‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 52 sur 88 · LXIV · texte numérisé non relu

LXIV

Richard s'avance vers Jérusalem.

Suite de V année 588 [printemps de l'année 1192 de J. C). Le roi d'Angleterre avait employé' presque tout l'hiver ù faire de nouvelles fortifications a Jafla et à relever une partie des ruines d'Ascalon ; de'jà ces deux villes se trouvaient en état de faire une bonne résistance. De son côte', Saladin avait fait continuer les fortifications de Jérusalem : suivant Ibnalatir, il consacra tout l'hiver à cet objet; les murs furent j repare's, les endroits faibles furent raffermis; on creusa de j nouveaux fosses. Chaque emir eut une tour à restaurer : Aft dal , fils aîne' du sultan , eut pour sa part l'espace qui est entre la porte d'Amoud ou de la Colonne et celle de la Miséricorde. Comme le sol sur lequel on travaillait e'tait du roc, il fallut faire venir de Moussoid des carriers et des hommes habiles à tailler la pierre. Les chefs contribuaient de leurs personnes à l'ouvrage ; et les pierres étant venues à manquer, le sultan monta à cheval et en alla chercher fort loin sur sa selle : cet exemple fut suivi par toute l'armée; en un moment les ouvriers eurent des pierres pour plusieurs jours.

Emad-eddin dit qu'on employa au même objet deux mille prisonniers chrétiens, et que le sultan était seconde dans son zèle par les oulamas , les cadis, les sofis, les dévots, les gens du peuple , en un mot par toute la population de Jérusalem (1).

Enfin , au retour du printemps, le roi d'Angleterre se mit en campagne. Il commença, selon Boha-eddin , par aller s'emparer du château de Daroum , la place de la Palestine la plus avancée du côte des frontières de l'Egypte. En ce moment, l'arme'e musulmane «tait encore dans ses quartiers | d'hiver. Le château fut pris et la garnison passée au fil de , l'e'pe'e. Après ce succès , le roi s'avança vers Jérusalem par les campagnes d'Hebron. Saladin , qui e'tait toujours reste dans la ville sainte, se hâta de rappeler ses troupes de leurs cantonnemens. L'arme'e chre'tienne marchait lentement, recevant

(i) Liseï aussi le récit d'Abd-aHaUf, qui se trouvait alors à Jérusalem , Relation de l'Egypte, p. 467.

ses provisions des bords de la mer; enfin, elle arriva le 27 de gioumadi premier [commencement de juin] à Beitnouba, à une journée de la ville sainte. A cette nouvelle, le sultan laissa une partie de son armée dans la place, et prit position avec le reste dans les environs. Comme les vivres venaient aux chrétiens du port de Jaffa, il s'attacha à intercepter leurs convois; le roi fut oblige de les faire escorter. Pour le sultan , il recevait la plupart des siens de l'Egypte. En ce moment, il était parti d'Egypte une immense caravane chargée de vivres et de munitions, et défendue par un corps de troupes : le roi , l'ayant appris , résolut de s'en emparer. Ce furent des Arabes du pays qui l'instruisirent de la marche de cette caravane. Il quitta son camp pendant la nuit avec un simple détachement de cavalerie, et alla à sa rencontre. Quand il fut près de la joindre, il commença par s'informer de Tordre de la marche, de la quantité' des troupes qui escortaient la caravane : il sut qu'elle s'avançait dans le plus grand desordre; que les troupes qui devaient la protéger se répandaient dans les campagnes pour trouver plus facilement de l'eau. On assure même que le roi, pour plus de surete , voulut se convaincre par lui-même de l'état des choses : en conséquence, il s'habilla en Arabe; et s'acheminant la nuit vers le lieu où la caravane s'était endormie, il parcourut les rangs des troupes egvptiennes. Il fit aussitôt ses préparatifs; au point du jour, il fondit sur les soldats encore endormis et en fit un horrible carnage. Pendant ce temps, la caravane s'enfuyait en desordre : le roi courut à sa poursuite et en enleva la plus grande partie; le reste se sauva dans les sables du désert et sur les montagnes. Quelques soldats coururent sans s'arrêter jusqu'en Egypte ; d'autres se sauvèrent à Carac ou errèrent dans les sables de l'Arabie. On estima le nombre des chameaux charges et des autres bêtes de somme qui tombèrent au pouvoir du roi , à plus de trois mille ; il Ht de plus cinq cents prisonniers. La vue de ce riche butin inspira aux chrétiens une joie démesurée ; dès-lors ils ne s'occupèrent plus que de l'attaque de Je'rusalem ; ils placèrent un fort détachement à Lidda, pour protéger leurs derrières et maintenir leurs communications avec la mer; de plus , ils firent venir de Tripoli , de Tyr et d'Acre, tous les soldats disponibles.

Dans ces conjonctures, Saladin rentra dans Jérusalem pour donner les ordres nécessaires. Les remparts furent garnis de guerriers, les hauteurs voisines se couvrirent de sol-

dats; toutes les eaux des environs furent empoisonnées, les puiis et les citernes furent combles. Tous les musulmans furent appelés à la défense de la ville sainte. L'ennemi était déjà presque aux portes; de temps en temps on criait aux

armes.

« Le jeudi , 19 de gioumadi second [fin de juin], poursuit Boha-eddin , fut une journée horrible. Le matin , le sultan assembla son conseil : on y remarquait Ternir Hossameddin Aboul Haigia, le même qui avait défendu Acre la première année du siège; il était alors malade, et on le fit asseoir : on y voyait aussi l'émir Maschtoub , qui avait soutenu la fin du siège d'Acre, et qui , après avoir ete' long-temps retenu captif, venait de se racheter (l). Pour le sultan , il était comme hors de lui , a cause du danger imminent où l'on se trouvait, et il ne se sentit pas la force de parler; il m'ordonna de parler pour lui. Je pris donc la parole, et me laissant aller à ce que Dieu m'inspira, j'insistai sur la nécessite' de mourir, s'il le fallait, pour le salut de la ville sainte; je dis entre autres choses : c Notre prophète Mahomet , se trouvant n dans un péril semblable , exhorta ses compagnons à se » de'vouer à la mort et à combattre l'ennemi à outrance; c'est n un exemple à suivre. II faut maintenant nous rendre à la n chapelle de la Sacra (2) , et là jurer tous devant Dieu que » nous pe'rirons plutôt que d'abandonner Jérusalem. Qui sait! » peut-être que Dieu, touche' de notre bonne volonté', nous n tirera du danger où nous sommes. » A ces mots, tous applaudirent; le sultan seul , absorbe' par ses pcnse'es, gardait le silence et paraissait agite. Le voyant dans cet état, nous nous tûmes. Enfin, il ouvrit la bouche et parla ainsi : u Louanges à Dieu et salut à notre prophète. Vous savez que

(1) II s'était racheté an prix de cinquante mille pièces <Tor; c'est ce qu'on lit dans la compilation des Deux Jardins. Marin a en tort de confondre cet émir avec un autre qui s'était évadé de prison. Voyei r Histoire de Saladin par Marin, tome U , page 335, et le texte de Boha-eddin, page 208.

(2) Cest cette chapelle qui fait partie des dépendances de fa mosquée Alacsa, et dont il a déjà été parlé plusieurs fois. Les musulmans sont persuadés qu'un serment fait dans un lieu si saint a une force très-grande. Cest ainsi qu'en France, à la même époque, on croyait que la sainteté de certaines églises rendait les sermens plus sacrés.

» vous êtes en ce moment le rempart de l'islamisme et sou - unique défense ; vous savez que vous tenez dans vos mains n le sang des musulmans , leurs biens, leurs familles; sans » vous l'ennemi ne rencontrerait plus d'obstacles Si, ce qu'à n Dieu ne plaise, si vous veniez à perdre courage, c'en serait » fait de nous tous; les chrétiens bouleverseraient le pays et n le mettraient sens dessus dessous, comme l'ange Sigil pliera » au jour du jugement le livre des actions humaines (l). » Vous êtes responsables; c'est pour cela que vous avez e'te' » choisis entre tous les musulmans , et que vous êtes entrete- » nus à leurs frais. L'islamisme tout entier attend son salut de n vous. C'est tout ce que j'ai à vous dire, n Alors Maschtouh se leva et dit : u O notre maître! nous sommes tes esclaves n et tes serviteurs. Tu en as toujours bien use' avec nous; tu n nous a élevés en dignité; tu nous a combles do bienfaits; n ce que nous posse'dons, c'est de toi que nous le tenons; » nous n'avons à nous que nos têtes , et elles sont à ton ser- » vice. Par Dieu! aucun de nous n'hésitera à te soutenir jusn qu'à la mort. » Ces paroles rassurèrent Saladin. Tous les émirs parlèrent de même. Le visage du sultan s'épanouit, son cœur se dilata , et il nous lit servir à manger. Ainsi , il fut décide qu'on défendrait Jérusalem jusqu'au bout; mais après le conseil, lorsque le résultat de cette conférence fut conou, les mameloucks du sultan montrèrent une vive opposition ; ils s'assemblèrent en tumulte auprès de Hossam-eddin et éclatèrent en plaintes. « Une telle décision est imprudente, din rent-ils. Si nous défendons Jérusalem, ce sera comme au n sie'ge d'Acre ; c'est vouloir compromettre l'islamisme tout » entier; il vaudrait mieux tenter le sort des combats et en a venir à une action ge'neralc.. Si Dieu nous accorde la vicn toire, l'ennemi est détruit, et nous lui enlevons les places » qui lui restent encore ; si nous sommes vaincus, nous ne n penserons plus à Jérusalem et nous nous tiendrons trann quilles. Après tout, l'islamisme en était-il moins glorieux, n quand nous n'avions pas cette ville? Si l'on veut que nous n restions, il faut que le sultan ou quelqu'un de sa famille soit n avec nous ; autrement , les Curdes ne voudront pas obéir

(i) Cet ange Sigil est celui qui est charge' (Te'crire jour par jour dans un livre particulier les actions des hommes; il en est parié dans l'Alcoran , sourate x xi, verset 104.

| » aux Turcs, ni les Turcs aux Curdes , et la garnison sera t n divisée. » Cet incident causa au sultan une affliction impossible à décrire. II mettait un prix infini à la conservation de la ville suinte, un prix que l'imagination ne saurait se représenter. Qu'on juge par-là de la douleur qu'il dut ressentir. > Il eut un moment l'idée de s'enfermer lui-même dans Jérusalem; puis, sur les remontrances de ses émirs, il s'arrêta à I l'idée d'y placer un de ses neveux. Cependant il était en proie ù une grande tristesse; nous en fîmes la remarque le soir, lorsque, suivant l'usage, nous nous réunîmes chez lui; ile'tait pensif et moins gai que de coutume. Après la prière du soir, comme il était fort tard et que chacun se retirait, il me fit signe de rester. Nous passâmes la nuit ensemble; cette nuit est une de celles que j'estime avoir e'te employe'es au service de Dieu, et qui me paraît des plus méritoires. Le lendemain matin je lui dis : a II me vient une idée... Quand on est dans » l'embarras, on use de tous les moyens possibles pour en » sortir; et quand les moyens terrestres manquent, on a n recours à Dieu , nui ne manque jamais. C'est aujourd'hui n vendredi, jour beni où Dieu exauce ceux qui le prient; n nous sommes maintenant dans le lieu le plus saint de la » terre : que le sultan ne se purifie-t-il? que ne fait-il en sc- » cret d'abondantes aumônes? que n'adressc-t-il des vœux ar- » dens au Seigneur, et ne lui remet-il la clef de toutes ses af- » fait es , en protestant de son impuissance à conjurer le pe'ril » présent? J'ai idée que Dieu viendra à son secours et qu'il n exaucera sa prière. •» Or , le sultan avait une foi ferme, une co nfianec entière. Lors donc que l'heure de la prière fut venu e , nous nous rendîmes ensemble à la mosquée Alacsa , où il fit sa prière, prosterne' jusqu'à terre et les joues arrosées de larmes. La journée se termina par de bonnes œuvres. Toutà-coup, sur le soir, pendant que nous e'tions de nouveau rass emble's auprès du sultan , il nous vint des avant-postes un billet portant que l'armée chrétienne battait en retraite. Nous sûmes le lendemain qu'au moment de prendre une de'cision, les chefs de l'arme'e chrétienne avaient e'te' divises. Les Français étaient d'avis d'aller en avant et de commencer l'attaque, disant qu'ils étaient venus pour cela, et qu'ils ne voulaient pas s'en retourner sans avoir visite' la ville sainte : le roi d'Angleterre re'pondit que toutes les sources qui avoisinaient la ville e'taient empoisonnées; que le terroir de Jérusalem e'tan t sec et pierreux, et n'offrant par-tout qu'un roc très-dur, on

ne trouverait pas à creuser de puits. Vainement les Français répliquèrent qu'on irait faire de l'eau au ruisseau de Tekou , à une paras ange de Jérusalem , qu'il suffirait de partager l'armée en deux corps, dont l'un se battrait et l'autre irait boire; le roi observa que cette voie serait impraticable; car si, pendant que l'armée serait divise'e, Snladin attaquait d'un côte et la garnison de l'autre, c'en serait fait d'eux tous. Dans cet état, les Francs convinrent de s'en remettre à la décision d'arbitres; trois cents des principaux de l'armée tirèrent de leur sein douze commissaires, lesquels choisirent à leur tour trois arbitres (l). Ces arbitres ayant e'te d'avis de se retirer, lesopposans se turent, et l'armée chrétienne reprit le chemin de Jaflfa. Cette retraite commença le matin du 21 de gioumadi second [commencement de juillet], et causa parmi les musulmans une joie ge'nerale.

Telle est la manière dont Boba-eddin raconte la retraite de l'armée chrétienne (S). C'est dans les auteurs chrétiens qu'il en faut chercher les véritables motifs.

î LXV.

Nouvelles négociations.

Suite de l'année 588 [i 192 de J. C.]. Boha-eddin remarue que les soldats chrétiens furent en ge'ne'ral très-alîlige's e la retraite de l'arme'e, et que plusieurs abandonnèrent leurs drapeaux. Bientôt le roi ne fut plus en état de rien entreprendre. Sur ces entrefaites, le comte Henri son neveu, à qui il avait fait e'pouser la veuve du marquis de Tyr, et qu'il voulait faire reconnaître roi des colonies chrétiennes,

(î) Boha-eddin remarque que ces délibérations se firent à cheval et en rase campagne , et que les Francs ne délibéraient pas autrement. Ville-Hardouin fait la même observation au sujet des croisés qui prirent Constantinoplc en 1 204 , et Tac j te en avait déjà dit^ autant des Germains. Voyez au reste Gautier Vinisauf, au tome Ier de la Bibliothèque des Croisades , p. 711.

(*) Le texte arabe est en cet endroit , comme presque par-tout ailleurs, très-confus; nous n'avons pas fait difficulté de suivre l'ordre qni nous a paru le plus naturel ; les détails qu'on vient de lire ont été empruntés aux pages 7 et survantes et «3 5 et suivantes de l'édition de Boha-eddin.

prit sur lui de s'adresser directement au sultan , et lui envoya un députe' qui parla ainsi : « Le roi m'a mis en possession des » anciennes provinces chrétiennes ; ainsi elles sont à moi. n Rendez-moi tout ce que vous avez pris, et je vous accor- •* derai la paix. Je consens à être auprès de vous comme un » de vos enfans. •> A ces mots, le sultan ne put retenir son indignation, et fut sur le point de se jeter sur le députe. Celui-ci changea de ton et parla ainsi : « Le comte Henri » m'a charge' de vous dire qu'il vous reconnaît pour le sou- \» verain légitime de ce pays, et que si, par un effet de votre n bonté, vous lui en cédiez une partie, il vous en serait très- » oblige, n Vers le même temps, le roi renoua ses anciennes négociations ; car il avait reçu la nouvelle que des troubles étaient survenus dans son royaume , et il était très- impatient d'y retourner; il fit représenter à Saladin que les deux arme'es étaient également fatiguées , et qu'elles avaient besoin de repos u Ne vous prévalez pas de ma retraite de devant Je'ru- •> salem, ajouta i n , quand le bélier recule, c'est pour mieux » frapper, n Quelques jours après, il revint à la charge; et pour achever de persuader le sultan , il se désista de ses prétentions sur Jérusalem ; il se borna à demander le libre exercice de la religion chrétienne dans l'e'glise du Saint-Sepulcre, et la permission pour les pe'lerins de la visiter sans payer de tribut. La lettre qu'il écrivit en cette occasion au sultan était ainsi conçue : a De'sormais ma plus grande amn bition est d'obtenir votre amitié' et votre affection. Je neveux » pas me rendre coupable des mêmes cruaute's dont Pharaon » aflligea la terre, et je pense que vous êtes dans les mêmes » dispositions. Il ne vous est pas plus permis de laisser ainsi » périr tous les musulmans, qu'il ne l'est à moi de laisser pe- » rir mon armée. Faisons la paix. Voilà que je viens de mettre n le comte Henri mon neveu à la tête des provinces chren tiennes; je le laisse à votre disposition; il sera, lui et ses n troupes , à votre service. Si vous avez besoin de lui pour n quelque guerre, il sera à vos ordres. Quoi! vous avez ac- » corde « une foule de moines les églises qu'ils vous ont de- » mande'es, et vous me refuserez l'unique chose que je sollin cite (l'e'glise du Saint-Se'pulcre) , sur-tout lorsque en cette n considération je renonce à tout le reste? Que l'église se n trouve détruite ou qu'elle ne le soit pas, n'importe ; je l'ac- » cepterai comme elle est, et avec reconnaissance. » Là-dessus le sultan assembla ses e'mirs, et tous furent d'avis d'ac-

cepter les propositions du roi. Le sultan dit au roi dans sa réponse : « Ton neveu sera pour moi comme un de mes » en fan s ; je t'accorde la principale église de la ville sainte, " appelée église de la Résurrection (le Saint-Sépulcre). Nous n ferons deux parts du pays ; tu garderas les côtes et moi » les montagnes. Pour le plat pays, nous nous le partagerons » par portions égales ; mais Ascalon sera de nouveau rase' , ' » ainsi que Daroum et les forteresses qui avoisinent les » frontières d'Egypte, et ni vous ni moi ne pourrons nous y • établir. La seule chose que je vous abandonne, ce sont y* les campagnes; pour les forteresses, je ne céderai pas. » En effet, Ascalon et Daroum, entre les mains des Francs, auraient été un continuel sujet d'effroi pour l'Egypte ; les chrétiens auraient pu de là intercepter les communications de la Palestine et de l'Egypte, et menacer Je'rusalem. Le roi envoya aussitôt remercier le sultan , et lui fit présent de deux faucons ; mais il insista pour qu'on lui laissât Ascalon et Daroum. Dans sa réponse à Saladin , il s'exprima ainsi : <c Le roi vous prie de lui céder ces deux places. Que font n ces deux forteresses à un prince aussi grand et aussi puis- » sant que vous l'êtes. Le roi n'y tient que parce qu'il sait n que tel est le vœu des Francs. Vous voyez qu'il s'est relâche n sur l'article de Jérusalem, et qu'il se borne à pouvoir entren tenir quelques prêtres dans l'église du Saint-Sépulcre (1): 9 cédez aussi de votre côté ; dès ce moment la paix devienn dra générale. Les Francs auront les côtes, depuis Daroum

(1) Ce qu'il y a de singulier, c'est que, dans toutes ces négociations et celles qui suivirent, il ne fut plus dit un mot du bois de la vraie croix , pour lequel les Francs avaient montré auparavant un si grand zèle. Saladin l'avait toujours entre les mains. En vain, au rapport de Boha-eddin , le roi de Ge'orgie lui fît otfrir deux cent mille pièces <Tor pour obtenir la croix, il ne voulut pas la céder; il refusa aussi d'écouter l'empereur de Constantinople qui l'avait demandée. Mais plus tard , si Ton en croit Makrizi, Malek-afdal, fils de Saladin, fut moins difficile ; car le prince grec l'ayant de nouveaiflfait demander, il la lui accorda, et elle fut portée à Constantinople. D'un autre côté, Abou-yali, cité par le compilateur des Deux Jardins , prétend que Malek-afdal , en montant sur le trône , fit hommage de cette croix au calife de Bagdad. Il parait au reste que ni l'un ni l'autre récit ne doivent être pris a la lettre; car plus tard, en 1221, après le désastre de l'armée chrétienne devant Mansoura, on voit le sultan Malckkainel remettre une seconde vraie croix aux croisés.

n jusqu'à Tvr sans interruption , et vous garderez ce que •» vous avez. Tout étant ainsi convenu , le roi s'embarquera » pour ses e'tats. Si vous ne voulez pas condescendre à ses • désirs, les Francs l'empêcheront de partir, et il sera obli-r » de faire ce qu'ils voudront. »

Or, remarquez, ajoute l'auteur arabe, cette singulière politique du roi, qui employait tantôt la douceur et tantôt la violence. « La vérité est, ajoute-t-il, que ce maudit était alors force' de s'en retourner chez lui , et pourtant il ne voulait pas avoir l'air de céder. Cest Dieu qui nous mit à couvert de sa malice. Von , Jamais l'islamisme n'eut à combattre un si redoutable ennemi, un ennemi si ruse et si plein d'audace. *

Bobft-eddin rapporte ensuite un trait qui noos montre à quels expediens en e'tait alors re'duit Richard. Saladin reçut un députe qui se disait envoyé' par un prince de l'Asie mh ueure, pour annoncer que le pape était arrive' à Constantinople avec une armée innombrable , et qu'il se disposait à envahir l'Asie mineure, pour passer de là en Syrie. Sans doute c'était le roi qui avait mis le prétendu députe' en avant pour effrayer Saladin. Au reste, le sultan ne se laissa pa* imposer par cette nouvelle et il Testa inflexible. En vain le roi représenta qu'il avait fait de grandes dépenses pour rebâtir Ascalon, et qu'il ne pouvait censentir à un tel sacrifice; Saladin offrit de donner Lidda en dédommagement. Ne pouvant venir à bout de s'entendre, les deux princes reprirent les armes.

î LXVI.

Prise et reprise de JaftV — Exploits de Richard.

Suite de l'année 588 [1J92 de J. Cl. En ce moment, le roi d'Angleterre était maître de toute la cote au midi de la Palestine : comme il n'avait pas de forces suffisantes pour tenter quelque entreprise sur Jérusalem et les villes de Tinterieur, il crut devoir se porter vers le nord et attaquer Beryte et les autres villes de Phe'nicie prises par Saladin ; il se contenta donc de laisser de fortes garnisons à Daroum, Ascalon , Jaffa , et se mit tout de suite en marche. Son projet était de remettre les chrétiens en possession de toute la côte, depuis les frontières d'Egypte jusqu'à Antioche et aux

confins de ia Ciiicie. A cette nouvelle, Saladin envoya une partie de ses troupes au secours de Bervte, et forma luimême le dessein de surprendre JafTa. L'urinée musulmane, suivant Boha-eddin , arriva devant JaHa un mardi 15 de régeb [fin de juillet]. Le centre de l'armée était commandé par le sultan en personne; l'aile droite l'était par son fils Dalier , et la gauche par son frère Malek-adel. Comme la place avait été démantelée, et que ce n'était que récemment que les chrétiens en avaient relevé les fortifications , Saladin espérait l'emporter d'emblée; il négligea les règles ordinaires, et l'assaut commença dès le lendemain : mais la garnison se défendit avec vigueur, et il fallut recourir aux machines. Les premiers jours, le sultan ne fit presque aucun progrès; ce* pendant l'attaque ne discontinuant pas, les chrétiens offrirent de se rendre le samedi suivant 19 du mois, si d'ici là ils ne recevaient du secours. Saladin voulait qu'ils se rendissent sur-le-champ, ce qu'ils refusèrent; l'attaque recommença donc. Déjà les mineurs avaient sapé les remparts, et etauçonné avec du bois la partie qui menaçait ruine; au signal donné, on y mit le feu et le mur s'écroula; « mais au même instant, poursuit l'auteur, nous découvrîmes derrière un feu terrible qui défendait la brèche ; les chrétiens s'en étaient fait une espèce de rempart. En vain le sultan lit monter à l'assaut; les Francs opposèrent une résistance opiniutre. O mon Dieu, quels hommes! quel courage! quelle bravoure! quelle force d'aine! Nonobstant le danger, ils ne songeaient pas à leurs vies; ils ne prenaient pas la peine de fermer les portes de la place ; ils se tenaient hors des murs , nous disputant le terrain pied à pied : le combat ne cessa qu'à la nuit. Le sultan se repentit alors de n'avoir pas accepté la capitulation ; mais il n'était plus temps. Le lendemain vendredi, Tassaut recommença; toute l'armée attaqua à-Ia-fois et en poussant de grands cris; les tambours et les trompettes faisaient un bruit effroyable; les machines jouaient, les mineurs sapaient le rempart; enfin les murs s'écroulèrent, et le fracas fut tel , qu'on eût cru que le monde allait s'abîmer. Aussitôt un grand cri s'éleva, et les musulmans se précipitèrent à l'assaut ; mais les chrétiens restèrent fermes à leur poste : la poussière et la fumée nous les avaient d'abord fait perdre de vue ; lorsque le nuage fut dissipé, nous les vîmes placés derrière la brèche, formant une forêt de piques et de lances impénétrables. Les musulmans furent d'abord épouvantés parce

spectacle; la vérité' est que l'ennemi montrait une constance étonnante. Moi-même j'ai vu deux chrétiens qui , du haut de la brèche, repoussaient les assaillans; l'un ayant été tué, l'autre prit sa place et se battit avec le même sang-froid. Cependant, la ville se trouvant ouverte de toute part, les chrétiens députèrent un des leurs au sultan pour offrir de se rendre. Comme le combat ne discontinuait pas, ils demandèrent qu'on le fît cesser. • Je ne le puis , répondit le sultan ; que " les assiégés se renferment dans la citadelle. Quant à la » ville, dans l'état où sont les soldats, il est impossible de la n préserver du pillage. » Le député étant retourné avec cette réponse , les chrétiens abandonnèrent la ville et se retirèrent dans la citadelle; mais nos troupes étaient si animées, que pendant la retraite des chrétiens elles en tuèrent plusieurs. La ville fut aussitôt occupée et mise au pillage.

u Sur ces entrefaites , poursuit toujours Boha-eddin , le sultan reçut d'un de ses lieutenans une lettre, par laquelle on annonçait que le roi , à la nouvelle du danger qui menaçait Jafla, au lieu d'aller attaquer Bérytc, s'était sur-le-champ mis en mer à Acre, avec sa flotte, pour venir secourir les siens. Saladin se montra impatient d'occuper la citadelle; mais l'armée était si fatiguée , cju'on crut devoir renvoyer l'entreprise au lendemain. On était au vendredi; c'est moi

3ui, le lendemain de grand matin, fus chargé par le sultan e faire évacuer la citadelle. Déjà on commençait à apercevoir dans le lointain la flotte du roi qui s'avançait à pleines voiles; mais la trop grande distance empêchait de connaître le nombre des vaisseaux. Quand je me présentai à la porte de la citadelle, les chrétiens, qui d'abord avaient sonne' de la trompette, ne firent aucune résistance et promirent de sortir. Comme nos soldats étaient toujours re'pandus dans la ville, se livrant a tous les excès du pillage, et qu'il était à craindre que les chrétiens ne fussent insultés en passant, l'émir qui m'accompagnait crut devoir avant tout faire évacuer la ville. Malheureusement les soldats étaient sans chefs et sans discipline, et il fut impossible de leur faire entendre raison. L'émir fut obligé d'employer la force et même les coups; aussi il faisait grand jour lorsque les chrétiens commencèrent à évacuer la citadelle. Les chrétiens sortirent d'abord sans faire aucune résistance , emmenant leurs chevaux, leurs femmes et leurs enfans; il en sortit environ quaranteneuf. Mais enfin ceux qui restaient, s'aperçurent, à mesure

que la flotte approchait, que le nombre des vaisseaux était plus consideVabie qu'ils n'avaient pense' d'abord. En effet, la flotte se composait de plus de cinquante batimens, parmi lesquels était la galère du roi , peinte en rouge avec les voiles de la même couleur/ A cette vue, ils ne doutèrent pas que le roi ne mît sur-le-champ pied à terre pour les délivrer, et ils reprirent les armes. Je descendis pour avertir les nôtres de se tenir sur leurs gardes. A peine une heure s'était écoulée, que les assièges se précipitèrent à cheval du haut de la citadelle , tous à la fois et comme un seul homme, et se répandirent dans la ville. Les nôtres prirent la fuite ; tel était leur trouble , que plusieurs furent sur le point d'être étouffés aux portes : une partie d'entre eux , qui s'étaient sauves dans une église, furent tailles en pièces. Cependant les drapeaux musulmans flottaient toujours sur les remparts. Quand le roi fut arrive' à l'entrée du port , il crut d'abord que tout e'toit perdu et il hésita à de'barquer. Le bruit des vagues et les cris des soldats empêchaient de s'entendre. Le sultan avait fait battre du tambour et e'tait accouru avec son armée; la ville avait e'te' reprise. Les chrétiens passèrent alors d'une extrême confiance au dernier désespoir; ils furent si effrayés de voir la flotte se tenir au large, qu'ils députèrent à Saladin le patriarche et le châtelain pour lui demander pardon et obtenir les mêmes conditions qu'auparavant. En attendant, le combat continuait; encore un instant, et c'en était fait des assiégés. Tout-à-coup un chrétien, par dévouement pour la gloire du messie, se décide à sauter du haut de la citadelle sur un monceau de sable qui était au bas; puis, entrant dans un bateau , il va exposer au roi l'état des assiégés. Aussitôt la flotte s'approche du rivage; le roi met le premier pied à terre, et les nôtres prennent la fuite. Pour moi, je courus auprès du sultan pour lui annoncer ce qui se passait: il était alors avec les députés des chrétiens, près de signer une nouvelle capitulation , et il tenait la plume à la main. La déroute ne tarda pas à devenir générale; toute la ville fut évacuée : le sultan ne se crut pas même en sûreté au lieu où il se trouvait ; il fit éloigner ses bagages, et se retira lui-même à quelque distance. Son propre camp fut bientôt occupé par les chrétiens , et le roi resta paisiblement maître de Jaffa.

» Sur ces entrefaites, le roi, qui desirait plus que jamais de s'en retourner dans son royaume, ayant eu occasion de voir quelques mameloucks du sultan avec qui il était familier,

leur dit : « Le sultan est un grand prince ; c'est sans contredit » le plus grand et le plus puissant qui soit aujourd'hui dans l'islamisme. Pourquoi à mon approche s'est -il retire'? Par » Dieu! je ne venais pas en équipage de guerre, mais seule- » ment avec le rebut de mes gens de mer : je ne suis pas en f> e'tat de rien entreprendre. Pourquoi s'eloignait il? » Ensuite il ajouta : « Par le grand Dieu, le Dieu généreux , je n'aurais | n jamais cru que le sultan prît Jafta en deux mois, encore » moins en quelques jours, a Puis, s'adressant à un des mameloucks en particulier, il le chargea d'aller saluer le sultan de sa part et de lui dire : u Au nom de Dieu, accorde-moi la n paix; il est temps que cette guerre finisse. Mes états sont en » proie aux discordes civiles. Cette guerre ne peut être utile yy ni ii vous ni à moi. » Tout cela se passa le samedi au soir, 19 de re'geb, le jour même du débarquement du roi. Le sultan, de l'avis de son conseil, fit repondre qu'il ne refusait point d'entrer en pourparlers; que puisque Jaffa était maintenant en ruine, on la laisserait dans cet e'tat, et que, de plus, on raserait Ascalon. Là-dessus le roi écrivit sur-le-champ ces mots à Saladin : « L'usage chez les Francs est qu'un prince " qui donne un pays ù un autre, en fasse son homme et son » vassal : je vous demande à ce titre Ascalon et Jatfa; je con- 9 sens à être avec mes troupes à votre service; je serai à vos » ordres quand vous m'appellerez , et je vous servirai comme n vous savez que je sais le faire. Ne me refusez pas ma de- » mande. » Le sultan repondit : u Puisque vous le prenez sur » ce ton, je vous cède Jaflfa, et vous me rendrez Ascalon. n Et comme le roi insistait toujours, et représentait la nécessite' où il serait, si on lui refusait sa demande, de rester encore cet ete' et l'hiver suivant en Palestine, le sultan fit repondre qu'il ne ce'derait jamais, a Pour ce qui est du de'part du roi, » ajouta-t-il, il ne pourra guère s'en aller de sitôt ; car il doit n savoir que les villes qu'il occupe, il ne les tient que de la » force, et que, dès qu'il sera parti, je m'en emparerai, ou n peut-être même avant, s'il plaît à Dieu. Au reste, puisqu'il » peut se résoudre à passer ici l'hiver, loin de sa famille et de » ses foyers, et cela à la fleur de son âge, à l'âge des plaisirs, n pourquoi he'siterais-je à passer aussi l'hiver et î'e'te' sous les ar- » mes , moi, qui suis ici dans mes états, avec mes enfans et ma n famille, pouvant, si je veux, me procurer toutes les doun ccurs de la vie; de plus, e'tant au déclin de l'âge, à l'âge où f l'on est insensible aux plaisirs : il y a plus, étant blase' sur

n tout et ayant le monde en aversion? Remarquez d'ailleurs » que je suis en position de renouveler mes troupes, et de * les partager de manière aue celles qui servent l'hiver ne n servent pas l'été, ce que le roi n'est pas en ëtat de faire; n et qu'en poursuivant cette guerre, je crois faire une action n agréable à Dieu. Aussi suis-jc dispose' à tenir bon jusquu n ce que Dieu ait de'cide' entre lui et moi. •»

Dès-lors, il fallut se résigner à la guerre. Le sultan , ayant appris ijise les troupes chrétiennes laissées par le roi dans Acre s'étaient mises en marche pour venir le joindre, résolut d'aller leur couper le chemin; mais à peine arrivé à Césarée, il apprit que les troupes chrétiennes avaient reçu des secours par mer , et que 4e roi , à la nouvelle du danger qui menaçait les siens, s'était affaibli lui-môme pour les soutenir. Aussitôt, changeant de dessein , il résolut de se tourner contre le roi, et de profiter de l'occasion pour l'accabler. Le roi était resté presque seul; et Jaffa , dans l'état de ruine où elle se trouvait, ne pouvait lui être d'aucune défense. Saladin parut donc tout-à-coup à la vue de Jaffa, un jeudi 24 de regeb, cinq jours après le sac de la ville. Le roi n'avait gardé auprès de lui qu'environ dix cavaliers et quelques centaines de fantassins, formant en tout dix tentes; cependant il ne se déconcerta pas, et rangea sa petite troupe sur les bords de la mer. Les musulmans, ayant entouré les chrétiens par trois côtés différens, fondirent sur eux tous ù-Ia-fois et comme un seul homme; mais les chrétiens tinrent bon , grinçant les dents de la guerre. Ce courage étonna les nôtres au point qu'ils n'osèrent les attaquer, et se contentèrent de caracoler à l'entour. La vérité est que nos soldats conservaient un vif ressentiment de ce qui s'était passé à Jaffa. Non-seulement, sous le prétexte de la capitulation, on les avait d'abord empêchés de piller ; mais ceux qui parvinrent à faire quelque butin s'en virent dépouillés aux portes de la ville; on employa môme la force pour les faire sortir. Ils se vengèrent en cette occasion. En vain le sultan indigné parcourut les rangs pour exciter les guerriers ; en vain son fils Daher donnait lui-même l'exemple, en se précipitant sur l'ennemi; aucun ne voulut obéir. Il y eut même un émir nommé Genah, frère de Maschtoub, qui dit au sultan : « Que ne vous adressez-vous main- » tenant à vos mameloucks, qui frappaient les soldats au sac n de Jaffa, et qui leur enlevaient le butin? » A ces mots, Saladin sentit qu'il se compromettrait inutilement : il fit donc

sonner la retraite, et se retira transporte' de colère. J'ai ouï dire , ajoute Boha-eddin, que, dans, cette même journée, le roi parcourut tout le front de l'armée musulmane la lance en arrêt , et qu'aucun des nôtres n'osa se mesurer avec lui. »

Ibn-alatir dit de plus que le roi , dans cette même journe'e , demanda à manger, et que, descendant de cheval, il mangea en présence des deux armées (t).

Pour Saladin, il fut, au rapport de Boha-eddin, profondement affecte de ce qui venait de se passer. Après s'être éloigne de Jalfa, il s'enferma dans sa tente et passa trois jours sans voir personne. Déjà l'alarme e'tait grande dans l'armée; tous s'attendaient à quelque exemple e'eiatant. A la fin le sultan prit le parti de dissimuler, et fit semblant d'avoir tout oublie'; mais il lui resta de cet événement une vive impression , et il se montra désormais moins opposé à la paix.

Page 1