S XLVII
Suite du siège de Sam t- Jean-ci' Acre. — Action générale entre
les deux années.
Suite de V année 585 [ H 89 ]. Cependant , au rapport dlbn-alatir , les chrétiens se dirent entre eux : » Si a présent » que Saladin n'a pas encore reçu ses troupes d'Egypte, nous
* n'osons en venir aux mains avec lui , que sera-ce quand il n aura rassemble' toutes ses forces? II faut l'attaquer dès de-
* main ; peut-être en triompherons-nous, n La vérité' est , reprend l'auteur, que dans ce moment les troupes musulmanes étaient dispersées. Une partie e'tait près d'Antiochc , occupe'e à protéger les terres dAIep; une autre, dans le voisinage de Tripoli, pour de'fendre les terres d'Emesse; une autre devant Tyr. Enfin les troupes d'Egypte étaient éparpillées daus Alexandrie, Damiette et les autres villes maritimes menacées par les Francs. Ajoutez à cela que plusieurs musulmans , par ennui de cette guerre (1), avaient néglige' jusque-là de se rendre à l'armée. Telles furent les raisons qui décidèrent les Francs à livrer combat. Le lendemain , 21 de schaban [fin de septembre], ils sortirent en armes. Les soldats de Snladin e'taient alors c'pars ça et là : dans l'arme'e musulmane , il n'y en avait habituellement qu'une partie sous les armes; le reste demeurait sous la tente ou
(i) -^jIXÂj J^iJ. Les dictionnaire* arabe» ne foui punit mention de cette expression ; mais d'après uu grand nombre de passages, on ne peut pas la rendre autrement que nous ne lavons fait. Voyc* entre autres les Annales d'Aboulfêda , t. IV, p. i 23.
vaquait à ses aftaires. Tout-à-coup on vit les chrétiens sebranlcr, semblables à des nuées de sauterelles, et couvrant
la terre en Ion»; et eil large. On remarqua qu'ils se portaient vers l'aile droite musulmane, commandée par Taki-eddin. En un moment cette aile lut obligée de lâcher pied. Saladin, qui était au centre, envoya son infanterie au secours des musulmans (1); les chre'tiens qui formaient le corps de bataille, vovant le centre dégarni, se portèrent de ce cote' et y mirent le desordre (S) : tous les musulmans qui voulurent résister furent tues et soutinrent le martyre. Les Francs vinrent jusque sur la colline où était la tente de Saladin ; au nombre des personnes qu'ils y tuèrent, était mon maître, poète distingue. Par la plus grande faveur de Dieu, la tente du sultan ne fut pas renversée : si elle l'avait été, nul doute que le reste de l'armée ne se fut aperçu du désordre; et alors la déroute devenait générale. Cependant les Francs furent attaqués sur leur derrière. La gauche musulmane, vovant les chrétiens aux mains avec l'aile droite et le centre, vint se placer entre leur camp et la colline où était la tente de Saladin. Les chrétiens qui étaient sur la colline se hâtèrent de retourner sur leurs pas : mais en chemin , ils furent reçus par la gauche musulmane; en même temps les soldats de Saladin, qui s'étaient ralliés (3), les prirent en queue et pas un n'échappa; presque tous furent tués, le reste fait prison-
(1) Suivant Boha-eddin , dès qu'il avait vu (es chrétiens s'ébranler, il envoya ses hérauts par le camp, avec ordre de crier : • O musul- • nians! ô vous qui n'adorez qu'un seul Dieu!... » A ces mots , ajoutet-il, les soldats montèrent à cheval , résolus de sacrifier leur vie pour gagner le paradis. Le cri des hérauts faisait allusion k l'opinion où sont les musulmans que, par la croyance k la sainte Trinité, les chrétiens adorent trois dieux; dans cette idée, ils les traitent de polythéistes, et les appellent par mépris, trinitaircs , (J^-^-lf , ou partisans de la trinité, Voyez la Description des Manumcns musulmans du cabinet de M. le duc de B laças , t. Il . p. 8 et suiv.
(2) Emad-eddin attribue cette défaite k l'inexpérience des troupes de la Mésopotamie, qui avaient leur quartier au centre , et qui, faute de connaître la manière de combattre des Francs, furent tellement effrayées, qu'au premier choc elles prirent la fuite.
(3) Emad-eddm rapporte que quand Saladin vit son centre en désordre, son premier mouvement avait été de tourner sa pensée vers Dieu . et qu'il se mit d'nn cœur ferme k parcourir les rangs , excitant
nier; de ce nombre fut le grand-maître des templiers, déjà pris une fois à la bataille de Tibériade, et que cette fois Saladin fit mettre à mort. Le nombre des morts fut de plus de dix mille (I). Saladin fit jeter les cadavres dans le fleuve. La plupart e'taient des cavaliers; l'infanterie chrétienne n'avait presque pris aucune part au combat. Parmi les captifs , il se trouva trïis femmes qui avaient combattu à cheval , et qui furent reconnues après qu'on les eut dépouillées de leur armure (2).
L'historien Boha-eddin, qui se trouvait à cette bataille, et qui est entre' à cet égard dans de forts longs détails, raconte que le roi de Jérusalem en personne dirigeait le combat. Il faisait porter devant lui le livre des évangiles, enveloppé dans une étoflè de soie et soutenu aux quatre coins par quatre hommes. L'auteur arabe ajoute que, parmi les musulmans de distinction qui souffrirent en ce jour le martyre , était le frère du docteur Issa. a Je vis, ajoutet-il, le jour même Issaravonn nant de joie dans sa tente; et comme ses amis venaient •» pour s'affliger avec lui de la mort de son frère, il les reprit
* doucement et dit : Vous devez me féliciter, au lieu de me n faire des complimens de condoléance. »
L'historien Emadeddin assistait aussi à cette bataille; il fut même du nombre de ceux qui se trouvèrent sur la colline, à l'instant que les chrétiens se portèrent de ce côté. On sera curieux de l'entendre parler lui-même, u Le mercredi ,
• 21 de schaban, dit-il, les Francs s'avancèrent avec leurs n croix, et vinrent à notre colline avec l'ardeur du cheval qui 9 court au pâturage. En un moment ils se répandirent comme n un déluge ou comme une mer en furie. Leur choc fut tel ,
ses soldats et leur proposant la félicité éternelle pour récompense. Dans cette circonstance , ajoute-t-il , le sultan se trouva plus d'une fois livre à lui-même sur le champ de bataille. Sans doute s'il échappa à tous les dangers , s'il parvint à décider en sa faveur la victoire, c'est que Dieu avait envoyé ses anges pour le secourir.
(l) Emad-cddin suppose que les chrétiens qui prirent part à faction étaient au nombre de plus de cent mille. II fait mention d'une particularité qui donnera l'idée de facharnement des musulmans. Un soldat de sa connaissance assurait avoir tué ce jour-là pour sa part quarante-trois chrétiens.
(i) Ce combat a été décrit par Gautier Vîntsauf , auteur anglais , an tome II de la Bibliothèque des C rnisades, IIe partie, p. 67*.
» que la terre trembla et que l'air fut obscurci. Je me trou- •» vais alors sur la colline avec quelques pieux musulmans, » regardant les deux armées. Nous étions loin de croire que » l'ennemi viendrait jusqu'à nous. Quand nous vîmes les chré- » tiens approcher et sur le point de nous envelopper, nous n qui e'tions sur nos mules , sans défense , nous dûmes songer n à notre salut. Nous nous retirâmes crainte d'accident, et » nous courûmes sans nous arrêter jusqu'à Tibériade , où » nous passâmes le Jourdain ; et comme tous les pays que » nous traversions étaient en proie à la terreur, nous contif n liâmes de courir, toujours à l'Orient, le cœur brisé de » la défaite de l'armée musulmane. Aucun de nous ne pen- » sait à manger; aucun n'était tenté de s'arrêter. Nous tenions • d'une main ferme la bride de nos chevaux , respirant à peine, » et ayant i'ame oppressée; plusieurs même s'enfuirent jus " qu'à Damas. Pour nous , nous essayâmes enfin de prendre » du repos, le cœur plein d'effroi et adressant des vœux à " Dieu. Cependant certains bruits commençaient à se ré- " pandre; on disait : Le courage est revenu aux musulmans ; » l'islamisme est vengé; les infidèles ont été rompus; l'aile n gauche a tenu bon ; les mameloucks du sultan ont repoussé n t ennemi. Ces discours se répétèrent ; des courriers les conn firmèrent : enfin , le lendemain matin j'entendis tout-à-coup » la voix d'un mamelouck qui criait : Oà est Émad-eddin ? la n victoire qu'il desirait s'est réalisée. A ces mots, nous cou- » rûmes au mamelouck ; nous lui fîmes question sur nucsf> tion : Comment cette victoire nous est-elle arrivée ? Com- » ment le sultan l'a-t-il emporté ? Comment le décret de Dieu » a-t-il prévalu? Alors nos esprits se calmèrent, et nous n eûmes du regret de nous être enfuis si vîte. »
II résulte de ces divers récits, confirmés par celui des chrétiens, que cette journée tourna au désavantage de l'armée chrétienne. Aussi Ibn-alatir fait-il observer que peu s'en fallut que les Francs ne fussent anéantis ; car les bataillons musulmans qui tinrent bon, montrèrent une telle ardeur, qu'ils poursuivirent les chrétiens jusqu'à leur camp. « Malheureusement , ajoute-t-il , pendant le désordre occasionné par la défaite du centre, les valets de l'armée croyant la cause de l'islamisme perdue, se mirent à piller les bagages : après le combat, les soldats musulmans n'eurent rieu de plus pressé que d'aller à la recherche de leurs effets; et quand le sultan voulut les ramener à la charge, il ne trouva plus personne.
Alors il fil publier que les valets eussent à rendre ce qu'ils avaient pris : cet ordre fut exécute'; chacun recouvra ce qu'il avait perdu; mais l'occasion était manquée. •»
Emad-eddin rapporte qu'après la bataille , Saladin parla ainsi aux émirs : a Nous avons abattu les forces des infidèles; •» nous avons écrase' leur puissance, ralenti leur impétuosité, » éteint leur ardeur, tué leurs plus vaiilans guerriers. Si nous » les laissions maintenant tranquilles , ils reprendraient cou- " rage. Attaquons-les donc sans relâche, et dès demain ache- » vons leur défaite. » Mais, ajoute l'auteur , ce discours resta sans effet, à cause de la dispersion de l'armée musulmane. Pendant ce temps, les Francs réparèrent leurs pertes; et comme ils reçurent par mer de nouveaux secours d'Occident , ils se trouvèrent bientôt aussi forts qu'auparavant.
s XLvm.
Abattement de rarrae'c musulmane. — Saladin lève son eamp et
s'éloigne de Saint Jean-d' Acre.
-n.tt^onjjo-j •
Suite de l'année 585 [ t/89 ]. ïbn-alatir remarque que le nombre des chrétiens tués dans le dernier combat avait été si grand , et les exhalaisons des cadavres si pernicieuses, que l'air fut infecté, et l'état de Saladin devint inquiétant. Ce prince était alors attaqué d'une coliaue à laquelle ii était sujet; il était à craindre que sa vie ne fut en danger : cependant il montrait toujours la même ardeur.
Boha-cddin cite une délibération qu'il eut avec ses émirs et les membres de son conseil. On était alors à l'entrée de l'hiver, au moment que la mer cessait d'être praticable. * Je me trouvai à ce conseil, ajoute l'auteur : le sultan, après avoir invoqué le nom de Dieu et fait des vœux pour notre prophète, parla ainsi : « Vous savez que les ennemis de Dieu « et de nous se sont établis dans notre pays ; ils foulent le sol de » l'islamisme : mais déjà , grâces à Dieu , l'étendard de la vie n toirc s'est déployé contre eux; les voilà réduits à un assez n petit nombre. Chassons-les de nos terres; Dieu nous en fait n un devoir. Vous n'ignorez pas que nous ayons ici toutes » nos forces , et qu'à l'exception des troupes d'Egypte qui vont * arriver, il ne nous reste aucun renfort ù attendre : eux , au
» contraire, recevront, au printemps prochain, de grands se- » cours d'Occident. Profitons de l'occasion ; prenons garde •• de laisser l'ennemi en repos. Si nous différions, et que la n mer devînt libre, nous aurions à nous en repentir: mon n opinion ! oui, le but constant de toutes mes pensées est de n leur livrer combat. Que chacun de vous dise son avis.»
n Là-dessus les émirs délibérèrent un moment; mais comme ils étaient fatigués de cette guerre, et que la plupart d'entre eux soupiraient après le moment de revoir leurs foyers, ils furent d'avis de s'éloigner et de se retirer à Karouba, colline située à quelques lieues d'Acre. Ils dirent qu'en attendant, les hommes et les chevaux prendraient du repos; Malekadel arriverait avec les troupes d'Egvpte ; le sultan , respirant un air plus pur, se remettrait de sa maladie, et la belle saison venue, on combattrait avec plus d'ardeur qu'auparavant. »
L'historien Kmad-eddin , qui assista à ce conseil, se montra d'un autre avis que les émirs. « On commença, dit -il, à mettre en délibération si l'on continuerait la guerre, ou si l'on s'éloignerait; et les opinions émises à ce sujet furent agitées comme on agite le lait pour en faire sortir le beurre Les émirs représentèrent avec force que les courages étaient épuisés; que depuis plus de cinquante jours on se battait sans relâche; qu'il valait mieux faire un appel général aux musulmans, pour qu'ils prissent part à la défense de l'islamisme, et en attendant se reposer. Cet avis ne me plut pas et je dis : « Par ma vie, la décision que vous prenez n'est »> pas bonne. Jusqu'ici les Francs n'ont pas fait de grands n progrès ; ils n'ont pu occuper tout le circuit de la ville. Si n nous nous éloignons, leur extermination sera retardée; ils n auront le champ libre et s'étendront à leur gré. Dans ce » moment, la porte d'Acre, du côté de la mer, vers le nord de n la ville, nous est ouverte ; le chemin qui y mène est libre ; n on peut de ce côté introduire des secours dans la ville : si n nous nous retirons, les Francs occuperont ce passage, et n nous leur aurons rendu facile ce qui était jusque-là difn ficile. » A cela les émirs répondirent : « Notre nvis est évi- » demment le meilleur: nous ne demandons pas mieux que n de voir les chrétiens étendre leurs lignes et quitter leurs n retranchemens pour se répandre dans la plaine ; quand ils n y seront établis, nous viendrons à eux à l'improviste , et nous * fondrons sur eux comme l'épervier sur la timide colombe. »
Il fut donc décidé qu'on se retirerait. Ibn-alatir rapporte
que les émirs espe'raient qu'en laissant les chrétiens tranquilles, ils s'en iraient d'eux-m (hues. « Nous les avons telle- » ment presses, dirent-ils au sultan, que l'eussent-ils voulu, •» ils n'auraient pu se retirer; eloignons-nous et laissons-leur n le chemin libre. S'ils partent, nous avons atteint notre but; » nous serons délivres du mal qu'ils nous causent, et ils le •• seront de celui que nous leur faisons. S'ils demeurent, eh » bien! nous reviendrons pour les combattre, et nous serons n comme nous sommes à présent. » Les médecins parlèrent comme les émirs, et le sultan céda à leurs raisons. Dieu le voulait ainsi, remarque l'auteur arabe; quand Dieu veut vous affliger, le mieux est de se soumettre. Comment l'empêcher? Dieu seul eut pu prévenir une décision si mauvaise.
Une partie de l'armée musulmane se retira donc sur le mont Karouba ; le reste s'en retourna en Mésopotamie et dans ses autres cantonnemens. On était alors au 14 de ramadan [dans le mois d'octobre]. Il ne resta sous les murs d'Acre que rjuelqucs troupes, chargées de servir de sentinelles avancées, et d'avertir Saladin de tous les mouvemens des chrétiens. Alors, reprit Ibn alatir, on s'aperçut de la faute qu'on avait faite. Dès que l'armée se fut éloignée , les chrétiens occupèrent tout le circuit de la ville. Non contens de s'étendre, ils creusèrent des fosses autour de leur camp; et de la \ terre qu'ils en tirèrent ils se firent un rempart inexpugnable; } en peu de temps ce travail fut porte' à un degré' de perfec- 1 tion qu'on n'aurait pas cru possible (l). En vain les avantpostes musulmans ne cessaient de les harceler; ils restaient
(l) L'historien des patriarches d'Alexandrie dit que les chrétiens construisirent sur les bords du fosse du camp , du côte qui faisait face à l'armée de Saladin , un mur de briques derrière lequel ils placèrent un rang de soldats qui lançaient le zenbourek. 11 ajoute que le zenbourek , <j)j , était une flèche de l'épaisseur du pouce, de la longaear d'une coudée, qui avait quatre faces; la pointe de la flèche était en fer, et des plumes en rendaient le vol plus rapide. Par-tout où ce trait tombait, il transperçait ; il traversait quelquefois du même coup deux hommes placés l'un derrière l'autre, perçant kia-fois la cuirasse et l'habillement du soldat; il allait ensuite se planter en terre ; il pénétrait même dans la pierre des murailles. D'après cette description , le zenbourek parait à-peu-près répondre à l'arme terrible connue dans le moyen âge sous le nom de quadrellus , carellus, mots expliqués par du Cange dans son Glossaire de la basse
inébranlables, uniquemement occupés de leurs fosses et de leurs retranchemens. Ils fortifièrent sur-tout le cote du nord ,
3ui jusque-là était reste' libre, et par lequel on introduisait es provisions dans Aere. Chaque jour ils faisaient de nouveaux progrès. Pendant ce temps, Saladin était malade et hors d'état de rien entreprendre. Quelqu'un lui avant conseille' d'envoyer au moins son armée pour troubler les travaux des chrétiens, il repondit : u Je connais mon armée; si je ne suis » avec elle , elle ne fera rien , ou plutôt le mal qu'elle fera sera » cent fois plus grand que le bien qu'on en peut attendre. »
Il paraît que celui qui donna ce dernier conseil à Saladin, n'est autre que l'historien Émad-eddin. « Un jour, dit-il, j'es- •» savai d'engager le sultan à permettre à ses soldats de prendre n les armes; à quoi il répondit : Mon armée ne fera rien que
latinité, et dont il rette encore l'expression carreaux de la foudre. Les Grecs paraissent avoir connu quelque chose d'analogue au zenbourek sous le mot T^âyy^L. Voyez ce mot dans le Glossaire de la basse grécité de du Cangc. Si l'on admet que les mots carreau, 7fej'ï€SL et zenbourek expriment la même arme, il faudra conclure que les chrétiens en avaient fait usage dès la première croisade. On peut voir à ce sujet du Cange aux endroits cites, et YAlexiade d'Anne Coinnène, p. 991. Mais ensuite cette arme était tombée en désuétude. Les papes, par un sentiment bien louable d'humanité, la prohibèrent entre chrétiens; il ne commence même à être question du zenbourek dans les auteurs arabes qu'au sie'ge de Tyr par Saladin en 583. L'usage continua au siège de Sain t-Jean-dT Acre , comme le prouve le passage de l'historien des patriarches d'Alexandrie. Richard Cœur-de-Lion adopta le zenbourek pour ses troupes , comme on le verra ci-dessous ; et k son retour en Europe , au grand scandale des chrétiens , il le maintint dans ses armées , d'où il se répandit de nouveau dans le reste de l'Europe. Richard périt lui-même d'un coup de carreau, et sa mort fut regardée par les contemporains comme une juste punition de Dieu. Il est remarquable que les musulmans ne firent qu'assez tard usage du zenbourek. Gémal-eddin est le premier auteur arabe qui , sous la date de l'an 643 de l'hégire , cite cette arme comme servant aux guerriers musulmans. Mais bientôt l'usage en devint commun en Orient; et dans la suite les Turcs ottomans eurent dans leurs armées un corps de soldats appelés zenbourekçi. Maintenant , depuis la découverte des armes à feu , ce mot a tout-à-fait changé d'acception , et l'on donne en Perse le nom de zenbourek à une petite pièce d'artillerie légère. Voyes le Voyage de M. Jaubcri , p. ?80. Voyez également ei-drssons à l'an 643.
» lorsque je monterai à cheval pour me mettre à sa tête. Il •• disait vrai , continue Emad-eddin : il connaissait ses soldats; » avec lui ils se sacrifiaient et se précipitaient au milieu des •• rangs des infidèles. »
En attendant, les Francs continuèrent leurs travaux , repoussant à-la-fois les attaques des avant-postes musulmans et les sorties de la garnison. Bientôt le camp des chrétiens se trouva fortifie' comme une ville. L'historien des patriarches d'Alexandrie remarque avec etonnement qu'on y avait pratique' des églises pour prier Dieu, des écuries pour loger les chevaux , &c.
Sur ces entrefaites, Malek-adel arriva avec les troupes d'Egypte, et remplit le vide occasionne' par le départ des troupes de la Mésopotamie ; ce renfort releva le courage des musulmans. Peu de temps après, on vit entrer dans le port d'Acre la flotte égyptienne, commandée par l'émir Loulou , homme brave et marin habile. Loulou s'empara en chemin d'un navire chrétien chargé de provisions. En ce moment, la ville d'Acre était accessible par mer ; et la flotte chrétienne , à cause de l'hiver, s'était réfugiée à Tyr et dans les ports de l'Occident. Saladin profita de l'occasion pour introduire des secours dans la ville. Pour lui, il était toujours à Karouba. Les brouillards et les pluies rendaient la saison fort incommode : les chemins étaient couverts de boue, et l'on avait de la peine à marcher; tout était dans le repos. Cependant un jour que Saladin était allé à la chasse aux faucons, les chrétiens attaquèrent vers le soir les avant-postes musulmans et les mirent en désordre; il n'y eut que les troupes de Malekadel qui tinrent bon : la nuit sépara les combattans. Saladin , à son retour, se hâta d'envoyer du renfort aux siens; mais il était trop tard, et les Francs venaient de rentrer dans leurs rctranchemens.
Les chrétiens, malgré la mauvaise saison et les tempêtes, recevaient de temps en temps des secours d'Occident. Emadeddin fait mention d'une daine chrétienne qui se mit en mer avec un vaisseau équipé à ses frais, et portant cinq cents hommes. A la hauteur d'Alexandrie, le vaisseau fut attaqué et tomba au pouvoir des musulmans ; on le trouva plein d'argent et de provisions destinés à l'armée chrétienne.
A propos de cette dame, Emad-eddin fait quelques réflexions sur les femmes chrétiennes qui avaient endossé la cuirasse et qui se battaient comme les hommes, u Celles,
a jo ute-t-i 1 , qui n'étaient plus en état de supporter ie fardeau des armes , on les chargeait d'exciter ou de calmer l'ardeur des guerriers , de les pousser ou de les arrêter , d'enflammer leur enthousiasme ou de ie modérer. N'est-ce pas, conclutil, une chose bien singulière que ce concours d'hommes et de femmes pour une pareille entreprise (l) ? »
Saladin était en proie aux plus vives inquiétudes. II était instruit de l'armement de l'empereur d'Allemagne et du départ de ce prince pour venir l'attaquer. 11 craignit de ne pouvoir résister à tant de forces réunies, et se hâta d'écrire au calife de Bagdad et à tous les princes musulmans. Le compilateur des Deux Jardins nous a conservé sa lettre au calife ; la voici :
u Espérons de la bonté de Dieu que le danger où nous n sommes réveillera le zèle des musulmans, et qu'ils s'effor- » ceront d'éteindre l'ardeur de nos ennemis , d'abattre l'édifice n que les Francs ont élevé. Dans l'état actuel des choses , n tandis que nos ennemis accourent par mer et par terre, n notre pays est menacé des plus grands malheurs ; nos cœurs » sont frappés d'une blessure qu'aucun remède ne pourra • guérir. Que sont donc devenus l'ardeur des musulmans,
(î) Ëmad-eddin fait encore mention d'un fait d'une nature bien différente. Une troupe de trois cents femmes, dit-il, poussées par le libertinage, vinrent au milieu de oe rassemblement de célibataires et d'hommes séparés de leurs épouses. Mogir-eddin a aussi parlé de ce fait. Nous emprunterons à ce sujet les expressions dont s'est servi M. de Ilammer dans la traduction française qu'il a donnée de ce passage , Mines de l'Orient, t. III , p. s 1 8 : « Trois cents jolies femmes » franques, ramassées dans les îles (les pays d'Occident), arrivèrent » dans un vaisseau pour le soulagement des soldats francs, auxquels
• elles se dévouèrent entièrement; car les soldats francs ne vont
* point au combat s'ils sont privés de femmes. Les musulmans ayant w appris cela , un grand nombre de raameloucks et d' ignorait s sui- ■ virent cet exemple. » Emad-eddin ajoute que , parmi les chrétiens, le commerce entre personnes libres était regardé comme licite, et que les prêtres n'imposaient pour cela aucune pénitence. 11 est probable qu'Émad-eddin se sera mépris; une chose assez présumable, c'est que, puisque à l'arrivée de ces trois cents femmes les mameloucks musulmans étaient allés au camp des chrétiens, les courtisanes n'étaient pas tolérées dans leur propre camp. On verra plus tard un exemple de la même sévérité de mœurs dans les armées du sultan Bibart.
n l'orgueil des gens pieux , le zèle des amis de la vérité? Ce » qui nous étonne, cW de voir l'émulation des infidèles et n l'indifférence des vrais croyans. Y a-t-il un seul musulman n qui reponde à l'invitation , qui vienne quand on l'appelle ?
• Voyez cependant les chre'tiens ; voyez comme ils viennent n en foule , comme ils se pressent a l'envi , comme ils se sou-
• tiennent mutuellement, comme ils font le sacrifice de leurs » richesses, comme ils se cotisent ensemble, comme ils se n resignent aux plus grandes privations! Chez eux, pas de n roi , pas de seigneur , pas dlle ou de cite , pas d'homme tant » soit peu marquant, qui n'envoie à cette guerre ses paysans n et ses sujets , qui ne les fasse paraître sur ce théâtre de la » bravoure; pas d'homme puissant qui ne prenne part à cette n expédition : tous veulent se rendre utiles à l'objet impur de 9 leur attachement. Ils le font dans l'ide'e que par-la ils servent » leur religion ; voilà pourquoi ils consacrent à cette guerre n leur vie et leurs richesses. Dans tout cela ils n'ont en vue m que la cause de celui qu'ils adorent, la gloire de celui en » qui ils ont foi; il ne leur vient pas seulement en pensée que n peut-être toute la Palestine sera subjugue'c, que le voile de i rnonneur des chre'tiens sera déchire', qu'ils perdront leurs n domaines, et les verront passer en d'autres mains. Les n musulmans, au contraire, sont mous, de'courage's , apa- •» thiques, ennuyés, frappes de stupeur, sans zèle pour la » religion : c'est au point que si , ce qu'à Dieu ne plaise ! les
• rênes de l'islamisme venaient à prendre une mauvaise di- •» rection, on ne trouverait ni en Orient, ni en Occident,
• ni loin d'ici, ni auprès, un seul homme qui voulût se de'n vouer à la cause de la religion de Dieu, qui entreprît de n de'fendre la ve'rite contre l'erreur. Nous voilà cependant au n moment où la temporisation n'est plus de saison , où nous n avons besoin du concours de tous les amis de la religion , n des pays éloignes comme des lieux proches. Espérons que n Dieu voudra bien nous accorder son appui ; cjue les inn fidèles, par la grâce de Dieu, seront extermines; que les m vrais croyans seront sauves et mis hors de péril. »
Non content de cette lettre pressante , Saladin fit partir un homme de confiance pour hâter l'envoi des secours qu'il demandait. « C'est moi , dit Boha-eddin , qu'il choisit pour n cette mission. Je me rendis sur-le-champ auprès des princes » de Singar , de Gezire, de Moussoul et d'autres villes de Men sopotamie, et j'exhortai tous les musulmans à venir prendre
n part à la guerre sacre'e. J'allai aussi à Bagdad pour m'ac- 9 quitter de la même commission. Dieu favorisa mon voyage; » je vis tous ces princes, et tous promirent de faire ce que » je demandais, »