‹ Bibliothèque des croisades (volume 3)Chapitre 8 sur 55 · S XV · texte numérisé non relu

S XV

tempereor de Constantinople , Jean Comnène, vient an Beconrs des

chrétiens de Syrie. — Sa retraite.

' Cependant les Francs avaient envoyé demander dtt secours à Pempereur de Constantinople (l) , le pressant de Vèuir en Syrie, et de ne pas 'attendre que Zengui eut sub-

I'ugùé toutes les places chrétiennes , afin que son arrivée ne èur fut pas inutile. L'empereur fit donc diligence, et, se i^ettant en mer, il commença par soumettre quelques places de la petite Arménie qui s étaient soustraites à son obéissance. II se fit également rendre hommage par le prince d'Antioche, qui l'avait offensé; après quoi il tourna ses efforts contre les musulmans.

An 532 [1137]. Ibn-alatir reprend en ces termes : « L'empereur entra cette année en Syrie, et son apparition jeta l'épouvante dans les esprits. Il assiégea d'abord Beza^a, TÎÛe assez belle , située a six parasanges d'Alep, donc il ta

(l) KeouJ-eddin nomme ce prince par son samom de Gdojaa

^VqJs. Voyes , inr ce snmom , Gibbon , Bistoire de la âéeudenee et de Im ekuté de l'empùrerammin, édit de Paris, iliOitom. ix, p. S3t.

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rendit maître. Le cadi de la ville et environ quatre cenfis personnes des plus considérables embrassèrent le christia» nisme. Les Grecs s'arrêtèrent à Bezaga pendant dix jours. Sur la nouvelle que beaucoup d'habitans s'étaient retires dans des cavernes , ils allumèrent des feux à Fentree, et les étouffèrent. De là ils se portèrent vers Alep, conjointement avec les Francs de Syrie. Tous les princes chrétiens étaient venus se joindre à Pempereur. On y distinguait en,tre autres Boemond, prince d'Antiochei et Josselin (l), comte d'Edesse. L'armée chrétienne assiégea Alep pendant trois jours,

Iivàs se porta contre Atareb, qu'elle trouva évacuée , et de à se rendit vers Schaizar sur l'Oronte. Cette ville appartenait E Abou-assaker , qui implora le secours de Zengui. Ce prince commença par envoyer ses bagages de Tautre cAte de rEuphrate, pour être plus libre dans sa marche; ensuite il vint camper sur l'Oronte , à peu de distance de l'armée chrétienne. Tous les jours il montait à chevid avec ses troupes, et s'avançait en présence des Grecs. Un jour il envoya un député à l'empereur avec ces mots: u Vous vous » tenez loin de moi sur ces montagnes; que ne descendez* • vous dans la plaine, et nous nous mesurerons ensemble» m Si je triomphe de vous, les musulmans seront hors de j» perd ; et si vous êtes vainqueur , vous respirerez plus à jf l'atse ; vous soumettrez Schaizar et toute la Syrie. » Zengui était très-inférieur en forces. Ce discours ne laissa pas d'ins* pirer de l'inquiétude à l'empereur; et comme les Francs conseillaient au prince d'en venir aux mains, disant que la victoire serait facile, il s'v refusa, et dit : « Croyez-vous qu'il m n'y ait pas d'autre armée que ceQe que vous voyez? Zengui Jf ne demanderait pas mieux que d'engager le combat; et Jf alors vous verriez paraître une autre armée pour soutenir 9 la première. 9 Zengui écrivit encore à l'empereur pour lut faire entendre que les Francs se défiaient de lui, et que, s'il s'éloignait, ces perfides abandonneraient sa cause. Il écrivit ^paiement aux Francs pour réveiller leur défiance contre Fempereur; il leur disait : « Si l'empereur parvient seulement 9 à occuper une de vos places , il voudra les avoir toutes. » Zengui les brouilla ainsi les uns avec les autres , et l'empereur se retira de devant Schaizar, après vingt-quatre jours

(0 Cest Joifcliii H.

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dé siège y abandonnant ses travaux et ses machines de guerre, n

Ainsi cette expédition fut sans re'snltat. Une circonstance qui , au rapport de Kemal-eddin , dut beaucoup contribuer à ia retraite des Grecs , ce fat la nouvelle qu'on reçut alors de l'approche de Cara-arsian , prince de Hisn-caïfa, en Mésopotamie, avec une arme'e de plus de cinquante mille hommes. Un tel renfort eut donne la supériorité' aux musulmans. Dès que Pempereur fut parti , Zen gui manda à Cara-arsian de repasser i'Euphrate et de s'en retourner chez lui , attendu que son secours e'tait devenu inutile.

- On lit dans l'Histoire des Atabecs, qu'à la nouvelle de ia marche des Grecs sur Schaizar, le frère du maître de cette ville, occupe alors a transcrire FAIcoran, s'était interrompu, et, levant le livre en l'air, s'e'cria : a O mon Dieu! par celui n à qui tu as révèle ce livre ( Mahomet ) , s'il entre dans tes n desseins de soumettre ce pays aux Grecs , appelle-moi tout 9 de suite à toi! 9 En effet, ajoute l'auteur, ce musulman mourut quelques jours après , et n'eat pas la douleur de voir les chrétiens sous les murs de la ville. . L'historien des Atabecs cite encore un trait qui mérite d'être rapporte : « Pendant le sie'ge d'Alep (I) par les Grecs, Zenfui avait envoyé' un de'pute' à Bagdad , auprès 3e Massoud , sultan de Perse , pour réclamer son assistance. Il fit choix pour ce dessein du cadi Kemal-eddin , et c'est ce même cadi qui a fait à mon père le re'cit suivant : «r Lorsque Zen- 9 gui, dit-il, m'eut ordonne' d'aller exposer au sultan Tétat 9 déplorable de la Syrie , le nombre des ennemis de Ksla- 9 misme , et le besoin qu'on avait d'aide , je lui dis : // est à 9 craindre que les chrétiens ne veuillent s'emparer de tout n le pays, et que le sultan ne se serve de ce prétexte pour 9 ençoyers ses troupes en Syrie et la remettre sous le joug. 9 D'un autre côté, reprit Zengui , si les chrétiens en veulent 9 à la Syrie, et qu'ils prennent Alep, c'en est fait de tisla- 9 misme dans ces contrées; et, dans tous les cas, il vaut 9 encore mieux que la Syrie soit entre les mains des ntu^u/-

(1) Cest stns donte une faute ; il faut lire Sehaizar et non Alep, puisque le siège de cette dernière ville n'ayant duré que trois jours, il eàt été impossible , dans un aussi court intenralle de temps, d'envoyer nn député à Bagdad et de recevoir la réponse.

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9 mans que des infidèles. J'allai donc a Bagdad , poursuivait n le cadiy et fe m'acquittai de ma commission. Mais le sultan 9 me fit d'abord les plus belles promesses , et n'envoya au- « cune Iroupe. Cependant Zengui ne cessait de ra'ecrire 9 pour presser le départ d'une armée; et j'avais beau solliciter 9 te sultan y je n'en tirais que des promesses. Quand je vis le

• peu de zèle du sultan pour cette affab'e , j'appelai l'homme « qui m'avait accompagne' dans ce voyage , et je lui dis : 9 Tiens, prends cet argent et va le distribuer aux vagabonds 9 de la ville; tu te trouveras vendredi prochain avec tout ce 9 monde à la mosquée du palais; et au moment que le prêdi- 9 cateur montera en chaire, vous vous lèverez tous, et vous 9 appellerez les musulmans aux armes par les mots, & isla-

• misme ! d religion ! 6 Mahomet ! Après cela , vous sortirez 9 de la mosquée et vous viendrez au palais du sultan pour y 9 ameuter le peuple. Moi, je me charge, au moyen d'une 9 autre personne , d'en faire autant dans la mosquée du sul- 9 tan. Lors donc que le vendredi fut venu , au moment où le 9 prédicateur prenait la parole, mon compagnon se leva,

• déchira ses habits , jeta son turban à terre, et se mit à crier 9 de toute sa force. A ce signal, la foule attroupée commença 9 à fondre en larmes et poussa des cris horribles ; les assis- 9 tans n'y purent tenir; tous se levèrent, et la mosquée reten- » th de gémissemens et de plaintes. La prière fut interrom- 9 pue; le peuple se porta en tumulte au palais du sultan , et 9 l'on vît àJ»>fois le peuple et les soldats, ramasses autour du 9 palais, pleurant, sangiottant et demandant » grands cris la 9 guerre. Le desordre devint bientôt ge'neVal. Le sultan , tout 9 tremblant, demanda ce qu'on voulait. Cest le peuple, lui 9 dît-on, ^ttt se soulève , parce que vous n'envoyez pas vos 9 armées à la guerre sacrée. Faites venir le cadi, reprit-il. 9 Aussitôt je parus devant lui , non sans quelque crainte , 9 mais bien résolu d'être sincère et de dire la vérité'. Du plus 9 loin qu'il me vit, il me dit : Cadi, pourquoi ce tumulte? 9 Cest le peuple , repondis-je , qm a peur d'être exterminé n ou d^itre obligé de se faire chrétien. Sans doute, ajoutai-je , 9 le sultan ignore le peu de distance ' qui est entre lui et n r ennemi? C'est l'affaire dune semaine de marche. Si les 9 chrétiens prennent Alep , ils envahiront ton empire et n viendront a Bagdad par l'Euphrate et par terre, sans qu'il n y ait de barrières assez fortes pour les arrêter. £n un mot , «je lui fis voir le danger de sa position, et le lui teudis si

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«présent y im'il voyait , pour ainsi dire, rennemi de ses 9 jeux. Eh ùten ! me répondit-il , débarroêse'mai de cette n populace, et prends les troupes que tu voudras i tu partiras 9 avec elles , et le reste te suivra sans délai. Je retournai 9 donc vers la multitude , et lui fis part de la réponse du 0 sultan ; en même temps , j'enjoignis à la foule de se séparer, 9 ce qu'elle fit sur-ie-champ. Après quoi je choisis dans 9 l'armée vingt mille hommes de cavalerie , et mandai cette 9 nouveiie à Zengni , en lui disant au'il ne me fallait plus 9 Que le temps d'arriver. Le sultan m avait permis de partir; 9 il me pressait même de le faire le plus tât possible. Je 9 passai avec mes troupes sur le bord occidental du Tigre ; 9 mais, au moment de nous mettre en marche, je reçus de 9 Zengui la nouvelle de la retraite des Grecs , avec ordre de 9 remercier le sultan ainsi que ses troupes. Je me rendis 9 donc thet le sultan ; alors il insista sur ia nécessité d'en- 9 vojer une armée en Syrie, afin, disait-il, d'anéantir les 9 Francs et de les chasser du pays ; mais, en effet, pour ouvrir 9 i ses guerriers l'entrée de la Syrie, et la replacer sous son 9 autorité. Je fus obligé d'agir avec instance auprès du vnir 9 et des ministres ; et j'obtins enfin le rappel des troupes sur 9 la rive orientale; après quoi je revins auprès de Zengui. 9

Ce passage est remarquable, en ce qu'il peint bien la terreur qu'avait causée l'invasion de l'empereur de Constantinople ; il montre également de qtielle manière s'y prenaient alors les peuples musulmans quand ils voulaient arracher une volonté à leur souverain. On y voit encore quelle était la politique des sultans de Perse et des princes leurs feudar taires.

An 534 [1139], Ibn-alatir reprend ensuite pour dire que depuis long-temps Zengui desirait s'emparer de Damas et se rendre miûtre de toute la Syrie. Il avait employé successivement la ruse, l'artifice, la force; rien ne lui réussit. Enfin, à la mort de Gemal-eddin , prince de cette cité , Zengui vint Tattaquer avec toutes ses forces , espérant la prendre an dépourvu ; mais il échoua dans ses desseins. Le visir Moyneddin-anar , qui commandait dans la ville, appela les Francs à son secours, et, pour les décider, leur promit de les aider à reprendre Paneas , une de leurs forteresses , qui alors était au pouvoir de Zengui. Les Francs sentirent sans peine que si Zengui prenait Damas , il lui serait facile de les subjuguer eux-mêmes. Ils accoururent en armes et forcèrent Zengni à

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h retraite; %prH quoi, de concert iiyep Moyn-eddln, ib rentrèrent dans Panéas.

Dans les années qui snivent, nouvelles irruptions réciproques, nouyeaux pîQages. L'empereur de Constantin opie vînt de nouveau en Syrie et pe'nétra jusqu'à Tripoli. Pen* dant ce temps , Zengui ne restait pas dans rinaction : il avait à se deTendre contre les princes musulmans du voisinage, que son ambition avait armes contre lui; il availt d'aiQeurs on grand dessein a remplir,

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Zengui prend Edeste aux chrétiens.

An 599 [1144]^ « Édesse , comme le remarque Ibn^a* tir, avait acquis , sous la domination des Francs, une grande puissance. Les chrétiens avaient envahi presque tout ie nord de la Mésopotamie I portant leurs courses dans les lieux Soignés comme dans les lieux proches. Leurs troupes pené* traient jusqu'à Nîsibe , Amide et Racca sur l'Euphrate , et jusqu'aux portes de Maridin. Leur autorité s'exerçait sur tout le voisinage, y compris Saroug, Elbiré et autres lieux à l'occident et à l'orient de l'Euphrate. Tout ce pays appartenait à Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient; ils Pavaient choisi pour chef de leurs armées, à cause de son courage et de son adresse (l).

» Depuis long-temps Zengui aurait voulu prendre Edesse; mars il pensait que s'il l'attaquait à force ouverte , il éprouverait une vive résistance. Il savait qu'au premier mouvement Josselin accourrait avec ses braves, et que la conquête de la viDe deviendrait impossible. Il feignit donc de se porter d'un autre cdté ; et comme Josselin quitta la ville pour se rendre dans ses possessions à l'occident de l'Euphrate, Zen|;ui fit aussitôt ses dispositions. Il assembla ses émirs, et faisant apporter des. mets : « Personne, dit-il, ne s'asseoira ayec 9 moi à cette table , s'il n'est digne do me suivre et d'enfon- 0 cer demain matin l'ennemi à la porte d'Édesse. n A ces mots , un jeune homme , dont on ne connaiss.ait pas encore

(t) Les aatean chréliens représentent ce Josselin comme indigne de son père et comme adonné à TiTrognerie et à d'antres vices; maie ils ini accordent de l*habiletë dans la guerre.

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Piropétuosîté et l'aadace, s'approcha du prince. « Ce n'est « pas là ta place , lui dit un émir, n A quoi Zengoi répondit : «Laisse ce jeune homme tranquille. Par Dieu! je vois à son n air qu'il ne se séparera pas de moi. 9 On marcna donc Ters la ville. Zengui fondit le premier sur les Francs , toujours accompagne du jeune musulman; et comme un cavalier chrétien venait sur lui , le jeune homme tua le cavalier et sauva la vie au prince. Zekigui dressa son camp sôus les murailles d'Édesse, et l'assiégea pendant vingt-huit jours. Il était très-impatient de s'en rendre maître, pour ne pas laisser à l'armée chre'tienne le temps d'arriver.

Il j avait, selon Kemsi-eddin, des sapeurs alepins (l) à ce siège; ils ouvrirent la terre en plusieurs endroits, et, pénétrant jusqu'aux fondemens des remparts , ils placèrent pafwdesftous du bois pour les soutenir , et les tinrent comme au^pendus en Tair; ensuite ils demandèrent à Zengui la perqiission d'y mettre le feu. Le prince descendit dans la mine pour juger par Iui*méme de l'état des travaux. Au signal donne , le bois s'enflamma , les murs s'ecroulèreot , et les inusulmans , animes par ce spectacle, se pre'cipitèrent dans la ville pt la prirent de force. La citadelle se soumit aussi après quelque résistance.

JÉdesse, selon Ibn-alatir, fut d'abord livrée au pillage. Les hommes furent passes au fil de l'epee» les femmes et les

(1) OJ^^^ ^^ ▼oit P^^ ^^ H^i *^t quelle est U significatioa précise da mot Aiepin, qui ne se trouve dans ancnii dictionnaire. II paraît qae ces sapeurs alepins étaient réellement d'Alep. La preuve en est dans ce que dit Kemal-eddin4 Tan 5i 3 de son Histoire cTAIep , sur le siëge d*Atareb , passage qui correspond à un endroit de Gautier le chancelier dans Bongars , p. s 59. Kemal-eddin dit qullgaxi fit venir an siège d*Atareb des jeunes gens on plutôt des milices

^Alep , qui minèrent la citadelle j^)-as*' \y^J^ o-l^ ^^ oIt\i^»

et Gauthier dit sur ce même sujet : « llgazi cum suorum assultu » castrum capere nequeaf, in diversis parti bus fncta specu subterra- • nea infodientes mittit homines , igniferosque parât curms siccis » fignts insitos , ut cum ad turres pervenerint snb podiato postibns » eisdem immissis ignibus corruant. • Ces Alepins étaient famenz par leur habileté à miner les places , et se faisaient rechercher par tons les princes musulmans de cette époque. On verra même plus tard le roi Richard Cc6ur-de*Lron en prendre à son service. Voyex la Fie dé Saladfn, par Boha-eddin, p. as 7.

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enfms réduits en servitude. Maïs quand Zenpii eut examine la viile en détail , il en fut dans l'admiration ; et jugeant con> yenable de ne pas la détruire , il re'tabiit les habitans dans leurs -maisons , il fit remettre les femmes et les enfans en liberté, et rendit aux chrétiens jusqu'au dernier ustensile.

Nous donnerons maintenant le récit du même événement d'après un auteur chrétien ; c'est celui d'AbouIfarage dans sa Chronique syriaque.

cr Zengui parut devant Edesse un mardi 98 de tisrin second ou novembre. Son camp fut dressé près de Importe des Heures, ▼ers rà[lise des Confesseurs, Sept machines furent élevées contre la ville. Dans ce danger, les habitans grands et petits , sans excepter les moines , accoururent sur les ramparts et combattirent avec courage; les femmes mêmes sj rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des ▼ivres. Cependant Tennemi avait creusé sous terre jusqu'à la ▼ille; les assiégés creusèrent aussi de leur coté, et, pénétrant dans la mine opposée , y tuèrent les travailleurs. Mais déjà deux tours étaient entièrement minées. Comme elles étaient près de s'écrouler, Zengui le fit savoir aux assiégés, en disant : * Prenez deux hommes d'entre nous en otage; vous 9 enverrez deux des vâtres , et ils se convaincront par eux- • mêmes de l'état des choses. Il vaut mieux vous rendre , et. n ne pas attendre d'être soumis de force et d'être extermi- « nés. n Cet avis fut méprisé. Celui qui commandait dans Edesse pour les Francs (l) , attendant d'un moment à l'autre l'arrivée de Josselin et du roi de Jérusalem, rejeta avec dédain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mît le feu aux poutres qui soutenaient les tours , et elles s'écroulèrent.

(l) Abonifarage ne l'appelle jamais que par son titre syriaque de fofias, on ^0CL*ftA- ^^ ^ beaucoup disputé sur le sens de ce mot. Oq le retrouve dans les auteurs arméniens ; car Mathieu d'Édesse , ayant à parier de celui qui commandait dans cette ville au nom des Francs, Tappelle hohios, (Voyez les Notices des manuscrits de la bibliothèque du Roi , tom. ix , p. 316.) Nous sommes portes à croire qa*if s*agit ici dé TarcheTéque du rit latin , d'autant plus (}ue Guillaume de Tyr dit k^peu-près de Hugues , archevêque latin d'Edesse , ce que raconte AbonlAirage sur le personnage qu*il appelle papias. En ce cas, le mot papias reviendrait à-peu-près à notre terme de mctropolitato. Voyex au reste Touvrage allemand du savant Lorsbach , intitulé Archive JUr die morgenlandische literaturj 1. 1 , p. 861.

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Au bruh qui en retentit, les habitant et lea ^Tèqaea (i) accoururent sur la brèche pour arrêter l'ennemL Mais pendant qu'ils de'fendaient cet endroit , les Turcs ( soldats de Zengui) trouvèrent les remparts deearnis et forcèrent la yille. Alors les habitans quittèrent la brèche et coururent à la citadelle. A partir de ce moment , auelle bouche ne se fermerait , quelle main ne reculerait aeffiroi , si elle vou* lait raconter ou décrire les mfdheurs qui, durant trois heures, accablèrent Édessel On était au samedi 3 de çanoun second^ ou janvier 1145 de J. C. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prêtres, des diacres, des religieux, des religieuses, des vierees , des e'poux, des épouses. He'ias! chose horrible à dire ! la viQe d'Abgare , ami du Messie (i) , fut foule'e aux pieds pour nos pèches ! 0 déplorable condition humaine! les pères restèrent sans pitié' pour leurs enfans, les enfans pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le fruit de leurs entrailles ; tous couraient au haut de la montagne vers la citadelle. Quand les prêtres en cheveux blancs qui portaient les chasses des saints martyrs virent luire les signes du jour de Colère , du jour dont un prophète a dit , T prouverai le courroux céleste parce que j'ai pi* ché, ils s'arrêtèreht tout court, et ne cessèrent d'adresser leurs voix à Dieu , jusqu'à ce que le glaive des Turcs leur eût ôte' la parole. Plus tard, on retrouvil leurs corps en habits sacerdotaux teints de sang. 11 y eut cependant ouelques mères qui rassemblèrent leurs enfans auto.ur d'dles, comme la poule appelle ses petits , et qui attendirent de peVir tous ensemble par Tépee , ou d'être a-la-fois menés en servitude. Ceux qui avaient couru vers la citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent d'ouvrir les portes , et attendirent que leur chef qui était à la brèche fut revenu. Il aiTiva enfin , mais trop tard, et lorsque des milUers de personnes avaient été étouffées aux portes. £n vain voulut-ii s'ouvrir un chemin ; il ne put passer outre» à cause des cadavres entassés sur soii passage, et fut tué à la

(l) A Edesse, chaque comii|anioii chrétienne avait son pssteur.

(s) ÇTest cet Abgare , roi d*£deflae , qui , à ce qae rapport^ Ensèbe » se tronvant infirme, écrivit à Jësiis*Christ> et en reçut une réponse favorable.

DBS CR0ISADS8. 75

porte même, d'un coap^de flèche. Enfin Zengoi, touche des maux qui accablaient Edesse, ordonna de remettre Pepe'e dans le fourreau. L'evéqne Basile avait été garrotte par les Turcs , traîne' nu et sans chaussure. Zenguî le vît y et se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il était. Quand il sut que c'était le métropolite, il lui fit donner des habits et le conduisit à sa tente. Ensuite il lui fit des reproches de ce qq'on n'avait point , par une prompte soumission , sauve ce peuple infortune. L'evéque repondit : tt C'est la divine Pro- 9 vidence qui te réservait une si grande conquête , afin de 9 rendre ton nom grand et illustre parmi les rois , et pour 9 nue nous autres misérables nous pussions contempler la m lace de notre maître sans crainte; car nous n'avons point 9 violé de parole , nous n'avons point enfreint de serment. 9 Zengui fut touclié de ces paroles , et reprit : a C'est bien 9 répondu I A métropolite! Oui | Dieu et les hommes honorent 9 ceux qui gardent leurs sermens et qui sont fidèles à leur 9 foi jusqu'à la mort. 9 La garnison de la citadeHe se rendit deux jours après et se retira la vie sauve. Les Turcs massacrèrent tous les Francs qu'ils purent atteindre; mais ils respectèrent notre peuple (les Syriens), ainsi que les Arméniens. H ne nous appartient pas de rapporter ces événemens plus au long : il faudrait un Jérémie et des hommes de son génie pour former un concert de pleurs et de géraissemens, et célébrer dignement par des lamentations , des^ cantiques et des vers lugubres, les malheurs du peuple d^Edesse (1). II nous reste, ajoute l'auteur, plusieurs élégies composées à ce sujet. »

Tel est le récit d'AbouIfarage sur cet événement déplorable. Kemal-eddin est d'accord avec cet auteur sur l'impression que tant de maux firent sur Zengui. II dit que ce prince fit réparer les murs d'Edesse , et ordonna aux émirs cTuser, dans la levée des impdts, de douceur envers les habitans, voulant qu'ils ne payassent qu'à proportion de l'abondance des récoltes. Un autre auteur, Ibn-alatir, rapporte même que l'armée musulmane évacua bientât la viUe, et qu'Edesse revint à son premier état. II n'y resta qu'une garnison pour veiller à sa défense. Zengui, selon le même au-

(i) Les dernières paroles sont imitées d'an passage de Jérémie» chap. IX , Tcn. i s et 19.

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leur , alla ensuite soumettre Saroug et les autres places dépendant d*Edesse à Torient de l'Euphrate. li ne restait plus aux chrétiens qu'EIbire, ville très-forte, située sur ce fleuve. Zengui vint aussi en faire le siège; déjà mémç elle était épuisée de vivres et à la veille de se rendre, lorsque ce prince fut oblige de se retirer pour dier à Moussoul , où il e'taît survenu quelques troubles. Après son départ, Timurtasch, prince de Maridin, s'avança contre la place avec son arme'e , et les chrétiens se rendirent à lui , de peur d'être attaqués de nouveau par Zengui et de ne pouvoir résister plus long-temps à ses armes.

Passons maintenant au tableau de l'effet que fit sur les musulmans la prise d'Edesse. « Après cette conquête , dit l'auteur de l'Histoire des Atabecs, l'islamisme avança ses cornes dans la contrée ; il déploya sa force et les signes de sa victoire, conformément à ces paroles de l'Alcoran : « Dieu a )) promis à ceux qui croient en lui et qui font Je bien , de les 9 laisser sur la terre pour qu'ils la gardent jusqu'au jour du 9 trépas. 9 Cette conquête était en effet importante, et telle, que les musulmans n'en avaient jamais fait de semblable. La nouvelle s'en répandit dans le monde; la sensation en lut agréable ; elle se communiqua de bouche en bouche et devint le sujet de l'entretien de toutes les assemblées de la terre. Une foule de gens de bien et d'amis de Dieu furent témoins de cet événement, et les justes et les favoris de Dieu en furent dans la joie. Je tiens ce qui suit de plusieurs ersonnes dignes de foi. Le jour même de la prise a'Edesse , c schéikh (supérieur de couvent) Abou-Abd-alIah, homme savant , pieux , détaché du monde et devenu fameux par des actes qui tiennent du prodige , était renfermé dans sa cellule; tout-à-coup il se présente aux personnes de qui je tiens ce fait, le visage rayonnant de joie et de plaisir, en un mot tel qu'on ne l'avait jamais vu ; il s'assied auprès de ces personnes , et s'écrie : <» Un de nos frères vient ^de nie n dire que Zengui est entré aujourd'hui même dans Ëdessts 9 ajoutant qu'il a été témoin de cet événement, ff Ensuite il se mit à dire : u Va, & Zengui! une telle action ne te nuira » pas; j» et il répéta plusieurs fois ces paroles. Ces personnes marquèrent le jour, et il se trouva que c'était celui de la prise d'Edesse. Il arriva même peu de temps après que des soldats venus de l'armée dirent, en s'adressant au schéikh : 4é Du moment que nous t'avons vu monter sur les remparts

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9 dPEdesse, aux cris de Dieu est grand! Dieu est grand (i) ! 9 nous n'avons plus doute du succès de nos armes. » Le scheikh eut beau protester qu'il n'avait pas quitté sa cellule; ils attestèrent qu'ils l'avaient vu , et vu de leurs jeux.

9 Voici un second trait que je tiens d'un homme savant en histoire : » A l'époque de la prise d'Edesse, il y avait auprès du rot de Sicile (9) un musulman d'Afrique , homme pieux et d'une grande science. Le roi l'aimait beaucoup et prenait plaisir à le voir et à l'entendre ; il en faisait plus de cas que des prêtres et des moines de sa cour. Quelque temps auparavant , ce prince avai^envoyé une flotte sur les câtes d'Afrique. Tout-à-coup on reçoit la nouvelle que cette flotte avait fait beaucoup 4e prisonniers et un riche butin. Le roi était dors au milieu de sa cour, ayant le savant d'Afrique à ses cAtés. Cet homme avait l'air de sommeiller ; on eut dit qu'il dormait Le roi ie réveille et lui dit : « Docteur, asn tu entendu comment nous avons traité les musulmans? Que « faisait donc ton Mahomet, pour ne pas venir à leur secours? n II voulait assister à la prise d'Édesse , répondit le savant. 9 A ces mots, ceux qui étaient préàens se mirent à rire, a Mais, » reprit le roi, il ny a pas sujet de rire. Par Dieu! ce que cet >• homme dit, il le sait bien, n Le prince fut donc très-aflècté de ce discours ; et comme on apprit bientôt après l'entrée de Zengui dans Edesse , il demeura insensible au succès de^ sa flotte, tant les chrétiens mettaient de prix à la conserva^ tîon de cette ville.

» Plusieurs personnes dignes de foi, continue l'auteur arabe , m'ont assuré avoir vu Zengui en songe , vers le temps de sa mort, dans l'état le plus brillant ; elles lui demandèrent quel accueil il avait reçu de Dieu : « Le meilleur possible , » répondit-il. — Et pour quel sujet? lui dirent ces personnes. « — Pour avoir pris Edesse j répliqua-t-il. n Nous avons rapporté ces traits singuliers , moins pour leur importance en eux-mêmes , que parce qu^Is servent à nous nionti*er quel eflfet prodigieux nt la prise d'Édesse chez les nations musulmanes. Cette conquête fut grande sans douté, puisqt^au

(1) 2^U i^\yA^ jyJ\ (^ dUjtj SXa Ceg mots étaient

le cri d'arme ou de gnerre des musalmans , comme on f e verra par fa suite. Citait pour les gnerriers le tfignal de Tassant, (s) Cest le roi Roger.

78 BIBUOTHltQVB

bruit qui en retentit tout l'Occident fl'el>ranla. Mais aTSOt de parler de cette nouvelle croisade , il sera bon de racontar ce qui se passa dans l'intervalle.

S xvn.

Mort de S^ngui. — Son portrait.

An S4i [11461. D^ux ans s'écoulèrent à peine entre la

f»rise d'Édesse et la mort de Zengui. Ce prince fut tue sous es murs d'une forteresse musulmane voisine de l'Euphrate» dont il desirait s'emparer. Nous allons donner le récit de l'auteur de l'Histoire des Âtabecs.

u Zengui fut assassine' pendant son sommeil par quelquesuns de ses mamelucks , tandis qu'il faisait le siège du château de Gîabar. Ceux qui commirent ce meurtre , se sauvèrent aussitôt dans la place et annoncèrent ce qu'Us avaient fait On se hâta d'en donner la nouvelle aux assie'geans. Les serviteurs de Zengui coururent à son lit et le trouvèrent rendant le dernier soupir. Ainsi finit Zengui. Un beau matin il s'éteignit sans pouvoir se prolonger jusqu'au soir : sa puissance le quitta; la mort triompha de lui; ses troupes et ses armées ne purent le défendre ; ses richesses et ses palais ne lui servirent de rien ; ses mamelucks et ses guerriers n'arrêtèrent pas le cours du destin ; ses forteresses et ses provinces ne le dérobèrent pas à la destruction; son espoir fut dëçu; il arriva à son dernier terme, abandonne de ses esclaves et de ses amis. Ah ! quelle étoile de l'islamisme s'éclipsa ! quel protecteur de la religion se retira! quel océan de bonté se sécha! quelle pleine lune de bonnes qualite's se coucha ! quel lion fut à son tour la proie d'un autre ! L'élévation de ses citadelles ne le sauva pas; le dos de ses chevaux ne lui fut d'aucun refuge ! Quelle peine n'avait-il pas prise pour policer ses provinces et j établir le bon ordre! quelle sollicitude n'avait-il pas iliontrée pour défendre ses domaines et les protéger ! Eh bien I lorsqu'il fut arrivé au terme de ses souhaits, quand il eut reculé les bornes de son empire et qu'il devint formidabU. aux nations ; quand son autorité se fut affermie , que les difficultés se furent aplanies, que ses inquiétudes eurent cessé ; quand il eut humilié les Turcs , les Francs et les Grecs, et que tout trembla devant lui , il tomba auxinains de Pexterminateur des nations , de celui qui emporte tous les humains, jeunes et vieux; de criui qui tue les gens du pays

DBS GROnEAOSf. 79

comme ceux des pays étrangers. La mort se saisit de lui; son pouTOÎr l'abandonna , ses gardes et ses domestiques se retirèrent, ses serviteurs et ses amis le quittèrent, la mort le sépara de toutes ses richesses; elle le re'duisit à sa seule force; de maître qu'il était de la vie des autres, elle en fit son propre jouet ; elle le tira du lit voluptueux où il était couché; elle le terrassa, le renversa dans la poussière , et la lui donna pour tombeau. Dès ce moment il se trouva dans le Deu ou fon ne vous juge que sur ce que vous^ avez fut, et ou le repentir ne sert plus de rien (l), où le livre de vos actions est fermé (9) , ou s'ouvre la feuille des peines et des recompenses. Privé d'un tel soutien, Pislamisme maiffriteX montra un regard sombre. L'infidélité (3) , délivrée de son plus cruel ennemi, apparut pleine de joie et prit de l'embon' point «

U faut avouer qu'à travers quelques images qui ne seraient pas goûtées dans notre langue , et dont nous avons supprimé une partie , on trouve dans ce passage quelque chose d'élevé et de grand dans les pensées. L'auteur arabe qui nous l'a fourni nous parait sous ce rapport bien supérieur à tous les antres : on croit lire certains endroits disaife. Cet auteur fait ensuite un porUitit détaillé de Zengui. Nous allons en donner la traduction , l'abrégeant en quelques endroits. Ce passage est long; mais rien de ce qui concerne Zengui n'est étranger aux croisades. L'écrivain arabe y cite presque sans cesse son père; c'est que son père avait occupe une place importante auprès de Zengui; il l'avait vu de près. Ainsi y ce que rapporte le fils a presque l'autorité d'un témoignage contemporain.

« J'ai , dit-il , ouï dire à moji père que Zengui était d'une belle figure; il avait le teint brun et les yeux Meus. Sa vie fut des plus glorieuses; jamais personne ne montra plus d'activé et d'intelligence dans les affaires. Ses sujets vécurent sous lui dans une parfaite sécurité, et le faible n'eut rien à craindre du fort. Nous dlons parler de son gouvernement, de ses maximes, de sa justice, de sa bravoure et de ses autres qualités , et nous en dirons assez pour faire connaître tout son mérite.

(l) ha vie faturé.

(t) Oè Ton ne peut pfais mériter tfi démériter»

(s) La religion chrétienne.

80 BIRUOTHBQDB

n A l'égard de sa jostice , j'ai ouï dire » mon père qu'un hiver que le prince vint chez nous àGezîre'<-ben-Omar (1), un des e'mîrs de sa suite étant aile loger chez un Juif et avant mis dehors le maître de la maison , Zengui , pour donner à ses troupes une leçon de discipline y leur fit évacuer la ville avec ordre de s'établir en rase campagne. On était dans ce moment en hiver y et il fallut que les soldats dressassent leur» tentes sur un soi couvert d'eau et de boue.

n II ne voulait pas que ses émirs achetassent des terres , et il leur disait à ce sujet:^ Tant que je serai nuutre du pays, n quel besoin avez-vous de propriétés? les terres et les béné- 9 fices militaires que \e vous donne doivent vous en tenir 9 lieu. N'est-il pas vrai que si je perdais mes états vous pern driez aussi vos biens? Et d'ailleurs, quand les terres sont n entre les mains des officiers du prince , c'est une occasion n pour eux d'abuser de leur crédit au préjudice du peuple.

9 Nul doute que la prospérité d'un état ne soit le fruit d'une bonne justice et d'une grande attention à repousser toute agression étrangère. Or, quiconque a connu la princi-* pauté de Moussoul telle qu'elle était avant Zengui ^ peut juger par lui-même combien elle a gagné sous le gouvernement de ce prince. Mon père me disait : « Je me souviens de l'état 9 où se trouvait Moussoul , cette mère ou reine des cités y au 9 commencement du règne de Zengui. La plus grande par- 9 tie de la ville était en ruine. Mais à mesure que l'autorité 9 de ce prince s'affermit, le pajs commença à jouir de ia 9 paix ; les méchans furent contenus , et les musulmans 9 accoururent en foule. On vit alors Moussoul s'embellir 9 d'édifices superbes: Zengui y fit construire plusieurs palan; 9 il fit rehausser les murailles de la ville et donner plus de 9 profondeur aux fossés ; il ouvrit même une nouvelle porte 9 qu'on appela Emadié, de son nom Emad-eddin. Il fit aussi 9 planter des jardins autour de la vilie. Avant lui les fruits 9 y étaient rares; on vendait le raisin à la livre; et quand le 9 marchand vpulait couper une grappe, il se servait de la 9 serpette, prenant bien garde de laisser tomber un. grain à 9 terre; mais sous Zengui, on eut autant de fruits qu'on

9 voulut, n

(i) Cest le nom (fiine viUe «ittiëe sur le Tigre, et pairie de rantenr.

DBS CROISADES. 8l

« Un des grands mérites de Zengui , c'est le soin qu*il avait de se tenir an courant de tout. II savait tout ce que faisaient les princes ses voisins et les rois étrangers; il (es faisait épier jusque dans leur intérieur. Son attention se portait principalement sur ia cour du sultan : il sacrifiait à cet objet des sommes consideVables; mais aussi il était instruit des projets que méditait le sultan , de ses vues hostiles et pacifiques. II ne se passait pas de jour que Zengui lie reçut quelque message particulier (l). Nonobstant ces soin^ continuels , il avait le temps de s'occuper des plus petites choses. II avait coutume de dire à ce sujet : « La chose la plus légère, si l'on n'j » prend garde, peut devenir se'rieuse. n Mon père me racontait qu'étant aile un jour au camp de Zengui , peu de temps avant sa mort , pendant qu'il faisait le siège du château de Giabar, il se rendit, en arrivant, à la tente du visir Gemaleddin. Peildant qu'ils s'entretenaient ensemble , un mameittck turc, envoje par Zengui, entra tout-à-coup, et dit au ▼isir quelques mots dans une langue que mon père n'entendait pas (S) ; après quoi Gemal-eddin , se tournant vers mon père , lui dit : « Depuis quand es-tu ici? II repondit : J'arrive n à l'instant même. C'est bien singulier , reprit le visir « Quoi ! tu ne fais que d'arriver, et Zengui sait de'jà que tu 9 es ici ! Apparemment qu'il était prévenu de ton voyage. II « m'ordonne de te demander telle et telle chose, n Or, remar-

Ïuez cette grande sollicitude de Zengui à s'informer de tout. \n voici un nouvel exemple. Il apprend que quelques pajsans de la principauté' de Moussoul s'étaient retires à Maridin ; aussitdt il envoie réclamer ces pajsans auprès de Timurtasch , prince de cette ville. Timurtasch lui répondit : u Pour n nous, nous en usons bien avec nos paysans; nous ne les « surchargeons pas, nous n'exigeons d'eux pour notre part 19 des denrées que le dixième. Que ne faites-vous de même , et

(l) Aboulfarage , qui nipporte quelque chose de semblable dans sa Chronique syriaque, dit de plus qne, quand Zengui recevait une dëputation de quelque pays étranger, il ne permettait pas aux députés de communiquer avec ses soldats ni aucun de ses sufets.

(s) Cétait probablement la langue turque. En effet, Zengui, ainsi qne les autres descendans de ceux qui passèrent TOxus avec ies enfans de Sdgîouk , continuèrent à faire usage de leur langue nationale. Cest à leur imitation que plus tard les Turcs ottomans firent triompher la langue turque dans les contrées où ils s'établirent.

89 BIBUOTHkQCB

n vos paysans ne vous quitteront pas. « Zengui lui dit dans sa réponse : « Quand tu ne prendrais qu'un pour cent de tes 9 paysans, ce serait encore beaucoup pour un homme comme » toi , qui n'as à t'occuper que de Maridin ; mais moi, dusse^e « exiger les deux tiers , ce ne serait pas assez , vu la peine 9 que je me donne d'attaquer les chre'tiens et de leur faire la 9 gaerre. Ah ! si ce n'était moi, il y a bien long-temps que 9 tu serais réduit à boire ^tranquillement de l'eau dans Mari- 9 din (1) I et que cette ville serait au pouvoir des Francs. 9 Rends-moi mes paysans , sinon j'irai t'enlever les tiens. »

V Zengui vivait familièrement avec ses officiers, et aimait à les éprouver lui-même ; aussi ne lui arriva-t-il jamais d'élever quelqu'un au-dessus de son mérite ou de ne pas l'élever assez. Il marquait à chacun de la confiance à proportion de sa capacité. Il avait un serviteur nommé Saiîetou, auqud il remit un jour quelques dragées (S) avec ordre de les garder. Cet homme prit ces dragées, et, les enveloppant dans une serviette , les mit dans son sein. Il les portait toujours sur lui, pour les rendre quand on les demanderait Elles y restèrent toute une année. Enfin, l'année d'après, le prince lui dit : « Où sont mes dragées? 9 Les voici, répondit-il , en les tirant de son sein. Cette action plut beaucoup à Zengui. « Voilà un homme , dit-il , en état de gouverner 9 une ville, n En effet, il lui donna le commandement d'un château que celui-ci conserva jusqu'à la mort du prince.

9 Une de ses maximes était , qu un prince he doit jamab laisser sortir de ses étate un homme qui a été à son service.

(l) Zengni vent sans doate dire que sans lai les Francs auraient dëjk pris Maridin , et y auraient enferme le prince, en le re'doiaant aa pain et k Teau. II est question , dans le texte arabe , des hauteurs de Maridin. On sait en effet que cette ville est bâtie sur le haut d'une montagne. Dans ce même passage , Zengui est désigné par le titre de schahid ou martyr, non qu*il fût mort les armes à la main pour la défense de ia religion musulmane , mais à cause de son grand aèle à faire ia guerre aux chrétiens. Son fils Noureddin reçut le même titre pour la même raison ; car d'ailleurs il mourut de mort naturelle.

(s) ^^faU.C^ en arabe. Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire arabe, persan ni turc. Nous le traduisons ainsi par conjecture. Aboulfarage , qui rapporte le même fait dans sa Chronique

syriaque , a rendu le mot a4— Li ^^ par celui de Jd^^ Ai^j qui, en synaque, vent dire <lray<^e#,yniaiid&e#. ^^^

DBB CROISADES. 83

II disait qu'on royaume est comme un jardin entouré de haies : tant que personne n'a franchi la barrière , l'étranger n'ose pas approcher; mais s'il sort du jardin un homme qui en fasse connaître l'intérieur /il donne envie à l'étranger de forcer le passage ; les méchans accourent en foule , et le jardin est au pillage. En conséquence, une année que l'un de ses émirs avait pris la fuite et s'était réfugié dans Maridin , le prince l'envoja réclamer, et n'eut pas de repos qu'il ne Peut entre les mains ; après quoi il le fit enfermer dans un tieu de sûreté.

» Une des mesures qui font le plus d'honneur à Zengui , c'est la translation qu'il fit d'une tribu de Turcomans, avec leur chef Yaroc, en Syrie, et leur établissement dans la principauté d'Alep. Ils furent chargés de harceler les Francs, et eurent pour recompense tout le butin qu'ils faisaient. Ils ne laissaient point de repos aux chrétiens , ni de jour ni de nuit. On les vit donc à-ia-fois s'enrichir de butin , et former le plus solide boulevart de cette partie des frontières musulmanes (l).

n Zengui avait la coutume de disséminer ses trésors dans les principales villes de ses états. Il en tenait une partie à Moussoul, une autre à Singar, à Alep. « S'il survient, din sait-il à ce sujet , quelque malheur imprévu dans une de 9 mes provinces, et que je ne puisse m'y rendre en personney 0 au moins on aura les moyens de remédier au mal. «

9 Pour ce qui regarde sa bravoure et son audace, il suffit de dire qu'elle était comme passée en proverbe. On n'a qu'à considérer la situation où il se trouva, le nombre de ses ennemis, les dangers qui l'environnaient de toute part, sa constance , ses victoires. Je tiens ceci de mon père :« Zengui, 9 me disait-il, était entouré d'ennemis. D'un câté, était le 9 calife de Bagdad , commandeur des croyans, qui lui portait 9 Une haine si forte , qu'il vint même une fois l'assiéger dans 9 Moussoul. D'un autre câté, était Massoud, sultan de la 9 Perse; ses états et ceux de Zengui se touchaient : c'était sans 9 contredit le prince le plus puissant de son temps, celui qui 9 avait les plus nombreuses armées , et qui haïssait le plus

(l) Ainsi, ces Tarcomuis étaient à-pen-près comme ces hordes de barbares anzqueiles les Romains , dans leur faiblesse » distribnèrent les frontières dn Rhin et dn Danube, à ia charge de repousser d'antres barbares.

84 BIBUOTHÈQUB

« Zenguf. D'autre part , était le prince de la Grande-Armenie, n pays vaste et défendu par des forces conside'rables. Tous « ces princes étaient contraires à Zengui. On en peut dire I» autant des princes de Maridin et de Hisn-caifa , dans la « Mésopotamie. Eh bien ! maigre ces desavantages , il prit à » ses voisins plusieurs provinces. Et fes Francs , queiie puisn sance n'avaient-ils pas acquise! et pourtant il leur enleva n plusieurs villes , il les défit en diverses rencontres. Jusqu'à 9 lui les chrétiens dominaient par-tout; ils envahissaient les 9 provinces musulmanes ; la terreur qu'ils inspiraient était si 9 grande y qu'à leur approche les habitans abandonnaient 9 leurs foyers. C'est Zengni qui fit cesser cet état d'inquié- 9 tude; et n'eut-il fait que prendre Edesse, ce serait encore 9 une conquête immense, n

Puisqu'il est question des i^lations de Zengui et du sultan, nous rapporterons ici un passage du même auteur qui, dans le manuscrit arabe, est place sous la date de l'an 538 de l'hegire , mais que nous avons renvoyé ici, faute d'une place plus convenable.

u Le sultan Massoud n'avait cesse, tout le temps de son règne, d'être inquiète' par des rebellions. A chaque entreprise de ce genre , il en attribuait la cause à Zengui. II connaissait la finesse de ce prince , sa puissance , ses ressources , son crédit sur l'esprit des émirs et des gouverneurs des provinces. Ses soupçons étaient fondés. Zengui fomentait le désordre, afin qu'on ne songeât pas à lui. Enfin le sultan , se voyant libre de toute autre inquiétude, manifesta l'intention d'aller réduire Zengui. A cette nouvelle, Zengui se hâta de faire de grandes soumissions , et obtint d'être maintenu dans MoussouI, moyennant la somme de cent mille pièces d*or. Le sultan aurait voulu de plus qu'il vint lui rendre hommage en personne : il s'y refusa, donnant pour excuse la proximité des Francs , et la nécessité où il était de leur faire ta guerre. Ce qui décida sur-tout le sultan à laisser Zengui tranquille , c'est qu'on lui dit r «*Dans la Syrie et la Mésopotamie , il n'y 9 a que Zengui qui puisse prendre la défense des musul- 9 roans. Bien des émirs ont déjà gouverné Moussoul , tels 9 que Giavali, Maudoud , Borsaki et autres; ils recevaient du 9 sultan des armées nombreuses : mais aucun ne pouvait 9 protéger le pays contre les Francs; cet état a duré jusqu'à 9 Zengui. Pour lui , il n'a reçu ni soldats , ni argent ; et 9 cependant il a enlevé aux chrétiens quantité de places et

DBS CROISADES. 85

I» de provinces; il les a vaincus plusieurs fois , il les a réduits n à une grande faiblesse. Cet homme-là fait honneur à Ksla- » misme. n

n Une autre raison qui adoucit le sultan , c'est la manière adroite dont Zengui en usait envers lui. Zengui avait mis auprès de la personne du sultan son fils aine Saif-eddûi ; le sultan chérissait ce jeune homme et lui marquait la plus grande confiance. Un jour Zengui manda à son fils de s'en-* fuir secrètement et de venir à Moussoul ; en même temps il lui fit fermer les portes de la ville , et le renvoya au prince avec ces mots : « J'ai appris que mon fils avait quitte votre » service sans votre permission ; }'ai refusé de le voir , et je n le renvoie à votre porte, v Cette action plut beaucoup au sultan ; dès ce moment il ne refusa plus rien a Zengui. 9

Zengui mettait le même artifice dans toute sa conduite politique. En voici un nouvel exemple que nous rapportons d'après quelques phrases éparses du même auteur. Zengui ^ malgré sa puissance et le décliu rapide des sultans Seigioukides qui dominaient depuis près d'un siècle en Perse» voyait les peuples conserver par habitude uiie certaine coiisidéraiion pour ces princes. Craignant d'éveiller l'envie j il jugea qu'il était de la prudence de régner à Tombre de leur autorité. Il aima mieux n'être qu'au second rang et avoir tout le crédit du premier. Ainsi donc, non content de se ménager le sultan et le calife de Bagdad » il mit en scène une espèce de fantôme de prince, nommé Alp-arslan, de la maison des SelgioukideSy qu'il combla a'honneurs et de titres, se réservant seulement l'exercice de l'autorité. Il poussa l'artifice jusqu'à entretenir à dessein Alp-arslan dans le vin et la débauche. C'était cet Alp-arsIan qui était censé le prince de Moussoul ; Zengui n'était que son atabec , c'est-à-dire ,. son visir et son lieutenant; car ces trois mots signifient à^pçu-près la même chose; et c'est de là que Zengui est ordinairement désigné dans les auteurs arabes par son titre d'atabec. Ce n'est pas qu'Alp-arslan n'essayât de temps en temps de s'affranchir de cette dure tutelle , et de s'emparer du pouvoir. C'est lui qui , en 539 , après la prise d'Édesse et pendant que Zengui assiégeait la forteresse d'EIbiré sur l'Euphrate , tenta de faire une révolution à Moussoul. On a vu que Zengui fut contraint de renoncer à son entreprise pour courir à Moussoul ; mais il se contenta de rétablir la tranquillité, se gardant bien de changer de maître, de peur de se créer un rival plus dangereux.

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Après sa mort y ses enfans imitèrent sa conduite. Voilà pourquoi Fauteur que nous citons , ayant à retracer Fhbtoire de Zengui et des princes de sa maison ,, a intitule' son ouvrage Histoire des Atabees,

Ici nous reprendrons la suite du portrait de Zengui : « Pour ce qui est de sa bienfaisance , il distribuait tous les vendredis cent pièces d'or aux pauvres, sans compter ce qu'il donnait en particulier les autres jours de la semaine par la main d'un homme de confiance. On rapporte qu'un jour, étant sorti à cheval, le cheval broncha et pensa le renverser à terre ; aussitôt il appela un des émirs de sa suite nomme Beliman , et lui dit quelques mots ; l'emir ne l'entendit pas, et il n'osait le faire répéter. Là-dessus il prit Ffdarme, et, s'en allant droit à sa maison, il commença à faire ses' adieux à sa femme et à ses enfans , bien décidé à se retirer dans quelque région étrangère. Sa femme , étonnée , lui demanda ce qu'il avait fait et quel crime il avait commis ; Béliman lui conta la chose. Alors elle reprit : « Nassirn eddin {\) a de l'amitié pour toi; va le trouver, et fais ce n qu'il te dira. Je crains bien, répondit Béliman, qu'il ne. • ^oppose à ma fuite ; en ce cas , je suis un homme perdu. » Sa femme insista, et, à force de représentations , le décida à aller chez Nassir-eddin. Quand celui-ci eut entendu l'afikire, il se mit à rire, et dit à Beliman : « Tiens, prends cette n bourse de pièces d'or et va la porter au prince ; c'est cela «qu'il te demandait. Allah! Allah! [ah! mon Dieu, mon 9 Dieu ! ] s'écria Béliman , je reprends mes esprits , je reviens « à la vie. Va, n'aie pas peur, reprit Nassir-eddin , il ne te n demandait pas autre chose, n Béliman porta donc cet argent à Zengui , qui lui dit de le distribuer aux pauvres. Quand il eut fini, il retourna auprès de Nassir-eddin, et lui dit : « Mais comment savais4u qu'il demandait cette 9*bourse! » Nassir-eddin répondit : « C'est qu'il a coutume, » un jour comme aujourd'hui , de distribuer une pareille « somme aux pauvres ; ordinairement, il me l'envoie deman- « der la veille ; cette fois-ci il l'avait oublié. J'ai appris depuis n que son cheval avait fait un faux pas et avait manqué le » ndre tomber (S). Je savais de plus qu'il t'avait dit de venir

(l) Cest le même qui avait contribué à rëI<$Tation de Zengui. (9) II semble , d'après le récit de Tautcur arabe , que ce fut sur-tout cet accident qui fit souvenir Zengui de son aumAne. 11 entrait donc

DB8 CB0I6ADBS. BJ

9 me trouver; fai du penser qu'il s'était souvenu de l'aumdne. • Voilà pourquoi je t'ai dit de lui porter cette bourse. « Admirez, conclut l'auteur arabe, le bonheur de Zengui, d'avoir reçu de Dieu un confident si charitable et si intelligent. Remarquez aussi cette peur singulière qui einpécha Beliman de faire la moindre question. C'est par un effet de la même crainte que , sous ce règne, le puissant n'osait pas maltraiter le faible.

» A (M^pos de la crainte qu'inspirait Zengui, voici un trait encore plus terrible que je tiens de mon père. Un jour que Zlengui , étant à Geziré , sortit avec une petite suite pour faire une promenade sur le Tigre , il trouva le batelier endormi. Quelqu'un le reveilla et lui dit: «Allons, à ton poste.» Quand le batelier aperçut Zengui , il tomba roide mort. En vain on essaya de le secouer, il était bien mort (1).

n A l'égard de son activité, de l'élévation de son esprit, j'ai ouï dire à mon père qu'il était prompt et hardi à entreprendre. Il était constant dans ses affections ; quand il avait donne à quelqu'un sa confiance, il la lui retirait difficilement, n eut, tout le temps de son règne, les mêmes ministres. Pour qu'un émir perdit sa confiance, il fallait qu'il eut commis quelque faute bien grave : aussi e'taient-iis tous dévoues au prince; ils auraient donne volontiers leur vie pour lui. Mon père me disait à ce sujet: « Tant que vécut «Zengui, )e remarquai dans le visir Gemid-eddin une 9 grande habileté et beaucoup d'exactitude , même dans les J9 plus petites choses ; mais quand le prince fut mort , ce n même Gemal-eddin se départit de sa louable conduite , et 9 montra parfois de la négligence* Un jour je lui dis : Eh! n qu'est devenue cette habileté dont tu as donné sous Zengui n tant de preuves? On ne te reconnaît plus à présent, n 11 repondit : « Tu es vraiment comme un enfant sans expén rience* Il ne faut pas croire que le mot habileté signifie tou-

dans cette habitude un lentîment snperstitieiix. Zengui croyait son bonheur attache à cette bonne pratique. Heureux les hommes , 8*f is ne péchaient jamais que de cette manière !

(l) Il n*est pas inutile de dire que ce fut peut-être cette terreur qu'inspirait Zengui qui fut cause de sa mort. Il avait fait, ia veille de sa mort, des menaces à quelques-uns de ses mamelucks, qui , pour le prévenir, fassassinèrent Cest du moins ce que racontent quelques auteurs.

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n jours la même chose, L' habileté consiste à se conduire se* n Ion les temps. Quand nous avions un maître ferme et puis' n sant, on n écoutait que lui, et personne n'eût osé contre^ n venir à ses volontés ; aussi nous conformionS'nous à ses » décisions, et il y avait en cela de t habileté. Maintenant , 9 au contraire, nous avons un maître faible, se laissant » dominer par ceux qui l'entourent: en faisant comme je fais, » c'est encore de t habileté (l). »

» Zengui avait pris à son service un corps de soldats du Corassan, et leur donnait une solde très-forte. Ils recevaient leur paie sur les revenus des terres et fermes affectées à cet objet (S). C'étaient des employés du divan qui étaient charges d'aller recueillir cet argent et qui le leur distribuaient tous les trois mois. Une année , il y eut un petit retard dans Tarrivée de cet argent : aussitôt ces soldats s'assemblent en tumulte , et viennent se placer à la vue du prince. Zengui s'informa de ce qu'ils voulaient. Quand il sut de quoi il s'agissait, il leur demanda s'ils étaient ailes se présenter au divan : ils re'pondirent que non. Il demanda encore s'ils avaient reclame' auprès de Salah-eddin, emirhageb , ou grand chambellan : ils dirent également que noow Alors il repartit : « A quoi sert*il donc que je donne chaque

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(s) A cette époque, comme presque tonjonrs en Orient, la solde des troupes et les ëmolumens des gens en place se tiraient des revenos des bien*-fonds destinés k cet usage. Cette coutume est tout-à-fait dans Fesprit des institutions féodales. Ne sait-on pas qu'en Occident il en a été long-temps à-peu-près de même , c*est-à-dire que les souverains et les seigneurs des grands fiefs vivaient et s'entretenaient, eux et leurs troupes , du revenu de leurs domaines. Le mot (^jIas^ que nous avons traduit par terres et fermes , ne se trouve pas avec cette acception dans les dictionnaires ; mais ii est ainsi rendu par Mouradgea d*Ohsson , Tableau de V empire ottoman, t. II, p. S44«

DBS CROISADES. 89

» année cent mHIe pièces d'or au divan et une somme encore » plus forte a Salah-eddin^ pour qu'ib puissent faire face" aux m de'penses imprévues ? II eut faliu d'abord aller 'vous faire « payer an divan ; s'il eut refusé de vous satisfaire , vous vous 9 seriez adressé à Salah-eddin; et si celui-ci vous l'eut en- » cote refusé, vous seriez venus à moi , et je les aurais châtiés n de leur négligence. Jusqu'ici tout le tort est de votre câté. n Cette affaire chagrina beaucoup Zengni /et, pour punir les Corassaniens, il les cassa. Mais comihe quelques émirs intercédèrent pour eux, il leur pardonna. Faisant ensuite venir son divan et Sidah-eddin , il leur dit : a Pourquoi négligezm vous ainsi de satisfaire ceux qui sont toujours à mon éfrier, 9 et qui m'accompagnent dans tous mes voyages? Ne savez- 9 vous pas qu'ib ont de grandes dépenses i faire? et si vous 9 en usez ainsi envers ceux qui sont près de moi, quel doit 9 être le sort de ceux qui en sont loin ? v En conséquence , le divan et Salah-eddin payèrent sur-ie-ohamp cette milice. On voit par-Ia que le divan était chargé de veiller au bienêtre des soldats : aussi étaient-ib traites avec beaucoup de soin, en un mot comme on l'est dans sa propre famille.

n Zengui était terrible sur les égards que l'on doit aux femmes. Faire insulte à une femme, sur-tout à une femme de soldat, était de ces fautes qu'il ne pardonnait pas. II avait coutume de dire à ce sujet : « Mes soldats ne me quittent 9 pas dans mes guéries f je suis cause qu'ib vivent hors de 9 lenr famille : si nous n'avons pas soin de prévenir toute 9 atteinte portée à l'honneur de leurs épouses, elles sont «perdues; elles s'abandonneront au vice, n Voici un trait qui prouve quelle horreur il avait pour ces sortes de crimes et combien il les détestait II avait donné le gouvernement de Géziré à un de ses émirs nommé Barhati, homme qui jouissait de toute sa confiance. II apprend que cet émir menait une vie peu louable, et faisait le galant auprès des femmes : aussitôt il appelle Salah-eddin , et le fait partir tout de suite avec ordre d'entrer dans Géziré àl'improviste, de se saisir de Barbati , de le mutiler et de lui arracher les yeux, pour qu'il fut puni aux deux endroits par où il avait péché; enfin de le faire mettre en croix. Salah-eddin partit sur-lechamp et se rendit à Géziré. D'abord il fit un bon accueil à Barbati , et lui dit : « Notre maître te salue ; il veut t'élever 9 en honneur et en dignité, et te nomme au gouvernement « d'AIep. Prépare-toi à partir; tu descendras le Tigre avec tes

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9 effets y et ta viendras àMoussooI pour loi faire ta cour. » Ce misérable (l) crut ces paroles ; il eu fut enchanté. II fit aussitôt charger ses effets, grands et petits , sur une barque. Mats , au moment qu'il se pre'parait à partir , on se saisit de lui , et il subit le châtiment qu'on lui destinait. Tons ses biens furent confisques, sans qu'il j manquât la plus petite chose. Dès ce moment les émirs n'eurent garde d'imiter sa conduite. Or , admirez la sagesse de Zengui ; remarquez à quel point ses mesures étaient bien prises. Il chobit pour cette ezécu* tion le principal de ses émirs; il voulut qu'on usât d'artifice, de peur que le gouverneur ne fut assez insensé pour se révolter et ne donnât lieu à quelque désordre. Remarquez encore la grande prudence de Salah-eddin : il commença par abuser ce misérable; il lui promit un gouvernement magnifique; il lui fit mettre au jour toutes ses richesses; et quand il vit qu'il n'y manquait rien, il s'en empara. N'est-il

Cas évident que, s'il s'y fut pris d'une autre manière, une onne partie des biens de Barbati aurait été soustraite a toute recherche? •

On voit que l'auteur arabe était décidé à tout admirer dans Zengui. Il finit la son tableau, sans faire mention des mauvaises qualités' de son héros, de ses perfidies, &c. Apparemment qu'il n'entrait pas dans son plan de tout dire. Ce qui est encore plus singulier , c'est qu'Aboulfarage , qui était chrétien, et qui, dans sa Chronique syriaque,^ rap« porté quelques-uns des traits qu'on vient de lire, n'a pas dit un mot des défauts de Zengui; car d'ailleurs ce prince fut constamment heureux dans ses entreprises ; il établit le bon ordre dans ses provinces ; il y fit régner la tranquillité. Elst-il étonnant qu'il se soit trouvé un musulman de ses sujets qui se soit plu à relever exclusivement de si grands avantages ?

S xvra.

Avènement de Nooreddîn. — Ruine d*£desfe.

On lit dans Aboulfarage que Zengui avait laissé en mourant plusieurs enfans, entre antres Saif-eddin-Gazi et

(^) iJifCmA ^Mt le mot mesquin, qui nous vient de TOrient

DBS CROISADES. 91

Noureddin y lesquels se partagèrent les armes à la main ses états. Saif-eddîn s'empara de Monssoul, et Noureddin dé la ▼ille d'AIep. Cependant ib se défiaient Pun de Fautre ; Noureddin avait peur que son frère, qui e'tait i'aine, ne voulut le dépouiller. « Enfin, remarque l'auteur de l'Histoire des AtabecSy comme il était à craindre que les Francs ne profitassent du désordre pour reconquérir leurs anciennes provinces , les deux frères convinrent que chacun garderait ce qu'il possédait, et qu'ils auraient une entrevue. Saif-eddin s avança donc vers la Syrie, et Noureddin alla à sa rencontre. Du plus loin que Noureddin vit soù frère , il descendit de cheval, et baisa la terre par respect Saif-eddin mit aussi pied à terre et ils s'embrassèrent : ils étaient l'un et Fautre attendris jusqu'aux larmes. Saif-eddin dit à son frère : « Pourquoi n es-tu pas venu d'abord ? Avais-tu peur «de moi? Non, mon frère; ce que tu craignais ne m'est n jamais venu, en pensée. De quoi me servirait la vie , « de quoi me servirait le monde entier , si j'étais capable n de vouloir du mal à mon frère? n Ils se donnèrent réciproquement de grandes marques d'attachement , après quoi ils retournèrent chacun dans leurs états. Cette réconciliation, ajoute l'auteur, fit une grande .impression sur les Francs, n

On lit en effet dans Kemal-eddin que les Francs, apprenant la mort de Zengui, avaient été dans. la joie ; mais cette joie ne fut pas de longue durée. Ils avaient esjiéré reprendre sans peine les provinces qu'ils avaient perdues : quand ils virent le zèle et l'ardeur de Noureddin , ils se trouvèrent bien loin de leurs espérances.

Ibn-alathr va nous en fournir {a preuve : . «La même année, dit cet auteur, eut lieu la ruine d'Edesse. Josseiin, depuis la perte de cette cité, avait établi son séjour àTell-Bascher, à roccident de l'Euphrate. Quand il sut la mort de Zengui, il écrivit aux habitans d'Edesse, dont la plupart étaient Arméniens , (>our les exciter à la révolte et les engager à lui livrer la ville. Les habitans le lui promirent, et ils convinrent ensemble du jour de son arrivée. Il vint donc avec ses troupes, et rentra dans son ancienne capitale. La. citadelle seule fit de la résistance. Mais tandis qu'il en formait le siège , Noureddin accourut d'Alep avec son armée , et força le prince chrétien de regagner ses provinces. Ensuite il saccagea Édesse et réduisit les habitans en servitude. La

plupart s'expatrièrent ^ et il n'y resta plus qu'un petit nombre de chrétiens (l).»

Ce même événement est ainsi décrit far un auteur chrétien, Aboulfarage, dans sa Chronique ^syriaque. Suivant cet auteur, Josselin était rentre dans Edesse au mois de tisrin premier , ou. octobre. Mais à peine six jours s'étaient écoules, que Noureddin se pre'senta aux portes avec dix mille hommes. Josselin eVacua Edesse vers le milieu de la nuit, emmenant de force les malheureux habitans, hommes, femmes, garçons et filles. Quand le jour parut, les Turcs ( soldats de Noureddin ) se mirent à leur poursuite et firent pleuvoir sur eux une gréle de traits. « O nuage de colère ! » s'écrie Alboufarage, 6 jour de fureur! o nuit de la mort! 9 6 aurore de l'enfer ! &^ journe'e de désolation pour les ff infortunes habitans d'Édesse , pour une cite naguère ff digne d'envie ! n Les cavaliers francs , ne pouvant tenir tête aux Turcs , prirent la fuite : les fantassins ne pouvant fuir, se réfugièrent dans le château de Kaukab. La foule éperdue resta délaissée, et le glaive des Turcs extermina ces infortunes comme le feu deVore la paille. Quand les Turcs furent las de tuer, ils dépouillèrent ceux qui restaient, et les

(garrottant avec des cordes , ils se firent suivre à cheval de eurs prisonniers, hommes et femmes, à^pied. Trente mille personnes périrent dans les deux sacs d'Edesse. Seize mille furent emmenées en captivité , et mille seulement parvinrent a se sauver avec les Francs dans la forteresse de KÂukab. On ne laissa la liberté ni aux femmes ni aux enfans; tous ceux

(i) Noureddin distribua , suivant la coutume, une partie du butin k ses ëmirs et à ses amis. L'auteur arabe cite à ce sujet une aventure qui montre l'esprit de liberté familier aux écrivains orientaux , et que nous rapporterons en latin seulement. li j est question du commandant de Moussoul , k qui Noureddin avait envoyé sa part du butin : • Inter mnnera qu« ad eum misit Noureddinus, eratanciiia, qnam » cùm vidissetille, statim eam subegit; lavitse posteà , dizitque suis : ■ Nofltisne quid mibi hâc die acciderit? Dizerunt non. Dizit : Cùm » Edessam cepimus régnante Zengui, inter res raptas in manus mess

• incidit ancillapulchra, ejusquepulchritudo mihi admodum placuiC;

• at intérim inclamatum est jussu Zengui : Rtddantur senn opesque « n^iœ» Hic princeps porrè metuendus erat ac reverendus. Anciiiam » reddidi ; ei verô semper adhiesit cor meum« Denuo autem misit « mihi dona Noureddinus, etiamque ancillas piures, inter qoas » eamdem anciiïam. Statim eam subcgi , ne adhuc mihi tollatur. •

qui araient échappe au glaive furent faits esclaves. La ville resta desoiee, enivrée du sang de ses enfans, et couverte de leurs membres epars. La nuit, les bétes sauvages (l) venaient s'j repaître de cadavres, et Edesse devint la retraite des bétes des champs. Le maudit Josselin s'était sauvé à Samosate. Notre évéque Basile s'échappa aussi par la fuite ; mais l'évéque des Arméniens, et d'autres avec lui, furent pris par les Turcs. >y

Tel est le récit lamentable que fait Aboulfarage des malheurs qui frappèrent Edesse. Pendant ce temps, les chrétiens d'Occident étaient en marche pour venir au secours de leurs frères d'Orient.

f XIX.

Seconde croÎBade. — Marche de rempereiur Conrad et de Lonis Vil , roi de France. — Ils assiègent Damas. • — Leur retraite.

Nous allons laisser de nouveau parler Aboulfarage dans sa Chronique syriaque. C'est le seul auteur oriental qui ait dit quelques mots du passage de Conrad et de, Louis VII à travers l'Asie Mineure. Les auteurs musulmans ne commencent a parler de cette nouvelle armée de croisés qu'après qu'elle fut arrivée en Sjrie. Sans Aboulfarage , et sur-tout sans les auteurs chrétiens, grecs et latins, tout souvenir des malheurs qu'éprouvèrent les croisées dans l'Asie Mineure serait perdu«

An 543 [41481, « Les Francs d'occident, dit Aboulfarage , à la nouvelle de la prise d'Édesse par Zengui , furent transportés de colère. Un grand nombre d'entre eux résolurent de se rendre dans la Syrie. L'empereur d'Allemagne partit avec quatre-vingt-dix mille hommes à cheval , et le roi de France avec cinquante mille (S). Pour les fantassins, ils étaient en nombre infini. Les Francs , dans leur marche,

(l) Littéralement \ts sirènes. Ces paroles sont nne imitation d*an passage de Jérëmie, cb. L , vera. 39.

(f) Aboulfarage, àTexempIe de quelques auteura arabes , appelle le roi de France Alphonse, le confondant apparemment avec un comte de Toulouse de ce nom qui fit partie de la croisade et dont il sera question ci-dessous.

94 BIBLIOTHÈQCB

eurent à se plaindre de la mauvaise foi des Grecs. Ils les maltraitèrent; et dès ce moment, Pempereur Manuel, qui jusque-là avait fait de grands sacrifices en faveur des Francs et avait promis de leur donner des guides fidèles pour les mener à travers l'Asie Mineure, machina leur perte. Il mit à la tête de cette multitude des conducteurs qui Fentraînèrent dans des montagnes escarpées et arides, ou, après avoir erre çà et là pendant cinq jours , abandonnée de ses guides , elle pe'rit en partie de soif. Les Turcs vinrent atta-

Îiuer le reste , et en firent un horrible massacre. Le butin ut si considérable, qu'à Malatia l'argent se vendait comme le plomb. Les Francs qui parvinrent à s'échapper gagnèrent les bordk de la mer : là , les Grecs leur fournirent du pain mêle' de chaux , qui en fit périr plusieurs. L'empereur d'Allemagne ne se sauva qu'avec quelques troupes. En arrivant à Jérusalem, il alla faire sa prière à l'église du Saint-Sepulcrcf et j implora les bénédictions de Dieu. II se reposa quelques jours ; après quoi il alla former le siège de Damas, avec vingt mille cavaliers et soixante mille hommes de pied. Les Francs attaquèrent hardiment cette ville , et s'établirent près des eaux, dans les jardins qui entourent les murailles. Dans ce danger, Mojn-eddin, qui commandait dans Damas , envoya secrètement des députes au roi de Jérusalem (qui était aussi au siège avec ses troupes), et obtint de lui, à force d'argent et de prières, qu'il se retirât. Il donna au roi , en cette occasion , deux cent mille pièces de cuivre , légèrement recouvertes d'or. Il en donna cinquante mille autres de la même espèce au comte de Tibériade , et les chrétiens ne s'aperçurent de la fraude qu'après qu'ils eurent levé le siège. Quand l'empereur d'Allemagne tut instruit de cette trahison , il en fut indigné et s'en retourna dans ses états; et voilà à quoi aboutit tout ce grand rassemblement d'hommes.»

Voici maintenant de quelle manière les auteurs musulmans racontent le siège de Damas :

« L'empereur d'Allemagne, dit Ibn-alatir , arriva en Syrie avec une armée nombreuse. Il espérait envahir facilement les provinces musulmanes, vu la quantité de ses soldats et ses grandes ressources. Dès qu'il fut arrive, les Francs du pays se mirent sous ses ordres , et ils allèrent tous ensemble faire le siège de Damas. L'attaque commença le 6 de rebi premier [6 de juillet]. La ville de Damas était alors sous le commandement du visir Moyn-eddin-Anar , homme pieux,

habfle et cFana belle conduite. Plein du désir de sauver la vîDe y il fit une sortie de concert avec les habitans , et livra combat aux chrétiens; mais il fut battu , et l'empereur, s'approcbant de très-près, vint camper sur Ivl place Verte [Metdanalhadhar] (l). Dans cette sortie, on remaroua, au nombre des combattâns, un vieillard originaire d'Afrique, nommé Youssouf, homme très-pieux, qui allait à pied. Dès que le visir le vit, il courut à lui, et, le saluant avec respect, loi dît': « 0 sche'ikh ! vous n'êtes pas obligé à faire la guerre ; n votre grand âge vous en dispense; nous serons assez forts » sans vous, n Le schéikhrépondit :« J'ai vendu et il a acheté: n par Dieu ! je ne veux pas rompre le marché , ni le laisser n rompre.» Il voulait parler de la parole de Dieu, pour laquelle tout musulman a fait à Dieu le sacrifice de sa fortune et de sa vie, et a droit au paradis (9). U s'avança donc avec les antres, et fut tué : Dieu lui fasse miséricorde! On assure qoe ce schéikh apparut , la nuit de sa mort, à un imam, trèssavant , pour lui dire qu'il avait été admis aux jardins d*£den , dans la compagnie d/e ceux qui voient Dieu face à face, n

Cependant on commençait à désespérer du salut de la ville. Dehebi raconte « que l'armée chrétienne était composée de dix mille cavaliers et de soixante mille hommes de pied. Les habitans, remplis de frayeur, cherchèrent leur salut dans la bonté de Dieu. On exposa l'Alcoran du calife Otman (3) dans la grande mosquée et les lieux attenans , et le peuple s'y porta en foute. Les femmes et les enfans s'y rassemblaient, la tête nue, poussant des sanglots et implorant la pitié divine.. Le Seigneur entendit leur voix. Il y avait, dans l'armée chrétienne, un prêtre portant une croix an cou et une à chaque main. U s en allait, monté sur un

(l) Cest une espèce de prairie, le long du Baradi, rivière qui doDoe de Teaa à la ville.

(s) Voyez rAfcoran , aonr. ix , Ters. lis.

(s) II parait que cet Alcoran est le même que le calife Otman tenait dans les mains lorsqu'il fut assassiné , et qui fut teint de son nng. Voyez notre Description des Monumens musulmans du cabinet deM.le duc de Blaeas, 1. 1 , p. St6. On conserve encore cet Aicoran à Damas. Voyez X Itinéraire de Constantinopie à la Mecque, ouvrage traduit du turc par M. Bianchi, p. S7. Cet Alcoran se conservait plus anciennement à Jérusdem, d*où, au moment de Tentrëe des croisés dans ia ville sainte, il fut transporte à Tibëriade. Voyez les Annaks d'Aboolfëda , notes de Reiske, t III, p. 7 1 s.

ane , disant : Tai la promesse du Messie que nous prendrons Damas, La-dessus , les Francs se pressèrent autour de lui , et marchèrent contre la ville : mais les musulmans , faisant une nouvelle sortie, se tournèrent tous contre le prêtre, le tuèrent lui et son ane , et brûlèrent ses croix.

u Pendant ce temps, reprend Ibn-alatir, Anar avait demande' du secours au prince de Moussoul. Ce prince se concerta avec son frère Noureddin et se mit en marche. Mais d'abord, voulant profiter de cette occasion pour s'emparer de Damas, il écrivit ces mots au visir : « J'arrive 0 accompagne de tous les hommes en état de porter les » armes, et brûlant d'en venir aux mains avec les Francs; n mais je veux avant tout que Damas me soit remis. Si je r» suis défait , mon armée se retirera dans la ville et \'y rai- 0 lierai mes soldats; et si je triomphe, je m'engage à vous 9 la rendre , bien résolu à ne la garder qu'autant de temps » que les chrétiens seront arrêtes devant ses murailles « Le visir de Damas (l) écrivit de son câté ces mots à l'empereur: tt Une armée nous vient de TOrient (i'armee de Moussoul } ; 9 retirez-vous; sinon j'e lui livrerai la ville , et vous en aurez 9 du regret, n II écrivit aussi aux Francs de Syrie : « A quoi 9 songez-vous , leur disait- il , de soutenir les chrétiens d'Oc- 9 cident? Ne savez- vous pas que s'ils s'emparent de Damas, 9 il voudront conquérir toutes vos places. Pour moi , si je ne 9 viens à bout de sauver Damas , je l'abandonnerai au prhice 0 de Moussoul ; et si une fois il en est maître , il vous chassera 9 sans peine de toute la Syrie. 9 II promit en même temps aux Francs de leur rendre Paneas , s'ils décidaient l'empereur À s'éloigner. Ils allèrent en conséquence trouver l'empereur, et lui dépeignirent le prince de Moussoul comme un homme très-redoutable par le nombre de ses soldats et par la quantité de ses ressources. « S'il prend Damas, ajou- 9 tèrent-ils, nous ne pourrons plus lui tenir tète, n Ils engagèrent donc l'empereur à se retirer (S) , et obtinrent Paneas

(i) L*autear de V Histoire des Atabecs rapporte qD*iI négligea de repondre au prince de Moussoul, attendant les ëyénemeng.

(3) li parait qu'il rëgna de tout temps un vif sentiment de j^onsie entre les Francs établis en Syrie et ceux qui venaient nonreflement d'Occident. Les Allemands sur-tout s'étaient rendus odieux aux colonies chrétiennes. Voyez à ce sujet un passage singulier d*Othon de Saint-Biaise , au tome I de la Bibliothèque des Croisades,

DBS CROISADBS. 97

en récompense. Le siège de Damas n'avait dure que hit jours.

II est dit , dans la compilation des Deux Jardins ou récit de la vie de Noureddin et de Saladin , que, pendant le siège , le visir Anar avait promis une re'compense pour chaque tête de chrétien qu'on lui apporterait , et que les jeunes gens et les paysans des environs , pousse's par Tappât du gain , surprirent plusieurs Francs sans deYense et leur coupèrent la tête.

Aboulfeda dit de plus qu*Ayoub , père du câèbre Saladin , se trouvait à Damas pendant le siège , et qu'il j perdit un de ses fils.

C'est là tout ce que nous avons trouve' dans les écrivains orientaux , sur le fameux siège de Damas. On voit que les aatenrs musulmans n'ont pas dit un seul mot du roi de France. En geneVal, on fera bien de recourir pour ce siège an récit de Guillaume de Tyr. Ce récit est clair et précis , et

I'ette du jour sur celui des Orientaux. Quant à ce qui regarde a cession de Paneas aux chrétiens , il n'est pas inutile d'avertir que cette place e'tait la plus avancée du royaume de Jérusalem y du coté de Damas, et qu'elle servait allernativement de défense à celui des deux états qui en avait la possession , ce

3ui explique la grande importance qu'on mettait de part et 'antre à en être les maîtres. Les auteurs latins sont remplis de détails des sièges et des combats auxquels Paneas donna lieu.

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