‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 38 sur 88 · S XXXVII · texte numérisé non relu

S XXXVII

Bataille de Ilittiu ou Tibériadc. — Destruction de l'armée

chrétienne.

Enfin le samedi 35 de rebi second 583 [4 juillet 1187 de J. C. ] , les deux armées en vinrent à une action décisive. Ecoutons lbn-alatir.

u Le samedi matin , les musulmans sortirent de leur camp en ordre de bataille ; les Francs s'avançaient aussi , mais de'jà affaiblis par la soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec fureur. La première ligne musulmane lança une nuec de flèches , sembable à une nuec de sauterelles. Les flèches firent un çrand ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne s'était c'branle'c pour se porter vers le lac et y faire de l'eau. Aussitôt Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la voix et du geste. Tout-à-coup un des jeunes mameloucks du sultan , emporte' par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et après des prodiges de bravoure fut tue. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya de se frayer un passage ( 1 ) : Taki-eddin , neveu du sultan , e'tait place' en face ; quand il vit le comte s'avancer en désespère , il fit ouvrir les rangs , et le comte se sauva avec sa suite. L'année chrétienne était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle combattait e'tait couvert de bruyères et d'herbes sèches , les musulmans v mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fume'* , la chaleur du feu , celle du jour et celle du combat, tout se re'unit contre les eh retiens. Ils

(l) Aboulfarage, àTexemple de quelques auteurs chrétiens latins du temps , dit dans sa Chronique syriaque que cette fuite était concertée, et que les musulmans ne laissèrent passer Raymond qu'à cause de l'intelligence qui régnait entre eux et lui. La même accusation est répétée dm» Y Histoire des patriarches d'Alexandrie , où le comte est comparé au traître Judas, qui vendit son maître. Ainsi ce sont les auteurs chrétiens qui ont montré le plus d'acharnement contre le comte de Tripoli. Au reste, Raymond ne put survivre an désastre de F armée chrétienne et mourut peu de temps après de douleur.

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furent si consternes , que peu s'en fallut qu'ils ne demandassent quartier. A la fin , voyant qu'il n'y avait plus de salut , ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant, à chaque attaque, ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin ils furent entoures de toute part et repousses jusqu'à une colline voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de ce côte'. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un morceau do ceUe sur laquelle ils prétendent que fut attache' le messie (l). La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout le reste ; dès-lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eut bientôt plus autour de lui sur la colline que cent cinquante cavaliers des plus braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. * J'étais , disait-il lui-même dans la suite , à côte' » de mon père quand le roi des Francs se fut retire' sur la • colline ; les braves qui étaient autour de lui fondirent sur 9 nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de la

(l) Les musulmans ne veulent pas croire que J. C. soit mort sur {a croix. Ils disent «rn'au moment où les Jnifs allaient le faire mourir. Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au ciel et mit à sa place an homme du commun qui fut crucifié pour lui. Consultez notre Description du cabinet de M. le duc de Blacas , 1. 1 , p. 1 8 1 . Voici comment Émad-cddin,qui se trouvait présent à la bataille, raconte la

trisc de la vraie croix : • La grande croix fut prise avant le roi , et eaucoup d'impies se firent tuer autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles fléchissaient le genou et inclinaient la tète. Hg disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes ; ils la portaient les jours de grande solennité; et lorsque leurs prêtres et leurs éveques la montraient au peuple , tous s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier devoir de la défendre ; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait plus jouir de la paix de lame. La prise de cette croix leur fut plus douloureuse que la captivité de leur roi; rien ne put les consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu ; ils se prosternent devant elle et Texaltent dans leurs cantiques. En la possédant, ils croient jouir de tons les biens de la terre; ils la rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par son moyen obtenir la victoire. Ils ont aussi des croix de métal qu'ils gardent dans leurs maisons, et devant lesquelles ils font des prières. •

r> colline. ,1c regardai alors mon père et j'aperçus de la tris- » tcsse sur son visage. Faites mentir le diable! cria-t-il aux •) soldats en se prenant la barbe. A ces mots, notre arme'e se f> précipita sur l'ennemi et lui fit regagner le haut de la coln line; et moi de m'ecrier plein de joie,/fc fuient, ils fuient ! » Mais les Francs revinrent à la charge et s'avancèrent de » nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent repousses » encore une fois; et moi de m'e'crier derechef, Ils fuient , » ils fuient! Alors mon père me regarda et médit : Taisn toi; ils ne seront vraiment défaits que lorsque le pavillon n du roi tombera. Or, il finissait à peine de parler que le v pavillon tomba. Aussitôt mon père descendit de cheval, n se prosterna devant Dieu et lui rendit grâces en versant » des larmes de joie, n

» Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retires sur la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils souffraient horriblement de la soif et qu'ils voulaient s'ouvrir un passage. Se voyant repousses, ils descendirent de cheval et s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi, le prince Geoffroy son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur de Ge'bail , le fds de Honfroi , le grand-maître des templiers et plusieurs hospitaliers et templiers. En voyant le nombre des morts, on ne croyait pas qu'il y eut des prisonniers; et en voyant les prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé' une telle défaite. Moi-même un an après je passai sur le champ de bataille et j'y vis les ossernens amoncelés. Il y en avait aussi d'epars çà et là, sans compter ce que les torrens et les animaux carnassiers avaient emporte' sur les montagnes et dans les vallées, n

L'historien Emad-eddin, qui se trouva à cette bataille, remarque avec c'tonnemcnt que, tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à cheval , ils restèrent intacts ; car ils étaient couverts de la tthe aux pieds d'une sorte de cuirasse tissuc d'anneaux de fer qui les mettait à l'abri des coups; mais quand le cheval tombait, le cavalier était perdu, u Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers

d'hommes il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le cliuinp de bataille était cuuvert tic morts et tle mourans : je traversai

moi-même le mont Hittin; il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis 1 état de ses chefs : qui pourrait le <l; «■rire? Je vis des t«hes tranchées, des veux éteints ou crevés , «les corps couverts de poussière, des membres disloques, des bras sépares, des os fendus, des cous tailles, des lombes brises, des pieds qui ne tenaient plus à la juin lie , des corps partages en deux, des lèvres déchirées, tics fronts fracasses. En voyant ces visages attaches à la terre et couverts de sang et de blessures , je me rappelai ces paroles de l'Alcoran : «L'infidèle «lira : Que ne suis-je poussière! Quelle odeur » suave s'exhalait de cette terrible victoire! »

Après ces réflexions, qui montrent le gout arabe, l'auteur présente un autre tableau : u Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour lier les prisonniers. J'ai vu trente ù quarante cavaliers attaches à la même corde ; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardes par un seul hommct Ces guerriers qui naguère molliraient une force extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir, maintenant, le front baisse', le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient humilie' les autres l'étaient à leur tour; l'homme libre était dans les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient l'Alcoran «l'imposture étaient tombes au pouvoir des vrais croyons. »

Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente et fit venir auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut que le roi s'assît à ses côtes; et comme ce prince e'tait presse par la soif, il lui fit apporter tic l'eau de neige. Ixï roi, après avoir bu, présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s'écria : * Ce n'est pas moi qui ai dit à ce n misérable tle boire; je ne suis pas lie envers lui. » En effet, suivant la remarque de Kemal-eddin , fa coutume e'tait chez les Arabes «le ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire et à manger (l). Or, déjà deux fois Saladin

(i) Voyez sur cette coutume lu fJibliot/ièque orientait: de tl'llcrhelot, anx mots l/armosan et Omar.

avait fait vœu de tuer Renaud, s'il lavai* jamais entre ses mains : la première, lorsque celui-ci fit mine d'attaquer la Mecque et Me'dine; la seconde, quand il enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers Renaud et lui reprocha d'un air terrible ses attentats ; puis s'avaneant vers lui , il lui déchargea un coup d'epee. A son exemple, les e'mirs se jetèrent sur Renaud et lui coupèrent la tète. Le tronc alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer et promit de respecter sa vie (l).

Kemal-eddin rapporte que ce qui avait le plus irrite' Saladin contre Renaud, c'est que, lorsque ce dernier enleva injustement la caravane musulmane , il disait à ces malheureux, par forme de raillerie, d'invoquer Mahomet, pour voir s'il viendrait à leur secours, et que le sultan lui dit en cette occasion : u Eh bien ! que t'en semble? n'ai-je pas assez n venge' Mahomet de tes outrages? » Ensuite, ajoute Kemaleddin , il proposa à Renaud de se faire musulman ; celui-ci s'y refusa, disant qu'il aimait mieux mourir.

Émad-eddin rapporte de son côte' que quand Saladin reprocha à Renaud ses perfidies et sa mauvaise foi , ce sei-

(1) Emad-eddin explique autrement le vœu de Saladin ; et «on récit est si singulier, qui! mérite d'être rapporté. • Deux ans auparavant, k l'époque de la guerre de Saladin contre !c prince de Moussoul , pendant que le sultan était gravement malade et qu'on désespérait de sa vie , le cadi Fadel lui dit que sans doute Dieu Tarait voulu punir de sa guerre impitoyable contre les musulmans, et que ie seul moyen de recouvrer la santé était de promettre k Dieu de tourner désormais tous ses efforts contre les chrétiens. Il ajouta que, comme marque de ferme propos, il devait commencer par jurer de tuer de sa main k la première occasion, Renaud, seigneur de Carac, pour son entreprise sacrilège contre ia Mecque et Médine , ainsi que le comte de Tripoli , qui Tannée précédente avait été le plus ferme soutien de l'armée chrétienne. Dans son opinion , la victoire des musulmans ne pouvait être complète que par la mort de ces deux impies. A ces mots, poursuit Emad-eddin , le sultan donna la main au cadi en signe d'assentiment, et il recouvra bientôt la santé. Aussi deux ans après, lorsque la guerre commença, le cadi ne manqua pas de faire souvenir le sultan de son vœu, lui disant que ce n'était qu'à cette condition que Dieu lui avait rendu ses forces; ce qui fit que Saladin montra une ardeur extraordinaire. » Cest le cadi Fadel lui-même qui avait raconté cette anecdote k un ami (TÉmad-cddin.

gneur répondit, par voie d'interprète, que telle était la coutume des princes, et qu'il n'avait fait que suivre le sentier battu.

Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui étaient captifs avec lui. A l'égard des templiers et des hospitaliers, Ibn-alatir rapporte que le prince reunit tous ceux qu'il avait entre les mains et leur fit couper la tête. II ordonna aussi à tous ceux de son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez ge'ne'reux pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d'or pour chaque templier et hospitalier qu'on lui ce'derait. Deux cents de ces guerriers qu'on lui amena furent aussitôt décapites. Ce qui le porta à cette exécution , c'est que les templiers et les hospitaliers faisaient comme par e'tat la guerre à l'islamisme, et

au'ils étaient ses plus cruels ennemis. Aussi Aboulfarage, ans sa Chronique syriaque, met-il en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin : u Puisque l'homicide, y> quand il peut tourner au bien de leur religion , leur paraît » une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour. » Saladin manda également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les chevaliers qui seraient dans cette ville , qu'ils lui appartinssent ou qu'ils appartinssent à des particuliers; ce qui fut, exécute, n

On lit dans Emad-cddin, témoin oculaire, que, pendant le massacre des chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers avaient l'air abattu. L'arme'e musulmane était rangée en ordre de bataille et les émirs placés sur deux rangs; quelques-uns des exécuteurs, ajoute l'auteur, coupèrent la tète des prisonniers avec une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se refusèrent ù ce ministère; d'autres en chargèrent leurs voisins. Avant de les égorger, on leur proposait «l'embrasser l'islamisme, ce qui fut accepte par un très-petit nombre.

Telle est la manière dont los auteurs arabes racontent la bataille de Tiberiadc. Le compilateur des Deux Jardins rapporte plusieurs lettres qui furent e'erites en cette occasion. On lisait dans une de ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur ciuarante-einq mille hommes dont se composait l'armée chrétienne , il en avait échappe' à peine mille ; et qu'un pauvre soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'échangea contre une paire de sandales , afin , disait-il , qu'on

sut dans la suite que le nombre des prisonniers avait été si grand , qu'on les vendait pour une chaussure.

Une autre de ces lettres commençait ainsi : « Quand nous n passerions le reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienn fait, nous ne pourrions nous acquitter dignement, » Une troisième s'exprimait de la sorte :« Non , ia victoire que je n vous annonce n'a point eu de pareille. Je vais vous en re- » tracer succinctement une petite partie; car de vouloir vous v en dire seulement la moitié, cela serait impossible (l). »

Emad-eddin dit encore que l'islamisme se réjouit de cette victoire , qui fut comme le prélude de la conquête de Jérusalem et la source des plus grands triomphes. Voyons maintenant ce que fit Saladin contre un royaume sans armée, sans chef, dont le roi était captif, les places dégarnies , les campagnes ouvertes, les peuples découragés.

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