SUR LES CHRONIQUES ARABES
JLiES croisades forment , saiis contredit^ la plus briHante époque du moyen âge : c'est là qu'on trouve les pïu»^ beaux exemples de la bravoure et de la grandeur d amé de nos pères ; et comme 3 n est pas de peuple qui n ait successivement pris part à ces saintes expéditions^ urï ouvrage qui renferme des renseîgnemens nouveaux^ ne peut manquer d'exciter l'intérêt général. "
Grâces aux travaux de l'érudition moderne^ il iétatt devehu facile de consulter le' témoignage dds* (écrivain^ d'Occident au moyen âge. Lés chroniques' orientales de la même époque étaient beaucoup moins accessiblésr.rLa langue dans laquefle ces chroniques sont écrite^ è^t familière à un très-petit nombre de personnes : les livres qtii ïek renferment sont extrêmement rares; quelquesuns même ne nous*sont parvenus que mal écrits ou in-' complets. ^ . ^ . . . »>
n'était cepenâant tfe;ïa plus grslitde împortaneé qu'on se rendit enfin coraptfe^itéïiibignage des chfonîijùeurt dé fOiient. Les ch^onicIpieifFs de TO&îdeAt, intéressés à mohti^er les 'érbisïcfS 'sèfiliiHirr]qur avantageux, pouf valent s'être trompés siir^ certains faits; iK pouvaient/ dàîts lin moment oit Fesprit ttfi^ieùx était encore dans
▼j OBSRRVATIOirs PRBUMIICAIRBS.
toiiie sa force , et où les communications entre les deux nations étaient fort rares , avoir ignoré plusieurs événemens importans et avoir laissé de nombreuses lacunes dans leurs récits.
Cette partie de la Bibliothèque est destinée à satisfaire à ces divers besoins. On y trouve non-seulement Fanalyse des chroniques orientales^ mais la traduction de tout ce que ces chroniques offrent d'intéressant par rapport aux croisades.
Pour une pareille entreprise , aucune ville d'Europe nofirait autant de ressources <{ue Paris. Depuis plusieurs sièdes^ nos rois nont pas cessé de faire rechercher en Orieiit le^ manuscrits arabes iper;San$, turcs > qui paraissaient suscept^fes d'intérêt. A leur exemple, certaines communautés religieuses , telles que fabbaye Saint-Ger- Q[iainrdes-PréSy ia {Sorbonne, TOratoite , avaient anciennement faijt l'acquisition d'un gn^nd nombre d'ouvrages du même genre*. Depuis la révolu tion,, tous. pes manuscrits se trouvent réunis dans ia Bibliothèque du Roi ; aussj 'p'existe»t-ii peut-être nuUe part , pas même en Oriei^t^^une collection qui méritât, d'être miseau-dessus d,e cçlle de la capitale de la France. . , . I^prenjière idée de cette entreprise appartient à une société ^ont le sçuvep^r vivra aussi iong-tem|is que^l'Ëut rope conservera le, goût des lettres et des étudeSj.sa; vant^. Lps religieux bénédictins de la coiigi;égation 4^ Saint-lvfaur^ SL^siat conçu. le projet d'une çollection^partiT culière des historiens des guerres des croisades, sentirenf que leur^ravailsentt.tincoinple,^, ai^n'gr^iaisaient^ntrer Ie3 chroniques orientales. ;^i)bjf|çrept les. yeux surDpm Berthereau, un dcj leurs cpnfrèi;çSj» ijui déjà s'était Itvr^ ài'étude de f hébreu, n.3erthéreau se xnit aussitôt eiji devoir d'apprendre l'arabe j..et.,parçou^^t les divers m^siT nuscrits historiques où i^ f^ouyaitf^çrier.de trouver des^
OBSERVATIONS PRlfLlMINAlBBS. TÎ}
matënatix : il fit prendre copie, par un homméd*AIep,4les passages qui iui semblèrent dignes de voir ie jour ; il en commença ensuite une traduction latine. Déjà on s'oc^ cupait des moyens de préparer l'impression des extraits^ lorsqu'on s aperçut qu'on manquait de caractères orientaux : ce ËLcheux contre-temps découragea D. Berthereau. la révolution vint ensuite, qui dispersa toutes les communautés religieuses; D. Berthereau se vît sans ressources^ et mourut, en 1794 , avec la douleur de n*avoir fait profiter en rien ie public du fruit de ses veilles (l).
Les matériaux rassemblés par D. Berthereau, ouvrage de trente années , se. rapportent à plusieurs o^cts difierens ; nous nous bornerons à ce qui concerne les croisades.
Les extraits arabes des croisades forment à^^peu-près onze cents pages inrfolio. On devinera sans peine la difficulté qu'ï y aurait eu à recommencer une pareifie collection. Le nombre des ouvrages mis à contribution par D. Berthereau est, comme on le verra, ^ considérable; ie mmibre de ceux (]pieD. Bertbereau apar* courus, et qu'il a jugés inutiles à ses vues, ne festi pas moins.
Il est cependant vrai de dire que ces matériaux étaient dans un élat peu satisfaisant. D'itèe part, cette masse d'extraîfts présmiait de nombreuses répétitions : en e(k% fimprimerie; n'étant pas connue a l'époque où écrivaient les auteurs dout.îl.y estiquestion^ les plagiats étaient fort comoiuns. Cet. inconvénient existe pour les chroniques latines du moyen âge comme pour les chroniques arabes.
(i) Voj«z la notice que 'M. Silyestre de Saey a pnbfiëe sttr ce Kspectable religieux, Magasin encydopédt'tfue , %mkétt vu ^ t. If, p. t4S.
VÎi} OBflERTATlONS PBBLIlttKAllIBS.
Aussi ^ ina%rë un premier choix fait par D. Berthereau , trouve-t-on quelquefois dans aes extraits dix pages de suite qu'on avait lues ailleurs. D'un autre côté^ plusieurs morceaux importans lui avaient échappé ou n'étaient pas encore découverts^ et il était essentiel de les mettre à leur place.
Les ttaductions latines de D. Berthereau sont dans un état encore plus défectueux : non«seulement les passages obscurs sont omis ou traduits d'une manière infidèle ; mais> dans les morceaux faciles, les mêmes endroits sont souvent J rendus d'une manière différente, ce qui prouve que D. Berthereau n'avait pas encore comméùcé à mettre ses extraits en rapport les uns avec les autres. Aioutéz à cela que son écritu re est si difficile à lire, que quelquefois il faudrait recourir à l'arabe pour la r. Enfin , par h nnnière dont les extraits sont BS, les recherches étaient fort pénibles; ces extraits 'étant placés à la suite les- ans des autres , il feUait , pour le moindre fait, parcourir (toute la collection (l).
La plupart de ces dé&uts, et d'autres encore, se Élisaient remacqiier dans la première édition de cette partie de la Biblioiàèque. N6i>>sètdlement les extraits étaient présentés dans le même désordre et d'une manière queltquefbis inexacte; mais encore , i'ensemble s'étant trouvé beaucoup plus opnsidëdible qu 'on n'avait eru d'abord , on se décida, vers^la fin-du volume, à resserrer ou nlême à supprimer plusieurs extraits très-importans , ce qui ôta a l'entreprise h, plus g^nde partiede ses avantages.
Cette nouvelle édition parait devoir remédier à tous
(l) n n*ett pM besoÎQ de dire que lei extrmiti et les tradactioiis de D. Bertherean se conserrent à la Bibliothèque du. Rot : de tons lee ouTraget q«*oa cite ici, H n'en est que très-pen qni aient été tirés d'aillenrsy et Ton aura soin de les indiquer.
OBSERVATIONS PRIÎUMIKAJRBS. ÎX
ces înconvëniens. Ayant déjà travaillé à l'ancienne édition^ et nous trouvant dans la position la plus favorable pour puiser aux sources , nous présentons les meilleures garanties de fidélité. Nous avons refait toutes les traductions ; nous avons également rétabli les faits importans qui avaient échappé à D. Berthereau^ ou qui nont été découverts que depuis. Ce travail préalable achevé , nous avons rapproché les extraits les uns des autres , et nous les avons disposés dans un ordre chronologique. A Toccasion de chaque fait y nous avons mis à part les récits originaux , ceux qui étaient les plus voisins des événemens et les plus complets; nous avons placé à la suite les circonstances menticmnées dans les autres récits, et qui ne se trouvaient pas' dans les premiers^ enfin nous avons élagué tokit le reste : il n a été conservé que les réflexions particulières à certains écrivains, et qui pouvaient donner une idée de la manière de voir et de s'exprimer des Orientaux. De dette manière , Fancienne édition a été réduite de plus de moitié ; et cependant ^ grâces à l'abondance des faits qui paraissent ici pour la première fois , cette édition est beaucoup plus considérable que la première.
Chaque écrivain d'aiHeurs a conservé son ton particulier, sa manière de juger. On les entend raconter tourà-tour ce quils ont senti , ce quils ont pensé, et Ton assiste en quelque sorte au grand drame des guerres saintes.
Voici d'abord le tableau de chacun des auteurs mis à contribution. Dans ces courtes notices, on neconsidérei^ ces auteurs que par rapport aux croisades; on ni^igera même de parler de beaucoup de détails secondaires quî seraient devenus fastidieux. Chaque auteur est cité avec soin dans le cours de louvrage ; il sera donc facile a« lecteur de suppléer à ce qilon ne dit pas ici.
X OBBBSTATIOirs PR^LlMtKilRBfl.
Ibn-alatir (Ezz-eddin Ali) ^ né dans k ville de Gëzirë, sur les bords du Tigre , en l'année 1 1 60 de J. C. , était fils d*un émir au service des princes de Moussoui. Jeune encore, il alla se fixer dans cette cité. On était alors au moment de la lutte engagée entre Saladin et les colonies chrétiennes de Syrie. Saladin eut l'art de faire de sa cause particulière raffaire de la rel^ion musulmane; et bientôt cette guerre religieuse entraîna dans sa querelle tous les princes mahométans de Syrie et de Mésopotamie. Ibn-alatir , ainsi que les troupes de Moussoui , y prit une part active , et partagea les périls et les succès de l'isleimisme. Il nous apprend lui-même qu ii Ait témoin dès victoires de Saladin, et des événemens qui, à partir de f année 1182, réunirent la plus grande partie des colonies chrétiennes sous les lois de l'Alcoran. Un de ses frères servit la même cause avec zèle , et plus tard fut chaxf[é de gouverner la principauté de Damas, sous le fils aîné de Saladin. Quant à fauteur, il parait qu'après la conclusion de la paix entre Saladin et Richard , Inoî d'Angleterre , il renonça entièrement aux affitires ^ pour ne plus s'occuper que de la composition de ses ouvrages. î
Ibn-alatir s'était toujours montré avide d'apprendre. Dans ses voyages précédens, et dans les diverses fonctions qu'il eut à remplir, il n'avait négligé aucune occa«sîon d'accroître la masse de ses connaissances; à son re^ tour à Moussoui, il s'entoura de livres, mit ses matériaux en ordre; et fit de sa maison le rendez-vous des curieux de la ville et des étrangers qui aimaient à s'instruire. H mourut en 1233, peu de temps après la croisade de Fempereur Frédéric II.
Il reste deux ouvrages historiques d'Ibn^Iatir ^ auxîquels nous avons fait de nombreux emprunts. Le premier est une Histoire des Atabecs, maison de princes
OBMBTATlOlfS PR^UIlIlfAXRES. XJ
qui y 8*élevant vers les çominenceniens des croisades, s'emparèrent successivement de Moussoid, d'AIep, de Damas , et qui , partagés en plusieurs branches , se maintinrent avec plus ou moins d éclat jusqu au xiîi* siècle ; le jecond ouvrage est une Histoire universelle , depuis ia création du tnonde jusqu à i année 1231.
L'Histoire des Atabecs , par laquelle fauteur parett avoir débuté , renferme des détails extrêmement pré- ^ deux sur foraine et le développement de la puissance de ces princes. Les Atabecs sont ainsi appelés de deux mots tares, qui signifient phre du prince. Ils jouissaient de toute ia plénitude de l'autorité souveraine, et pour-^ tant tk se disaient les vassaux et les ministres d'un fantème d6 prince de la maison des Selgioukides (l). Gomme le père dlbn-àiathr occupait un emjrfoi auprès d'un des Atabecs > ie fils s'est étendu avec une espèce dé compiaisanee sur tout ce qui pouvait accroître la gloire de cette maison : mais, arrivé à Tannée 1 173, lorsque Saladin , qui avsôt les plus grandes obligations ^ la même Êomiie , s'empara sur elle de Damas et de toute la Syrie', îi tie peut contenir son ressentiment, et il déclare qu'il n'aura pas la force de retracer des évéuemens aussi dépiordaies. Dès ce moment, l'ouvrage n'est presque plus qu'une taUe chronologique, et elle cesse d-offrir de l'intérêt (2).
(l) Voyez ci-après , p. 85.
(s) U Histoire des Aiabecs forme un petit Yolmue iii-4<^. Voyez le- Cfttafcr^ue dies lïMtitiscrits arabes de la Bibriothèque Avl Roi , ancien fonds, vP 818. La copie paraît ai^oir subi des interpolations; car k fanoée âBO de'flWgire[ii64 de J. C], à propos de» eoramencenliens de Sdadhi , il es} question rdea sultans mameioucks circassiens , qnf &*OBt régnd en Egypte qne dai|8 ie xv* «iècle de notre ère. On trouTe urne notice fort ëtendae, riiais qnelqnefott inexacte, de cet oti^ Tra|re, par Degnignes, dans ie tome I da recaeil des Notices tt
xij OBSERVATIONS PRBUinNAIRBS.
A f^ard de rHistoire générale, c'est le récit, aonée par année, de tout ce que b muse de f histoire avait conservé de notable chez ies musulmans ; c* est peut-être en son genre l'ouvrage le plus remarquable que nous aient laissé les Arabes. L'auteur fa intitulé Chronique camplète (l). On y trouve non-seulement tous ies événemens de quelque importance, mais ies détails qui servent à les mettre sous un plus grand jour : on voit, en le lisant , que l'auteur a recueilli les notions historiques éparses dans une foule de chroniques; qu'il a lu les mémoires particuliers, et qu'il a eu communication des correspondances politiques de Saladin et des autres souverains de la' même époque. Cet esprit de recherche, cet amour de la vérité, lui ont acquis la plus grande réputation en Orient ; ies écrivains arabes sont unanimes dans f éloge qu'ils font de son érudition; et Aboulféda n'a pas craint d'avouer qu'il lui avait emprunté la meilleure partie de son récit (2).
Malheureusement la Bibliothàque du Rot ne possède que la dernière partie de cet ouvrage : cette portion, composée de six volumes , commence à Tan 772 de notre ère, et finit un peu avant la mort de Fauteur. C'est dans cet espace de temps qu'ont eu lieu les guemes des croisades. Mais la plupart des volumes sont mutiles (;
Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, II existe une antre Histoire des Atabecs, dont l'antenr mourut vers fan 1900 de notre ère , et qui est citée par Hadji-khalfa. Cet anteur e'tait originaire d*Alep et se nommait Émad-eddin Ibn-alatir.
(i) ^jîyJf JUIr. Voyez les mannscrits orientaux de la Bibliothèque du Roi , snpple'ment arabe.
(ft) A la fin , cependant f lbn<4datxr ne conseiT9 pfos la même en-* tique et la m^me précision : on voit que , mettant sueeenivementpav écrit les événemens de son temps qui arrivaient à sa connaissance, ii ne se donnait pas le temps de ies confronter entre eus; aussi aarëpètt^ t-ii souvent et se contredit-ii quelquefois. /
OBSBRVATlONa PRBLI1I1NA1RE8. xii|
quelques-uns n'ont ni commencement ni fin. Presque immédiatement après le récit de la première croisade^ on rencontre une lacune de trente ans (l).
On ne trouve nulle part le nom dlbn-alatir.; le titre Iui<-méme • est en partie ef&cé et altéré. Un Ëtussaire, croyant donner au livre plus de valeur^ avait cherché à le faire passer pour louvrage d'un autre auteur .arabe très4ameux , mais antérieur de trois siècles , noomié Thabari; et c'est sous le nom de Thabari, ou de FaSx Thabari, qu'on l'avait souvent cité. Mais l'ouvrage porte en iuFméme la pr^ve de sa véritable origine.. Dans le cours du récit , l'auteur désigne la ville de Gézifé comme sa patrie; il nomme ses frères dans les diverses fonctions dont ils ont été chargés ; enfin , dans les endroits où Abouiféda cite Ibn-alatir comme témoin oculaire des événemens qu'il raconte, ces mêmes passages se retrouvent dans la Chronique complète , et l'auteur y paiie à la première personne.
Boha-eddin (Âboulmahassen YoussoufIbn*scheddad) naquit à Moussoul en 1 146 de J. C. L'étude de l'Alcoran et des traditions musulmanes, celle de la théologie et de la juri^rudence , appelèrent tour4-tour son attention. Il se rendit ensuite à Bagdad , alors séjour des lettres et des sciences, et s'y fivra à la carrière de renseignement* On était à l'époque des grands succès de Saladin contre les chrétiens; Jérusalem venait de retomber au pouvoir de fislamisme. Boha-eddin, qui en ce moment faisait le pèlerinage de la Mecque et de Médine , jugea f occasion favorable pour visiter la ville sainte. Saladin, excité
(t) M. Schalz a yq Touvrage complet dans les deux bibliotbè^nei de Constantin opie , dites de Raghib-pacha et SAthif, Toyet fe Mw#»e«u JoiinMi/a#iVMSgiie^|ânyier I8t8,p. 78. - -^
UT ORflBRirATlONS PRlfUMlMAlRBS.
sa grande réputation y l'appela auprès de lui et le nomma cadi de f armée , ensuite cadi de Jérusalem ; il ie chargea encore d'une mission importante auprès du calife de Bagdad et de divers princes de la Mésopotamie. Dès ce moment, Boha-eddin ne quitta plus Sakdin : il était en* core auprès du sultan lorsque celui-ci mourut^ et c'est lui qui noua a Eût coimaître ses derniers momens. Après la mort de Saladin , Boha-eddin s'attacha au service de 9aà troisième fils , le prince d'AIep. II fut nommé cadi de cette ville; et du fruit de ses économies , il fonda un collège où les sciences furent enseigi|ées avec beaucoup d'éclat. Il mourut en 1235, et fut enterré dans une chapelle qu'il s'était &it construire.
Boha-eddin avait composé deux ouvrages d'un haut intérêt pour Thistoire des croisades : ie premier était un Traité de la guerre sacrée , c'est-à-dire , de la guerre à fiiire à tous les peuples qui ne professent pas ia religion musulmane. On sait que ie prophète de la Mecque , d'abord persécuté dans sa patrie et hors d'état de lutter contre ses ennemis , avait dans le commencement recommandé la patience à ses disciples : enhardi par ses succès , il décida qu'il était permis de repousser la violence par ia violence ;.4ïnfin^ se voyant à la tête d*un petit empire , ii fit un devoir pour tous les croyans de propager, par tous les moyens possibles, ia nouvelle religion. Dans un siècle oii la chrétienté s'était d'elle-même levée en armes contre l'islamisme, il n'est pas étonnant que les musulmans rappelassent avec une nouvelle énergie la doctrine de leur prophète. Boiia-^din recueillit, dans son Traité de la guerre sacrée, tous les témoignages de Mahomet relatifs à cet objet, et montra les devoirs et les récompenses d'une action si sainte. II nous apprend lui-mcme que, dans sa première entrevue avec Saladin, il s'empressa de lui faire hommage de cet écrit; que le
OBBBBTATIOlia raSUMUfAIBES. JtV
sultan raocueilUt avec beaucoup de plaisir, et que cette circonstance ne contribua pas peu à I affection que le prince ne cessa plus de lui témoigner. Après la mort de Saladin , cet écrit passa au prince d' Aiep , et cdui-ci ne le conserva pas avec moins de soin.
II eut été curieux de comparer ies raisons données par Boha-eddin^avec celles qui étaient apportées par ies chrétiens du temps, pour ie soutien de la cause opposée. Malheureusement ce traité ne nous est point parvenu.
Le second ouvrage de Boha-eddin , et celui-ci a été à notre disposition , est une Histoire de la vie de Saladin . Admis dans l'intimité du sultan, personne n'était mieux en état queBoha-eddin de nous initier aux pensées et à la politique de cet homme extraordinaire ; aussi, nidlè part on ne trouve autant de traits de mœurs et d'anecdotes caractéristiques. L'ouvrage a étéf ubiié en arabe et en btin par Schùltens (l). L'auteur s'exprime ainsi dans sa pré* fiice : « C!omme j'ai eu l'avantage d'être témoin des ac* tions de notre mattre le sultan Saladin, défenseur de la foi , destructeur du cuite des chrétiens , lève-étendard de la justice et auteur delà prise de la vifle sainte^ j'ai comr mencé à regarder comme vrai ce qu'on raconte des pei> sonnages de f antiquité, et que le trop grand éloignement a fiiit croire &buleux. J'ai été à même de voir des choses telles, que celui qiû les connaît ne peut se dispen* ser de ies révéler ; je me suis donc décidé à donner en abr%é ie récit de ce qui s'est passé sous mes yeux ou de ce que j'ai appris de témoins oculaires. Ce n'est ici que la moindre partie d'un tout ; cette partie cependant suffira pour donner une idée du reste. »
(l) Le thre est, Fito êtres gesta sultaniSaladinijLejde, i73t; «a Toivmc in-folio.
XVÎ OBSBRVATIONS PRBLUflMAIBBS.
li résuite des dernières paroles^ que ce n'est guère que sur les dernières années du règne de Saladin qu'on doit s'attendre à des détails abondans et nouveaux. En effets fauteur a passé rapidement sur l'origine de f élévation du sultan et la manière dont ce prince arriva à ce d^éde puissance qui étonna l'Orient; son récit même n'est pas exempt d'erreurs. Ces lacunes et ces inexactitudes peuvent tenir à deux causes. Boha-eddin ayant été, à ce qu'il paiatty le premier à mettre par écrit la vie de Sdiadin f n'a bien connu que ce qu'il avait vu lui-même ; de plus, cette partie de la vie du suitan donnant lieu à plus d'un reproche, il n'a pas été fâché de la passer sous silence ; car il ne dissimule pas l'intention où il était de Eure ressortir le plus qu'il était possible la piété du sultan , son amour de la justice , ses autres vertus» On dirait qu'il a voulu établir un contraHe entre la vie grave et dévote de Saiadin et celle de ses premiers successeurs : aussi , même pour f époque qu'il décrit en détail , lorsqu'il se présente quelque £iit peu honorable pour soa héros, û a laissé à d'autres le soin de le fiiire connattre«
Un autre inconvénient, c'est que l'ouvrage est rédigé avec la plus grande n^Iigence. On voit que c*ést une première esquisse , et que l'auteur ne parie des événe* mens qu'au far et à mesure qu'ils se présentent à son sou* venir. Tout est présenté pêle-mêle , et dans un style àla-fois incorrect et barbare. L'édition imprimée ayant été fiûte sur un seul manuscrit, on pouvait croire qu'une partie de ces dé&uts provenait de Fignorance du copiste; mais nous avons eu communication des variantes d'un autre manuscrit recueillies par D. Berthereau, et ces variantes ne portent que sur des choses légères.
Il n'en est pas moins vrai que la relation de Bohaeddin est l'ouvrage capital à consulter pour les guerres de Saladin contre les chrétiens ; aussi a-t-eQe été mise
OJIgBRVATlONS PBéulflIfAlRBS. Xvij
à contribution par Ibn-sdatir lui-même et les écrivains arabes postérieurs^
Émad-eddin ( Mohammed ) , secrëlaire particulier de Saladin, naquit à Ispahan^ dans la Perse, en 1125 de J. C. n étudia successivement à Bagdad et à Bassoni » et embrassa la carrière des emplois publics. D'abord secré^ taire de Noureddin, prince de Damas et d'AIep, il ne tania pas à attirer f attention de Saladin ; et Noureddin étant mort y Saladin le prit à son service. C*est lui qui rédigea la plus grande partie de la correspondance du sultan avec le calife de Bagdad et les autres princes <je son temps. Mais, à la mort de Saladin, ËÎnad-eddin perdit tous ses emplois : il s'occupa alors de la composition de ses ouvrages , et mourut à Damas en 1 20 1 .
£mad-eddin parait avoir eu un caractère noble et généreux. Dans une des expéditions de Saladin contre les chrétiens, le sultan, ayant fait plusieurs prisonniers, ordonna d^ l^ur couper la t^te; il voulut même que les hommes pieux et dévots de son armée se chargeassent de cette exécution : pour Émad-eddin , ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, il refusa de souiQer ainsi ses mains ; il se contenta de demander le plus jeune des prisonniers, qu'il fit élever auprès de lui (l).
On est redevable à Émad-eddin de deux ouvrages relatifs aux exploits de Saladin contre les chrétiens. Le premier est intitulé l' Eclair de la Syrie (2), c'est-àdire, histoire des conquêtes du sultan dans la Syrie, la Palestine et la Phénîcie, et il a dû être considérable : mais A ne nous est point parvenu , et nous ne le comiaisisons
(i) Voyez ci<après , ptfge 181
XVIJ) OBSBRTÀTIOlfS PRB UMIlf AIRES.
que par !es extraits qui en ont été faits par les chroniqueurs plus récens.
Le second, qui a le même objets porte le titre de Modèle de F éloquence de Kos, relativement à la conquête de Jérusalem (l). Kos est le nom d'un évéque arabe qui vivait au temps de Mahomet, et qui passait pour {'homme le plus éloquent de son temps (2) ; c*est comme si iauteur eût dit : Ouvrage qui , par son élë^ gance, rappelle la gloire des anciens temps. En effet, Émad*eddin n a rien n^igé pour mériter les suffrages de ses contemporains. Malheureusement le goût n a jamais été bien pur en Orient, et il ne l'était guère davantage à une époque d'ailleurs remarquable par les monumens historiques qu'elle a laissés. L'auteur s'occupe plus des mots que des choses, plus de la forme que du fond ; de manière qu'un livre qui, par l'importance du sujet et la position de Técrivain, était susceptible du plus haut intérêt, tombe sans cesse des mains, et ne laisse que le regret de tant de soins inutiles. L'ouvrage commence aux préparatifs de Saladin contre Jérusalem , et se termine à la mort du sultan et au partage de ses états entre ses enfans(3). Nous nous sommés bornés aux réflexions de l'auteur relatives aux grands événemens; en un mot, à ce qui , par la position personnelle d'Ëmad«eddin , appartenait à l'histoire elle-même.
(*) Voyez Pococke, i^ectniefi histoHa Arahum, p. 169, et iïariri , édition de M. SUvestre de Sacy, p. 976.
(») Voyes les M»muctits araèês de la Bibhoîkèque eu Roi, n<» 7 1 4 et soiyans. Schultens a publie on échantillon de cet onynige , avec une traduction latine » à ia ^uite de son édition de Bobarcddin* II existe un troisième onyrage historique d*Émad-eddin ; c*est une â histoire de la djnaràe des sultana selgioukides de Perse. Voyez les Manuscrits orientaux de la BibUothèque du Roi, fonds Saint- Germain, no 39 7.
OB8BaTATIOM8 PR^MINAIRBS. SIX
Këmai^dm (Omar)*floris8ait dans le Xlll* siècle de notre ère. Son père, son grand-père et son bisaïeul avaient soccessivenient exerce les fonctions de cadi à Aiep, et lui-même fut employé ^ soit dans renseignement, soit dans diverses ambassades. II possédait à fond Fbistoire , la théologie et la jurisprudence musulmane. li acquit aussi beaucoup de réputation par la beauté de son écriture; on dit même qu'il inventa un genre d'écriture particulier. II mourut au Caire, où l'invasion des Tartares f avait obligé de chercher un refuge , en 1 26 1 •
Kémal-eddin s'était occupé toute sa vie de l'histoire d* Alep sa patrie. II composa d'abord un dictionnaire , par ordre alphabétique, de tous les hommes remarquables qui étaient nés ou qui avaient séjourné dans cette ville: cet ouvrage , dont il ne nous est parvenu que deux volumes, et qui porte le titre de Envie de celui qui veut connaître F histoire d^Alep (l), était très-considérable. L'auteur en publia ensuite un abrégé en forme de chronique , sous le titre de Crème du lait de F histoire d^Alep (2).
Cette histoire n'est pas seulement précieuse pour les événemens relatifs à Alep; on y trouve beaucoup' de no^ fions sur les événemens de tout le nord de la Syrie et des contrées voisines. C'est principalement sur les règnes de Noureddin et de Baladin, lorsque Alep devint pour ainsi dire la capitale de la Syrie, que les développemens sont abondans. Mais comme Fauteur se contente de répéter ce
(i) cjJift» f-J^ c^ i^^Mt JuÂi • Voyez ies Manuseriis aînées
de im Bibliothèque du Roi, ancien fonds , n<^ 796 et 7t9. L'onvrage •e trouve complet dans certaines bibliothèques de Constantinople.
(«) oia. ^U* y^ o-lil CX^. Voyei ibidem, n*> 7f8. Cet
exemplaire , ainsi qu'il est dit à la fin ^ a été copi^ snr la copie même de Tan leur.
JEX OB8BaTAnON8 PRBUM1NA1RK0.
qui avait déjà été dit par Boha^din ,lbn-alatir et autres^ nous avons eu rarement à le citer. II ne nous a été vraiment utile que pour la première période des croisades , époque ou nous manquions de tout témoignage contemporain (l).
Abou-schamé ( Schehab-eddin Abd^iirahman) florissait à Damas dans le milieu du Xiir siècle^ au moment > de la première croisade de S. Louis, On a de lui une compilation historique des événemens du règne de Noureddin'et de Saladin, intitulée les Deux Jardins (2). Cest la reproduction , année par année , de tout ce qui était parvenu à Fauteur relativement à ces temps mémorables. Le plus souvent, il se borne à répéter mot à mot ce qui avait été dit avant lui. A la fin est un petit appendice faisant connaître ce qui se passa de plus remarquable sous les enfans de Saladin.
Outre les écrits de Boha-eddin , d'Ibn-alatir et d*Émadeddin, Abou-schamé a mis à contribution, l'' une hbtoire de la ville de Damas, par Aboulcassem Ibn-assaker, qui vivait vers l'an 1 160 (3) : cette histoire ^ qu'on dit très- volumineuse y ne nous est point parvenue (4); 2"" une histoire de la même ville, par Âbou-yaly, fils
(i) M. de Sacy, dans m feanesie , «Tait traduit pour rosage de D. Bertbereau tonte la partie de rhistoire d^AIcp qui se rapporte aux croisades ; il remit , il y a près de yingt ans , ce travail au savant M. Wilken , qui a*eD est servi pour Thistoire allemande des croisades qu*ii publie en ce moment.
(«) tjoJjjJI jUâ.t j {J:?^^J^ cjUé=>- Voyea les Manuscrits orientaux de la Bibliothèque du Roi, ancien fonda arabe, n« 707 A.
(s) i^ojez ci-après , p. 1 69.
(4) Elle te trouye dans les deux bibliothèques de Constantinople d'Atbif et d'Ibrabim-pacha ; dans Tune elle forme sept Tolames hifolio, et dans l'autre onze.
OBSERVATION» PBIÎLIMINAIRES. XX}
de Këlanessy; 3"" une relation de la fin du règne de Noureddin et du commencement de celui de Saiadin, par Ibn-abou-thay. Cet écrivain était contemporain des événemens qu'il raconte: son père, un des principaux citoyens d'AIep y ayant manifesté des doctrines religieuses contraires à celles de Noureddin ^ avait été chassé de la viffe (l) ; aussi le fils n a-t-il pas épargné b mémoire de ce prince.
Pour rendre son recueil encore plus complet, Abouschamé a rapporté, année par année, la correspondance politique de Noureddin et de Saladin. C'est là qu'on trouve les lettres de Saladin au calife de Bagdad et à d'autres souverains , lettres qui furent rédigées , les unes par Emad*eddin, les autres par un ministre du sultan, appelé le cadi Fadel, et qui jettent le plus grand jour sur les intérêts politiques de cette époque (2).
Abou-fichamé est encore auteur d'une histoire <{ui s'étendait jusqu'à son temps , et qui ne nous est connue que par les extraits qu'en ont donnés d'autres écrivains (3).
Abd-allatif (Mouaffik-'eddin) est le nom d un médecin de Bagdad qui obtint l'estime de Saladin et de ses en* fans, et qui pratt avoir fait de grands progrès dans rhisto^re naturelle. Il nous reste de lui une relation de ce qu'il avait observé en 'Egypte; et cette relation renferme des détails d'un grand intérêt sur i'é,tatde TÉgypte au moment de la cinquième croisade : elle a été impri* mée dans le texte original, et traduite en français, en latin ,
(l) Voyez , sur ces opinions, ci-après, p. 108, note.
(f ) M. SiWestre de Sacj avait également traduit dans sa jeunesse une partie des Deux Jardins; cette traduction se <lroave aussi entre les mains de M. Wilken.
(3) Voyei ci-après , p. 471,
Xxij OBSERVATIONS PRBUMINAIRBS.
et en allemand (l). Abd-aiiatif a composé d'autres ou vrages qui nous sont inconnus.
Lie livre que nous avons cité sous le titre ai Histoire des patriarches d* Alexandrie , et qui a été écrit pour ies chrétiens coftes d'Egypte y est la vie de tous les prélats qui ont occupé le si^e de cette ville , depub S. Marc jusque vers le milieu du xiu' siède (2). La juridiction des patriarches d* Alexandrie s'exerce non-seulement sur rÉgy pte , mais sur la Nubie , la Cyrénaique ^ et jusqu'en Abyssinie ; et ^ à cette époque , le nombre des chrétiens de ces contrées était beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui. On trouve dans cette histoire^ à partir du règne de Saladin , des détails importans sur les guerres des croisades. • L'ouvrage , commencé dans le X* siècle par un évéque ^[yptien appelé Sévère , a eu plusieurs continuateurs. Nous ignorons le nom de celui qui a décrit le règne de Saladin ; nous savons seulement qu'il vivait au commencement du xui"* siècle. Sans doute , à l'exemple de beaucoup de chrétiens du pays, il occupait un poste d'intendant ou de secrétaire auprès de quelque grand ou de quelque gouverneur de province ; du moins^ en toute occasion , il cherche à faire ressortir les bonnes qualités du sultan. Quant à celui qui a raconté la sixième croisade , il s'appelait Mauhoub , fils de Mansour. H se trouvait en ce moment au Caire ; et sans lui , nous manquerions de détails très-piquans sur cette expédition.
(i) La traduction française, qai est fort estimée, et qui est de M. Sîlvestre de Sacy , a paru en 1 810, et forme nn yolame in-d^*.
(2) Le titre est ôjULJf LYf vm« (,JuJ=> • Voyez ies Man, or, de la BibL du Roi, ancien fonds arabe ,' n<>^ 139 et 140 ; et le fonds Saint-Germain, n» 359 : c*est de là que fabbe' Renaùdot a tiré fa meilleure partie de son Historia patnarcharum atexandrinarwn ; Paris, 1713, un volume in- 4^.
OBgBRVATIONS PadUMlNAlRBB. XXtij
Ibn-giouzi (Scbems-eddin Abou-modafier Youasoûf) descendait d'un fameux imam ou ministre de mosquée du même nom ( 1 ). H embrassa aussi la carrière ecclésiastique, et parvint à la dignité d'iman de la grande mosquée de Damas. U vivait dans* la première moitié du Xlll* sièdç, Cest lui qui , au moment de la sixième croisade, lorsque les chrétiens menaçaient de subjuguer toute l'Egypte, fut chargé par son souverain d'appeler les musulmans de Syrie et de Mésopotamie aux armes (2). Plus tard , quand la ville sainte fut remise par le sultan d'Egypte à Fempereur Frédéric II, il prononça un discours dans la grande mosquée de Damas pour réchauffer le zèle des musulmans (3). II mourut en 1 258. ,
Ibn-giouzi a laissé après lui une chronique universelle intitulée Miroir des temps (4), et qui s'étendait jusqu'à sa mort. Nous n'avons que le commencement de la partie qui traite des croisades. L'exemplaire de la Bibliothèque du Roi s'arrête à l'an S 1 7 de Th^ire ,1119 de J. C. (5); encore cette partie se trouve dans le plus grand désordre, et les événemens sont tous confondus. Quant aux faits que nous avons empruntés à cet auteur, et qui sont postérieurs à cette époque, nou$ les avons tirés d'autres ouvrages.
Ibu-moyassar ( Mohammed ) a composé une histoire d'JÉ^pte, qui fournit quelques &its pour la première
(l) Voyex les Annales d'Abonlféda , ans ûnnéeê 697, 686 et 666 de Vhégire.
(s) Voyez ci-après, p. 410.
(3) Vojez ibid, p. 4S4.
{si) Voyez les Manuscrits oHeniaux de la Bibliothèque du Roi, ancien fonds arabe , n^ 64 i .
XXÏr OB8BRVATIOMS PRBUMINAIRES.
partie de l'hbtoire des croisades (l). II en est de même dlbn-zouIac(2)..
Ibn-khallecan (Schems^eddin Aboui-abbas Ahmed ) , connu par son dictionnaire des hommes illustres de l'islamisme , était né à Arbèles ^ au-delà du Hgre , en 1211. Il prit d'abord des leçons de Boha-eddin à Alep. Il fut dans la suite nommé cadi du Caire , et plus tard grand cadi de Damas. II mourut en 1282.
Son dictionnaire est intitulé Décès des hommes émi" nens , et relation des personnes qui ont figuré dans t histoire (3). Ce n'est qu'une compilation ; mais comme Fauteur avait eu à sa disposition une immense quantité de livres, on trouve là des notions qu'on chercherait vainement aifleurs. Nous Favons cité pour l'article consacré à Sàladin.
Yaféi (Hassan Ibn-ibrahim) est le nom qu'on lit en tête d'un volume qui porte le titre de Compilation des chroniques égyptiennes y relativement à l'histoire des rois, des califes et des sultans (4). Ce volume , corn* tnençant avec Tannée 62 1 de iliégire [ 1 223 de J. C. ] , se termine à l'an 679 [128 Oj. L auteur dit^ dans sa préface, qu'il écrivait dans cette même année 679 ; qu'il a dédié son ouvrage au sultan Kâaoun , qui en effet régnait alors sur l'Egypte , et qu'il est parvenu à recueillir des
(i) Mon* ar, de la BihU du Roi, n<> 801, A. (s) Ibidem, fonds Saint-Germain, n^* 368.
(3) oLtJ^f Uit Uitj oLeV/ o^j* Voye» let Mon. or. de la Bibl, du Roi, supplément arabe.
(4) (juUlj iàjXX\ j-JÊ-i j Hj^\ ^jfyJI Ç.U
«jwOLVf çj^1»5LJ|j • Voye» ibidem.
ÔB8BRVATION8 PREUMIlfAIRBB.
btiis très-importans. II est certain que certaines parties de cet ouvrage sont cTun grand intérêt. En tête on trouve , en lettres dor^ le nom d'un des fib'et successeurs de Kélaoun^ à qui apparemment l'ouvrage avait appartenu. Mais y dans le cours du volume , 1 auteur renvoie à des événemens qu'il avait racontes long -temps avant le Xill^ siècle de notice ère; d'un autre côté^ il fait mention de princes qui n'ont régné que dans le XV* siècle (1). On peut induire de là que le titre et la préface n'ont été mis qu'après coup, et que c'est ici un volume dépareiflé. Ces supercheries sont communes dans un pays oii l'on ne fait guère usage que de livres écrits à la main , et où les manuscrits ne portent ni pagination ni titres courans. U en était de même en Europe , dans le moyen âge. Pour nous, ne connaissant pas au juste le nom de l'auteur ; nous f avons cité sous celui d'Yaféi.
Crëmateddin (Mohammed Ibn-salem)^ auquel on doit des renseignemeils précieux sur la première croisade de S. Louis , était né à Hamah en Syrie , Fan 1 207 , et fut pendant iong-temps cadi de cette ville. En 1243 , lorsque les Kharismins envahirent la Syrie et la Palestine , i se retira en Égypte<-II s'y trouvait encore lors de Finvasion de S. Louis. G>mme H était logé dans la maison du gouverneur du Caire , et que ce gouverneur fut plus tard chargé de négocier avec le roi , il fut à portée de recueillir des notions exactes sur les événemens de cette époque. En 1260^ il fut envoyé par le sultan Bibars en ambassade auprès de Mainfroi, fHs naturel de Fempereur Frédéric 11^ et roi de Naples et de Sicile. II passa plusieurs années en Italie^ vivant dans Fintimité avec Main-
(t) Voyes, dans le Tolnme arabe , à Tan 650 de rbëgire.
XXTJ 0B8BIIVAT10MS PRKLUIUN AIRES.
froi. A sou retour , il se fixa dans sa |>atrie et mourut en 1 298 9 revêtu des fonctions de cadi des cadîs.
L'historien Abouiféda , qui avait étudié sous Gémat eddin 9 en lait un grand éloge. « C'était^ dit-it, un homme d*un mérite distingué , et qui se fit une beDe réputation par ses vastes connaissances dans la dialectique, la géométrie, l'astronomie, la jurisprudence et rhistoire. Je Fai beaucoup fréquenté à Hamah , et c'est lut qui m aplanit les difficultés qui m'arrêtaient dans la lecture d'ËucIide. »
Gémal-eddin avait composé plusieurs ouvrages , dont les principaux sont : 1"" une histoire générale, commençant probablement avec l'islamisme ; ^° une histoire du sultan Malek-saleh, le même quir^[naiten Egypte au moment de l'invasion de S. Liouis ; 3^ une histoire des Ayoubites ou princes de la maison d^ Saladin , intitulée Remède contre le chagrin (1).
L'ouvrage que nous avons cité sous le nom de Gémaleddin, consiste dans un volume sans frontispice, qui, placé à la suite des six volumes d'Ibn-alatir, était censé faire partie de la chronique de Thabari (2). Il commence à l'année 635 de l'hégire [1237 de notre ère], c'est-à-dire, sept ans après l'époque où finit le dernier volume d'Ibn-alatir. Les premières pages portent encore les traces de la violence, et ce n'est qu'après les deux tiers du volume que l'auteur est appelé par son nom. La , un nouvel écrivain , nommé Ali Ibn-abd-alra- Iiim , et qui était employé dans les bureaux de la secrétairerie d'état des princes de Hamah, prend la parole, et déclare que Fauteur s'était arrêté là ; et quq bien que
(0 im>yj^^ rJ^ ' ^^y^ Abouifcda, Annales mxnkmici, 1 1 , p. 458;*t. V, p. 144 et suiv.
(f ) Voyc* ci-devant , p. ziij.
OBSBRVATION8 PRéUMINAIilBS. XXVij
Fauteur fut encore en vie^ il a jugé convenable de continuer son travafl. H reprend donc le récit de Géroaieddin, et le poursuit jusqu'au temps où ii écrivait, c est-àdire f vers la fin du XIII* siècle.
Auquel des ouvrages de Gémal-eddin doit se rapporter le volume dbnt il est ici question? Nous l'ignorons. Peut-être est-ce la dernière partie de l'histoire des Ayoubites. Du moins il est certain que, dans toute la première partie, il n'est guère parlé que des princes de ccj^te famille,
A f^;ard du mérite littéraire de Fouvrage, la rédaction en est fort n^ligée : Gémal-eddin est d'une diffusion rebutante ; ses idées s'ofirent presque sans ordre ( 1 ). La manière d'ibn-abd-alrahim est encore plus défectueuse : Fauteur oublie les faits les plus importans pour s'occuper de détails sans intérêt ; l'un et Fautre récit cependant nous ont été d'une grande utilité.
Abouiféda (Émad-eddin Ismael) était issu du même sang que Saladin , par la branche des Ayoubites qui régnait sur Hamah. Fidèle aux exemples que ses ancêtres fui avaient laissés, «on le voit, dès l'âge de douze ans, assister, en 1 284 , à la prise du château de Markab sur les chrétiens (2). Il se trouva en t289 à ia prise de Tripoli ; enfin , Fannée suivante, il contribua à la conquête de Saint-Jean-d' Acre et à Fentière destruction des colonies chrétiennes. Après diverses vicissitudes, Abouiféda fut investi de la principauté de Hamah. II mourut, âgé de soixante ans , en 1331.
Les nombreux ouvrages d' Abouiféda attestent ses
(l) On trouvera ci-«prè8, p. 5S0 , note j un exemple de son peu de critique.
(f) Voyez ci-après, p. 530.
ZZVU| OBSEaVATIOlfS PRlELIMIir AIRES.
connaissances dans rhistoîre, la géographie , les mathématiques j Tastronomie. Celui qui nous intéresse en ce moment est intitulé Abrégé de F histoire du genre humain (l).
Cette chronique 9 composée cbns un temps où les livres étaient rares, et où il fallait qu*un ouvrage tînt lieu de tous les autres, commence à ia création du monde, et se termine au temps où vivait Fauteur. La portion qui précède Mahomet , est traitée d'une manière trèsrapide; ce nest qu'en avançant que les détails se multiplient, jusqu'à ce que fauteur, arrivant à son temps, se livre à de longs développemens. II résulte d'un plan aussi bizarre, commun du reste à nos chroniqueurs, et \ même suivi quelquefois par les auteurs grecs du moyen âge, que les derniers siècles occupent une place hors de proportion avec celle des premiers.
Cette histoire est une compilation abrégée des principaux ouvrages historiques publiés antérieurement, et il serait difficile de déterminer ce qui appartient en propre à fauteur. II avoue lui-même qu'il en a pris la meilleure partie dans les annales d'Ibn-alatir ; et en effet, il le copie souvent mot à mot. Toutes les portions n'en sont pas traitées avec le même soin. Vainement y chercherait-on des notions un peu étendues sur les dynasties musulmanes répandues dans f Afrique et en Espagne. Le peu de mots que fauteur dit sur les états chrétiens d'Occident prouve que la connaissance de ces pays lui
(i)>iJI jLâI J j.^X^\ oUiè». Voye» les Mon. orient, de la BibL du Roi, ancien fonds, n<» 615 et 61S A, et fonds Saint- Germain, n^* ite et lOl. Ce dernier exemplaire est la copie même farte par fanteur; quelques cahiers seulement qui masquaient ont été écrits par une autre main : ce nest, au reste, qu'une première rédaction ; et cet exemplaire est plus précieux par les souvenirs qu*a laissés fauteur, que par Fnsage qu'on en peut faire.
OBSERVATIONS PR^LUCINAïaSS. xxix
était à-peu-près étrangère : quelquefois aussi il n'a pas recouru aux sources les plus pures. On peut lui reprocher d'être moins exact sur les révolutions qui agitèrent FÀsie mineure y vers les temps des croisades, qu Aboulfarage, qui avait écrit avant lui. Quanta la partie consacrée aux sultans mameioucks d*£gypte et de Syrie , Fauteur tait souvent les faits tes plus importans, tandis qu'il se complaît dans des détails minutieux. On ne doit point perdre de vue que, sa principauté étant à la merci des monarques égyptiens, il ne pouvait sans danger présenter un tableau trop véridique des crimes qi^i ont souillé l'histoire de ces princes.
L'histoire d'AbouIféda passe cependant, et avec raison, pour le monument historique des Afabes le plus important qui ait été publié en Europe. La partie qui est postérieure à l'établissement de la religion musulmane, a été imprimée avec une traduction latine et des notes ( 1 ). Le succès qu'a obtenu l'ouvrage n'est pas seulement fondé sur la longue suite des siècles qu'il embrasse ; on ne peut refuser à l'auteur le mérite de nous avoir cogservé, sur bkn des points , des faits que nous ne connaissons que par lui.
En 1797, f Académie de Goettingue, voulant rappeler Fattention sur des événemens qui faisaient presque Funique peiisée de nos pères au moyen âge, proposa de exterminer en quoi consistaient ies faits transmb par les écrivains arabes sur les guerres des croisades. Pour cela, elle voulut qu'on indiquât tout ce qui se trouve rapporté par Abouiféda, en l'accompagnant de ce qui avait été dit
(l) L*édition a para à Copenhague , de 1789 à 1794, en cinq Tolnmcs in>4S mus le titre ^Annaies mosUmici, L*aatear de la traduction est le savant Reiske; celai qni a sanreiiië l'édition est ie savant M. Adier, qni y a fait quelques améliorations.
XXX OBSERVATIONS PQ^IMINAIllBS.
aifleurs. Cétait supposer qu Aboulfëda était f autorité principale sur ces matières (l). Mais, telle est Tabondance de k mine que nous exploitons ici, que le récit d*AbouIféda nous a à peine fourni quelques pages.
Aboulfarage (Grégoire) était né de parens syriens, à Malatia en Asie mineure, et était chrétien du rite jacobite. Son.père, d'extraction juive, était médecin de pro* fession. A l'âge de dix-huit ans» Aboulfarage se rendit, en 1244, à Antioche, puis à Tripoli. Successivement évéque de Grouba et d'Aiep, il devint primat des chrétiens jacobites, et mourut en 1286;
Aboulfarage est auteur de deux histoires universelles commençant à (a création du monde, et écrites Tune en arabe et Fautre en syriaque. La chronique arabe, qui se termine à Fan 1 284 de notre ère, a été publiée avec le texte et une traduction latine (2). II en est de même de la chronique syriaque (3) ; mais celle-ci a été continuée jusqu'en 1297^ et la fin est d'un autre auteur.
Aboul&pge avait débuté par sa chronique syriaque , et il avait cherché à se rendre utile aux chrétiens syriens ses compatriotes. Ce ne fut que plus tard que , voulant satisfaire quelques-uns de ses amis , il se décida à en pu* blier une version arabe. Mais il parait qu'à cette occasion , il puisa à de nouvelles sources; car souvent le second récit est très-différent du premier. •
L'une et Fautre chronique ont d'ailleurs l'avantage de
(i) Le prix fut remporte par M. Wilken , qui , depuia , a publié une savante histoire des croisades en allemand.
(f) Le titre est Hïstoria compendicsa dynastiarum; deux to- Inmes , in-^^; Oxford, 1663. L'éditeur est le sarant Pococke.
(3) Le titre est Chronicon syriaeum; deux volumes iu^4^, Leipsîc, 17 89. Les éditeurs sont MM. Kirsch et Bruns; mais Tédition , (ant pour le texte que pour la traduction , fourmille de fautes.
OBSERVATIONS PR^LIMINAfRES. XXXJ
renfermer des détails peu connus sur les guerres des Mogols et des Tartares, en Asie mineure , en Syrie et en Mésopotamie. Les chrétiens orientaux avaient en général peu d eloignement pour les Tartares , d*abord ennemis mortels de Tislamisme, et ils firent cause commune avec eux. D'ailleurs 1 auteur , par sa position , avait pu facilement s'instruire de ce qui les concernait.
Nous avons eu occasion de citer quelquefois une histoire particulière du sultan Bibars^ le même qui corn-' mandait les mameloucks lors de la descente de S. Louis en Egypte, et qui porta ensuite un coup mortel aux colonies chrétiennes. II existe une histoire de la vie de Bibars, décrite année par année, et même jour par jour; fauteur est Mohi-eddin Aboulfadi Abd-allah, secrétaire intime du sultan, et son ministre dans quelques-unes de ses n^ociations (l). Mais ici, c'est un simple abrégé de la relation de Mohi-eddin ; le titre est : Traité des vertus secrètes de Bihars, extrait de sa vie particulière (2). L'abréviateur se nomme Schafi , fils d'Ali ; ii était contemporain de Mohi-eddin , et c'est Mohi-eddin lui-même qui rengagea à cette entreprise. H écrivait vers l'an 1315 de notre ère. Malheureusement son abrégé parait fait àans goût et sans critique (3).
Nous avons également cité une histoire de Kélaoun , autre sultan mamelouck, qui ne causa pas moins de dommage aux colonies chrétiennes. Cette histoire ne
(l) Voyez ci-^près, p. 614.
Manuscrits orient, de la Bibliothèque du Roi, ancien fonds, n<* 803.
(3) II existe deoz autres vies de Bibars par Ezz-eddin Ibn-scheddad et SojoQtbî ; mais ni Fane ni Tautre ne nous sont panreoneB.
XZXij OB8BRVATION8 raBLUCINAIBBS.
renferme pas seulement les détails relatifs à ia parsonne du prince; on y trouve te texte des traités de paix i:édi* gës sous son règne, ce qui donne à cette chronique un avantage sur toutes ceiies de ia même époque (1 j. Cest probablement Mohi-eddin qui en est fauteur. La copie eh est faite avec le plus grand soin, et parait avoir appartenu à quelque prince ; mais ii manque des cahiers^ et il est impossible de rétablir la suite entière du récit (2).
On connaît un abrégé d'histoire universelle , par un chrétien d'Egypte appelé George Elmacin, ou plutôt Elmakin. Elmakin remplissait les fonctions d écrivain à la cour du sultan. II naquit en 1223 de notre ère, et mourut en 1273. Sa chronique, en partie publiée en arabe et en latin, commençait à la création du monde et finissait en 1260. Il en existe une continuation faite vers le milieu du xv' siècle; le titre est , la Voie droite et la Perle unique (3).
Novaîri (Schehab-eddin Ahmed), auteur d une espèce d'encyclopédie historique très- célèbre, était originaire d'Egypte , et mourut vers l'an 1 33 2 de J. C. Sou ouvrage porte le titre de Terme de l'intelligence relativement aux divers genres de sciences (4). Il en existe un exemplaire complet dans la bibliothèque de Leyde, et Reiske en a donné une notice fort étendue (S). Quant à l'exem-
(i) Manuscrits oHeni. deiaBibL du Roi, fonds Sainl-Germain ,
Tfi 118 B.
(«) Had|i-kb«{ftt cite une antre histoire de Këlsonn et de son fils Mslek-asclinif , qui prit Saint-Jesn d*Acre , par le eadi Fadel.
(s) o^JtjjJ] joJl» «>JO^I ^^\ ' Voyes les Mon. orient, de la
Bibl, du Roi, ancien fonds , n^ 619.
(5) Voyeft ses ProdidugmiUa ad laèulas Hadji-kM/a.
GBSBRVATIOnS PRBLUaNAIBBB. XZXÎÎj
plaire de ia bibliothèque do roi^ il consiste dans quelques volumes détaches ( 1 )•
Déhébi (Schems-eddin Mohammed)^ né«à Damas en 1274 et mort en 1347> a composé, entre autres ouvrages,, une chronique intitulée Chronique dfi Viskh misme (2), et qui est une espèce de dictionnaire des écrivains musulmans rangés par sièdes. La Bibliothèque du Roi n en possède que deux volumes.
Ibn-fécat (Mohammed), né en 1335 de notre ère, et mort en 1405, est auteur d'une chronique universefle fort étendue ; c'est une compilation dans le genre de cefie des Deux Jardins, avec cette diliere^pe qu eiïe ne se rapporte pas seulement à certains personnages ni à une époque déterminée, mais qu eQe embrasse àrla-fob tous les temps et tous les lieux. Cette compilation est peut-être le recueil historique le plus considéndble et ie plus complet qui existe en Orient. Il en existe dix volumes dans la bibliothèque impériale de Vienne, et ces dix volumes ne contiennent qu'une petitCN partie de iouvrage. Le premier commence vers Fan 1 104 de notre ère, et le demiep se termine avec le xiv^ siècle. On voit que du moins ces volumes renferment la période historique des croisades; seulement ils sont déparés par quelquesbcunes.
Ces dix volumes, par suite des vicissitudes de la guerre , ayant été apportés en 1 809 à Paris , feu M. Jourdain, orientaliste laborieux , en fit un extrait considérable qui est déposé à la Bibliothèque du Roi. La plus grande
( l) Voyes rancien fonds , n^ 68S et 70t. (*) ^jiUVi ^ «U • Voye» les Mmmm cHemt. de la Bihh du Roi, rf» «4s'et75S. ^
XXXW OBSERVATIONS PRELIMINAIRES.
partie est traduite en français ; le reste est transcrit textueflement. 0)inme le manuscrit est retourné en 1 8 1 5 à Vienne , il est à r^etter que M. Jourdain n'ait pas étendu son travail à toutela durée des croisades. Ses extraits n'embrassent que le treizième siède ; encore il y manque la première croisade de S. Louis. On doit de^rer que quelqu'un^ à portée de consulter le manuscrit original , achève la tâche de M. Jourdain. A en juger par le morceau que nous connaissons , 3 n'est pas douteux que le reste ne contienne des faits aussi nouveaux qu'importans. Réduit à nous servir de f extrait de M. Jourdain, nous avons traduit la partie qui ne fêtait pas encore; nous avons corrigé le reste à l'aide de passages d'autres chroniques; et Ton verra que ce n'est pas la portion la moins curieuse de cette partie de la Bibliothèque,
Makrizi (Taky-eddin Mohammed) naquit ^au Caire vers l'an 1365 > et mourut en 1442. Sa famîDe prétendait deiscendre du calife Ali, gendre de Mahomet, par la branche qui donna le jour aux princes fatimites. Il fut, à diverses reprises, revêtu de la chaîne de mohtessib ou commissaire de police du Caire , et exerça d'autres emplois; mais ayant de boniîe heure contracté le goût d'une vie retirée et studieuse , il trouva le temps nécessaire pour la composition de ses nombreux ouvrages. Les deux qui intéressent les croisades sont, l"" une histoire d'Egypte, à partir de Saladin jusqu'au temps où ^vait l'auteur : elle est intitulée Traité de la route qui mène à la connaissance des dynasties royales (l), et nous a été fort utile depuis la sixième croisade jusqu'à Fentière
(0 (A^\ Jj> iJyJk J^LJI i^\jJa> . Voye» les Mamsc. arabes de la Éibl. <& Roi, ancien fondi , no 67t.
OBSBRVATI0K8 PiUBUMINAIREg. XXXV
destraçtion des colonies chrétiennes; S"" une description géc^RipIiique et historique de TÉgypte , intitulée Livre des averiissemens et de ta réflexion , au sujet des divisions territoriales et des monumens (^l). Lauteur, à propos des lieux qui ont figure dans tes croisades^ revient sur içs mêmes événemens que dans son histoire. Nous Favons mis à contribution pour les divers sièges de Damiette. Bfakrizi était un homme d'une immense érudition^ et, dans ses livres, il parle de tout; malheureusement, & lexemple de la plupart de ses compatriotes , il n'usait pas toujours d'une saine critique (2).
Aboulmafaassen (Gémal-eddin Youssouf Ibn-tagribardi) était un autre écrivain du XV"" siède. Né à Alep, où son père était énûr, il alla s'établir au Caire, où il fut élevé k h même dignité. II paraît avoir exercé à-Ia-fois les fonctions civiles et militaires. H dit lui-même avoir réuni les avantages de la plume et de l'épée. Entre autres ouvrages^ il a composé une histoire d'Egypte intitulée Livre des étoiles resplendissantes relativement aux rois d'Egypte (^). C'est une compilation où Ton trouve qudques faits tirés d'ouvrages qui ne nous sont point parvenus.
Soyouthi (Abd-alrahman Cîélal-eddin) a beaucoup ëcrit, et cependant nous a fourni deux ou trois Êiits seulement. JI était né en Egypte, en 1445, et était originaire de la viHe de Syouth ou Soyouth ; c'est de là que
Vojex lei Manuscrits orientaux de la "BihL du Roi, n<* •?« f t tniv. (i) Voyex-en des exemples , ci-après , p. «6S et 52t>.
(S) i>UJf, j^ d^ j iytjir ^^\ oUi=. . Voyci les Jfan. on de la BièL du Roi, «MJcft foodê mht^ n^* 66S tt saiT.
XXXVJ OBSBRVATIONS PR^LlMlNAIfiBS.
lui vient son nom de Soyouthi. li mourut au commence^ ment du XVI'' siècle^ peu de temps avant la conquête de l'Egypte par Séiim. L ouvrage que' nous avons ché de lui est une histoire d'Egypte, depuis la création du monde jusqu'à son temps. Efie est intitulée Beaux points de vue de F histoire d^ Egypte (l).
' Mogir-eddfn ( Abd-alrahman), auteur d'une histoire des villes de Jérusalem et d'Hébron, écrivait au commencement du XVi' siècle et était cadi de Jérusalem. Son histoire porte le titre de Confident agréable relativement à l'histoire de Jérusalem et d'Héhron (2). L'auteur^ qui, suivant Fusage, commence à la création du monde et va jusqu'à son temps, décrit les divers édifices élevés dans ces deux vifles, et n'omet aucun des faits qui de près ou de loin intéressent son sujet. C'est sur^tout à Fépoque du règne de Saladin qu'il ne connaît plus de bornes. Comme pourtant il est arrivé après les autres ^ il a dû en général répéter ce qui avait déjà été dit (3).
Telle est la suite des ouvrages que nous avons mis à contribution. D. Berthereau en avait Ëiit entrer
Mmn. or. de la BibL du Roi, ancienfonds, nP* 790 et 791.
« Jft^j t/OJUl ^j\xi JJL|I ^ÏI .<^Li= . Voye. U. Mon» or, de la BibL <& Roi, b» 713.
(3) Un premier extrait de Fouvrage de Mogir-eddin fut publie en 1734 dans ie Journal étramgtr, tons le fanx nom de Schêikk Zémanf il paraît «voir en* originairement ponr auteur le célèbre Galland, traducteur des Mille et une Nuits. M. de Hammer a donne plusieurs nouveaux extraits dans les Mines de l'Orient; mais à répoque où M. de Hammer a fait ses extraits , il ne connaiitait pas bten le sujet; son travail présente des imperfections.
OBSERVATIONS PftBUBIlNiklRBS. XXXvij
qaelques autres dans sa coUection ; mais ik n offrent rien de particulier. Par exemple , D. Berthereau a fait un extrait de ,quarante*oinq pages d un ouvrage dun certain Oman (l), qui nést en général autre chose que la reproduction textuelle d< la chronique d' Aboulféda. .
De tous ces ouvrages , il n y en a qu un qui ne soit pas écrit en arabe; c'est la chronique syriaque d'Aboid- &nige. D'un autre côté, à l'exception. de$ deux chroniques d*Aboulfarage, de Fhistoire des patriarches 'd'Alexandrie et de la relation d'EImakin, tous ont été composés par des musulmans. Ils doivent donc , indépendamment d'autres motifs > respirer un esprit différent de celui de nos chroniques du moyen âge.
La plupart de- ces chroniques ne sont que dés extraits ou des compilations d'autres chroniques. En effet, le nom des écrivains originaux a été, de tout temps et en tout pays, rare. Ici les auteurs originaux sont Ibn*alatir, Bolui-eddin, f historien des patriarches d'Alexandrie, l'hîs-' torien de Kélaoun, &c. Mais les extraits et les compilations remplacent quelquefois des ouvrages originaux qui manquent. D'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas : ce ne sont pas toujours les historiens les plus dignes de ce nom qui instruisent le mieux. Les grands écrivains ont une marche à suivre, une mesure à garder; et pour ne pas détourner Fattention, ils sont quelquefois obligés de cacher ou de ne montrer qu a demi les considérations les plus importantes. Combien de faits précieux de l'antiquité nous ignorerions, s'il ne nous était resté que les immortels ouvrages des Tacite et des Tite-Live ?
Les divers auteurs que nous citons avaient reçu le jour ou habitaient en Syrie > en Egypte, en Mésopota-
(i) Voyet les Mon. araèr, de la Bibl. du Roi, n° 6/12.
IXXTÎiî OBSBRVATIOKS PR^UMINAIRBS.
mie, c est-à-dire, sur le théâtre même des guerres saintes* Ils étaient, par conséquent, en position de bien connaître les hommes et les choses , et cette circonstance donne un nouveau poids à leur récit. Ilny a que TÂsie mineure qui, Aboulfarage excepté, ne nous a fourni aucun écrivain ; ' encore Aboulfarage n'est arrivé que vers la fin des croisades. A Tépoque où les croisés parurent sur b scène, l'Asie mineure venait à peine d'être conquise par les musulmans, et ces musulmans étaient des nomades partis du fond de la Tartarie. II n est pas étonnant qu'il ne se soit point trouvé parmi eux un observateur en état de nous transmettre l'effet de l'arrivée des guerriers d'occident.
II en est à^peu-près de même de la Syrie, de la Mé^ sopotamie et de l'Egypte, pour les commenoemens des croisades. On verra qu a quelques détaik près, nous avons été réduits , pour cette époque , à citer le témoignage d'écrivains venus une ou deux générations après. Combien cependant n'eùt-il pas été intéressant d'entendre raconter , par un écrivain contemporain , la première impression de la présence des chrétiens d'Europe, de leur humeur vive et brusque , de leurs mœurs presque sauvages ? Il résulte d'abord de ce silence une grande sécheresse. Mais, à partir de l'année 1 1 22 de notre ère, les dits commencent à ^e développer, et les détaHs ne cessent presque plus de s'étendre jusqu'à la fin. On entend le récit d'hommes qui ont assisté aux événemens, ou qui même y ont pris part; nous citons, entre autres, des émirs, des gens de loi, des ministres, des ambassadeurs , des hommes du rang le plus élevé ; et ces auteurs sont encore pleins de Témotion qu'ils avaient reçue.
C'est sur-tout pour les personnages qui ont joué un rôle principal qu'on trouvera ici des détails abondahs.
OB8SRVATIONS PRBUMINAIfiBS. XXxix
Tel est le «ultan Sakdm^ qui se présente sous un point, de vue nouveau. On peut nommer encore Richard Cceur-de- Lion, Tempereur Frédéric II et S. Louis, dont la présence (it la plus vive sensation sur les peuples qu'ils étaient allés combattre.
La plupart des ouvrages que nous avons mis à contribution , étaient inédits ou n'avaient jamais été traduits :. ceux, qui étaient déjà connus paraissent ici avec des améliorations ; nous les avons presque tous revus sur de nouveaux manuscrits. D'ailleurs l'avantage de voir les mêmes événemens racontés par trente auteurs différens ^ nous les a fait considérer sous des faces particulières. Sans doute il a été fort avantageux pour nous de trouver une partie des matériaux rassemblés , et de profiter de ce qui avait été fait; mais du moins on avouera que jamais, sur l'époquie décrite ici , personne n'avait recueilli autant de notions, et que la mine, quoique Qon épui3éc, jette un jour tout nouveau sur le moyen âge.
fl est vrai que plusieurs relations importantes ont manqué à nos recherches ; c'est un inconvénient que nous ressentons mieux que personne : mais si foi) ne veut pas dépr^ier ses propres riehesses , qu'on voie s'il existe quelque part une collection à comparer à celle qui a été à notre disposition. Abouiféda, et d'autres auteurs orien taux, ont &it connaître dans leurs préfaces les ouvrages qui avaient servi à ia composition des leurs ; auc|in n'a cité une masse plus imjxxsante de matériaux que celle qui a été employée ici.
Il est encore vrai que plusieurs des chroniques dont nous nous sommes servis , sont incomplètes ou dans un état afiligeant. Accoutumé que l'on est aux commodités amenées par la découverte de l'imprimerie, on aimerait à n'avoir à manier que des livres bien complets, bien paginés, bien déterminés; mais il faut avoir égard à
xl OIiaBRVATlOirS PlUÎLIBflNAlRBfl.
la nature des choses. Qu'on vienne examiner dans les bibliothèques les manuscrits latins et français de la même époque , et Ton verra s'ils sont mieux conditionnés.
Maintenant nous allons nous liver à quelques nouvelles considérations sur les ouvrages qui nous ont servi de guides, et sur l'usage que nous en avons fait.
Nous avons dit que presque tous les auteurs que nous citons sont musulmans. Leur récit doit nécessairement s'en ressentir, surtout à une époque où les religions chrétienne et musulmane étant, pour ainsi dire, en présence , il s'agissait pour elles d'une lutte à mort. Aussi ces auteurs ne ménagent-ils pas les guerriers d'Oocident. Ordinairement lorsque les noms des chrétiens se présententsous leur plume , ii les accompagnent des mots que Dieu les maudisse; ou bien ils leur doiinent les qualifications ^impies et d*infidèles, A Fégard des soldats dQ leur religion, ils les appellent. les soldats de Dieu, les fidèles croyons. Ceux d'entre les musulmans qui meurent sont regardés comme des martyrs , et on les désigne par un mot arabe qui a ie même sensqne celui de martyr en grec.
Les noms mêmes et les surnoms de ces auteurs , ainsi que ceux des princes de la même époque , attestent le plus profond respect pour la religion musulmane. On a vu revenir sans cesse, et Ton verra revenir encore dans le coura de f ouvrage, ces noms de Émad-eddin, Kémaleddin , Nour-eddin ^ Schem&eddin , et autres du même genre. Le mot eddin ^ en arabe, signifie la religion^ et celui qui le précède annonce quelque chose qui s'y rapporte : ainsi , le nom d'Emad-eddtn signifie la colonne de la religion; Kémal-eddin, le complément, de la reU» gion; Noureddin, la lumière de la religion ; Schemseddin , le soleil de la religion. Les écrivains qui ont porté des surnoms de ce genre, les recevaient au moment
OBSBRVATIOMS PRlSUMINAraBS. xlj
OÙ, leurs ëtttdes étant terminëes, 3s étaient admis au rang de docteurs; c'était pour eux un engagement de £ûre tourner à la défense de f idamisme leurs lumières et ieur expérience^ n en était à-peu-près de même des princes; on leur donnait de pareils surnoms lorsqu'ils arrivaient au pouvoir. Car d'aiOeurs ies uns et les autres avaient défà des noms particuliers , tels que Omar, Mahmoud, et ceux-d leur avaient été imposés à leur naissance ou au moment de la circoncision.
H est certain que ies auteurs musulmans n^observent pas toujours une entière impartialité ; ib passent quelquefois I^èrement sur ies revers des armées musulmanes, et ne rendent pas aux croisés toute la justice qui ieur est due.
Mais en général ils respectent ies &its , et les présentent sans altération et sans réticence, c'est-à-dire , teb (pi'iis se sont passés. On n'a qu a comparer les époques pour lesquelles il existe, chez les chrétiens et les musulmans, des récits de témoins oculaires , par exemple , pour ie Éî^* de Saint-Jean^TAcre , sous Saladin; on verra que les uns et les autres s'accordent par&itement.
Cette espèce d'impartialité est portée si loin , qu'on ia prendrait quelquefois pour de l'indifférence ; elle tient à fesprit de résignation naturel aux Orientaux. Les peuples d'Orient , accoutumés au joug du despotisme , n osent pas raisonner sur les éf énemens de ce monde , et reçoivent tout ce qui leur arrive, sinon avec insensibilité, du moins sans manifester leurs sentimens. On dirait qu'ils ont toujours sous les yeux le despote qui les arrête. De là , ce lang - froid imperturbable avec lequel ih racontent les actions les plus atroces. On ne sait presque jamais ce qu'ils approuvent ou ce qu'Hs condamnent ; il n'y a qu'un succès éclatant ou une punition exemplaire qui les tire de leur impassibilité. La même
xlïf OaSBRVATIOlfg PftdiUMINAlBBf.
réserve , mi reste ^ se ùài remarquer dans les livres historiques de ia Bible.
U n'est pas besoin, d'après cela, de dire que les auteurs arabes sont sobres d'observations politiques. H ne leur vient pas en pensée de dérouter le tableau des causes plus ou moins éloignées des événemens et celui de leurs effets. La seule chose qu ik se permettent ^ ce sont des applications des paroles de TAicoran , comme les chroniqueurs occidentaux du moyen âge en iaisaîent pour celles de nos livres saints. Toujours à la veilfe de quelque bouleversement nouveau^ comment auraient-ils essayé d'expliquer les temps passés? Il aurait (allu qu'ils eussent eu des modèles sous les yeux , et les. chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome leur étaient inconnus. Au reste, si les Orientaux manquent de tout esprit philosophique , ib sont moins portés à juger les faits à travers le prisme de leurs préjugés ; et souvent on démêle mieux la vérité dans leurs froides narrations , que dans les récits passionnés et systématiques de certains écrivains d'Europe.
On sera probablement étonné de Textréme simplicité qui règne habituellement dans le récit des auteurs arabes. On a tant entendu parler de l'enflure et de la déclamation orientales , qu'au seul mot d'écrivains orientaux, on se figure tout ce qu'il y a de plus emphatique et de plus outré. Mais qu'on se rappelle ia différence qui existe entre les divers livres de la Bible : tandis que certains passages des prophètes surpassent la portée d'une intelligence ordinaire, la Genèse, le livre de Ruth, cduî des Juges, sont de la plus grande naïveté. Il en es t de même dans la littérature arabe ; pendant que certains écrivains^ sur - tout les poètes et ceux qui veulent les imiter , n'emploient que les images les plus extraordinaires, les autres se traînent pour ainsi dire terre à terre, et ne se doutent même pas qu'il y ait uû art d'embellir la pensée. Quel-
OBSBRYATIONS PRéLiaiIMAIIIBi. xiiif
<(ue9-ans^ tels qu'Ibn-alatir, dans son Histoire def^Atabecs, et Boha-eddin , dans sa Vie de Saladin , ont essayé , en certaines occasions , de se mettre au niveau des évëne* mens. Souvent iis sont tombés dans la déclamation et le mauvais goût ; mais souvent aussi ils se sont élevés à la véritable «aoqueiice (l). Émad^din a entrepris de se maintenir d'un bout à i autre à cette hauteur ; mais ii a été obligé de travestir les faits ^ et n a réussi qu a jouer sur les mots. A i exemple des rhéteurs de sa nation , il a employé dans le récit une prose cadencée et rimée^ et le besoin de la rime l'a entraîné à un choix d'expressions qui souvent sont étrangères au sujet.
Le style dans lequel a écrit Émad-eddin est celui de la chancellerie orientale ; c'est celui des lettres de Sala* din et de Bibars; et les lettres des princes orientaux de nos jours sont écrites de même. Émad-eddin était Iç secrétaire de Saladin^ mais ii aurait dû savoir qu'il existe une autre manière de reproduire les événemens qu'avec des jeux de mots : d'ailleurs ce qui peut plaire dans quei<ques pages y devient insupportable dans un ouvrage de longue haleine. Émad-eddin a été désapprouvé par plusieurs écrivains de son propre pays : le compilateur des Deux Jardins, après avoir dit, dans sa pré&ce, qu'il lui a fait de nombreux emprunts^ ajoute que cependant il a été contraint d'user de beaucoup de réserve , parce que cet auteur^ à force de courir après ia rime^ fait perdre le fil du récit ^ et finit par ennuyer son lecteur.
Non-seulement le style des chroniques arabes est habituellement simple, mais il est souvent trivial. La langue arabe y du moins telle qu'elle est employée dans le langage ordinaire ^ n'a pas acquis la pureté et fq||^
(l) Voyez ci-après, p. d8, 7 8, t67, &c.
xliv OB0BRVATIONS PRlfuiIlNAIRBS.
gance soutenues de certaines langues de l'Europe actuelle. 11 n'existe en Orient qu'une manière de s'exprimer > et c'est celle de tout le monde.
Ce défaut provient en partie du peu ^e ressources qu offire le langage usité chez les chroniqueurs. L'arabe est en !ui*méme pauvre; il n'a qu'un mot pour exprimer plusieurs nuances différentes. On a beaucoup parié de k richesse de cette langue, et l'on a dit qu elle avait jusque mille mots pour exprimer le même objet; les Arabes eux-mêmes ont dit qu'il faudrait une mémoire plus qu'humaine pour retenir tous les mots de leur langue : mais on aurait dû ajouter que ces mille mots, s'ils existent, sont particuliers à quelques peuplades, ou n'ont jamab été employés que par certains auteurs; que d'aifleurs Ik plupart ne sont que des qualificatifs, et qu'ils conviennent à plusieurs objets à-Ia-fois.
La pauvreté de la langue arabe se feit sur-tout sentir dans les mots composés, genres d'expressions qui tiennent lieu de périphrases, et qui donnent tant de précision à nos langues. Elle n'est pas moins sensible dans les mots qui supposent une civilisation avancée. Croirait-on qu'à une époque où l'Orient était dans un état de guerre permanent avec rOccident, les Arabes n'avaient pas de mots qui répondissent à ceux Ae garnison, A* approvisionnement, &c. Le fond de la langue arabe, tel qu'on le re» trouve dans les chroniques du moyen âge, est resté le même que lorsqu'il était particulier aux tribus nomades de l'Arabie ; nos langues actuelles , au contraire , sont riches, parce qu'elles se sont successivement enrichies deé débris des langages antérieurs.
^Les auteurs arabes manquent en général de cet enchaînement d'idées, de cet ordre logique qui donne tant de lucidité au style de certains écrivains d'Europe. Si fon excepte Kémal-eddin, Makrizi, Aboulféda, les
OBSBRYATIQNS PR^UMINAIBBS. xlv
autres ne sont habitu^ement que des copistes^ ou ont présenté leurs idées sans ordre et sans liaison. On voit là une preuve des immenses obligations que nous avons aux écrivains cbssiques de l'antiquité ! Sans Anstote et des esprits philosophiques comme le sien , nos grands écrivains se seraient-ils tracé k marche exacte qu'ils ont suivie?
* Nous avons dû resserrer ie style lâche et diffus des chroniques arabes. Celles sur-tout qui traitent de l'histoire générale avaient besoin de ces réductions. Les historiens orientaux , comme les historiens d'Occident à là même époque, étant dans l'usage de s'asservir strictement à l'ordre des années, morcellent les événemens, et forment un article à part de tout ce qui a eu lieu à une époque différente. D'un autre côté, les faits se multipliant et se pressant les uns les autres, il était nécessaire à chaque fois d'amener le récit par des transitions. Pour nous qui avions à ne parier que des &its relatife aux croisades, ces transitions étaient inutiles.
Nous avons supprimé non-seulement tout ce qui te* naît à une marche trop compliquée, mais les circonstances indifférentes et les petits faits sans résidtat. II y a dans les chroniques, sur-tout dans les chroniques qui traitent d'événemens contemporains, des faits qui n'intéressent que le pays ou le siècle dans lequel ils se sont passés; il y en a même qui n'ont jamais intéressé personne, et dont il n'a été fait mention que par suite d'un manque de goût. Pourquoi reproduire ces superfluités? Dans ces sortes de cas, nous nous sommes contenté de donner une simple andyse, sans nous astreindre à tordre suivi dans l'original.
Mais dans les endroits qui sont véritablement traduits , endroits marqués par des guiflemets, nous avons mis le plus grand scrupule à reproduire les idées et l'es[Mrit des
xlvj OBSERVATIONS ' PRBUMINAIRB8.
Orientaux. Qudquefoisy pour plus de clarté, nous avons iait des transpositions; mais ordinairement nous avons rendu phrase pour phrase et mot pom* mot. Nous avons sur-tout t€nu à bien faire ressortir l'esprit particulier à certains écrivains. Cest ainsi que Boha«eddin , toujours absorbé par ses idées de piété , rapporte tout à Dieu y et qu Ibn-aîatir, moins résigné , semble murmurer quelquefois contre les desseins de la providence. D'un autre côté , le premier est plein de vénératiop pour la mémoire de Saiadin et ne tarit pas sur ses vertus ; le second ne peut lui pardonner sa conduite injuste en« vers la iamHle de Noureddin , et cherche en plusieurs occluons à obscurcir sa 'gloire.
Les &its ont été disposés par ordre chronologique ; c'est f ordre le plus facileà suivre : c'était d'ailleurs cdui de nos auteiirs; et les personnes qui voudront recourir aux sources, retrouveront plus aisément le passage. Que si la date sous laquelle nous avons placé l'événement n'est pas la même que celle où l'a mise l'auteur original, nous en avons averti.
La difficulté consistait sur*tout à porter l'ordre <Ians cette multitude dé faits, à les coordonner entre eux, enfin à en &dre un tout qui, d^gé de détails trop minutieux, pût permettre au récit une marche libre, la seule qui lui convienne. Dans cette nouvelle édition , nous avons non-seulement lié les (ragmens que nous avions à citer, de manière à en former un récit non interrompu, mais nous y avons mêlé les faits et les anecdotes qui s'y rattachent , et qui pouvaient donner une idée de l'esprit , des mœurs et des institutions des Orientaux au moyen âge.
Les auteurs musulmans datent les événemens de i'hégire, mot arabe qui signifie fuite, et qui désigne l'époque oii Mahomet, quittant b Mecque sa patrie, jeta
OBSERVATIONS PRéUMINAIRSS. xivîj
les fondemens d'un nouvel empire. L'h^ire eut lieu en 622 de notre ère. Outre cette première diflTeYence, il y a celie des années. Les musujmans suivent l'année lunaire, année qu! a onze jours de moins que Tannée solaire u^tée parmi nous; il résulte de là que Ie.ur année recommence chaque fois à une époque différente par rapport à la nôtre, et que les années chrétiennes et mu* sulmanes se croisent presque sans cesse. Nous nous sommes conformés à l'ordre des années musulmanes, et nous avons mis à côté f année chrétienne qui y correspond (l).
n y a telle époque des croisades qui n'est bien rapportée que dans les écrits des Arabes; il en est d'autres, sur-tout dans la première partie, sur lesquelles il faut absolument recourir au récit des chrétiens. Nous n'avons pas essayé de remplir ces lacunes, et c'est dans l'histoire générale des croisades qu'on doit chercher l'ensemble des faits. En général nous n'avons cité les témoignages des chroniques de f Occident, que lorsque ces témoignages étaient indispensables pour l'intelligence des chroniques de l'Orient.
(l) Aboaf farage , jjQoiqne chrtftieo , a, dans sa Chronique arabe, date les ëvënemens de Thëgire; dans sa Chronique syriaque, au contraire, il suit Tère d'Alexandre, autrement dite des Sëieucides, qui commence en Tannëe 312 avant Jësus-Christ De son côté , l'historien des patriarches d'Alexandrie a date les faits de Tère de Diocictien on des mart^^rs, qui commence à Tan s 81 de notre ère. II nous a paru inutile de compliquer le récit par ces diverses manières de dater; d'autant pins que l'historien des patriarches d'Alexandrie et Abooliarage ne sont cités que par intervalle , et que d'ailleurs ces deux antenrs ont cru devoir eux-mêmes mettre leur ère en rapport avec celle des musulmans.
DES