‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 31 sur 88 · S XXVIII · texte numérisé non relu

S XXVIII

Élévation de Saladin.

Suite de l'année 564 ou il 69 de J. C. Après la mort de Schircou, plusieurs e'mirs de l'armée de Syrie se mirent sur les rangs pour occuper sa place : mais le calife fit choix de Saladin et lui confe'ra la dignité de visir, avec le titre de Maleknasser ou général protecteur. Au rapport de l'historien des atabecs , « ce qui porta le calife à choisir Saladin pre'fe'rablement aux autres , ce furent sa jeunesse et sa faiblesse tout ensemble. Il s'imagina qu'en nommant Saladin, c'est-à-dire, un homme sans armée et sans force, il le tiendrait sous sa de'pendance et en ferait ce qu'il voudrait. II espérait aussi séduire une partie de l'armée de Syrie et chasser l'autre, ce qui à-Ia-fois lui rendrait sa puissance et le mettrait en état de se maintenir contre Noureddin et les Francs (l). »

Ibn-alatir fait ainsi parler en cette occasion les conseillers du calife: «Entre tous les e'mirs de l'armée de Syrie, il n'y r> en a point de plus faible et de plus jeune que Joseph (î).

(i) Ibn-aboutaï dit au contraire que le calife fit choix de Saladin à cause de la justesse de son esprit , de son courage et de faudace dont il avait fait preuve en arrêtant Schavcr. • Quand Saludiu , dit-il, reçut

• Tordre de tuer Schaver, il n'hc'sita pas, il ne fit pas la plus petite

* difficulté. Voilà ce qui l'avait rendu si cher au calife. » Mais cette raison n'est guère probable.

(i) Joseph ou loussouf était le nom particulier de Saladin. Il porta le surnom de Salah-cddin ou bonheur de la religion, mot dont nous avons fait Saladin; et enfin, en recevant la dignité de visir, il prit le litre honorifique de Malck-nasser. Voyez ci-dessus, page 121, note.

» C'est celui qu'il faut nommer. Pour celui-là , il fera ce que n nous voudrons : nous préposerons à i'armëc des gens qui n nous soient dévoues; nous nous mettrons en état de de- * fense, et alors nous verrons de nous saisir de Joseph ou » de le bannir de l'Egypte (l). »

Mais, suivant la remarque de l'historien des atabecs , Dieu en avait décidé autrement (t) , et le calife devait trouver sa ruine là où il fondait ses espérances, u Au reste , continue le même auteur, Saladin fit d'abord de la résistance. Effraye du haut rang où on voulait l'e'lever, il se fit presser de toutes les manières, semblable à ces êtres dont il est dit, quV/ faudra les tirer avec des chaînes pour les faire entrer au paradis (3). Enfin il se décida à se rendre au palais, et le calife le revêtit de la robe, du bonnet et des autres marques de la dignité de visir (4).

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(s) Au lieu de ces paroles , on lit dans le texte ces mots :Je voulais Amrou, mais Dieu en a voulu un autre. Cest une expression proverbiale dont lbn-kbalecan a donne' l'explication dans ses Fies des hommes illustres, à l'article Saladin. Elle fait allusion aux troubles et aux révolutions qui , après la mort de Mahomet, bouleversèrent l'empire des califes. Voyez notre Description des monumens musulmans du cabinet de M. le duc de Blacas, 1. 1 , p. 335 et suiv.

Ces paroles font allusion à quelque fait que nous uc connaissons pas.

(4) Voici , au rapport d'Ibn-aboutaï , en quoi consistaient les marques de cette dignité : un turban blanc d'une étoffe brochée <Tor , et une robe avec une tunique doublée d'écarlatc, un manteau d'une étoffe très-fine, et un collier valant à lui seul dix mille pièces d'or; une épée enrichie de pierreries de la valeur de cinq mille pièces d'or; une cavale alezane, tirée des propres écuries du calife, et la plus agile

Le jour oà il prit possession de l'hôtel du visirat fut comme un jour de fête. Ibn-aboutaï rapporte que tous les grands de l'état et les émirs d'Egypte et de Syrie se pressèrent autour de sa personne. On lut à l'assemblée les patentes du visirat , et chacun des assistans reçut de Saladin quelque riche présent. Tout le peuple prit part à la féte ; de tout côte' on entendait des cris de joie et des acclamations.

Saladin ne pensa plus qu'à se montrer digne du haut poste qu'il occupait. Jusque-là il s'e'tait fait remarquer par un caractère impétueux et léger. « II s'interdit se'vèrement , dit Aboulféda, le vin et les amuscmens frivoles; tous ses soins se portèrent sur les devoirs qui lui étaient imposes , et il ne démentit plus jusqu'à sa mort la sage resolution qu'il venait de prendre. II chercha constamment à s'attacher les cœurs par ses manières; il distribua en largesses au peuple et aux soldats l'argent amasse par son oncle, et se fit chérir de tout le monde. »

Au reste, Saladin e'tait toujours censé le lieutenant de Noureddin , et il semblait agir d'après ses ordres. Dans ses lettres à Noureddin , il se disait son mamelouc ou esclave ; et Noureddin, en lui e'erivant, ne lui donnait que le titre d'esfcfisalar ou général en chef. Les lettres e'taient adressées, non à Saladin en particulier^ mais à Y émir Saladin et au corps des émirs de l'armée d'Egypte.

Quand Saladin fut bien établi en Egypte, il songea à y attirer toute sa famille. Jusque-là, son père et ses frères étaient restés à Damas , où ils possédaient de grands biens. II demanda à Noureddin la permission de les faire venir, voulant , suivant l'expression de Boha-eddin , avoir un nouveau rapport de plus avec le patriarche Joseph, dont il portait le nom, et qui, étant dans une situation semblable à la sienne, avait appelé auprès de lui ses frères et son père Jacob.

Noureddin ne tarda pas à voir avec peine une telle éléva^ tion. Si l'on en croit Ibn-Aboutaï, « autant il avait eu de joie de la conquête de l'Egypte, autant il en eut plus tard de regret. Il avait d'abord remercié Dieu d'avoir permis qu'un si grand événement arrivât sous son règne et par ses con-

qu'on eût pa trouver dans toute l'Egypte : elle était estimée huit mille pièces d'or; le collier de la cavale, la selle et la bride , étaient enrichis d'or et de perles; les caparaçons étaient «for, &c.

seils; il en avait fait annoncer dans ses états la nouvelle au son des instrumens de musique; on illumina par-tout, et H reçut à ce sujet des félicitations publiques. Ensuite, quand il sut nue Schircou, et après lui Saladin, s'e'taient constitue's visirs au calife, et qu'ils reconnaissaient tenir leur autorite' de lui , il en parut consterne : le désordre qui régnait sur sa figure, et quelques mots qui lui échappèrent, furent pour tout le monde un signe non e'quivoque du de'plaisîr que cette nouvelle lui avait cause'. Pendant trois jours il refusa de voir personne; et si ce n'eut e'te' que la conquête de l'Egypte s'e'tait faite en son nom , et qu'il en avait pour ainsi dire tout l'honneur, il n'aurait pu contenir son ressentiment. Ah ! s'il eut suffi d'un mot pour tout de'faire, ce mot eut e'te' bientôt dit. Combien de fois, dansses lettres au calife, ne voit-on pas revenir ces paroles : u Votre serviteur vous prie de lu: renn .voyer Schircou ; sa présence est pour nous un gage assure' n de bonheur. Voilà que la multitude des infidèles profite » de son absence pour attaquer les musulmans. C'était* lui n jusqu'ici , lui seul qui foudroyait les démons de l'erreur de n ses feux devorans , et qui accablait I'impie'te' de ses traits » percans et inévitables, n

Ce passage , qui montre à de'couvert la passion de Noureddin , a scandalise le compilateur des Deux Jardins. Après avoir rapporte' le passage tout au long , il 6'arréte pour faire cette reflexion : « Je ne sais si tout ce qui vient d'être dit au sujet de Noureddin a quelque fondement. Peut-être serait-il plus vrai de dire que ce prince vit avec douleur les succès de son arme'e par pur intérêt pour la religion et pour le salut de ses troupes. Le calife d'Egypte et ses sujets suivaient une doctrine hétérodoxe , et il était à craindre que Tarmee ne ce'dât aux suggestions pernicieuses des Égyptiens. Mais Dieu sait ce qui en est. »

Ibn-aboutaï reprend ainsi : « On assure que Noureddin confessa en mourant que sa plus grande faute e'tait d'avoir envoyé' une troisième fois Schircou en Egypte, sur-tout lorsqu'il connaissait l'ambition démesurée de cet e'inir. Il avoua aussi qu'il avait peur de Saladin, et qu'il craignait beaucoup pour son fils. « Quand je serai mort , dit-il à ceux n qui l'entouraient, prenez, mon fils Ismaël avec vous, et » menez-le dans Alep : c'est la seule ville qui lui restera de v toutes mes provinces. •» Il ne se trompa pas

» Saladiu n'ignorait aucun des propos tenus contre lui ; il

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s'en affligeait; mais il les prenait en patience) n'en ayant pas pour cela la poitrine moins à l'aise. Toujours il conserva la même égalité' d'aine. »

Telle est la manière dont les auteurs orientaux racontent fa suite des événemens qui favorisèrent Mevation de Saladin. Ils ont tous remarque' avec étonnement que ce prince était loin de s'attendre à une si haute fortune; et ils citent une conversation qu'il tint plus tard, et où il disait qu'il avait e'te' si rebute' par les fatigues des expéditions précédentes, qu'il c'tait aile' à cette guerre comme un homme qu'on mène à la mort. Cette he'sitation de Saladin a prendre part a une entreprise qui devait lui être si heureuse , et l'ardeur de Noureddin pour une guerre qui devait renverser sa propre famille, ont donne' lieu à lbn-alatir de rappeler cette sentence de l'AIcoran, que « telle est la faiblesse de l'esprit n humain , qu'il repousse quelquefois ce qui lui est le plus n utile, et qu'il recherche ce qui doit le ruiner (l). »

Cet auteur fait de plus une remarque fort juste sur les barbaries qui se commirent en cette occasion et sur les conséquences qui suivirent. Les auteurs arabes sont si sobres de réflexions de ce genre , que nous ne pouvons nous dispenser de rapporter celles-ci. Voici ce que dit lbn-alatir : u Schircou avait un fds, et ce ne fut pas ce fds qui lui succéda , mais le (ils de son frère. La même chose arriva plus tard à Saladin, dont les enfans furent de'pouille's par son frère Malek-adel. Si l'on étudie l'histoire, on verra qu'il en a e'te presque toujours de même des conque'rans et des princes qui ont e'te' les premiers de leur race. La raison en est que celui qui se fraie le chemin à la royauté' est obligé de répandre beaucoup de sang, et que Dieu, irrité, rejette ordinairement ses enfans, le punissant ainsi lui-même en la personne de sa postérité (3). »

On nous reprochera peut-être de nous être trop étendus sur ces événemens ; mais Us ne sont pas étrangers aux croi-

(i) Voyez XAlcoran, soar. n , vers. 212.

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sades , et ils eurent de l'influence sur les événemens poste rieurs. Il fallait les faire connaître pour donner une véritable idée des mœurs de ces temps éloignés. Le moyen le plus simple n'était-il pas de présenter un extrait fidèle de ce qui a été' rapporté par les auteurs musulmans contemporains?

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