‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 37 sur 88 · S XXXVI · texte numérisé non relu

S XXXVI

État du royaume de Jérusalem. — Préparatifs de 6aladm

pour l'attaquer.

Nous voici arrives au moment de la ruine des colonies chrétiennes d'Orient. Cette époque est grande pour les musulmans. Aussi les détails que nous offrent les e'erivains arabes sont extrêmement abondans. Tel fut l'enthousiasme qu'inspirèrent les succès de Saladin , que tous les écrivains du temps ont tenu à honneur de les faire connaître. Notre intention n'est pas de repeter tout ce qu'ils ont dit ; il suffira de faire comme nous avons fait jusqu'ici, c'est-à-dire, d'extraire les faits et les circonstances dignes de mémoire, négligeant ce qui ne s'adresserait qu'à une curiosité' stérile.

An 582 [1186]. Ibn-alatir fait observer que la première cause du malheur des chre'tiens fut la confusion qui se manifesta à cette e'poque dans le gouvernement. « Le roi Baudouin , dit le Lépreux, se voyant sans enfant, laissa le trône à un fils de sa sœur nommée Sibylle; et comme ce fils e'tait encore en bas âge, il lui choisit pour tuteur Raymond, comte de Tripoli. Aucun seigneur chre'tien n'e'tait alors plus puissant que Raymond; outre le comte' de Tripoli, il posse'dait encore Tiberiade du chef de sa femme. Aucun ne jouissait de plus de conside'ration , et ne la me'ritait davantage par sa bravoure et sa prudence. 11 prit donc en main les rênes du gouvernement et administra en qualité' de re'gent. Sur ces entrefaites , le jeune roi mourut et le sceptre passa aux mains de sa mère. Ainsi le comte de Tripoli, qui s'était flatte' d'être roi, fut de'çu dans ses espérances; la reine avait e'pouse' un chre'tien d'Occident nomme' Guy. et lui mit la couronne sur la tête. La ce'remonic eut lieu en présence du patriarche, des prêtres, des moines, des hospitaliers, des templiers et «les barons du royaume : tous jurèrent obéissance au nouveau roi; il n'y eut que Raymond qui trouva cette conduite extraordinaire. Peu de temps après , le nouveau roi lui ayant demande' compte de l'emploi des deniers publics, il répondit

que ce qu'il avait de'pense', il 1 avait fait pour le bien de l'e'tat. Mais cette demande avait irrite son mécontentement , et il parut vouloir se séparer de la cause des chrétiens; il écrivit même à Saladin pour implorer son appui. Le sultan fut trèsaise de cette division et promit au comte de l'aider à s'emparer du tronc. Il lui renvoya sans rançon plusieurs chrétiens de ses sujets qui étaient prisonniers entre les mains des musulmans , et gagna tellement Raymond par ses manières , qu'il le mit tout-à-fait dans ses inte'réts. »

Emad-eddin remarque que ces divisions furent la principale cause du triomphe de l'islamisme et de l'avilissement des chrétiens. A l'en croire, Raymond, dès avant la mort du jeune roi , avait tente' de s'emparer du trône; ce furent les templiers qui l'en empêchèrent. II ajoute que Raymond était si dévoue' à Saladin , qu'il se serait fait musulman s'il n'avait craint de mécontenter ses sujets. H alla même jusqu'à envoyer ses troupes ravager les terres du roi de Jérusalem , de concert avec les troupes musulmanes.

Une autre cause du malheur prochain des chre'tiens, selon Ibn-alatir, c'e'tait la conduite de Renaud , seigneur de Carac. Renaud, peu de temps auparavant, se trouvant presse par Saladin dans Carac, avait demande' la paix en suppliant ; Saladin l'avait accorde'e : mais cette anne'c , comme il vint à passer près de Carac une riche caravane musulmane, Renaud ne put re'sister à la tentation de s'en emparer, et l'enleva avec tout ce qu'elle posse'dait. A cette nouvelle , Saladin lui écrivit pour lui rappeler ses sermens, et le menaça du plus terrible châtiment; mais Renaud resta sourd à toutes les remontrances. Alors Saladin jura de se venger de Renaud, s'il l'avait jamais entre les mains.

An 583 [ H87l. « Le sultan, continue Ibn-alatir, ht un appel gênerai à ses guerriers; il ('cri vit à Moussoul en Mésopotamie, à Arbeles au-delà du Tigre, en Egypte, en Syrie, invitant tous les musulmans à la guerre sacrée. Pour lui, il quitta Damas au commencement de cette année (mois de mai) avec sa garde particulière, et se rendit du côte' de Carac, pour protéger la marche des pèlerins qui se rendaient du nord de la Syrie à la Mecque et à Me'dine; ensuite il forma le sie'ge de Carac.

» Sur ces entrefaites, son (ils Afdal, auquel il avait laisse le corps de l'armée, remporta un éclatant succès sur les chrétiens. Par ses ordres , une partie de l'armée , conduite

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par Modaffer-eddin, prince de Haran et d'Edesse, passa le Jourdain et se jeta sur les campagnes d'Acre. Les musulmans et les chrétiens en vinrent aux mains près de Seforie. Dieu se déclara pour l'islamisme ; ies Francs furent tues ou faits prisonniers : au nombre des premiers , se trouva le grand-maître des hospitaliers, chevalier illustre et ennemi jure' des musulmans. Le comte de Tripoli ne porta aucun secours aux chrétiens. Les musulmans , à leur retour , avant traverse les terres de Tibe'riade , où le comte e'tait alors , H les laissa passer avec leur butin. » Ce combat fut, selon Texpression du compilateur des Deux Jardins , le commencement des bénédictions pour les musulmans (l).

a Saladin, à la nouvelle de cette victoire, quitta le siège de Carac et vint rejoindre l'armée principale. Déjà e'taient rassemblées toutes ses forces et celles de ses tributaires; dans la revue qu'il fit, il compta dix mille cavaliers de troupes re'gle'es, non compris les volontaires (2). Le sultan rangea aussitôt son armée en ordre de bataille ; il forma un centre, une aile gauebe, une aile droite, une avant-garde et une arrière-garde, et arriva dans cet e'tat à Akhouane sur le territoire de Tibe'riade.

n A cette nouvelle, les Francs reunirent aussi toutes leurs forces ; ils cherchèrent même à ramener le comte de Tripoli Le patriarche et quelques-uns des prêtres, des moines et des chevaliers allèrent le trouver. « Sans doute, lui dirent-ils, » vous avez embrasse' la foi de Mahomet; sans cela vous n'au- 17 riez pas souffert ce que les musulmans viennent de faire : ils » ont tue' les templiers et ies hospitaliers; ils ont passe' sur les n terres de Tibe'riade, et vous les avez laisses faire. » A ces mots les gens du comte se déclarèrent pour le patriarche; et comme le comte faisait des difficultés, le patriarche le menaça de l'excommunier et de dissoudre son mariage avec la princesse de Tiberiade. Alors le comte s'humilia et demanda pardon. Il se réconcilia avec le roi de Jérusalem , et tous les i li iv tiens, cavalerie et infanterie, se portèrent aussitôt vers les plaines de Se'forie'.

(1) Cest celui que les auteurs chrétiens nomment combat de Nazareth,

(2) Emad-eddin , dans son enthousiasme, compare cette armée au genre humain tout entier assemblé pour le jugement dernier.

n Saladin, ayant appris cette nouvelle) assembla ses émirs et leur demanda conseil. La plupart étaient d'avis de se borner à affaiblir les chre'tiens par le pillage et l'incendie de leurs campagnes ; mais un d'entre eux dit : u Moi je suis d'avis n que nous envahissions leurs terres , que nous les dévastions n parle fer et par le feu, et que, si nous rencontrons l'ennemi , 0 nous en venions aux mains : il est temps de faire cesser •» les propos outrageans qu'on tient en Mésopotamie sur * notre compte ; on y dit que nous évitons à dessein de f combattre les chrétiens, que nous serions bien plus zélés t s'il s'agissait de faire la guerre à des musulmans. Notre n intérêt est de nous signaler par quelque exploit éclatant » et de faire taire les mauvaises langues (l). n A ces mots, Saladin prit la parole et parla ainsi : u Moi je suis d'avis que n nous en venions a une action générale. Les affaires ne se 9 mènent pas au gre' des hommes. Nous ignorons jusqu'où n s'étend le terme de notre vie. Gardons-nous de renvoyer 9 cette arme'e avant de lui avoir offert l'occasion de signaler » son zèle pour la religion (2). n En conséquence, l'arme'e quitta son camp d'Akhouane' et laissa Tiberiade derrière, s'avancant vers l'occident dans la direction de Séforié. Quancf Saladin fut arrivé près des chrétiens, il monta sur une colline pour les observer. Comme aucun d'eux ne se montra, comme aucun ne sortit de sa tente, il laissa là son armée; et prenant avec lui quelques troupes seulement, il alla se jeter sur Tiberiade. La citadelle seule résista ; la ville fut prise et livrée aux flammes. Saladin, en faisant cette expédition , n'eut pour but que d'attirer les chrétiens hors de leurs positions ; ce moyen lui réussit. A la nouvelle de l'incendie de Tiberiade, les Francs tinrent conseil, et la plupart proposèrent de marcher au secours de la citadelle. Alors le

(1) Ceci doit faire allusion a Tcsprit de mécontentement qui régnait alors en Mésopotamie , on Saladin s'était montré si acharné contre les princes du sang de Zengui et de Noureddin.

(2) fcjsJ-UI çê^Ç JjJj (j! c*OJ*> fj}J\ QtoJ\ JU*

comte de Tripoli parla ainsi : « Tibe'riade appartient à mon

" épouse et à moi ; Saladin y a fait ce qu'il a voulu. La citadeUe n seule tient encore et ma femme y est maintenant enfermée «avec mes enfans : cependant qu'il prenne, s'il veut, la n citadelle avec ma femme; j'y consens d'avance; mais, pour n Dieu ! retournons sur nos pas. Jamais les musulmans ne v se sont présentes avec un appareil aussi nombreux et aussi v terrible. II sera impossible à Saladin de se maintenir dans n Tibe'riade ; il faudrait qu'il s'y enfermât avec toute son n armée , chose à laquelle ses troupes ne consentiront jamais , n par le désir qu'elles ont de revoir leurs foyers ; et alors » nous reprendrons sans peine la ville. » Ainsi parla Raymond. Là-dessus Renaud, seigneur de Carac, se leva, et se tournant vers le comte, il lui dit: u Vous cherchez à nous » faire peur des musulmans. Apparemment vous êtes pour » eux; sans cela vous ne parleriez pas ainsi. Quant à ce que rf vous dites de leur grand nombre, la quantité' de bois ne » nuit pas au feu. — Je serai des vôtres , reprit le comte; si n vous avancez , j'avancerai ; si vous reculez , je reculerai. » Vous verrez ce qui en arrivera (l). n II fut donc décide qu'on marcherait vers Tibe'riade.

A cette nouvelle , au rapport d'Émad-eddin , Saladin se réjouit et dit : « Nous avons atteint notre but; nous l'em- » porterons par les armes. Si nous venons a bout de battre n l'ennemi, ni Tibe'riade, ni aucune des places chrétiennes » ne pourront nous résister; toutes les forces ennemies sen ront détruites, n En elfet, continue Emad-eddin, les chre'liens avaient dégarni toutes leurs places pour rassembler plus de inonde. Par-là ils étaient parvenus à former une armée de plus de cinquante mille hommes. Saladin commença par invoquer le secours de Dieu, et alla rejoindre

(l) Le comte avait raison, et tout prouve qu'il était n venu de bonne foi à la cause des chrétiens. A cet égard , (a plupart des auteurs latins sont d'accord. Voyez entre autres le témoignage de Raoul de Coggcshalc , ^tome I de la Bibliothèque des Croisades. page 364. Cependant Emad-eddin fait tenir eu cette occasion à Raymond un tout autre langage; il prétend que ic comte, apprenant l'incendie de Tibe'riade, s'écria : « Nous ne pouvons demeurer pins » long-temps ici ; il faut marcher tout de suite à l'ennemi. Si la ciia- • délie de Tibériade est prise, tout est perdu. Je ne purs me résigner » « un tel sacrifice, v

son armée. On était alors au jeudi 23 de rebi second [2 juillet 1187 de J. C. ]. Les Francs s'étaient dirige's vers Tiberiade, semblables à des montagnes en mouvement ou aux flots d'une mer aghe'e. Le sultan se plaça devant eux, ayant le lac de Tibe'riade derrière. En ce moment la chaleur du jour e'tait brûlante; l'ennemi paraissait accable; il souffrit de fa disette d'eau; car la cavalerie musulmane, re'panduc sur les deux ailes, lui fermait l'accès au lac. Le sultan veilla toute la nuit et ordonna aux archers de remplir leurs carquois; il en fit distribuer quatre cents charges. Soixantedix archers furent de'signe's pour aller sur le champ de bataille, et donner des flèches à ceux qui en manqueraient. Au point du jour, les arcs retentirent, les cordes résonnèrent. Les musulmans montrèrent un courage opiniâtre. En vain les Francs firent les plus grands efforts pour s'ouvrir un passage vers les eaux. Déjà ils e'taicnt tourmentes par la soif et embrase's par la chaleur du jour. Cette première attaque eut lieu un vendredi. Les Francs parurent supporter la soif avec constance et courage. Ils avaient bu toute Peau des outres; ils avaient mis à sec leurs vases; ils avaient épuise jusqu'à l'eau des larmes , et déjà ils allaient succomber à leurs maux, lorsque la nuit survint. Ils passèrent cette nuit dans leur camp, ne sachant ce qu'ils devaient faire. Cependant ils ne se laissèrent point abattre, et ils se dirent entre eux : u Demain nous trouverons de l'eau avec nos » epe'es. n

Ibn-alatir représente au contraire les chrétiens comme tristes et sans courage, et comme disposes à prendre la fuite s'ils avaient trouve' une issue. Quant aux musulmans, ajoutet-il, ils c'taient impatiens d'en venir aux mains. Jusque-là ils avaient éprouve quelque crainte; mais alors ils furent pleins d'espoir. Ils passèrent la nuit à s'exciter les uns les autres. On eût dit que déjà ils sentaient souffler le vent de la victoire. Toutes les fois qu'ils jetaient les yeux sur les Francs, ils les voyaient, contre leur coutume, faibles et abattus. Eux, au contraire, s'animaient mutuellement et brûlaient de combattre. Toute la nuit ils louèrent le Seigneur et le glorifièrent.

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