XXXI
Mort de Nooreddin. — Son portnit.
An 569^[H74]. Nooreddra se décida enfin à pénétrer de force en Egypte. Dans ce dessein, suivant rhistorien des atabecs , u iienyoja à son neven Saif-eddin , prince de Monssouly Tordre de Tenir avec les troupes de la Mésopotamie pour occuper ses états de Syrie et les défendre contre les Francs, et il se disposa à se rendre lui-même avec les siennes en Effypte. II était sur-tout impatient de punir Saladin de sa négligence pour la guerre sacrée. La vérité est que celui-ci craignait beaucoup cette guerre, de peur d'être attaqué ensuite lui-même ; aussi ménageait-il les chrétiens. Noureddin , au contraire, ne connaissait qu'un devoir; c'était d'attaquer les chrétiens à outrance et de toutes ses forces. Aussi , quand il vit l'indifférence de Saladin dans une affaire aussi importante, il devina sa pensée, il s'en indigna; et il était près d'aller le combattre , lorsqu'il fut arrêté par le décret de Dieu, contre lequel il n'y a pas à lutter. Il mourut à Damas d'une esquinancie , à l'âge de cinquante-huit ans lunaires, n
Ainsi finit ce prince , dont le règne tient une si grande place dans l'histoire des croisades. Tous les auteurs contemporains, chrétiens et musulmans, se sont attachcfs à le faire ^ connaître; mais aacun n'en a parlé avec autant de détails
3ue l'auteur de l'Histoire des Atabecs. On ne sera pas fâché e trouver ici ce qu'il dit. Ce portrait est long; l'auteur parie en panégyriste : mais il servira à faire connaître beaucoup de particularités qu'on ne voit pas ailleurs ; il servira surtout à donner une idée juste de l'esprit et des institutions musulmanes au moyen âge. L'écrivain avait seize ans à la mort de Noureddin ; ainsi il avait pu connaître sa personne.
L'auteur commence en ces termes : « Je tiens le récit suivant du médecin même qui assista Nouredjin dans sa dernière maladie. « Noureddin , me disait-il, étant tombé w malade dans le château de Damas , je fus appelé avec un n autre médecin pour le traiter. Nous le trouvâmes couché n dans une petite chambre , respirant difficilement et pou- » vaut à peine se faire entendre. II aimait à se retirer en ce n lieu pour se livrer plus tranquillement à la prière. C'est la
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n qu'il était tombé mdade , et déjà il était à ^extrémité, avant « qu'on eut songé à le transporter ailleurs. Le voyant dans » cet état y je lai dis : On aurait du vous transférer dans un n lien plus spacieux; avec le mal que vous avez, c'est de l'air n qu'il vous faut Nous essayâmes de le traiter : mais il était « trop tard ; il expira un moment après. Dieu lui fasse 9 miséricorde ! n
9 II avait le teint brun , la taille élevée, n'ayant de la barbe que sous le menton. Son front était large , sa figure agréable , ses yeux respiraient la douceur. II laissa en mourant un empire fort vaste; car il régnait à-Ia-fois sur Moussoul et une partie de la Mésopotamie, sur la Syrie, l'Egypte, l'Arabie-Heureuse, et il remplit le monde entier du bruit de sa justice et de sa vertu. Or je parlerai à présent de quelquesunes de ses belles qualités, et j'en dirai assez pour faire voir que Dieu s'était plu à faire de ce prince un modèle accompli. Je montrerai que les bommes comme lui sont peu communs.
9 J'ai lu la vie des rob qui précédèrent l'islamisme et de ceux qui sont venus après Mabomet; mais non, je n'en connais pas , à la réserve des quatre califes légitimes Aboubekr, Omar, Otman et Ali, et du calife Omar, fils d'Abdalaziz (l) , qui aient mené une plus jbelle vie ;~je n'en connais pas qui ûent montré plus d'équité. Nuit et jour il était occuf>é à rendre la justice, à aviser aux moyens d'exterminer les infidèles et de prévenir tout abus; nuit et jour il s'acquittait de tes devoirs envers Dieu, exerçant la bienfaisance, pratiquant les bonnes œuvres. Tout ce qui a été^dit jusqu'à présent dans cet ouvrage peut être considéré comme le récit de son règne. Ici nous ferons connaître ce prince dans ce qui lui fut personnel en cette vie et en l'autre. Que si une si belle vie était partagée entre tout un peuple , tout un peuple aurait droit de s^n enorgueillir. Combien ne doit-elle pas être glorieuse pour celui qui la posséda toute entière !
9 Voici d'abord ce qui regarde sa modestie , son amour pour la prière , sa science. Malgré l'étendue de ses états , la quantité de ses revenus , l'opulence de ses provinces , il se nourrissait, s%abillait et s'entretenait avec le seul revenu
(i) On trouvera ces noms dani ia Bibliothèque orieniaU de (THerbelot.
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d'un bien qu'il avait acheté de sa part da botin (1). A l'égard des revenus publics , il prenait Favis des docteui-s de la loi , et il ne se réservait de cet argent que ce que les docteurs lui avaient permis de convertir à son usage. C'est une règle dont il ne se départit jamais. Dans ses vétemens j il s'interdisait les objets contraires à ia religion , la soie , For, Fargent ; il s'abstenait aussi de vin et n'en permettait pas la vente d^is ses états; il ne voulait pas qu'on en introduisit sous quelque prétexte que ce fut ; et si quelqu'un était surpris en contrar vention , il le faisait punir suivant tonte la rigueur des (ois , sans faire à cet égard de différence pour personne (9).
J9 Je tiens d'un de mes amis que Noureddin ne voyait jamais sa femme Radi-khatonn que dans un eertain iieu destiné à cet usage; hors ces cas-là, ils ne communiquaient as ensemble; ie prince aimait mieux rester seul, soit pour ire les requêtes de ses sujets et les lettres de ses émirs , soît pour j faire réponse. li était très-fervent à la prière et 7 consacrait un temps considérable. Le jour , il lisait quelque chapitre del'AIcoran ; à Feutrée de la nuit, il faisait la prière du soir et se couchait; il s'éveillait vers ie milieu de la nuit, faisait son ablution et continuait de prier Dieu jusqu'au tour. Alors il sortait à cheval ou s'occupait d'affaires. Une chose digne de remarque , c'est que {a pension que Noureddin faisait à son épouse était fort modique et ne suffisait pas à Fentretien de la princesse. Mon ami fut un jour chargé par Radi*khatoun d'aller se plaindre de sa put à Noureddin, et de demander pour elle une augmentation de pension. A cette demande, Noureddin se fâcha; le rouge lui monta au visage, et il dit à mon ami : a Mais où veut-elie que je prenne de 9 quoi fournir a sa dépense? Par Dieu! je n'irai pas pour « elle me faire condamner au feu de Fenfer. Si elie croit que » l'argent qui est en ma garde m'appartient, eUe se trompe; « cet argent appartient aux musulmans ; je ne suis que leur "trésorier, et je ne veux pas, poui; lui faire plaisir, me
(1) Les Orientaux, chaque jour témoins des abus du despotisme , ne croient pas que les richesses de la royauté portent bonheur ; et il y a eu des princes musulmans qui , craignant d*irritcr le ciel , ont pris ie parti de se nourrir et de s'entretenir d*uu bien qu* ils avaient auxmêmes gagne'. Voyez notre Description du cabinet de M, le duc de Blaemi,Ul, p. 160.
(«) Voye» ci-devant, p. 112.
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» rendre dépositaire infidèle. 9 Ensuite ^ re'fléchissant un moment , ii ajouta : « Cependant il me reste encore trois bou* 9 tiques à Emesse; elle peut les prendre si elle veut, fe les J9 lui abandonne, n Or remarquez que ces trois boutiques étaient d'un petit revenu.
9 Noureddin ne faisait rien qu'avec la pureté dlntention; en voici un exemple. Ii y avait de son temps en Mésopotamie un homme de bien , vivant dans la retraite et loin de la compagnie des hommes. Noureddin était en correspondance avec lui et lui marquait beaucoup de deYerence. Cet homme apprit par hasard que le prince s'amusait quelquefois a jouer au mail ; aussitôt il lui e'orivit ces mots : u Je n'aurais pas cru 9 qu'un homme comme vous s'amusât à des choses si futiles , m et allât jusqu'à faire perdre haleine à un cheval en pure m perte pour la religion (l). 9 Noureddin fut très«sensible a ce reproche; il répondit aussitôt de sa main : u Devant Dieu, 9 quand je joue au mail, ce n'est pas que je m'en amuse 9 et que j'y prenne du plaisir; c'est qu'en ce moment nous 9 sommes sur la frontière , en présence de l'ennemi ; à tout 9 instant, il nous faut monter à cheval et nous tenir sur nos 9 gardes. Or il n'est pas possible d'être sans cesse occupé à 9 se battre , le jour et la nuit , l'hiver et l'été ; il faut bien que 9 les soldats prennent du repos. Considérez d'ailleurs qu'un 9 cheval est inhabile par lui-même à se mouvoir avec rapidité, 9 en avant ^ en arrière, dans le sens qu'on veut; de plus, ii 9 arrive souvent à nos chevaux de rester sans rien faire : ne 9 Goovient-il pas de les monter de temps en temps , de les 9 exercer, de les rendre dociles à la voix du cavalier? Devant 9 Ofeu, tel est le motif qui me fait quelquefois jouer au mail. 9
9 Or remarquez cette grande attention de Noureddin sur lai-méme ; elle était tefle , qu'on n'en trouverait peut-être pas un second exemple , pas même parmi ceux qui vivent dans une cellule , loin du commerce des hommes. Certes , il y m bien peu de gens dans le monde qui pensent dans leurs feux à bien diriger leur intention , de manière à faire du jeu même une action agréable à Dieu et méritoire. C'est une
fireuve bien évidente que Noureddin ne faisait rien qu'avec a pureté d'intention. Ainsi se conduisent les gens de bien , ceux qui connaissent leurs devoirs et qui les remplissent.
(1) En Orient , ie jen du mail se fait à chcral.
lâfi BIBLlOTHkQCB
n J'ai ouï dire qu'un four que Noureddtn avait reçu d'Egypte un turban d'une etoflfe très-fine et enrichie d'or, ii ne voulut pas même le Toir. Pendant qu'on lui en faisait la description , il ne daigna pas y prendre garde ; et comme un sophi vint à entrer, ii lui fit présent du turban. En xaiD lui fit-on observer que ce turban n'allait pas bien au sophi. a Laissez-le lui, re'pliqua*t>il; j'espère qu'à la place de ce n turban Dieu me donnera quelque chose de mieux dans » l'autre vie. »
M Noureddin passait une partie de la nuit en prières ; il faisait des lectures pieuses et se livrait à des pratiques de pieté'. On eut dit que c'était pour lui qu'on avait fait ce vers :
a II reunit la bravoure à l'humilité envers son Seigneur. » Oh ! quel beau sanctuaire dans un sanctuaire ! n
« II avait étudié la science du droit et la jurisprudence suivant la doctrine du docteur Abou-banifa. Ce n'est pas qu'il rejetât les autres rites orthodoxes (t) ; an contraire, le milUu entre toutes choses, voilà quelle était sa devise. Ii avait du goût pour la science des traditions et des leçons laissées par Mahomet. II donna aux rois de son temps l'exemple d'une vie pure et juste, et remit en honneur les préceptes de la religion dans le boire et le manger, dans les vétemens. N'est-il pas vrai qu'avant lui les rois vivaient comme aux ^anciens temps d'ignorance (S) , esclaves de leur ventre et de leur luxure, et ne mettant pas de difierence entre le bien et le mal? Avec Noureddin, au contraire, Dieu revint pour ainsi dire sur la terre. Ce prince eut égard à ce que la religion défend et à ce qu'elle prescrit ; il en fit pratiquer les préceptes à ses gens, à ses serviteurs, aux officiers de sa maison; il ramena tout le monde par son exemple. Or n'est-il pas vrai que celui qui fait le bien, sera récompensé du bien qu'il a fait et de celui qu'il aura fait faire aux autres jusqu'à la fin des siècles?
« A l'égard de sa modestie, si quelqu'un demande comment Noureddin pouvait être modeste avec la v^te étendue de ses états et les immenses revenus de ses provinces, il n'a
(i) Voyez sur ces rites notre Description des Monumens musulmans du cabinet de M, le duc de B laças ^ 1. 1 , p. 383.
(s) Il s*agit ici des siècles qui prc'cédèrent Mahomet, lorsque les Arabes adoraient encore ies idoles.
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qu'à se souvenir de Pexemple du roi Salomon , fils de David, qui, maigre l'étendue de son empire, fut le coryphée des dévots de son temps-; on pourrait fui citer encore notre prophète Mahomet, qui domina sur toute l'Arabie, et qui pourtant fut ie prince des gens modestes : preuve que la modestie consiste uniquement dans ie détachement du cœur des biens de la terre.
9 Noureddin mena une des plus belles vies de roi dont il soit parié dans l'histoire. li rendait également la justice a tout le monde , protégeant l'opprimé contre l'oppresseur. Grands et petits , tous étaient égaux devant lui : il écoutait lui-même les plaintes des malheureux; il prenait connaissance de leurs affaires. Aussi la renommée de ce prince se répandit dans l'Orient et dans l'Occident
>f II était plein de respect pour ia loi pure , s'j conformant dans ses décisions. II disait à ce sujet : « Nous sommes 9 les ministres de la loi ; notre devoir est d'en maintenir 9 l'exécution. 9 Voici un trait qui prouve combien il était exact observateur de la règle Un jour qu'il jouait au mail sur la place de Damas, il aperçut un homme qui s'entretenait avec un autre et faisait signe de la main vers lui. Aussitôt il envoya demander ce que voulait cet homme. Celui-ci répondit : a J'ai une action à intenter contre Noureddin au » sujet de telle propriété ; qu'il vienne au tribunal plaider sa 9 cause. 9 Dès que Noureddin sut de quoi il s'agissait, il quitta le mail des mains ; et sortant de la place , il vint se présenter au cadi ou juge , en disant : « Je viens ici pour j» défendre mes intérêts ; fais pour moi comme pour tout 9 autre. 9 En conséquence , les débats commencèrent La partie adverse exposa ses raisons ; Noureddin développa les siennes , et il fut reconnu que cet homme avait tort Alors Noureddin se tournant vers le cadi et les assistans , dit : «r Je 9 savais bien que les prétentions de cet homme n'étaient pas j» justes ; j'ai voulu pourtant comparaître , afin qu'on ne crut 9 pas que je voulais lui faire tort A présent qu'il est bien 9 avère que le droit est de mon cdté, je veux donner à cet 9 homme le bien pour lequel il m'a cité en justice. Vous 9 m'êtes témoins que je le lui abandonne. 0 En vérité, ajoute l'auteur, n'est-ce pas là un excès d'équité? n'est-ce point passer les bornes de. la bienfaisance? O mon Dieu! couvre cette belle ame Se ta miséricorde; cette ame pure qui cherchait en tout le droit chemin.
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9 Une autre preuve de l'amour de Noureddin pour \m justice , c'est qu'A la différence des princes de son temps , qui , au moindre soupçon ou sur la plus légère présomption, condamnaient les accuses aux supplices et aux toctures , il de'fendit toute espèce d'épreuves de ce genre (l). II voulait qu'on entendit d'abord les témoins ; s'il s'elevak contre l'accuse l'eVidence légale , on lui infligeait la peine dëtermî-' ne'e par la loi, sans qu'il fut pernUs de s'écarter du texte même. Gr&ces à cette réforme, Dieu délivra les états de Noureddin d'une foule de crimes auparavant très-oommuns , et qui continuèrent de dàoler les contrées voisines, maigre la sévérité de l'administration , la rigueur des chatimens et la manie de livrer tout de suite un homme aux tortures sur le moindre soupçon. Pour les états de Noureddin , ils fouirent, tout vastes qu'ils étaient , d'une grande tranquillité; le nombre des malfaiteurs diminua sensiblement, grâce à la justice du prince et à son respect pour la loi (9).
n J'ai ouï dire à un homme digne de foi , qu'un jour que
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(t) H parait que la même amëliondon attendit en Egypte et dans tons les pays qui dépendaient de Nonreddin. On lit dans luia lettre écrite, par Sdadia à Nonreddin an sujet d'une conspiFatiou formée en Egypte et dont ii sera question ci-dessous , ces paroles singulières, par lesquelles Sidadin se plaint de Fembarras que lui donnaient ces iois , apparemment trop douces pour lui : « A f égard 9 des conspirateurs , notre maf tre sait que , conformément à Thumanité 9 dont il fait profession , nous épargnons aux accusés les tonrmens * douloureux et les peines accablantes; et que lorsque, après ane » longn'e détention , ies accusés n*ont tu sVÎeyer contre eux ancnn » indice , nous ies mettons en liberté , les laissant aller où ils venlent, « bien que le pardon ne fasse qu'augmenter leur andaoe , et la douceur
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Moureddin setronyait au trésor des finances, il crut découvrir une certaine somme d'argent qui avait e'te' perçue in; usiement; là-dessus il fit venir les |^eps du trésor et leur dit : « Cet argent n'appartient pas à nous ni au trésor ; il faut m le porter au cadi Kemal*eddin , avec ordre de le rendre à « ia personne de qui on le tient. » Quelque temps après , etuit retourne au trésor, il retrouva cette même somme. Alors il se mit en colère, et il réitéra aux gens du trésor l'ordre de le porter sur-le-cbamp à Kemal-eddin et de lui dire ces mots de sa part : « Je sais bien que tu es en état de 9 te charger de cette injustice ; mais moi je n'ai pas les jf épaules aussi fortes; je ne veux pas pour cet argent m'atti- « rer une afiaire avec le Dieu très-haut » En conséquence, l'argent fut rendu.
» Une chose plus étonnante que tout le reste, c'eât que la justice de Noureddin s'étendit jusqu'après sa mort. II y avait de son temps à Damas un homme d'origine étrangère qui était venu s'établir en Syrie , attiré par la douceur du gouvernefloent Après ia mort du prince , et quand Damas tomba au pouvoir de Saladin , se voyant ainsi que tout le peuple en butte a la brutalité et aux vexations des soldats de Saladin , il alla se plaindre à ce prince sans pouvoir obtenir justice. Alors il descendit du château, déchirant ses habits, se frappant la poitrine, pleurant, criant miséricorde et disant : a Ah , Noureddin , Noureddin ! si tu pouvais voir de quelle w manière on nous traite , et queb sont les maux qui nous
• affligent, sans. doute tu prendrais pitié de nous. Qu'est 9 donc devenue ta justice? 9 II s'en allait par la ville criant de ia sorte et se dirigeant vers le torhi ou mausolée de
* lenr férocité. » La lettre dont il est question jci est rapportëe par le compiUtear des Deux Jardins, à Fan 569. Voici le texte arabe :
JU.jfcaVI ^ JLt 131^ UCtf \J{^ Î^j-M Vj U^ LU»
L» tortnre existait encore dans ces dernier» temps à Constantinople. Voyei Moamdgea d*OIiston , t. VI , p. tft4.
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Noureddio et suivi d'une multitude innombrable; la rumevr en vint jusqu'à Saladin. u Sauvez le pajs, sauvez le peuple, n lui dit-on , sinon il se soulèvera. » Saladin ordonna de faire venir cet homme. II était alors auprès du twthé de Noureddin, tout en pleurs et environne d'une fouie immense. U revint auprès de Saladin et obtint satisfaction. Mais cet homme se mit a pleurer plus fort qu'auparavaaft. Saladin étonne' lui en demanda la raison, a Je pleure, rë- J9 pondit-il, je pleure un si bon prince, qui nous fait rendre 9 justice même après sa mort. — Vous avez raison , répliqua J9 Saladin ; oui , tout ce que nous avons appris en fait de n justice , c'est de lui que nous le tenons, n
n Noureddin est le premier qui ait «institue une cour de justice (l); c'e'tait un tribunal charge' de prendre connaissance des délits contre les particuliers.' Ce qnf donna lieu à l'e'tablissement de ce tribunal , c'est que lorsque Noureddin eut fixe sa résidence à Damas, ses ëmirs , entre autri^ Schircou, le plus puissant de tous, et qui était comme son cbllègue à l'empire, achetèrent des terres et abusèrent de leur credh jusqu'à maltraiter les paysans et le |>euple des campagnes. De toute part il s'ëleva des plaintes à ce sujet Le cadi Kemal-eddin satisfit à une partie des demandes ; mais il n'osa pas toucher aux gens de Schircou ; il se contenta d'en instruire Noureddin. Alors ce prince érigea sa cour de justice , et voulut que justice fut faite sans acception de personnes. Quand la nouvelle de cette institution vint aux oreilles de Schircou ^ il comprit que c'e'tait contre lui qu'elle était dirigée. Il appela donc ses commis et gens d'affaires et leur dit : u Sachez que ce n'est que pour moi qu'on a crée ce tribunal. n En effet, quel est l'homme en ëtat de braver le cadi Kemaln eddin , si ce n'est moi ? Devant Dieu ! s'il m'arrive jamais n d'être cite' devant ce tribunal par la faute de quelqu'un n d'entre vous , je le fais mettre en croix. Allez vite trouver » ceux qui ont quelque grief contre moi ; hâtez-vous de n terminer le différent a l'amiable ; il s'agit de les satisfaire » à quelque prix que ce soit. » On lui fit observer qu'une telle de'marche e'tait imprudente; qu'elle rendrait les re'clamans
ci-tCJt
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encore plas exigeons, a Faites ce que je vous dis, reprît-il; n l'aime mieax perdre tous mes biens , que de me voir citer 9 comme un malfaiteur devant Noureddin et de me trouver « en procès avec des misérables, n Les gens de Schircou obéirent Cependant on bâtissait le palais de justice : quand il fut fini, Noureddin s'y rendît et prît se'ance d'une manière solennelle. II siégeait deux fois la semaine , assisté du cadi Kemal-eddin et de quelques gens de loi. Comme il n'arrivait aucune plainte contre Schircou , le prince en fut étonné et voulut* en savoir la raison. Alors il fut touché jusqu'aux larmes et rendit grâces à Dieu en disant : « Louons Dieu 9 de ce que nos gens font le bien d'eux-mêmes, sans qu'il • soit "besoin de les 7 contraindre. 9 Or remarquez , s'écrie Fauteur arabe, combien était belle cette manière d'être juste, combien était grande la crainte qu'inspirait le prince ; remarquez aussi combien cette police était sévère, et cda sans qu'il en contât une goutte de sang ni la moindre peine à personne (l).
n Noureddin s'acquit aussi un grand nom par sa bravoure et son adresse. Il fut sans contredit le premier homme de son temps dans l'art de la guerre ; ses tidens dans ce genre étaient comme passés en proverbe. Un nombre infini de gens qui l'ont connu , m'ont assuré n'avoir jamais vu diiomme qui montât achevai avec autant de grâce que lui; on eut dît
Îu'il ne faisait qu'un avec le chevaL II était trèsrfort au jeu u mail : quand la boule était lancée, et pendant qu'elle était en l'air, il s'avançait bride abattue , et , prenant la boule à la Tolée , il la renvoyait à l'autre extrémité de la place. Pendant ce mouvement, on ne voyait pas sa main; il frappait la boule avec le mail , «ans sortir la main de sa manche, tant il mettait d'aisance à ce jeu (9).
(l) H temble, d'après cela, qne cette cour de |ostice était dans le genre de ce qne noos appelons cour d'appel , et qu'elle fut spécialement chargée des affaires qnî avaient déjà passé devant les jnges ordinaires. Ainsi c'était réellement nne conr souyeraine ; et comme le prince y assistait , le jngement devait être en deiTiier ressort» La même institution 8*étendit, après Noureddin, en Egypte et dans d'antres contrées musulmanes.
(s) On trouvera des détails sur le feu du mail, tel qu'il se pratique en Orient, dans tes Voffogts dePietrodelIaVaile, t. III, p. 447 etsnîv. et dans le Voyage de Chardin , édition de Paris , 1 8 1 1 , t III , p. 1 8 1 .
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n Pour ce qui concerne sa bravoure , au moment de livrer combat il avait coutume de prendre avec lui deux arcs et deux carquois; pW| s'avançant contre Fennemi, il se battait comme le dernier des soldats, disant : « Helas! ii « y a bien du temps que je soupire après le martjre sans 9 pouvoir l'obtenir. 9 Une fois il fut entendu disant ces paroles par Fimam Kotb-eddin ; Pimam lui dit : <r Au nom 9 de Dieu ! ne mettez pas votre vie en péril ; n'exposez pas 9 Tislamisme et les musulmans ; vous êtes leur soutien , «et si, Dieu nous en préserve! si vous veniez à être tue, 9 c'en serait fait de nous tous, 9 Le prince repondit : ir Ah! qu'as-tu dit là, Kotb-eddin 1 Qui pourra sauver l'isla- 9 misme et notre pays , si ce n'est ce grand Dieu qui n'a 9 pas d'égal? 9
9 Noureddin savait, au besoin , recourir à la ruse , à l'artifice , i la supercherie ; c'était sur-tout contre les Francs , que Dieu confonde (l)! La plus ffrande partie des conquêtes qu'il fit, il en fut redevable iïa ruse. Un des traits les plus frappans de sa sagesse , c'est la conduite qu'il tint envers un prince arménien appelé Melih , fils de Léon (9). II ménagea si bien ce prince, qu'il parvint à le mettre tout-à-fait dans ses intérêts; car Melih se joignit à lui contre les Francs. Il disait à ce sujet : « Ce oui- m'a engagé à tout mettre en 9 œuvre pour m'attacher le prince arménien , c'est que ses 9 états sont fortifiés par la nature et d'un accès difficile. Nul 9 moyen pour nous d'y pénétrer de force , tandis qu'il en 9 peut sortir quand il veut et venir ravager nos provinces. 9 Voyant cela, je n'ai rien épargné pour le séduire; je lui 9 ai donné des terres considérables, et il s'est mis sous ma ««dépendance; il m'a aidé contre les Francs. 9 Malheureu* sèment, quand Noureddin fut mort, ses successeurs se départirent de cette sage conduite. Qu'en arriva-t-il? les Arméniens envahirent les pays musulmans et causèrent un mal irréparable. 9
(1) Voyeiren an exemple dans U manière doat il prit Damts, cidesfus, p. lOft.
(1) Ces! celni qDe Gailianme de l^r appeHe Milo. Voyex cet aatenr, lib. xx, cap. ts; voyez auiai la Chronîqae ayriaque d*Abonifarage, et les Mémoirts sur t Arménie, de M. Saint-liartin , t,I, p. S9t.
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Puisqull est ici- question de ia politique de NoHreddin envers certains princes chrétiens , ii eut ete à désirer que Tantenr arabe fut entre à ce sujet dans quelques nouveaux detaib. Nous tacherons de suppléer à ce silence par un passage du même auteur ^ rapporte sons la date de Tan 568 , et qui sera mieux placé ici
« Un certain Doulnoun , fib de Danischmend , prince de quelques villes musulmanes situées au nord de la Syrie» ajant été chassé de ses états par Rilig-arslan , sultan dlconcy s'était mis sous la protection de Noureddin. Or le sultan dlcone était également musulman , et c'était la coutume de Noureddin de ne jamais entrer de force dans un pays musulman, à moins que d'y être forcé par la nécessité I comme quand il s'agissait de sauver ce pays des mains des chrétiens. Tel avait été le motif qui le porta successivement à s'emparer de Damas, de FËgypte et d'autres contrées. Lors donc qu'il fut décidé à rétablir Doulnoun dans ses domaines, il commença par faire inviter Kilig-arslan à rendre les pays qu'il avait pris ; sur soo refus, il employa la force. Alors RiligHurslan offrit de se soumettre, et demanda la paix avec le pardon de sa faute. Noureddin y consentit , mais i de certaines conditions. II y en avait entre autres deux sur lesqudSes il déclark qu'il serait inflexible; les voici (l) r
cr Par la promise, dit*îl, je veux que tu renouvelles entre » les mains de mon envoyé ta profession de foi de Pislamisme, « afin que je poisse en toute sûreté de conscience te laisser »r^ner sur un pays musulman. Car, entre nous, je ne te 9 crob pas bon croyant. « En effet, on accusait Kilig-arslan
ep oK) ^r i^iys^^ V ^li .^vi ^x c> i^JjS\
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d'avoir -embrasse la secte des philosophes (l). a Par la se- » conde , je veux que tu mettes à ma disposition les troupes » doDt l'ai besoin dans la guerre sacrée (la guerre contre les 9 chrétiens) ; car voilà que tu règnes sur une vaste étendue 9 de pays , et tu laisses en paix les Grecs tes voisins ; tu ne 9 leur fais pas la guerre; bien au contraire, tu traites avec n eux. Ou il faut que tu m'envoies une partie de ton armée 9 pour que je l'emploie contre les chrétiens , ou tu ne peux 9 pas te dispenser de tomber sur les Grecs pour t'agrandir à 9 leurs dépens. » Kilig-arsian répondit : «r Je vois bien que 9 Noureddin en veut sur-tout aux mécréans : qu'à cela ne 9 tienne ; je ferai ma profession de l'islamisme. 9 On fut donc bientôt d'accord et l'harmonie se rétablit
Ce passage remarquable nous montre clairement le caractère et les vues de Noureddin. On y voit d'abord que ce prince faisait de la guerre contre les chrétiens , tant Grecs que Latins, une véritable guerre de religion. A ses yeux, il n'était pas nécessaire d'avoir quelque grief politique à leur opposer , des intérêts à défendre, une agression étrangère à repousser; il suffisait qu'ils fussent chrétiens, et qu'on fut assez fort pour les écraser. Par une suite de cette même disposition, il se montra dur envers les chrétiens ses sujets. Telle était fa manière de voir de Noureddin; telle fut plus tard celle de Saladin, du moment que celui-ci fut entièrement maître d'agir. Il ne se départit de cette conduite qu'envers les chrétiens orientaux ses sujets , qu'il traita avec douceur et huma* nité. D'après les principes religieux des mahométans, c'est un devoir pour eux de faire la guerre , et une guerre sans re« lâche, aux chrétiens ou à tout peuple d'une autre religion que la mahométane : c'est ce qu'ils entendent par la guerre sacrée (9).
Ce passage nous montre encore que Noureddin était dans l'usage d'exiger des princes ses tributaires une espèce de con-
(i) Les masulmans donnent le nom de pkélassefé, oa philosophes, à cens cTentre enx qui , rejetant TAicoran , ne reconnaissent d'antres lumières que celles de ia raison , et admettent ce qui leur plait des opinions des philosophes , k quelque religion qn*ils aient appartenu d'ailleurs.
(2) Voyez le Tableau de V empire ottoman, par Mooradgea d'Ohsson , tome VI de l'ëdition in-^, pag. 50 et snir.
DES CR0I8AOBS. 165
tirigeDt pour ses guerres contre les chrétiens. En cela il fut aussi imité par Saladin. Mais revenons au portrait de Noureddin ; Fauteur arabe reprend ainsi :
« Un des beaux câtes de Noureddin, c'était sa conduite envers les soldats (l) : quand un soldat mourait et qu'il laissait un fils, on investissait le fils du fief occupe par son père, et il l'administrait lui-même , s'il était en âge de le faire ; s'il ne l'était pas , on lui adjoignait momentanémeni un hpmrae intel-^ ligent qui le faisait pour lui. Grâces à cette institution, les soldats disaient: « C'est notre bien ; il passera à nos enfans; nous 9 le devons .défendre même au péril de notre vie (9). » Ce fut là une des principales causes de la constance que les troupes de Nouredclin montrèrent dans (es combats et sur les champs de carnage. Le prince faisait tenir registre des noms de chaque soldat , classés par compagnie ; il était fait mention sur le registre, des armes, des chevaux , &c.>Par-là, il n'était pas à craindre que les émirs , par avarice et cupidité, négligeassent d'entretenir sous les drapeaux le nombre d'hommes qu'ils devaient fournir, ni qu'ils détournassent une partie de l'argent affecté à cet dbjet. Noureddin disait à ce sujet : « A tout
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(s) On voit par-là qne Noureddin fut ]o premier qui rendit les be'nëfices militaires hëréditairet. Jnsqne-Ià ûâ n'étaient qa*à vie ; ib étaient d'aillenrs administres en régie , et le dirais seol en avait la direction ( voyez ci-devant , pag. 88 ). S0Q4 Nonreddin , an contraire , ils forent à la disposition des titulaires eux-mêmes. Cest sans doute en conformité de cette institution, que Saladin étabKt aussi en Egypte des bénéfices héréditaires. On peut consulter, sur ce que Sidadin fit à cet égard en Egypte , les trois mémoires de M. Silvestre de Sacy sur le Système de Uk propriété foncitre en Egypte, nouveaux Mémoires de TAcadémie des inscriptions.
166 BiBUOTHBanB
« ÎDf tant nous sommes a la veille d'entrer en campagne : si les n éraini négligent de tenir leurs troupes au complet , il P^^t n arriver quelque grand malheur a Tislamisme. v Helas ! s'écrie Fauteur, il n'avait que trop raison de penser ainsi; car nous avons vu après sa mort tontes ses craintes se vé» rifier.
u Ce que Noureddin a fait pour l'islamisme est immense. Cest lui qui a fait reconstruire toutes les forteresses de Syrie, Alep, Hamah, Emesse , Damas, &c. De plus ,' il bâtit plusieurs collèges à Damas, Alep, &c. II éleva également plusieurs belles mosquées ; celle qu'il fit bâtir à Moussoul est un modèle pour la beauté et la solidité. Ce qu'il y eut de singulier dans la construction de cette mosquée, <rest qu'il en avait remis la direction à un schéikfa nommé Omar, homme de bien. On fit observer i Noureddin que ce schéikh n'était guère propre à une pareille commission ; mais il répondit : c Quand je confie 9 ces sortes d'entreprises, à un émir ou à un homme de plume, » il leur arrive souvent de retenir l'argent pour eux, et la mos* n quée reste imparfaite. Au moins je suis sur que celui-ci ne 9 me trompera pas. Dans tous les cas, s'il pèche, la faute en m sera à lui et non à moi. n
u On est encore redevable i Noureddin de la fondation de plusieurs hôpitaux, entre autres du grand hftpital de Damas. Cet étabUssement est très-vaste et doté de riches revenus. JU été à même de voir par mon expérience qu'il n'a pas été fait seulement pour les indigens, mais pour tous les musulmans en général , riches et pauvres. Une fois que je revenais tout malade d'un pèlerinage à Jérusalem , je demandai un médecin ; on m'adressa à celui du grand hdpital. Je me rendis sur-le^^bamp àThâpîtal, et je trouvai le médecin qui écrivait des ordonnances. Du plus loin qu'il me vît , il vint à moi d'un air riant, et me demanda ce que je voidais; je lui expliquai mon mal. Aussitôt il écrivit une recette , puis il prépara des médicamens et me dit : u Mon apprenti va vous les n porter. « — u Mais, lui dis-je , Dieu merci, je puis bien me n passer de vos drogues; je suis assez riche pour ménager le n bien des pauvres, n A ces mots , le médecin me regarda et dit : ff Eh ! Monsieur (l) , je ne doute pas que vous ne puissiez n VOUS passer de nos drogues ; mais ici personne ne dédaigne
OB8 CBOIfiADBS. 167
9 les bienfaits de Neureddîn. tHir Dieu! il n'y a pas jusqu'aux » enfaos de Saladin et à ses émirs qui n'envoient chercher • leurs medicamens à cet hôpital, n -r- u J'ignorais cela, « repris-|e. ^ II rëpliqna : a C'est que Noureddin a toulu être I» ntiie 4 tous les musulmans, irithes et paurres. «
tr Cest encore Noureddin -qui a bâti les kbâns ou hôtelleries le long des grandes i*outes. Maintenant on peut ▼ojrager en sûreté, et ron sait où déposer ses effets (1). II fit aussi construire des tours et des lieux d'observation le long des frontières. An moindi^ mouvement de Fénnémi , on lâchait un pigeon , et les musulmans avertis se mettaient sur leurs gardes. Ce fut là une très-bonne idée de Noureddin et une des plus utiles : Dieu lui fasse miséricorde!
ttH construisit pareillement, dans plusieurs de ses prd- TÎnees, des hermitagês et des monastères pour les sophis. II affecta à l'entretien de ces religieux des terres considérables , et leur assigna de bons revenus. Son plaisir était de converser avec les chefs de moines : il les appelait auprès de lui , les recevait d'un air ouvert ^ les traitait avec respect; du plus loin qa'il les apercevait, il se levait par égard pour eux, il les embrassait, les faisait asseoir à ses côtés sur le même sofa. Il marquait les mêmes égards aux docteurs de la loi, aux onlamas, tant il avait une haute idée de leur dignité, tant étaient grands le respect et l'estime qu'il leur portait. Qudquefois il les réunissait chez lui , et alors l'entretien roulait sur quelque matière de religion. Aussi les dévots et les gens pieux accoururent auprès de lui des pajrs les plus éloignés; il en vint même du Corassan et d'autres régions. En un mot, les gens pienx eurent la plus haute place dans l'esprit du prince, la place la plus honorable. Ce fut au point que les émirs en devinrent jaloux; plusieurs fois ils se plaignirent à Noureddin, et cherchèrent à noircir ces religieux dans son esprit. Ces .^iscours affligèrent beaucoup le prince. Si l'on venait à relever devant lui quelque faute des sophis, il disait : a Mais 9 quel est Fhomme impeccable? Il n'y a aimpeccablc que celui » qui a fait son temps (S), f
(l) L*biver on couche dana ces hâtoQeries; tété on dort en plein air. Ce sont les mêmes édifices qn*on appelle pins ordinairemenf carmpmnêerais,
(s) Cest-à-dire» probablement, ceini qui est mort.
168 BIBUOTHÈaU»
a J'ai ouif dire qu'un |oar qu'un de ses émirs tint un propos outrageant sur le compte de l'imam Kotb-eddin , NoiÂ*eddîa se fâcha et dit : « Mettons que ce que tu dis soit vrai : cet n imam a de quoi couvrir les fautes que tu lui imputes , et n bien d'autres encore ^ |e veux dire sa science , sa piété: mais I» toi et tes pareils, yous avez le double des défauts que tous n attribuez à l'imam , et vous n'avez rien qui vous les fasse n pardonner. Si tu avais du bon senSy tu t'occuperais de tes J9 propres faiblesses et non de celles des autres. Quoi! je » veux bien supporter vos spttises , qui ne sont compensées 9 par aucune vertu , et je ne supporterai^ pas celles de cet 19 imam, supposé qu'elles soient réelles , lorsqu'elles sont ran cbetées par tant de bonnes qualités? Mais il y a plusjpar n Dieu! je ne crois pas un mot de ce que tu dis , et quirne n farrive .plus de parier de la sorte; car je te châtierais sévèn rement. «
a II fonda à Damas un collège où l'on enseignait la science des traditions (t), et affecta des biens considérables a Fentretien des maîtres et A.e& élèves. II est le premier, a notre connaissance, qui ait créé un établissement de ce genre. II érigea aussi dans ses états des écoles pour les orphelins , et pourvut à la subsistance des maîtres et des élèves. Dians plusieurs des mosquées qu'il bâtit, il établit des fondations pour ceux qui devaient y lire l'AIcoran, et il dota les orphelins chargés de ce ministère, C'est encore le premier exemple de ce genre (S).
«r II était naturellement grave et d'un maintien qui en imposait. II était, comme on dit, sévère sans dureté, et bon sanp faiblesse.; En un mot, il réunit enxiui ce qu'on ne vit jamais
(i) On appelle aixiBi les parolea sorties de la bouch« de Mahomet. Ces paroles soAt très-respectées , et les mosuimaiis en font chaqif? jour Tappiication aux détails de la vie ; elles font autorité d^s la morale et ie dogme. Voyez notre Description des Monumens musulmans du cabinet de M, le duc de B laças, 1. 1 , p. 68.
(s) L*antear ajoate qn*à Tépoque où il c'crivait, c*e8t-à-dire en Tannée 608 de rhégire[isii de J. C], les reyenns des fondations pieuses ÎDStituées par Noureddin s*e1eyaient àia somme de neuf mille pièces d*or de Tjr par mois, et que , de tout cet argent» il n*y en avait pas une seule partie qui ne provînt d'un bien légitime, soit pour le fond, soit pour la forme , puisqu'il provenait de la part de Noureddin au butin fait sur les Francs.
DBS CBOI8ADB8. 169
dans an autre, et se fit égidement respecter dé tout lè monde. Par exemple, auonn e'mir n'eut ose s'asseoir devant lui, s'il n'en avait donne l'ordre. II ne faisait d'exceptions à cet e'gard ne poor Ayoub^ père de Sidadin. Et pourtant , maigre tant e grandeur, du moment qu'il apercevait un docteur de la loi, un sopfai, un faquir, il se levait pour lui faire honneur. II courait au-devant de lui, le faisait asseoir à ses câtes, fiûsant pour lui ce qu'il eut fait pour une personne de sa propre famille. S'il lui arrivait de répandre quelque grâce sur «n homme de cette espèce, il disait : « Oh ! pour ceux-là , ils M ont droit aux faveurs du gouvernement : quand ils nous 9 demandent quelque chose , c'est qu'ils en sont dignes. « .
« Ses fêtes. et assemblées étaient telles qu'on dit qu'e'taient c^es de notre prophète Mahomet, c^'est-à-dire qu'elles reunissaient la politesse des manières à une extrême retenue. Les femmes (l) en étaient sévèrement bannies. On y parlait de matières de sciences ou de religion , ou de quelques traits de piété , ou encore de la guerre à faire aux infidèles. Mais les choses changèrent de face après la mort de Noureddin. J'ai ouï dire que lorsque Saladin fut maître de Damas, un jour que le hafez (9) Aboul-cassem se trouvait à une de ses fêtes, il entendit des discours d'une inconvenance et d'une grossièreté qui passaient toute mesure. En vain il esaja de lier conversation avec Saladin, comme il faisait naguère avec Noureddin ; il ne put jamais se faire entendre. Tous parlaient à-Ia-fois et personne ne voulait écouter. Aboul-cassem ^ dégoûté, se retira chez lui; et comme Saladin le pressait de venir à ses assemblées, il lui répondit : a En ;» vérité, je suis dégoûté de vos assemblées. Quand je suis 9 chez vous , je me crois chez quelque misérable, Qq n'écoute ff pas celui qui parle ; on ne répond pas à celui qui adresse » la parole. Hélas ! ces réunions présentaient un aspect bien 9 difierent sous Noureddin ; nous étions devant lui comme
(l) MjA . Ce mot pourrait se dire également de toutobjet.défenda par la' religion; car, chez les moâulmanfl, les mots^emine et objei défendu peuyent se dire Tun pour Fautre. .^
(t) On appelle ainsi celui qui a appris TAIcoran par cœft. Les musnhnans attribuent de grands avantages à ce titre. On peut consulter notre Description des Monumens musulmans du cabinet de M, lo duc deBiacas, t. II, p. s 12 et sniy.
170 BIBUOTHàQUB
n quelqu'un qui aurait T oiseau sur la tête (f). Qaand il par- 9 îBÎtj nous récoations en silence; et si nous loi adressions » la parole , il y prêtait attention. » En contéquenGe , Saladin ordonna à ses emhrs d'être désormais plus réservés devant Abouksassem. Mais en voilà assez pour montrer combien ii réraait d'ordre chez Noureddin^ jusque dans les moindres détails du gouvernement.
ft II nous reste à parier de son amour pour la rdigion , et de son zèle à la maintenir dans sa pureté. Il donnait à cet objet un soin tout particulier, allant sur4e^ohamp au remède, et ne laissant pas aux novateurs le temps de propager leurs mauvaises doctrines. II était inexorable sur ce point , disant : « Quoi! nous veillons à la sûreté des routes contre les voleurs 9 et les brigands, bien que le mal qui en provient ne soit 9 que secondaire, et nous ne défendrions pas la rdigion! 9 Nous ne la préserverions pas de toute altfeinte, eDe qui est 9 la base de tout! 9 Un jour il apprend qu^il 7 avait à Damas un homme appelé Joseph , fils d'Adam, qui partageait Terreur de ceux qui assimilent Dieu à la créature {9), et qui , par un extérieur modeste et recueilli , cherchait a faire des prosélytes. Aussitôt il le fait venik*, le fait monter sur un ane, et ordonne de le promener par toute la ville, suivi de gens chargés de le souffleter, et d'un héraut qui criait :« Ainsi on 9 récompense ceux qui prêchent l'erreur en matière de reti- 9 gion. » Ensuite il le bannit pour toujours de la ville.
Tel est le tableau que fait l'auteur de l'Histoire des Atabecs , des qualités de Noureddin. On conviendra qu'il a passé les bornes de la louange; et pourtant il est assez d'accord avec les auteurs chrétiens contemporains. Guillaume de Tyr, racontant la mort de Noureddin , s'exprime ainsi (3) : a Alors
(1) Ceàt-à-dire , ans^i poses et d*an axranssr grave qne quelqu'un qui tiendrait un oiseau perche sur sa tête, ou sur lequel foiseau viendrait de lui-même se placer comme sur un corps sans vie. Cette expression est très-familière aux écrivains arabes. On en trouyera Texplication dans rëdition de Hariri, par M. de Sacy, pag. 489. Voyez aussi la Kte de Saladin, par Boha^eddin, p. 1 5 5, et d*Herbebt. Bibliothèque orientale, p. 7, 849 et 938.
(s)'^e sont les antbropumorphites , hérétiques du i^' siècle de réglise chrétienne , qui attribuaient à Dieu une forme humaine , des bras , des jambes , &c.
(3) Liy. XX, ch. 33.
DBS CROISADES. 171
moiirat Nocufeddin ^ le plus grand ennemi da nom chre'tien ; «a demeurant ^ prince faste , ruse , 8a«^ et religieux , levant les principes de sa religion. « Cependant, si Ton excepte les musulmans de Sjrie , personfi< me regretta Noureddin , pas même les gens de sa famille , ànsanse de l'espèce de despotisme qu'il exerçait sur eux. Quand la nouvelle de sa mort arriva en Mésopotamie , plusieurs mnsulmans furent dans^k foie. 0 n lit avec surprise, dans la Chroniaue syriaque d'Abtiiilfarage ,
Î|ue le neveu de Noureddin , Saif-eddin , prince de Moussoid, ut si satisfait de cet événement, qu'il fit publier dans ses états la permission ^ pour tous ses sujets , de se divertir et de boite juêqu'à Vhreêse. Ainsi passe la gloire du monde!
S xxxn.
de MsdÎD.— Nouvelle invasion des chrtf tiens en Egypte.
Suite de Fannée 569 [1174 de /. C. /. Nous laisserons d'abord parier l'auteur de l'Histoire des Âtabeès :
m Noureddin ne laissa en mourant qu'un fils nommé M alek* saleh Ismael, lequel n'avait pas encore atteint l'age de puberté. Aussitôt les émirs et les chefs du gouvernement se disputèrent l'autorité: j'ai ouï dire que, dès que Noureddin eut rendu le dernier soupir , Kemai*éddin assembla les émirs et leur dit : « Vous savez que Safaulin a été jusqu'ici le vassd de n Noureddin; il est de notre intérêt de ne rien faire sans le • consulter : nous devons le traiter comme un de nous; autren ment il se révoltera, et vous savez qu'il est plus fort que » nous tons. » Ces paroles ne firent aucune impression sur les émirs; au Contraire, ib craignirent que, si Saïadin avait la moindre part aux affaires de la Syrie, il ne finit par s'emparer de toute 1 autorité. Cependant Maiek-saieh reçut peu de temps après une lettre de Saïadin , dans laquelle ce lieutenant félici* tait le prince sur son avènement, et où il lui jurait obéissance. A la lettre étaient jointes quelques pièces d'or frappées au coin du nouveau souverain.
n En ce moment, Saïadin était fort inquiet sur la possession de l'Egypte; une conspiration formidable venait d'éclater contre lui, et les chrétiens se disposaient à faire. une non» velle invasion. Ces événemens sont ainsi racontés par Ibn* alatir.
17d BIBLIOTHBQUB
« Un grand nombre d'Égyptiens, regrettant le gouvernement de leurs anciens califes , avaient forme le dessein de les rétablir. A la tête de la conjuration était un poète distingue de l'Arabie y appelé Omaraviuelques soldats de l'armée de Saladin s'unirent aux mecootens; les chefs du complot essayèrent même de mettre dans leurs intérêts les Francs de Syrie etj4^ Sicile : « Accourez promptement, leur ecrîvirentn ils ; plusieurs des soldats de Saladin sont dWcord avec f9 nous : si Saladin sort du Caire pour vous combattre, ils » l'abandonneront à la première occasion , et nous nous » emparerons de la capitale; si, au contraire, Saladin reste 9 dans la ville et se contente d'envoyer contre vous son » armée , nous nous jetterons sur lui et nous nous saisirons 9 de sa personne, t
« Tout fut convenu entre les chrétiens et les Égyptiens; il ne restait plus qu'à voir arriver les Francs. Tout-a-coup , par un effet de la bonté divine , un prédicateur de mosquée , appelé Zin-eddin , qui était de la conspiration , alla révéler le complot à Saladin. La division s'était élevée parmi les conjurés : on était d'accord sur le choix du calife; mais plusieurs émirs a-Ia-fois prétendaient à la dignité de visir. On remarquait parmi eux les enfans de ceux qui avaient déjà exercé cette dignité. C'est ce qui porta le prédicateur Zin-eddin à se séparer des conjurés. Saladin lui ordonna d'user de dissimulation et de faire comme s'il persévérait dans les mêmes dispositions, afin qu'il put se tenir au courant de tout. Sur ces entrefaites, un député du roi de Jérusalem étant venu sous les apparences de l'amitié , mais en effet pour se concerter avec les rebelles, Saladin le fit observer et s'assura de ses desseins perfides. En même temps, il fit arrêter les principaux conjurés, entre autres Omara, qui fut mis en croix (t). Les parens du dernier calife furent placés en lieu de surete ; à Tégard des soldats qui avaient trempé dans le complot , Saladin fit semblant de tout ignorer (S), ûuand la nouvelle de ces événemens ar-
(l) Ëmad-eddln cite au nombre des conjurés un chrétien arménien , astrologue de son i^étier, qui ayait promis à Tentreprise le plus heureux succès , et qui fut mis en croix comme les antres.
(s) Il avait éclaté vers le même temps une terrible insurrection dans la Haute-Egypte. Malek-adel , frère de Saladin, fut obligé de marcher avec une armée contre les rebelles : le plus grand nombre jiérit dans les supplices; le reste, effrayé, se soumit.
BBS CROISADES. 173
rÎYft en Sjrie, les Francs n'osèrent plus remaer. Mais les chrétiens de Sicile se trouvaient déjà en mer, et ifs ne' tardèrent pas à panutre a la vue d'Alexandrie. On était alors au 96 de donlhaggia [fin de fuiilet], deux mois seulement après la mort de Noureddin.
«r Celui qui reg^nait à cette e'poque en Sicile, se nommait GuîQaume II. La flotte chrétienne se composait de deux cents navires remplis de guerriers (l) et de trente^ix batimens destines au transport des chevaux. Six autres vaisseaux portaient les machines , et quarante autres les provisions. Le nombre des guerriers se montait à cinquante mille fantassins et à quinze cents cavaliers. C'était le cousin du roi qui avait le commandement de l'expédition.
9 A la vue de cette flotte formidable , les habitans d'Alexandrie furent frappes de terreur. Les Francs abordèrent sans obstacles et se déployèrent autour de la ville. Alexandrie ^ n'avait en ce moment qu'une faible garnison. On se hâta d'envoyer demander des secours à Sidadin. Le premier jour, les habitans eurent à soutenir un combat qui dura depuis le matin jusqu'au soir; le lendemain le combat recommença avec une nouvelle fureur : mais déjà les troupes musulmanes qui gardaient les villes voisines arrivaient successivement. Les habitans attaquèrent le troisième jour l'armée chre'tienne en poussant de grands cris, et Dieu leur accorda la victoire. Ce combat dura jusqu'à la nuit. Au moment qu'ils rentraient, pleins de joie , il se présenta un courrier qui annonçait la prochaine arrivée de Saladin. Aussitôt les habitans, oubliant les fatigues de la journée , retournent à l'action ; on eut dit qu'ils avaient Saladin à leur tête, et que Saladin était témoin de leurs exploits. Lf s Francs furent mis en fuite ; leurs bagages pris. Plusieurs chrétiens qui essayèrent de regagner leurs vaisseaux à la nagCj se noyèrent; enfin quelques-uns des vaisseaux furent, à la faveur de la nuit , percés par les musulmans et coulés bas. Restaient encore trois cents cavaliers chrétiens retranchés sur une colline; ils furent tous tués ou faits prisonniers. Ainsi Dieu délivra les musulmans de la malice des
(l) On lit dons une lettre de Saladin au calife de Bagdad, qu'an nombre des guerriers chrétiens étaient des Vënitiens, ô'^Uji des Pisani, 4X«»U.jt et des Génois, <j ^;o^. Cette lettre le trouve dans la eompibtion'des Deux Jardins.'
174 BiRLiOTHBWE
Francs; ainsi il envdoppa ces infidèles dans leurs propres filets.
,« Saladîn se trouvant dès-lors rassure sur la possession de rÉgjpte y put donner toute son attentian à Tetat de la Syrie.
S XXXIOL
Nonyelle politique de Saladin. — II 8*empare de Dunas et se rend
indëpendant
An 570 [H74 et années suivanieej.
Tandis que l'Egjpte était menacée d'un entî^ bouleversement, la Syrie et la Mésopotamie n'étaient pas plus tranquilles. Il est dit y dans VHistQtre desAtabecs, oue Noureddin , au moment de sa mort^ avait appelé en Syrie les guerriers de la^ Mésopotamie, afin de marcher avec les Syriens contre l'Egypte. A la tête des troupes de la Mésopotamie était son neveu , Saif-eddin , prince cie Moussoul. A peine Noureddin eut ferme' les yeux , que son neveu prit possession des villes possédées par Noureddin au-delà de l'Euphrate. Les émirs de Syrie étaient uniouement occupes de leurs intérêts particuliers ; Saladin seul eut pu mettre obstacle à cette invasion; mais les émirs ne songèrent pas même i l'instruire de ce qui se passait Quand Saladin eut appris ces eve'nemens, il ecri^ vit une lettre pleine de reproches au jeune Malek-saleh. Il en adressa une autre aux émirs, où iHeur disait ; « Noureddin 9 m'a confie le gouvernement de l'Egypte , parce qu'il n'avait n trouve personne parmi vous en état de tenir ma place. Nul » doute que , s'il n'était pas mort si promptement, il ne m'eut n aussi chargé de la conduite de son fils. Je vois bien que n vous voulez vous servir de l'amitié du prince à mon pre- » judice. Vous me forcerez d'aller a Damas pour lui faire ma n cour , et alors je vous traiterai comme vous méritez. »
Sur ces entrefaites, les Francs de la Palestine étant venus attaquer Panéas , les émirs de Syrie jugèrent plus convenable de satisfaire les chrétiens. Au rapport dlbn-idatir, ils envoyèrent aux Francs un député qui leur parla ainsi : u Ren tirez-vous et vivons tous en paix : sinon nous appellerons le n prince de Moussoul; nous nous adresserons également a n Saladin, qui est maître de FEgypte, et vous serez attaqués » par tous les cotés. Vous savez que Saladin a craint jusqu'ici
n (fe faire cause commune avec Noureddin ; maïs aujourd'hui 9 il n'est plus dirige par la mémo politique ; et si nous le prions » devons attaquer, il le fera avec empressement 0 Pour achever de persuader les Francs, on leur offrit une somme d'argent : les Francs comprirent combien ces raisons étaient justes ; ils acceptèrent l'argent et se retirèrent
Cependant Saladin, à la première nouvelle de l'invasion des chrétiens, s'était mis en marche avec son armée. Quand il sut que les émirs de Sjrie avaient eu recours aux ne'gocialions, il entra dans une grande colère et offrit au fils de Noureddin de tenir tête lui-même aux chre'tiens. La verit^ est, remarque l'auteur arabe, que Saladin cherchait pardessus tout une occasion de prendre les armes et d'envahir la Syrie. Ce fut cette considération qui engagea les émirs à négocier ; car ils craignaient Saladin , et ib craignaient aussi Sau-eddin.
Saladin écrivît, sur ces entrefaites, une lettre foudrojante aux émirs. Ibn-aboutaï nous l'a conservée; la voici : a Je » viens de recevoir la nouvelle du traite conclu avec les 9 Francs. Ce traité n'oblige que le souverain d'Alep et de m Damas , puisque les autres princes musulmans n'j ont pas
• pris pttrt : et cependant les chrétiens sont nos ennemis ff communs. On a fait servir a cet acte criminel les richesses
• consacrées à la défense de la cause divine et au salut de 9 notre nation. C'est un crime contre Dieu , contre son pro- 9 phète, contre tous les hommes de bien. Quand cette non-
• velle nous est parvenue, nous sommes restés en suspens, ne » sachants! nous devions avancer ou reculer. Demeurer en 9 repos, c'était encourager les chrétiens des pajs non compris 9 dans le traité (I) a envahir aussi les terres musulmanes. 9 Licencier notre armée, c'était s'exposer à ne pouvoir la réunir 9 de nouveau. Cependant l'ennemi est toujours en haleine : il 9 ne dort pas; loin de reculer, il avança toujours. Semblable 9 au lion, il ne perd jamais sa proie de vue 9 son activité ne
• se relâche pas. Si une fois notre peuple se met en colère, 9 il donnera des marques de son indignation. Toute notre 9 ambition est de sauver l'islamisme. Nous retiendrons notre
(i) II a*agit ici de la principauté d'Antioche et du comté de Tripoli. Le traité pre'cédent ne regardait véritablement que le royaume proprement dit de Jérusalem.
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9 armée sous les armes, de peur que rennemî , à la faveur de n l'argent que vous lui avez donné, ne se jette sur les terres 9 musulmanes. Cet argent a sans doute augmenté son audace; 9 mais lorsqu'il saura que notre armée reste sous les draff peaux I il n'osera rien entreprendre. »
Cette lettre ne corrigea pas les émirs. L'esprit d'insubor» dination devint tel , que Malek-saleh , pour-jouir de quelque tranquillité, quitta Damas et se retira dans Alep. Alors les émirs se jetèrent dans les bras du prince de Moussoul ; sur son refus, ils recoururent à Saladin. « Pour celui-ci , s'écrie l'auteur de l'Histoire des Atabees, il n'hésita pas; il se mit tout de suite en route pour la Syrie, et s'empara de Damas. II disait agir dans les intérêts du midheureux Malek-saieh, n'ayant d'autre intention que d'aflBranchir ce jeune prince de la tyrannie de ses officiers et de lui rendre toute son autorite, n se passa alors , continue l'auteur , bien des choses dont je fus témoin; mais je n'en parlerai pas. C'est le cas de dire ce que disait quelqu'un , dans une circonstance semblable : Il arriva ce qui arriva; interprhte4e en bien et ne m'en demande pas davantage» »
Ces paroles montrent la profonde douleur que l'auteur que nous citons éprouva de la ruine du fils de Noureddin. Fila d'un homme attaché au service de Zengui et de Noureddin , il ne put voir sans peine la chute de leur descendant; il s'indigna de la marche astucieuse de Saladin ; mais il n'a point osé exprimer sa pensée entière ; il craignait d'être en butte a la vengeance des princes de la. famille de Saladin sous lesquels il écrivait. Aussi son récit , qui jusqu'ici nous a été si utile , perd dès ce moment la plus grande partie de son intérêt. C'est, au reste, le même auteur que nous avons cité sous le nom dlbn-alatir, et dont l'ouvrage, en forme d'histoire générale, nous fournira encore des renseîgnemens précieux.
On lit dans Aboulféda que , lorsque Saladin se fut emparé de Damas, il marcha vers Emesse, qui ouvrit ses portes; il prit encore Hamah , puis alla attaquer Malek-saleh lui-même dans Alep. En vain on eut recours au poignard des baténiena ou assassins : les sectaires que Senan leur chef envoya contre Saladin se trompèrent de victime (l). En vain Pon s'adressa
(t) II a*agit ici des Mctatcars dn Vienx de U Montagne. II se passa alors on trait de fanatisme dont Thistoire henreasement oflfre
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i lUymond , comte de Tripoli ; Raymond s'avança jusqu'à Émesse; mais apprenant que Saladin Tenait contre hii, il se retira.
Cependant une armée formidable s'avançait de la Meso* potamie , commandée par Saif-eddin. Saladin offrit de rendre les villes qu'il avait prises , à l'exception de Damas, qu'H consentait à gouverner au nom de Malek-saleh. Sur le refus de Saif-eddin , il fallut en venir aux mains. Saladin remporta une victoire complète. Dès lors Midetsaieh n'eut plus d'autre ressource que de demander la paix* Saladin conserva toutes ses conquêtes et régna à-là-fois sur TÉgypte et la meilleure partie de la Syrie : il régna en toute souveraineté ; c'est ce qu'indique le titre de sultan, que Saladin prit alors , et par lequel il est designé par les écrivains de l'époque (l). Tous ces changemens furent sanctionnés par le suffrage du calife de Bagdad.
peu cTexempIes. Nons allons laisser parler le compilateur dtB Deux Jardins : • Les premiers sectaires qtti , au »iége cTAIep , essayèrent d*agsaBsiner Saladin , ayant été découverts et mis k mort , Senan en euTOja d'autres. Saladin assiégeait alors le château d*Exa2 aux environs d^AIep. Les émissaires de Senan se mêlèrent dans son armée et en partagèrent les travaux, attendant une occasion favorable. L'occasion se fit attendre quel(|ue temps ; enfin un jour Sdiadin sVtant assis pour examiner les traTaux, un des sectaires se jeta sur lui et le frappa à la joue avec un couteau. Au sang qui coula, les assistans furent glacés d^efiroi. Déjà l'assassin avait terrassé le prince et allait TacheTer , lorsqu'il fut tué par un émir. Aussitôt un autre sectaire accourut et périt de même ; il en vint un troisième qui fut tué également « Le sultan , ajoute Tauteur, se retira dans sa tente couvert de sang et ne se laissa plus désormais approcher si facilement; la terreur était générale et chacun craignait son voisin*
(i) Le mot de sultan appartient a la langue arabe et signifie proprement puissance, II servit, dans l'orighiey a désigner les princes qui , à répoqne de l'abaissement des califes de Bagdad , exercèrent fautorite temporelle, et qui jouissaient d^une espèce de suprématie sur tous les émirs et les commandans de pro^^nce.En ce sens, il v^j avait qu'un sultan comme il n'y avait qu'un calife. L'un était le maître du temporel , ncomme foutre était mchre du spirituel. Lorsqu'il se fut formé en Egypte une nouvelle maison de califes, il s'éleva en même temps uhe nouvelle dignité de sultan ; les visira ée» ^Mifet en Caire s'étaient arrogé ce titre. Aussi Saladin , ayant été nommé ▼isir , aurait pu suivre- kur exemple ; mais comme il affectait le pins grand respect pour rantsrité du odife de Bagdad et pour ceHe de
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Aîosi âaiftdin arriva mu terme de ses désirs ; on Toît que oe fut aux dépens du fils de son ancien bienfaiteur. Aboulfarage rapporte dans sa Chronique syriaque que les chrétiens scandalises envoyèrent un députe à Saladin pour lui reprocher son ingratitude. « Us n'est pas séant, lui dirent-ils, » de rendre le mal pour le bien , et de traiter ainsi le fils de 9 ton maître. » L^s chrétiens auraient mieux fait de s'opposer les armes à la main à un accroissement de puissance qui devait leur être si funeste. Mais à cette époque , l'anarchie existait dans leurs conseils, et ils n'avaient pas d'autre mobile que les plus vains caprices.