , dit-il , pria les rois et prin- » ces chrétiens de lui donner du secours. Plusieiurs se rendi- » rent à sa prière. Le sultan des Turcs, ayant rassemblé j» une armée, passa le Danube, et son fils se prépara à la » guerre. Ils cherchèrent tous deux à vaincre non-seule- » ment par leurs forces , mais encore par leurs ruses. Ils en- » foncèrent en terre , dans un espace de trois milles , des Ji pieux pointus , qu'ils cachèrent entre les buissons ; et dans » les endroits où il n'y avait pas de buissons , ils couvrirent » les pieux de branches d'arbres. Le roi de Hongrie ayant » résolu de ranger son armée en bataille, d'après l'avis de » gens expérimentés , et le prince de Yàlachie , qui , voisin » des Turcs, avait appris leur manière de combattre, ayant » voulu le premier engager l'action , les Français se crurent » méprisés si on ne leur laissait cet honneur. lis attaquèrent » les Turcs sans ordre et à l'insu du roi. Les premiers rangs » des Turcs , feignant de prendre la fuite , passèrent entre » les pieux qu'ils avaient dressés. Les chrétiens les pour- » suivirent dans la plaine en piquant leurs chevaux, et pen- >» dànt qu'ils croyaient traverser les buissons à course de 9 cheval , ils tombèrent sur les pieux et ne purent ni avau- » cer ni reculer, à cause de l'impétuosité de ceux qui les

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