XXVII
Suite des guerres précédentes. — Révolutions d'Egypte.
Schircou arriva au Caire le 7 de rebi second [ 4 janvier 1169]. Aussitôt il songea aux grands desseins qu'il avait formes. En vain le visir, au rapport d'Ibn-aboutaï , lui proposa de se mettre à la poursuite de Tannée chrc'tienne : il repondit que les Francs étaient à une trop grande distance , que d'ailleurs il e'tait fatigue' et qu'il voulait prendre quelque repos. II commença par faire sa cour au calife, qui l'accueillit très-bien et lui fit de riches prc'scns.
Ibn-alatir fait observer que le peuple e'gyptien , par haine contre les chre'tiens , avait en ge'ne'ral vu avec plaisir la retraite des Francs; Schaver seul n'était pas content. Ce n'est pas que le visir osât rien refuser aux Syriens ; car ils étaient campes sous les murs de la capitale, et le calife les traitait avec beaucoup d'amitie; mais il usait d'artifice, et s'excusait sous divers prétextes de remplir ses promesses (l). II alla, continue Ibn-alatir, jusqu'à former le dessein de donner un grand dîner à Schircou et à ses c'mirs, et de les faire arrêter au milieu du repas. Son projet était de se'duirc une partie des troupes de Syrie, de chasser l'autre, et de se de'fendre à-Ia-
(t) Les auteurs arabes disent qu'il s'e'tait engagé a remettre à Noureddin le tiers de l'Egypte et à pourvoir son armée de tout ce qui lui était nécessaire. Mais en quoi consistait ce tiers de l'Egypte? Il ne peut guère être question ici que du tiers des revenus de l'Egypte ; car pour le territoire, FEgyptc et les provinces de Noureddin n'étant pas limitrophes , il eut été impossible de procéder à un tel partage-: à moins qu'on ne voulût entendre par ce tiers de l'Egypte, les terres destinées à être distribuées en ûefs aux officiers de l'armée de Syrie. Il est certain que plus tard Schircou et Saladin distribuèrent des terres considérables a leurs familles et aux compagnons de leurs victoires. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que ces partages eurent sur-tout lieu aux dépens des chrétiens du pays. Les chrétiens d'Egypte avaient été en général traités avec douceur sous les califes fatimides. et les couvens s'étaient enrichis sous leur règne. Saladin les dépouilla d'une grande partie de leurs biens. Voyez à cet égard \ es Mémoires géographiques et historiques sur l'Egypte , par M. Etienne Quatremère, tom. I , p. 1 1 9, 136 et 154.
fois contre Noureddin et contre les Francs. Son fils chercha à l'en dissuader, lui disant : « Par Dieu! si tu étais capable n d'une telle perfidie, je le dirais à Schircou. — Mais, si je » ne le fais , reprit le pere, nous sommes perdus. — J'en con- » viens, dit le fils; mais mourir pour mourir, il vaut encore » mieux mourir musulmans et laisser le pays à des musul- » mans, que d'attirer les chre'tiens ici et de mourir ensuite. » Les Francs n'auraient pas plutôt appris cet événement n qu'ils accourraient avec toutes leurs forces ; et si alors le n calife implorait de nouveau le secours de Noureddin , il » nous refuserait tout appui, » Schaver ne renonça qu'avec peine à son dessein.
De son côte', Schircou n'était pas mieux dispose' pour le visir. Ibn-A boutai* rapporte qu'il n'attendait qu'une occasion pour s'en défaire, et qu'il y était excité par le calife lui-même. Telle était l'impatience du prince, que, contre sa dignité, il sortait pendant la nuit de son palais et allait trouver Schircou dans sa tente, où ils se concertaient ensemble. « Au reste , poursuit l'auteur, les troupes de Syrie n'avaient pu voir sans étonnement la fertilité de l'Egypte et l'immensité de ses ressources. Ainsi, tout concourait à exciter l'ambition de Schircou. Un jour il convoqua ses émirs, et leur dit : u Vous savez » quel est mon désir d'être maître de ce pays , sur-tout depuis n que je sais que les Francs nourrissent la même envie. Ils e se sont attachés à connaître l'intérieur de l'Egypte et tous les 9 chemins qui y mènent. Je suis sur, que si nous nous reti- » rions, ifs reviendraient aussitôt L'Egypte est la plus belle » des provinces musulmanes; c'est une source inépuisable de n richesses. Tachons de prévenir les chrétiens ; mais il faut » avant tout nous débarrasser de Schaver : il se joue d'eux n et de nous; il cherche à les abuser comme il nous abuse n nous-mêmes; il flotte entre les deux partis. En attendant, n il disssipe mal à propos les trésors de l'Egypte et les fait m servir à armer les Francs contre nous, n A ces mots , les émirs applaudirent, et la mort du visir fut résolue, n
Pendant ce temps , Schaver croyait son autorité plus ferme que jamais. Ce n'est pas qu'on ne l'eût averti de ce qui se tramait ; mais il se faisait illusion. Au rapport dlbn-aboutaï , il paraissait en public avec une pompe toute royale; suivant la prérogative des visirs, il ne se montrait qu'au bruit des tymbales et des clairons. Il sortait cependant le moins qu'il pouvait.
La mort de S dm ver est ainsi racontée par Ibn-alatir : • Les émirs , voyant la mauvaise volonté de Schaver, jurèrent sa perte; Saladin était un de ceux qui montraient le plus d'impatience. Les émirs communiquèrent ieur dessein à Schircou, qui s'y opposa. Mais, dirent-ils, tant que cet homme restera, nous ne sommes sûrs de rien. Schircou demeura inflexible. Alors les émirs attendirent une occasion favorable : elle ne tarda pas à se présenter. Un jour. que Schircou e'tait aile par dévotion visiter le tombeau de Schafe'i , ce'lèbre docteur musulman, enterre' dans le voisinage, le visir se pre'senta à sa tente ; Saladin et un autre emir allèrent le recevoir et lui proposèrent de se rendre ensemble auprès de Schircou : le visir y consentit ; mais en route Saladin et son compagnon se jetèrent sur lui et le chargèrent de chaînes. Le calife envoya aussitôt demander sa tête. Un eunuque du palais e'tait porteur de l'ordre (l); il e'tait charge' en même temps des patentes de la dignité' de visir pour Schircou. La tête de Schaver fut sur-le-champ remise à l'eunuque (2) ; ensuite Schircou fit son entrée dans la ville, s'acheminant vers le palais du calife. En avançant, il rencontra sur ses pas une foule immense : plein de frayeur, il permit au peuple d'aller piller le palais de Schaver, et la foule se dissipa. Le calife lui fit un bel accueil; il le revêtit d'un habit d'honneur et lui donna le commandement suprême des troupes, avec le titre de Malek - mansour, ou général invincible. Schircou prit donc les rênes de l'empire; il donna les charges et les gouvernemens de l'Egypte à ses cre'atures , et partagea les terres et les domaines à ses troupes.
(l) « 11 faut, à ce que lui fait dire Kemal-eddin , il faut que je me
• mette en règle. Je ne puis retourner sans la tétc. En effet , continue
• Kemal-eddin, tel e'tait l'usage en Egypte; quand un visir perdait
• sa place , en perdant la place il perdait la vie. •
(s) 11 parait que c'est Saladin lui-même qui tua le visir. Voici les propres expressions d'ibn-aboutaï : « Schaver, dit-il, fut arrêté et
• conduit à pied dans une tente magnifique. Saladin aurait bien voulu
• lui couper sur-le-champ la tête; mais il n'osait contrevenir aux » ordres de son oncle. Tout-a-coup, l'ordre arriva de tuer Schaver;
• aussitôt Saladin lui coupa la tête et l'envoya an calife. • lbn-aboutaï ajoute que le calife, en recevant la tête de Schaver, envoya en retour à Schircou les têtes du fils du visir et de se* neveux e'tale'es sur un plat d'argent. Voyez sur cet usage barbare le Tableau tir l'empire ottoman , par Mouradgea d'Ohsson, t. VI , p. t55.
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Schircou montra une joie extrême de son e'ie'vatîon. II fut sur-tout flatte des expressions dont s'était servi le calife dans les patentes. Ces patentes étaient, suivant l'usage, enveloppées dans une étoffe de soie blanche. Schircou se les fit lire plusieurs fois de suite, en présence de ses émirs. Aboulféda nous en a conservé le commencement ; le voici :
u Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Le serviteur * et ami de Dieu, Abou-Mohammed , l'imam Aded-lidin-allah, » commandeur des croyans, au seigneur illustre Malek-man- « sour, sultan des armées, ami des imams et des califes légi- » times, défenseur du peuple fidèle, Assad-eddin Schircou, » puisse le Seigneur en faire le soutien de sa religion et le » conserver long-temps pour le bien du calife. Salut. Louons » Dieu de Savoir si heureusement suscité. » Puis , continue Aboulféda, venaient les détails analogues au sujet, que nous passons pour abréger. On lisait sur un des plis du diplôme ces mots écrits de la main du calife : « C'est une faveur dont » aucun visir jusqu'ici n'avait été honoré. Accepte avec con- 9 fiance le fardeau par lecjuel le commandeur des croyans 9 veut récompenser ton mérite. Prends hardiment la dignité n qu'il te confère, et laisse traîner la queue de ta robe dans » la gloire; car l'honneur que tu reçois se perpétuera jus- 9 qu'à la dernière génération. »
De si grands succès excitèrent la verve des poètes. Aboulféda nous a conservé une pièce de vers composée à cette occasion. On y remarquait les deux vers suivans. Le poè'te s'adresse à Schircou :
u C'est par le travail et non en te jouant que tu as acquis n ce que tu possèdes. Oh ! quel beau repos tu as cuelli en n te promenant dans le verger de la fatigue!
o Les rois, dans leur carrière, n'ont nu en allant au galop 9 faire autant de chemin que toi qui n allais qu'à l'amble. »
Le repos de Schircou ne fut pas long, u Schircou , dit Ibn-alatir , mourut après deux mois et cinq jours de visirat , au moment où il pouvait enfin vivre tranquille. C'est ainsi que Dieu a dit dans i'AIcoran : u Pendant qu'ils fouissaient n du fruit de nos bienfaits, nous les avons appelés à nous au » moment où ils s'y attendaient le moins (l). »
(i) Ibn-aboutaï attribue la mort de Schircou à un goàt excessif pour la viande et a un appétit que rien ne pouvait satisfaire. L'émir mourut d'une indigestion suivie d'une esquinancic.
Scfaircou était d'origine curde. II fut long-temps , avec son frère Ayoub, au service de Zengui, qui leur donna des terres conside'rables. Après la mort de ce prince, Schircou s'attacha à Noureddin , qui lui donna Rahaba et Emesse en fief, et le mit à la tête de ses arme'es. Pour son frère Ayoub, il e'tait d'abord entre au service du prince de Damas , et il contribua beaucoup à faire passer cette ville sous le pouvoir de Noureddin. Dès ce moment il jouit d'une grande faveur auprès de ce dernier, et tous ses enfans reçurent des emplois considérables.