‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 45 sur 88 · S XLVI · texte numérisé non relu

S XLVI

Commencement du «iége de Saînt-Jean-d'Acrc ou Pcolémafs.

Suite de Vannée 585 [septembre t/89 de J. C.J. Le siège de la ville de SaintJean-d'Acrc, ou d'Acre, comme l'appellent les Arabes , est sans contredit un des plus grands évenemens du moyen âge. Les Arabes sont entrés à cet égard dans des détails sans nombre : nous nous sommes attachés de préfé- , rence à ce qui méritait d'être connu , faisant observer avec Ibn-alatir qu'il u se passa à ce siège un grand nombre d'évenemens, les uns plus grands, les autres plus petits; qu'il y eut des journées très-dignes de mémoire, d'autres qui le furent moins; et qu'il était plus sage de se borner aux affaires principales, n

On lit dans Émad-cddin que, lorsque le siège commença, les musulmans travaillaient depuis deux ans à fortifier la place. «Deux ans auparavant, dit-il, lorsque Salad in s'em-

(l) Émad-cddin nomme cette colline Mossallaba ; e'ost la m«*mr que fet auteurs chreticus appellent colline de Thuron.

para d'Acre , plusieurs émirs lui conseillèrent de raser cette ville et d'en effacer jusqu'au moindre vestige , prétendant que, tant qu'elle serait debout , les chrétien. s -seraient tentes de venir la reprendre. Saladin inclina un moment à cet avis : mais d'autres pensèrent qu'il serait fâcheux de détruire une ville si grande et si belle, et qu'il suffirait de l'entourer de bonnes fortifications. Saladin fit venir d'Egypte l'émir Bohaeddin Caracousch, qui avait construit les murs du Caire, et qui passait pour très-expert dans la bâtisse. Caracousch eut à sa disposition un grand nombre de prisonniers chre'tiens; il fit venir d'Egypte les machines dont il avait besoin. Les murs furent repares, les tours relevées et la ville entourée de fortifications redoutables. Lorsque le siège commença, Caracousch était encore dans la ville et il y resta jusqu'à la fin. »

Les chrétiens étant parvenus à cerner toute la ville , Saladin, au rapport de Boha-eddin , se mit en devoir de rétablir ses communications. « L'attaque fut fixe'e au lendemain vendredi, 1er de schaban, à l'heure de la prière publique. Les e'mirs voulurent que ce fût un jour de vendredi, pendant que les katibs ou prédicateurs seraient en chaire, persuades qu'une heure si sainte leur porterait bonheur ; mais tous les efforts des musulmans furent vains (l). La nuit sépara les combattans : les deux armées passèrent cette nuit sous les armes , et le combat recommença le lendemain. On se battit jusqu'à midi sans que la victoire se décidât. Enfin l'aile droite musulmane , commandée par Taki-eddin , faisant un dernier effort , se précipita sur les chre'tiens vers le nord de la ville, près du bord de la mer : c'e'tait l'endroit que les Francs avaient occupe en dernier lieu, et où ils n'avaient pas encore eu le temps de se retrancher. Taki-eddin les enfonça et s'ouvrit un passage jusqu'à la ville Dès ce moment, les communications

(l) Emad-cddin observe que les émirs avaient choisi à dessein l'instant où les musulmans prient Dieu à la mosquée, dans Fespoir qu'en attaquant les chrétiens a une heure si sainte, et tandis que toutes les bouches musulmanes étaient occupées à louer Dieu , ils ne pouvaient manquer d'avoir le Seigneur pour eux. Cependant , ajoute-t-il, les musulmans émoussèrent leurs cpées sans pouvoir rompre les rangs ennemis. L'armée chrétienne était si serrée, qu'on ne put jamais l'entamer. On eût pris les chrétiens pour an roc escarpé, que rien ne peut abattre. Quand il en tombait nn, un autre prenait sa place.

furent rétablies. Le sultan se hâta d'introduire de nouvelles forces dans la ville. II y entra lui-même et courut sur les remparts pour considc'rer l'armée chre'tienne. J'y montai aussi , ajoute l'auteur, et j'eus le bonheur de lancer quelques traits aux chrétiens. La garnison avait de son cote fait une sortie, et chassé les chrétiens devant elle. Cette journée eut été décisive, si nos guerriers avaient continué le combat; malheureusement, lorsqu'ils virent les communications rétablies, ils crurent avoir assez fait et ils allèrent se reposer. L'attaque fut renvoyée au lendemain ; mais dans l'intervalle les chrétiens reprirent courage, et il devint impossible de les éloigner. A l'égard du sultan, il montra toujours la même ardeur : semblable à une lionne qui a perdu ses petits, il était dans une agitation continuelle. Je tiens de son médecin qu'il passa tout l'intervalle du vendredi au dimanche sans presque prendre de nourriture, n

Émad-eddin raconte aussi que, sans la retraite de l'armée musulmane, les chrétiens étaient perdus, u Leur position , ditil, était désespérée, et ils se seraient retirés s'ils avaient pu. Nos émirs disaient : « Ah ! sans doute nous en aurons bon n marché ; voilà que leur feu s'est éteint. Nous les prendrons » quand nous voudrons; allons d'abord faire boire nos chen vaux; nous reviendrons ensuite pour les détruire entière- » ment, n Ils se retirèrent dans cette espérance, comptant se réunir bientôt, et ils envoyèrent les chameaux aux pâturages. Sur ces entrefaites, l'ennemi reprit courage : menacé devant et derrière, il ne vit plus de salut que dans sa bravoure; il s'entoura de nouveaux fossés; il rassembla ce qui était dispersé; il réunit ses guerriers armés de l'arc et de la lance; tous se rangèrent autour du camp, fermes comme un mur et se couvrant de leurs boucliers. Aussi le lendemain , ajoute l'auteur, quand l'armée musulmane s'avança pour renouveler le combat, elle trouva les chrétiens dans une situation inexpugnable.

Dans le temps qui suivit, on se borna à des surprises et ù des escarmouches. C'est ainsi qu'un jour quelques Arabes au service de Saladin , s'étant mis en embuscade, surprirent un détachement chrétien qui était allé faire du bois et le taillèrent en pièces : ces Arabes ayant porté les têtes des morts à Saladin, ce prince, pour les encourager, leur donna des chevaux et les honora de riches présens. Il ne se passait pas de jour sans quelque petit combat; les chrétiens avaient

à se défendre t à-Ia-f bis contre la garnison et contre l'armée musulmane. Emad-eddin rapporte que d'ordinaire Saladin dirigeait en personne ces entreprises. « La veille, dit-il , il se préparait pour le lendemain , et son zèle ne se ralentissait pas; car fœil vigilant devient joyeux dans le service de Dieu , et le travail d'un seul jour est un trésor pour le dernier jour, n

C'est vers cette e'poque qu'eut lieu un fait rapporte' par Boha-eddin , lequel le cite comme une chose fort étrange : « Comme , dit-il , on s'attaquait sans cesse de part et d'autre , les chrétiens et les musulmans avaient fini par se rapprocher, par se connaître, et par lier conversation entre eux : quand on était fatigue', on quittait ses armes et l'on se mêlait ensemble; on chantait, on dansait, on se livrait à la joie; en un mot, les deux partis devenaient amis, jusqu'à ce qu'un moment après la guerre se renouvelât. Un jour qu'après avoir long-temps combattu, les deux partis cherchaient à se distraire de leurs fatigues , un eh ret i en dit aux soldats de la garnison : <• Jusques à quand les grands se bat- 9 iront-ils? que ne faisons-nous battre aussi les petits? Allons, 9 mettons vos enfans aux mains avec les nôtres. » Là-dessus, il sortit de la ville plusieurs enfans musulmans; les eh retiens amenèrent les leurs, et le combat commença. Ces enfans se battirent avec le plus grand courage. Un enfant musulman entre autres, saisissant son antagoniste de toutes ses forces , l'enleva déterre et le terrassa. Or, chose singulière, le vaincu fut considère' comme prisonnier, et ses parens donnèrent deux pièces d'or pour le racheter. En vain le vainqueur faisait des tlifticulte's pour les recevoir ; on lui dit que le vaincu était son prisonnier, et il prit l'argent. »

De son côte, Emad-eddin raconte qu'un cheval de prix qui c'tait sur un navire chrétien venu d Occident, fut à peine arrive' à la vue d'Acre , qu'il sauta dans la mer et entra à la nage dans le port, d où il fut envoyé' à Saladin. Émad-eddin cite ce trait comme un e've'nement de très-bon augure.

Mais un fait plus inte'ressant, et qui nous montre à quel degré d'exaltation étaient parvenus le courage et le zèle religieux des musulmans , c'est ce que rapporte le même Émadeddin : « Vers ce temps là, dit-il, un brave e'mir de Tannée, appelé' Te'tuan , et prince de Racca sur l'Euphrate, e'tant tombe malade, ce qui l'ailligea le plus, ce fut de ne pouvoir plus servir l'islamisme; cette idée lui causa une tristesse mortelle , et ii regretta de n'être pas mort martyr. Dans sa

douleur, ii dit ti ceux qui l'entouraient : u Qu'on m'amène mon » cheval de bataille; que je prenne encore une fois part à l'ac- » tion , et que je meure martyr ; je veux combattre jusqu'à la 0 mort. Que mon sort est à plaindre ! que je suis malheureux n de mourir dans mon lit , moi qui ai toujours e'te inaccesn sible a la crainte , moi dont le courage e'tait connu de tous ! » L'auteur arabe ajoute que Te'man mourut quelques jours après, et que Dieu le reçut au paradis; mais il ne dit pas s'il mourut de mort naturelle ou de la main des chrétiens.

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