LVI
Suite de la troisième croisade. — Arrivée de Philippe- Auguste , roi de France, et de Richard , roi d'Angleterre, devant Saint-JeancTAcre.
An 587 [printemps de V année 1191 de J. C.J. Nous donnerons encore ici le re'cit de Boha-eddin : u Enfin la saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les chre'tiens reçurent aussi de grands secours, entre autres le roi de France , dont ils nous menaçaient depuis long-temps ; il arriva un samedi, 93 de rëbi premier [90 avril}. C'e'tah un roi grand en dignité, tres-conside're, et des premiers des princes francs; en arrivant il prit le commandement de l'armée. H n'amena dans cette expe'dition que six gros vaisseaux charges d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon blanc, d'un aspect terrible , et rare dans son espèce; je n'en ai jamais vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon et lui faisait des caresses; mais un jour cet oiseau s'ëtant envole' de sa main, s'enfuit dans la ville, d'où on l'envoya au sultan : en vain le roi offrit mille pièces d'or pour le racheter; sa demande fut refusée. Cet événement nous causa beaucoup de joie et nous parut de bon augure. Peu de temps après , l'armée chrétienne reçut le comte de Flandre, appelé Philippe, un des plus puissans seigneurs d'Occi-
dent (l). Dès-fors les attaques recommencèrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant que le sultan e'tait encore à Karouba et à Schafaram, dans ses quartiers d'hiver, les chre'tiens s'avancèrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes ses forces pour faire diversion ; ensuite il renvoya ses troupes dans leurs quartiers : pour lui, ii s'arrêta dans la plaine, sous une tente, où il fit le soir sa prière et où il se reposa. J'étais en ce moment auprès de lui. Tout-àcoup on vient lui dire que l'ennemi e'tait retourne' à l'assaut: alors il fait revenir son armée et lui fait passer la nuit sous les armes; il resta lui-même avec elle et ne la quitta point de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pasj Saladin se de'cida à faire camper de nouveau son année sur la colline d'Audi a , en face de la ville. Le lendemain il harcela les chre'tens, marchant lui-même à la tête de ses braves. Quand l'ennemi vit une telle ardeur, il craignit d'être force dans ses retranchemens et cessa ses attaques contre la ville. »
n Cependant la garnison e'tait dans un e'tat pitoyable; l'ennemi ne lui laissait pas de repos , et visait sur-tout à combler les fosses : dans cette vue , il y jetait tout ce qui lui tombait ) sous la main , sans excepter les cadavres et les charognes (9) ; j on assure même qu'il y jetait ses malades avant qu'ils eussent expire'. La garnison , pour faire face à tant d'attaques diverses, e'tait obligée de se partager en plusieurs corps : les uns descendaient dans les fosses , où ils dépeçaient avec un couteau les cadavres ; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres déchires , et les remettaient à une troisième division , qui allait les jeter dans la mer; une autre partie e'tait occupe'e du service des machines, une autre de la garde des remparts. La ve'rite' est que la garnison eut à supporter tous les genres de fatigues. Les chefs ne cessaient de nous écrire pour se plaindre de leurs maux, qui étaient tels qu'il n'en existe peut-être pas d'autre exemple, et qui semblent d'abord audessus des forces humaines ; cependant ils se resignaient à leur sort, persuades que Dieu est propice aux patiens. La
(l) L'auteur arabe remarque que ce comte, nomme Philippe, était déjà venu une fois en Palestine en 573 , Tannée où Saladin fut battu à Ramla.
(s) Gautier Vinisauf dit quelque chose d'analogue. Voyez au tome I" de la Bibliothèque des Croisades, page 679.
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guerre ne discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chre'tiens attaquaient la ville et le sultan attaquait les chrétiens; autant les chrétiens mettaient d'ardeur à tourmenter la garnison , autant il en mettait à les tourmenter eux-mêmes. H montra en cette occasion une constance extraordinaire. Un jour un députe s'e'tant pre'sente' au nom des Francs pour entrer en pourparlers il lui fit rc'pondre que les Francs eussent à dire ce qu'ils voulaient; que pour lui il n'avait besoin de rien. Tel e'tait l'e'tat des choses quand le roi d'Angleterre arriva.
» Ce roi e'tait d'une force terrible, d'une valeur e'prouve'e, d'un caractère indomptable ; déjà il s'était fait une grande réputation par ses guerres passées : il e'tait inférieur pour la dignité' et la puissance au roi de France; mais il e'tait plus riche que lui (l), plus brave, et d'une plus grande expe'rience dans la guerre (î). Sa flotte se composait de vingt-
(l) Ceci fait allusion aux grandes richesses que Richard apporta avec fui , et qui lui permirent plus tard de prendre à sa solde presque toute l'armée chrétienne.
(i) Les auteurs arabes sont unanimes sur la bravoure de Richard. L'historien des patriarches d'Alexandrie en fait le portrait suivant: • Il était brave, expérimenté dans la guerre, ne craignant pas la mort , à tel point qu'cût-il été seul contre des millions d'hommes , il n'aurait pas refusé de combattre. De tous les rois d'Occident qui prirent part à cette guerre, il fut sans contredit le plus terrible; quand il attaquait , on ne pouvait résister. ■ Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'au milieu de tant de gloire , Richard n'est jamais appelé chez les auteurs arabes par son propre nom; ils ne l'appellent jamais que le roi d'Angleterre, ^LXjVÎ cîU.et jïdSZSi] CiLL». ou encore l'Anglais, ^bjCiVI- On ne peut cependant supposer que le nom de
Richard fût resté tout-à-fait inconnu aux auteurs arabes. D'un cote' ses exploits, de l'autre l'avantage d'avoir eu pour contemporains des auteurs que nous citons ici , tels que Boha-cddin , Émad-eddin , rendent cette supposition inadmissible. D'ailleurs, ce que raconte Joinville, qu'encore de son temps, quand les Arabes voulaient donner l'idée d'un cheval ombrageux, ils disaient que le cheval avait vu l'ombre du roi Richard, prouve que ce nom était familier en Orient. Nous croyons avoir retrouvé ce nom dans Boha-cddin, où il était défiguré; c'est à la page 23 du texte imprimé. A s'en tenir au texte manuscrit et imprimé, l'auteur, au lieu d'appeler comme à son ordinaire Riehard le roi d'Angleterre ou l'Anglais , le désignerait par le frère du roi des Francs. Or Richard n'avait pas amené de frère en Orient; et il est impossible de mettre une telle erreur , ou plutôt une telle
cinq gros navires remplis de guerriers et de munitions. II s'empara en chemin de l'île de Cypre (l). II arriva devant Acre un samedi 13 de gioumadi premier [8 de juin].
n Ce nouveau renfort inspira une grande joie à l'ennemi. Les Francs se livrèrent en cette occasion à de bruyantes réjouissances Y et la nuit ils allumèrent de grands feux. Ces feux e'taient faits pour nous effrayerfcar ils montraient parleur grand nombre celui de nos ennemis. Depuis long-temps les chrétiens attendaient le roi d'Angleterre ; nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée, tant ils estimaient son habileté' et son courage. Le fait est que sa présence fit une vive sensation chez les musulmans; dès-lors ils commencèrent à être remplis de frayeur et de crainte. Cependant le sultan reçut encore ce coup avec résignation ; il se soumit avec religion à la volonté de Dieu ; et d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu , qu'a-t-il à redouter? Dieu ne lui sufiit-il pas? et ne peut-il pas se passer de tout le reste?
* La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman charge' de vivres et de provisions , et se rendant de Be'ryte au port d'Acre : ce vaisseau, quoique cerné de toute part, fit une longue résistance et parvint même à brûler un navire chrétien (2); mais enfin, ne pouvant lutter plus long-temps ni se sauver à force de voiles, vu que le
contradiction , sur le compte de Boha-cddin. Nous pensons qu'au lien dn mot y^-l ou frère, qu'on lit dans l'original , il faut lire j±j ou Richard, ce qui fait Richard roi des Francs; et alors tout s'explique parfaitement. L'auteur de VHistoire des patriarches d'Alexandrie a aussi essaye' de donner un nom à Richard ; mais ce nom est méconnaissable.
(l) On lit dans la compilation des Deux Jardins, qu'à l'approche du danger, celui qui régnait sur l'île de Cypre implora l'appui de Saladin , lequel fit tout ce qu'il put pour fomenter les troubles de Tile et y retenir Richard. Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'auteur arabe paraît ensuite confondre le prince grec qui régnait alors sur l'ile de Cypre avec Gui de Lusignan , ancien roi de Jérusalem, à qui Richard donna plus tard l'ile en souveraineté.
(s) Gautier Vinisauf est entré a ce sujet dans quelques détails. Voyex au tome I"" de la Bibliothèque des Croisades, page G 86 et suiv. Le récit de l'auteur anglais est d'autant plus intéressant , qu'il montre les grands progrès des musulmans dans l'art de la marine.
vent était tombé,le commandant, nomme Yacoub ou Jacques, homme brave et bon guerrier, fît ouvrir le vaisseau à grands coups de hache, et tout fut englouti; ii ne se sauva de l'équipage qu'un seul homme, que les chre'tiens envoyèrent à la garnison d'Acre, pour l'instruire de ce désastre. Cette nouvelle nous causa à tous une grande tristesse : pour le sultan , il reçut cette e'preuve aveoafca patience ordinaire, et se resigna à la volonté de Dieu , persuadé que Dieu ne laisse pas sans récompense ceux qui lui sont fidèles.
n Heureusement, le jour même , Dieu nous envoya un sujet de consolation. L'armée chrétienne avait construit une machine a quatre étages, dont le premier était en bois, le second en plomb, le troisième en fer et le quatrième en airain; cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre : déjà elle était à une distance d'environ cinq coudées des murs , du moins à en juger à la simple vue. La garnison était dans l'abattement; tous pensaient à se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prit feu. A ce spectacle nous nous livrâmes à la joie, et nous rendîmes à Dieu de vives actions de grâces (1 ). »