S LVII
État pitoyable de Saint-Jean-d'Acre.
Suite de tannée 587 [H 91 de J. G], Boha-eddin poursuit en ces termes: « Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la garnison se voyait attaquée, elle frappait du tambour , et les nôtres y répondaient : c'était le signal
(l) Richard avait amené avec lui sa sœur Jeanne , veuve du roi de Sicile , ainsi qu'on le dira ci-dessous. Boha-eddin rapporte à ce sujet un fait qui paraîtra fort extraordinaire; il dit que deux des Siciliens qui étaient au service de ïa princesse et qui professaient le christianisme, curent à peine mis pied a terre , qu'ils passèrent au camp de Salddin et se firent musulmans. L'auteur ajoute que ces deux hommes furent très-bien reçus, et que le sultan leur donna des terres considérables. C'étaient donc des personnes d'un certain rang. Quelle peut être la raison qni les porta à cette apostasie? Ce ne pouvait <*tre (a misère», ainsi qu'on Ta vu de quelques malheureux que la faim poussa à renier leur religion.
de l'assaut ; Fermée montait aussitôt à cheval et faisait diversion. Le 19 de gioumadi premier [milieu de juin], elle força les retranchemens des chrétiens , ce oui procura quelque repos à la ville. II se livra alors un combat terrible qui dura jusqu'à midi, et les deux armées ne se retirèrent que de lassitude. En ce moment, le soleil était ardent et la chaleur si forte, que plusieurs en eurent le vertige.
9 Le f 3 , nous entendîmes de nouveau le bruit du tambour; les soldats prirent les armes et se précipitèrent sur le camp des chre'uens : aussitôt les Francs revinrent de'fendre leur camp, en poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs tentes. Ce fut en cette occasion
3ue périt un homme d'une grande naissance, qui était venu u fond du Mazanderan , près des bords de la Mer Caspienne, pour avoir part aux me'rites de la guerre sacrée : il arriva au moment même qu'on se battait; et demandant sur-lechamp à Saladm la permission de courir à l'action , il souffrit glorieusement le martyre. Cependant l'ennemi, furieux qu'on % eut ose' forcer son camp, sent son ardeur s'allumer; il sort avec impétuosité, cavalerie et infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement les musulmans tinrent bon. Cette journée fut épouvantable; les musulmans firent preuve d'une constance inouie (l). Enfin I ennemi, étonne de tant de bravoure, arrête' par une re'sislance dont l'ide'e seule fait fre'rair, envoya demander à traiter, ïl vint, de sa part, un députe' qui fut mené' à Malekadel ; il était charge d'une lettre du roi d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le sultan : mais Saladin fit repondre qiie les rois ne s'abouchaient pas si légèrement; qu il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait indécent, après avoir eu une entrevue et avoir bu et mange' ensemble, de rompre de nouveau et de recommencer la
(l) Émad-eddin , autre écrivain qui e'tait alors auprès de Saladin, rapporte, au sujet de ce combat, que les chrétiens, prévoyant que leur camp serait attaqué , avaient laissé des troupes» pour le défendre , ce qui fut cause que les musulmans, qui ne s'attendaient pas à une relie résistance, essuyèrent de grandes pertes. « Us furent presque défaits, ajoutc-t-il; on te perça, on se frappa; les blessures et les douleurs se multiplièrent. Deux des nôtres obtinrent le maryre, et l ange Redouan les mena au paradis. Au contraire, les infidèles qui périrent furent jetés par l ange Malek au feu éternel. •
guerre, * S'il veut avoir une entrevue arec moi, ajouta-t-il , » il faut, avant tout, que la paix soit faite. Rien n'empêche , n en attendant, qu'un interprète ne nous serve de médiateur » et transmette les paroles l'un de l'autre. Une fois d'accord , n il nous sera, s'il plaît à Dieu, très-facile de nous aboucher n ensemble. » Les jours suivans, la guerre continua (l). A tout instant nous recevions des lettres de la garnison , qui se plaignait des travaux et des horribles fatigues qu'elle avah à supporter depuis l'arrivée du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba malade et pensa mourir. Vers le même temps, le roi de France fut blesse; cet accident procura quelque relâche à la vide, *
Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions qui s'e'Ievèrent dans l'armée chrétienne. Il y avait alors deux pre'tendans au royaume de Jérusalem : Tun était le roi Gui , fait prisonnier à la bataille de Tibe'rtade ; l'autre, le marquis de Tyr. La femme du roi Gui, laquelle était fille aînée d'Amaury, ancien roi de Jérusalem , et était censée re'unir en sa personne l'autorité' royale , étant morte , la querelle ^s'aiçrit davantage. Cet événement est ainsi raconté par Emad-eddin : « Il était d'usage, chez les Francs de la Palestine, qu'à la mort du roi le trône passât à son fils, ou à défaut d'enfant mâle , à ses filles , par ordre de primogéniture : or, à la mort du dernier roi , le trône étant trouvé vacant, l'autorité avait passé à la femme de Gui, fille aînée du roi Amaury ; c'est en qualité de mari de la princesse que Gui avait été reconnu roi. La reine étant morte sans enfans, le trône devait appartenir à sa sœur cadette, épouse du fils de Honfroi; mais sur ces entrefaites, le marquis , qui convoitait le trône, enleva la femme du fils de Honfroy, sous prétexte qu'un tel mari n'était pas diçne du trône, et l'épousa lui-même. Cette union fut consacrée par les prêtres, bien que la princesse fut alors enceinte : des-iors le marquis fut
(1) Boha-eddin parle en cette occasion (fan on deux prisonniers musulmans qni forent tués et brûlés , et de quelques prisonniers chrétiens qni éprouvèrent le même sort. Cest le seul endroit où H soit parié «Tune action semblable ; tout porte à croire qu'on roulait par4à preVenir les maladies épidémiques , suite naturelle des chaleurs alors excessives ; et Marin a eu tort , ce nous semble , de voir dans ce fait isolé un raffinement de cruauté. Voyei sa Vie de Saladt* , tome II . page 17 0.
reconnu roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficultés. Le fils de Honfroi et le roi Gui le mirent dans leurs intérêts ; et alors le marquis , effraye' , s'enfuit à Tyr. En vain les chrétiens, qui faisaient beaucoup de cas des talens du marquis^ lui écrivirent pour l'engager à revenir; il s'y refusa. n
Cependant le roi d'Angleterre était toujours malade : Boha-eddin remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car la brèche était alors considérable et la ville à toute extrémité'. L'arme'e et la garnison e'taient dans l'abattement; tous les jours les chre'tiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours ils essayaient de quelque nouveau pie'ge : aussi Saladin était-il en proie à une grande inquie'tude. Dans ce danger, il se hata d'écrire de tous cotés pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait plus écrit au calife de Ôagdad, soit qu'il eut reconnu l'inutilité de ses démarches précédentes , soit qu'il se crut désormais hors de danger; il rompit alors le silence , et adressa au calife (a lettre suivante , laquelle nous a été conservée par le compilateur des Deux Jardins :
« Votre serviteur a toujours le même respect pour vous ; » mais il se lasse et s'ennuie d'avoir à tout instant a vous n écrire sur nos ennemis , dont la puissance s'accroît sans » cesse , et dont la méchanceté n'a plus de bornes. Non ! 0 jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un tel ennemi » qui assiège et est assiégé , qui resserre et est resserré , n qui , à l'abri de ses retranchemens , ferme l'accès u ceux » qui voudraient s'approcher, et fait manquer l'occasion à n ceux qui la cherchent. En ce moment, les Francs ne sont n guère au-dessous de cinq mille cavaliers et de cent mille n fantassins; le carnage et la captivité les ont anéantis; la f> guerre les a dévorés, la victoire les a délaisses : mais la mer n est pour eux ; la mer s'est déclarée pour les enfans du feu (1 ). " De vouloir définir le nombre des peuples qui composent 9 l'armée chrétienne et des langues barbares qu'ils parlent , n cela serait impossible ; l'imagination même ne saurait se le
(l) Ceci s'adresse aux chre'tiens , qui, dans l'opinion de Suladin , étaient nécessairement prédestinés au feu de l'enfer , et pour lesquels cependant la mer se montrait sccourable , malgré l'ancien proverbe qni dit que le feu et l'eau ne vont point ensemble.
» représenter ; on dirait que c'est pour eux que Motenabbi » a fait ce vers:
« Là sont rassembles tous les peuples avec leurs langues t> diverses; aux interprètes seuls est donne de converser avec i» eux. »
u C'est au point que, lorsque nous faisons un prisonnier, f> ou qu'un d'entre eux passe de notre côte, nous manquons n d'interprètes pour les entendre ; souvent l'interprète à qui » on s'adresse renvoie à un autre , celui-ci à un troisième, et n ainsi de suite. La vérité' est que nos troupes sont lassées, et n dégoûtées : elles ont vainement tenu bon jusqu'à l'épuise- » ment des forces ; elles sont demeure'es fermes jusqu'à l'af- • fai bassement des organes. Malheureusement les guerriers n qu'on nous envoie, venant de fort loin , arrivent, le dos n brise', en moins grand nombre qu'ils ne sont partis, et la n poitrine oppressée par ennui de cette guerre; en arrivant, » ils voudraient partir, et ils ne parlent que de leur retour. n Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace à nos détes- « tables ennemis : ces ennemis de Dieu imaginent tous les n jours quelque nouvelle malice. Tantôt ils nous attaquent » avec des tours , tantôt avec des pierres ; un jour c'est avec » les débabés (l) , un autre avec les béliers (3); quelquefois ils o sapent les murs ; d'autres fois ils s'avancent sous des chemins » couverts, ou bien ils essaient de combler nos fossés, ou n bien encore ils escaladent les remparts. Quelquefois ils n montent à l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils n attaquent par mer, montes sur leurs vaisseaux. Enfin voilà 0 qu'à présent, non conte ns d'avoir e'Ieve' dans leur camp un » mur de terre , ils se sont mis en te te de construire des col n lines rondes, en forme détours, qu'ils ont étayées de bois n et de pierres ; et lorsque cet ouvrage a été conduit à sa » perfection , ils ont creusé la terre par derrière , et l'ont jetée n en avant, l'amoncelant peu à peu, et s'avançant vers la n ville les uns à la suite des autres , jusqu'à ce qu'ils se trouvent n maintenant à une demi-portée de trait. Jusqu'ici , le feu et n les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades de n bois; mais à présent, comment entamer avec les pierres ou n consumer avec le feu ces collines de terre qui sont à-la-fois
(i) Voyei ci-devant, p. 39 1.
(!) Voyez rtirf. p. 292.
» un rempart pour les hommes et un abri pour les machines, i
Les lettres tic Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les musulmans ne se montrèrent pas fort zèles à le seconder. A cet égard, le trait qui lui fut le plus sensible, lui vint de son neveu Taki-eddin , le même dont il a souvent été question dans les guerres précédentes. On lit dans Emad-cddin que ce prince, ayant reçu en fief quelques villes de Mésopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux dépens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contrée à se tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyèrent pas cette année au sultan autant de troupes que par le passé. Saladin fut très-indigné de cet excès d'ambition ; il lui parut étrange que, tandis que les chrétiens se montraient si acharnés contre l'islamisme, son neveu songeât à ses intérêts particuliers. Aussi , quand il reçut la nouvelle de cette conduite , il la traita A' œuvre du diable.
Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau député chrétien, demandant à parler à Saladin. Boha-eddin rapporte que Malek-adel et Aidai , fils du sultan, eurent une entrevue avec le député: u N'a pas qui veut, lui dirent-ils, la » faculté d'approcher du sultan ; il faut avant tout solliciter » son agrément, n Cependant Saladin y consentant, on lui présenta le député, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre et dit : <« Mon maître désire avoir une entrevue avec vous : si •> vous voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous v trouver et vous instruire lui-même de ses volontés; à moins n que vous n'aimiez mieux choisir dans la plaine un lieu situé 9 entre les deux armées, où vous puissiez traiter ensemble n de vos intérêts. •» Le sultan répondit : « Si nous avons une '} conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le •> sien; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassan deur. n Cependant le député insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait lieu entre le roi et Malek-adel; mais les jours suivans le député ne parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous , sous prétexte qu'il se compromettrait; on ajoutait même que le roi de France, qui avait de l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se conduisait par ses volontés et non d'après celle des autres, u Je gouverne, disait le roi , et ne suis pas
» gouverné. Si j'ai manqué au rendez-vous, c'est a cause de » ma maladie, n Ensuite le député , qui au fond venait pour demander différentes choses dont son maître avait besoin dans sa maladie , poursuivit ainsi : « C'est la coutume entre n nos rois de se faire des présens, même en temps de guerre : n mon maître est en état d'en faire qui soient dignes du sul- »tan; me permettez-vous de les apporter? vous seront-ils n agréables, venant par l'entremise d'un député? n A quoi Malek-adel répondit: « Le présent sera bien reçu, pourvu n cju'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour, n Le député reprit: « Nous avons amené ici des faucons et d'autres n oiseaux de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage, n et qui se meurent de besoin ; vous plaira-t-ii de nous donner » des poules et des poulets pour les nourrir? dès qu'ils seront » rétablis, nous en ferons hommage au sultan. »— — a Dites » plutôt, répartit Malek-adel, que votre maître est malade, n et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reite , n qu'à cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra: parlons n d'autre chose, n Mais l'entretien n'alla pas plus loin (1). Quelques jours après, le roi d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman , et Saladin remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des fruits et de la neige, qui lui furent accordés.
Boha-eddin rapporte que le but de ces fréquentes ambassades de la part du roi, était sur-tout de connaître l'état et les dispositions des troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. Pendant ce temps, poursuit Boha-eddin, * les machines de l'ennemi ne cessaient pas de battre la ville : bientôt la garnison ne suffit plus à la défense des remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos ; les chrétiens, au contraire, se relevaient les uns les autres. Le 7 de gioumadi second [l juillet], ils tentèrent un assaut général ; dans cette vue, ils se partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent, cavalerie et infanterie. Aussitôt le sultan fit
(l) Si l'on en croit Boha-eddin, ic députe, après avoir fait sa commission, dit à Malek-adel : « Et vous, que demandez-vous ? » A quoi Malek-adel repondit : • Rien ; c'est vous qui venez ici pour • demander; c'est à vous de dire ce que vous voulez. • '
prendre les armes à ses troupes , et se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y eut un engagement terrible : le sultan .courait à cheval d'un rang à l'autre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant, 0 musulmans , musulmans! et ayant les yeux mouilles de larmes. Toutes les fois que ses regards venaient à tomber sur la ville, il se représentait les maux qui accablaient la garnison ; il pensait aux souffrances des soldats : à cette idée, son ardeur s'allumait , et il renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger, et ne prit qu'une potion qu'avait ordonnée le médecin. Pour moi , remarque Boha-eddin , je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le sultan pour rn enfermer dans ma tente, sur la colline d'Aïadia, d'où je pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit. »
S LVUI.
Entrée des chrétiens dans Saint-Jean -d'Acre.
Suite de Vannée 587 [H9t de J. C.J. Ccst toujours Bohaeddin qui parle, u Sur ces entrefaites , nous reçûmes de la garnison une lettre ainsi conçue : u Nous sommes dans le » dernier ëtat de faiblesse; nous ne pouvons tenir plus long- *> temps; demain 8 de gioumadi second [i juillet], si vous » ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies; "nous abandonnerons la ville; nous tâcherons de sauver t nos têtes. »
9 Cette nouvelle , poursuit Boha-eddin , e'tait la plus fâcheuse possible; nous en fumes tous accables. Il y avait alors dans Acre l'élite des guerriers de la Palestine, de la Syrie , de l'Egypte et de tous les pays musulmans ; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et les plus illustres héros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre , le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on craignit même pour sa vie ; et rependant il ne cessait de louer Dieu et de tout prendre en patience. Dans ce danger , il se décida , pour procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes , cavalerie et infanterie, et l'assaut commença : mais le sultan fut mal seconde'. Une partie 'le l'infanterie chrétienne s'était placée derrière ses retran-
chemens, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au camp ennemi, qu'il vit un chrétien lequel du haut des retranchemens, et ayant à ses côtes des hommes qui lui fournissaient des traits et des pierres , repoussait les assaillans : sa constance e'tait extraordinaire ; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou coups de pierre, sans que rien pût lui faire lâcher pied ; nous n'en fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un autre ma assure' avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. Le combat dura jusqu'à la nuit.
n Pendant cette attaque , il s'en livrait une autre du côte de la ville. De'jà les chre'tiens étaient parvenus jusque sur l'avant -mur, et ils allaient forcer la dernière barrière, lorsqu'ils perdirent six de leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage , et Saif-eddin Maschtoub , commandant de la ville, en profita pour négocier; il se présenta au roi de France et lui dit : « Vous savez que la plupart n des villes de ce pays que nous occupons , nous les avons prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces; " mais du moment que les habitans demandaient la vie, nous n la leur accordions, et nous les laissions aller en liberté' : » accordez-nous à votre tour les mêmes conditions, et nous •> abandonnerons Acre, » Le roi répondit : « Ceux dont vous » me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esclaves et n mes serviteurs ; commencez par vous rendre , et je verrai n ce que j'ai à faire. » A ces mots , Maschtoub ne put retenir son indignation * Nous ne rendrons pas la ville, s'écria-t-il ; n vous n'entrerez pas que nous ne soyons tous tués ; et aur> cun de nous ne périra qu'il n'ait tue' cinquante des vôtres. » En disant ces mots , il se retira. »
Mais quand il fut de retour dans la ville , la frayeur s'emara des esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une arque. Ibn-alatir dit que les uns périrent dans la traversée et s'en allèrent a la demeure éternelle ; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan. Saladin fut très-irrité de cette désertion; si l'on en croit Emad-eddin , il ota, dans sa colère, à ces lâches émirs, les terres et les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés , et par cette sévérité il en engagea quelues-uns à retourner ù leur poste. Mais déjà l'effet était prouit ; les habitans se trouvaient au dernier degré de l'abattement , et la même crainte se communiqua à I armée. Aussi
le lendemain , quand le sultan ramena ses troupes au combat , elles refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi d'Angleterre, ayant envoyé trois hommes pour demander de la neige et des fruits, obtint ce qu'il desirait.
Tout-à-coup , dans la nuit du samedi 1 1 du mois , les Francs , au rapport de Boha-eddin , entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une nouvelle armée venait d'entrer dans la ville ; là-dessus ils prirent les armes , comme pour marcher au combat : le même bruit fut entendu de l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. Ce'tait une fausse alerte ; et ce bruit extraordinaire avait e'te' occasionne' par l'arrivée subite de quelques cavaliers habilles de vert dans la ville. Un chre'tien s'avançant sous les remparts, cria à un soldat de la garnison qui était en sentinelle : « Par ta foi,
* dis-moi combien il en est entre'. Je les ai vus; ils étaient à » cheval et habilles de vert; ils n'étaient guère au-dessous de i mille (l). »
« Le lendemain , poursuit Boha-eddin , nous reçûmes une nouvelle lettre de la garnison, ainsi conçue : u Nous avons Mous jure de mourir; nous nous ferons tuer plutôt que de » nous rendre ; ils n'entreront pas tant que nous serons en •»vie; seulement faites diversion, et empêchez l'ennemi de i nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de
• ce'der; pour nous, notre parti est pris. •>
* Le fait est que les jours suivans les chrétiens n'attaquèrent pas la ville ; ils envoyèrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux, disaient-ils , entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les prisonniers chre'tiens fussent mis en liberté' , et que toutes les villes de la Palestine et de la Phe'nicie qu'ils avaient perdues leur fussent rendues. Mais baladin ne voulut pas accepter ces conditions : il offrit la
(l) Par ces paroles obscures , l'auteur arabe veut parler d'une légion d'anges qui étaient descendus exprès du ciel pour porter *cours a la ville. Voyez , sur ce genre d'apparitions , ci-dessus p. 4 1 . Ce qu'il y a de singulier, c'est qnc Fauteur anglais Brontom fait mention , a-peo-près dans la même nuit, d'un miracle en sens contraire et d'un noient tremblement de terre. Voyez an tome Ier de la Bibliothèque àes Croisades , pages 7 40 et 7 41. Le tremblement de terre est sans Joute ce qui produisit le bruit extraordinaire dont parle l'auteur irake.
ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la garnison ; il odrit encore de rendre le bois du crucifiement ( la vraie croix), ce qui fut refuse, n
Ibn-alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la viUe. « Sur le refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan écrivit aux soldats de la garnison de sortir le lendemain tous ensemble , et de s'ouvrir un passage à travers l'armée chrétienne; il leur enjoignit de suivre les bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient emporter , promettant de son côte' d'aller à leur rencontre avec ses troupes, et de favoriser leur retraite. Les assièges se disposèrent à évacuer la ville ; chacun mit à part ce qu'il voulait sauver : malbeu- : reusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour ; et les chrétiens, prévenus du projet, occupèrent toutes les issues. Quelques soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des chrétiens pour faire diversion ; mais tout fut inutile; les chrétiens firent à-la-fois face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait , animant ses guerriers ; peu s'en fallut même qu'il ne forçat le camp ennemi : à la fin , il fut repousse' par le nombre. »
La ville était alors ouverte de toute part et re'duitc à la dernière extrémité'. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de Boha-eddin , envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonçait l'état horrible où elle se trouvait , et l'impossibilité' de tenir plus long-temps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort : il assembla son conseil ; et après lui avoir expose le malheureux état de la ville , il proposa de renouveler le combat. Les avis furent partages; mais pendant qu'on délibérait , on vit tout-à-coup arborer sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps , un grand cri s'e'leva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vers l'heure de midi. Les musulmans en furent accablés; ils demeurèrent un instant comme frappés de stupeur; on eût dit qu'ils avaient l'esprit égaré : ensuite ils éclatèrent en gémissemens et en sanglots; tous les cœurs prirent part à la douleur commune, à proportion de leur foi et de leur piété; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par esprit de religion. Pour moi, poursuit Bohaeddin, je restai tout ce temps-là auprès de Saladin ; il parais-
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sait plus affecte qu'une mère qui a perdu son fils unique, et fondait en larmes; je lui offris des consolations analogues ù la circonstance ; je l'exhortai à songer plutôt aux moyens de sauver Jérusalem et la Palestine, n
L'historien Emad-eddin , qui e'tait aussi à l'armée, te'moigne également que les musulmans , lorsqu'ils virent planter l'e'tendard des chre'tiens sur les remparts, furent tous dans l'affliction. Nous ignorions encore, dit-il, comment la ville avait ete prise et à quelles conditions. Ainsi le décret de Dieu eut son effet. Les consolations étaient faibles et l'espérance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livre à de noires pensées. Le lendemain nous allâmes le trouver; il e'tait triste et inquiet de Tavenir : nous essayâmes de le consoler ; nous lui dîmes : « Cette ville » était une de celles que Dieu avait prises, et elle est retom- « be'e au pouvoir de ses ennemis, » J'ajoutai : « La loi n'a pas
• péri pour une ville perdue; il faut avoir en Dieu la même
* confiance, n
Voici comment Ibn-alatir raconte la prise d'Acre :« Quand Maschtoub, dit-il, vit l'état désespère de la ville et l'impossibilité' de la de'fendre , il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les habitans et la garnison sortiraient en liberté' avec leurs biens, moyennant la somme de deux cent mille pièces d'or, la liberté de deux mille cinq cents prisonniers chre'tiens, dont cinq cents d'un rang e'Ieve (l) , et la restitution de la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit dix mille pièces d'or pour le marquis de Tyr, et quatre mille pour ses gens : il fut accorde' un certain délai pour le paiement de l'argent et la remise des prisonniers. Tout étant ainsi convenu, les deux partis jurèrent l'exécution du traite', et les Francs entrèrent dans la ville.
(i) Les auteurs arabes varient sur le nombre des prisonniers ; quelques-uns disent quinze cents ff un rang obscur et cent nobles. La même discordance règne parmi les chrétiens.
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Evcnemens qui «uniront la prise de Saint-Jean- d'Acre. — Richard massacre les prisonniers musulmans.
Suite de l'année 587 [H9t de J. C.J. La ville étant ainsi prise, le roi de France se mit en devoir de retourner dans ses états , et partit pour Tyr, laissant en Palestine une partie de ses troupes sous la conduite du duc de Bourgogne, et cédant au marquis de Tyr sa part de l'argent que les musulmans s'étaient engages à payer. A cette nouvelle , le sultan , au rapport de Boha-eddin , envoya un députe' au roi avec de riches présens , et le fit saluer en son nom. Le roi étant parti , Richard prit le commandement en chef de l'armer chrétienne.
Cependant il s'était élevé quelques difficultés au sujet de la capitulation d'Acre. Ibn-alatir rapporte que le paiement de la somme avait été partage en deux termes (l) : la moitié de cet argent devait être remise un mois après l'occupation de la ville, c'est-à-dire, le 1 8 régeb [10 août], jour fixe' pour le premier terme, et le reste dans l'autre mois. Outre l'argent fixe pour le premier terme, Saladin devait remettre tous les prisonniers chrétiens, avec la croix du crucifiement; en attendant, la garnison devait rester entre les mains des chrétiens, comme garans de la parole du sultan. Saladin avant eu communication du traite', hésita d'abord à le reconnaître, va qu'il n'y avait pris aucune part. Il assembla ses émirs et leur demanda conseil; tous répondirent : « Les musulmans qui 9 sont dans la ville sont nos frères; ils sont nos compagnons; » nous ne pouvons apporter d'excuse ; il faut absolument donner ce qu'on demande. » Dès-lors Saladin se mit en devoir de remplir les conditions du traite'.
Suivant Emad-eddin, « comme il riait sans argent, il en fit venir de ses provinces , et ramassa les cent mille pièces d'or qui devaient former le premier paiement ; de plus , il fit venir de Damas la croix du crucifiement et les prisonniers chrétiens ; et sur ce que le bruit avait couru que cette croix
(i) Boha-eddin dit en trois.
n'était pas la véritable , que celle qui avait réellement servi au crucifiement du Messie avait été envoyée au calife de Bagdad, il offrit aux chrétiens de les détromper : leurs députés vinrent pour voir cette croix; ils la reconnurent, ils fléchirent le genou devant elle, et purent se convaincre de la bonne volonté du sultan. »
Malheureusement , suivant Boha-eddin , Saladin n'avait pu encore se procurer qu'une partie des prisonniers qu'il s'était engagé à remettre ; il n'en avait reçu que six cents de Damas; de plus, il lui manquait une partie des prisonniers nobles. Les esprits ne tardèrent pas à s enflammer.
Ibn-alatir met tout le tort du côté des chrétiens. Il commence par les accuser d'avoir, dès le premier jour de leur entrée dans Acre, violé leur parole, en ce qu'au lieu de laisser les musulmans libres dans la ville, ils s'étaient saisis de leurs personnes et les avaient enfermés dans un lieu particulier, donnant pour motif que, par cette rudesse, ils obtiendraient plus facilement l'argent et ce qu'on leur avait promis; ensuite il raconte que les chrétiens proposèrent à Saladin , ou qu'on leur remît tout à- la- fois l'argent, les prisonniers et la croix, dans lequel cas ils renverraient eux-mêmes sur-lechamp tous les musulmans d'Acre, ou que, si Saladin ne remettait que la moitié de l'argent, eux-mêmes ne renverraient qu'une partie des musulmans, sauf à mettre le reste en liberté, quand toute la somme serait acquittée.
Là-dessus Saladin , au rapport de Boha-eddin , fit une autre proposition : « De deux choses l'une, dit-il aux chrén tiens : ou renvoyez dès à présent tous les musulmans libres, n et moi je vous remettrai l'argent que j'ai entre les mains , » ainsi que les prisonniers et la croix ; pour le reste, je vous m donnerai des gages : ou bien , si vous ne mettez en liberté » qu'une partie des musulmans , donnez vous-mêmes des •> gages comme garantie que vous renverrez le reste quand » il en sera temps, » A cela les chrétiens répondirent que c'était faire injure à leur bonne foi; qu'ils renverraient les musulmans lorsque le moment serait arrivé; qu'en attendant, leur parole devait suffire.
Cette réponse ne satisfit pas Saladin. Au rapport d'Ibnalatir, il demanda, pour sa propre sûreté, qu'ils jurassent de nouveau d'être fidèles au traité, et que les templiers se rendissent garans de leur parole; car, observe l'auteur, ces hommes religieux pensaient que la foi jurée doit être obser-
vëe (1) ; mais les templiers refusèrent de se rendre caution. «Nous ne voulons, dirent-ils, jurer ni nous engager pour » quoi que ce soit, crainte de quelque perfidie de la part des n musulmans de la ville. » De leur côte', les chrétiens repondirent : « Donnez-nous d'abord l'argent et les prisonniers n avec la croix , et nous verrons ce qui nous reste à faire. » Alors, continue l'auteur arabe, Saiadin commença à croire que les intentions des chre'tiens n'étaient pas droites. En effet, ajoute l'auteur, c'e'tait vouloir user d'artifice : les chre'tiens auraient renvoyé' les pauvres et les soldats de rarme'e qui ne pouvaient payer de rançon , et ils auraient garde' les e'mirs et les riches pour leur faire payer bien cher leur liberté'. En conséquence , le sultan refusa de rien remettre.
Suivant Boha-eddin, le premier terme se passa inutilement en négociations. Le jour même du 18 re'geb, les chrétiens ayant envoyé sommer Saiadin de faire le premier paiement, Saiadin re'pondit qu'il ne donnerait rien , à moins que les Francs ne renvoyassent tous les prisonniers musulmans, ou ne présentassent des gages. Là-dessus les ^esprits s'aigrirent, le temps s'e'coula sans rien de'cider. Ce fut alors, poursuit Boha-eddin , que le maudit roi d'Angleterre, furieux du retard qu'on mettait à lui livrer l'argent et les prisonniers , me'dita une vengeance terrible.
Le mardi 27 de re'geb, huit jours après l'expiration du premier terme, le roi monta à cheval et sortit avec son armée dans la plaine d'Acre, faisant amener derrière lui tous les prisonniers musulmans , de qui Dieu avait décrète' pour ce jour-la le martyre ; ils e'taient au nombre de plus de trois mille, tous garrottes et enchaînes. Au signal donne', les Francs tombèrent sur eux , l'e'pe'e à la main , tous à-Ia-fois et comme un seul homme, et les massacrèrent de sang-froid, en frappant d'estoc et de taille. Les avant-postes musulmans, places à quelque distance , aperçurent le mouvement de l'arme'e chrétienne; mais ils crurent d'abord qu'elle venait livrer bataille; personne dans l'arme'e ne se doutait de ce que voulait faire le roi. Les avant-postes se contentèrent
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Cet éloge des templiers est d'au tant pins remarquable , qne c est principalement sur ces religieux que sont tombes les reproches de mauvaise foi et de méchanceté, si communs a cette époque.
d'avertir Saladin du mouvement des chrétiens. H v eut un léger engagement ; quelques guerriers furent tues de part et d'autre; enfin la nuit vint, et les deux armées retournèrent dans leurs positions (l). Ce fut seulement le lendemain au point du jour que les musulmans, e'tant retournes dans la plaine, s'aperçurent du massacre de leurs frères ; ils virent ces martyrs e'tendus par terre, et en reconnurent plusieurs. Ce spectacle causa à tous une douleur extrême, une affliction inexprimable; tous furent indignes de la conduite du roi d'Angleterre : car, remarque l'auteur, il avait e'te' convenu que, quoi qu'il pût arriver, on respecterait la vie des prisonniers. Les conventions portaient qu'ils seraient mis en liberté si l'on exécutait la capitulation ; sinon qu'on les traiterait en prisonniers de guerre : mais ce maudit ne craignit pas de se montrer parjure, ou plutôt il ne fit que manifester ce qu'il avait dans le cœur, et ce qu'il aurait fait tout de même si on lui avait remis l'argent, les prisonniers et la croix. Les chrétiens ne laissèrent en vie que les prisonniers de distinction, dont ils espéraient tirer une bonne rançon , entre autres Caracousch et Maschtoub, l'un gouverneur et l'autre cornmandant d'Acre, et ceux qui, par leur bonne constitution, pouvaient les aider utilement dans les travaux et les bâtisses qu'ils se proposaient de faire (2). »
Emad-eddin s'exprime ainsi au sujet des prisonniers: u Après la retraite des chre'ticns dans la ville, nous trouvâmes les martyrs musulmans exposes tout nus sur le sable. Nous allâmes les visiter. Ils reconnurent leurs amis et leur racontèrent ce qu'ils avaient souffert pour la cause de Dieu, quels honneurs ils avaient reçus, quels avantages ils avaient
(i) Emad-eddin suppose au contraire que le massacre des prisonnier» ent lieu en présence de l'armée musulmane, et que cette circonstance donna lieu à un combat terrible.
(î) Boba-eddin ajoute que, suivant quelques-uns, Ricbard se porta à cette exécution en représailles des chre'ticns qui avaient péri dans les combats précédons. Suivant d'autres, Richard voulut tout simplement se débarrasser de cette multitude de prisonniers, qui, pendant l'expédition qu'il allait entreprendre , auraient pu ge'ner sa marche. Ni Tune ni Fautre explication ne sont vraisemblables. 11 y a plutôt heu de croire que Richard et ses compagnons avaient compte sur le prix de la rançon des prisonniers musulmans , et que le dépit les rendit barbares.
3îi BIBLIOTHÈQUE
acquis par le martyre, de quelle béatitude ils jouissaient au prix de leur sang.»
Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent cette affaire Leur récit est très-obscur, vt nous avons tâche' de le rendre le plus clair possible. On fera bien de le comparer avec celui des auteurs chrétiens , et sur-tout de Gautier Vinisauf, qui était alors avec Richard. Au reste, Saladin respecta la vie des prisonniers chrétiens. Au rapport d'Emad-eddin , comme après un tel massacre on ne pouvait plus compter sur un accommodement, il renvoya les prisonniers à Damas avec la croix du crucifiement. Ce n'est pas, ajoute Etnadeddin, que le sultan, en gardant cette croix, voulut lui faire honneur ; mais il savait que rien ne faisait autant de peine aux chrétiens que de la savoir entre les mains des musulmans, et sous ce rapport il y tenait.
Au milieu de ces querelles et de ces prétentions réciproques , les chrétiens avaient pris possession de la ville. I^es mosquées, converties d abord en églises à la première entrée des chrétiens dans la ville, et redevenues mosquées lorsque Saladin s'en empara, furent de nouveau changées en temples chrétiens. L'historien des patriarches d'Alexandrie remarque à ce sujet que, lors de l'occupation d'Acre par Saladin, on affecta d'employer les prisonniers chrétiens à laver les murs et les portes de la principale église, et à ellacer les figures de saints représentées en peinture ou en sculpture; et qu'à leur tour les chrétiens, en rentrant dans la ville, firent servir les prisonniers musulmans à laver de nouveau l'église et à rétablir les anciennes figures. Pendant ce temps, Saladin s'e'tait place' avec son arme'e sur le mont Rarouba , dans son ancien camp, à quelque distance de la ville; il n'était reste' près de la ville que les avant-postes musulmans , qui instruisaient le sultan de tous les mouvemens des chrétiens. Saladin aurait vivement désiré d'en venir aux mains ; les auteurs arabes peignent très-bien l'e'tat de son ame, en le comparant a une lionne qui a perdu ses petits, ou à une mère qui est prive'e de son fils unique : mais les Francs s'occupaient d'autres intérêts. Pendant le premier mois qui suivit I occupation d'Acre , il n'est fait mention que de quelques légères escar mouches. Enfin le roi, ayant régie les affaires de la ville, se disposa à se remettre en campagne.