S LXVII
Saladin et Richard font la paix.
Suite de l'année 588 [1192 de J. C.J. Depuis plusieurs années la guerre durait sans interruption, et la lassitude était égale de part et d'autre : le roi d'Angleterre sur-tout était impatient de retourner dans ses états. Suivant Boha-eddin, un député de SaJadin étant venu le voir à Jaffa , il lui dit : * Jusn ques à quand m'abaisserai-je devant le sultan? jusques à n quand sera-t-il sourd à mes prières? Des affaires pressantes » m'appellent dans mon royaume ; et cependant l'hiver comn mence, la saison des tempêtes approche. Si je suis force' 0 de rester encore cet hiver, il n'y a plus de motif de faire la « paix, n Peu de temps après , le roi tomba grièvement malade, et son armée s'affaiblit de plus en plus. Le sultan, au contraire, reçut à la même époque les troupes d'Egypte et d'autres secours. Le roi, étant maiade, envoyait de temps en temps demander des fruits et de la neige ; il aimait sur-tout les
(l) Voyez Boha-eddin, page» 53 et 253 du texte imprime'. Le récit de cet auteur mérite d'être comparé avec celui de la Chronique anglaise, tome Ier de la Bibliothèque des Croisades, pages 360 et suivantes; voyez aussi le récit de Gautier Vinisauf, au tome Ier de la Bibliothèque des Croisades, pages 7 15 et suivantes.
poires et les pèches : le sultan lui en donnait avec plaisir, et profitait de ce moyen pour se tenir au courant de l'e'tat de l'ennemi. Ce fut ainsi qu'il apprit que le roi n'avait plus avec lui que deux ou trois cents cavaliers; que la ville de Jaffa e'tait comme abandonnée, et que les chrétiens s'étaient retires dans la citadelle. Aussitôt il forma le dessein de retourner devant Jaffa et de surprendre le roi; mais en route il rencontra un de'pute' qui venait le remercier, de la part du roi , des fruits et de la neige qu'il lui avait envoye's. De plus , ce de'pute' e'tait charge' de parler à Malek-adel et de l'inte'resser en faveur de la paix. La difficulté ne roulait plus que sur Ascalon ; car, pour Daroum , dont le sultan exigeait la destruction , le roi avait lui-même pris les devans et l'avait fait raser. Le de'pute' dit de la part du roi à Malek-adel : « Si l'on me cède Ascalon , n je m'en irai content. Tout ce que je désire, c'est de sauver n mon honneur chez les Francs. Une fois parti , le sultan » pourra, s'il veut, prendre Ascalon et tout ce qui reste aux n chre'tiens. Si le sultan ne veut pas m'abandonner Ascalon , n qu'au moins il m'indemnise des de'penses que j'ai faites pour n en relever les murailles. » A ces mots, le sultan voyant que le roi e'tait sincèrement dispose a la paix, faisant de plus re'flexion au de'couragement de son arme'e, à l'e'puisement ge'ne'ral , résolut d'en venir à un accommodement (l). On e'tait alors au vendredi 17 de schaban [fin d'août]. Le roi avant envoyé' le soir même de'clarer qu'il se désistait de ses présentions sur Ascalon, Saladin fit sur-le-champ partir un de ses émirs pour recevoir sa parole; ensuite il assembla son divan, et fit mettre par écrit l'état des domaines de chaque partie contractante. Les chre'tiens eurent en partage Jaffa, Ce'sare'e, Arsouf, Caïfa, Acre et Tyr; le reste demeura aux musulmans. Quand le traite' fut re'dige', le sultan en envoya une copie au roi, priant ce prince de se décider sur-le-champ, vu que, dans le cas où ces conditions ne lui conviendraient pas, il e'tait re'solu de recommencer dès le lendemain la guerre. Le roi fit répondre qu'il se soumettait a tout; seule-
(l) Mogir-eddin rapporte que, dans un conseil qui fut tenu à ce sujet, les émirs représentèrent avec force au sultan la longueur de cette guerre et la lassitude universelle : « En faisant une trêve , ajoutèrent-
• ils , nous aurons le temps de nous remettre ; et quand le temps sera
• renu , nous combattrons avec plus d'ardeur qu'auparavant. D'ailleurs
• Dieu na-t-il pas dit : Si Von te demande la paix, accorde-la? •
ment il se plaignit des dépenses qu'il avait faites à Ascajon , et demanda comme une faveur qu'on l'en dédommageât. Le sultan lui accorda L moitié' de Lidda et de Kami». A l'égard d'Ascalon, il fut con\ nu que cette ville serait rasée, et que les deux parties procéderaient de concert à sa ruine : c'était afin que ni l'une ni l'autre ne tentât de s'y établir. De plus, Saladin fit comprendre dans le traite tous les pays musulmans, et le roi stipula pour Antioche et Tripoli. C'est moi, ajoute Boha-eddin , qui rédigeai le traite' (l). La paix lut faite par mer et par terre pour trois ans (2) , à partir du mercredi 22 de schaban 688 [commencement de septembre 1198 de J. C.].
Cependant le roi était toujours malade; un députe' lui ayant apporte la copie du traite, il lui dit : « Vous voyez l'état où je » suis. Pour ce qui est de moi , je consens à tout, et je donne n ma main en signe d'engagement : adressez-vous à mon » neveu le comte Henri et aux autres seigneurs , et qu'ils n prennent eux-mêmes lecture du traite. » Le députe alla donc trouver les seigneurs , qui ne firent aucune objection. Ils ne songèrent pas même à demander l'inte'grite' du territoire de Lidda et de Ram la, que le sultan avait charge' de vive voix le députe' d'accorder , suppose' <jue les chrétiens en fissent la demande. Toutes les difficultés étant donc aplanies, le de'pute' proposa aux seigneurs de jurer sur-le-champ. Ils demandèrent à remettre la chose au lendemain, disant qu'il n'e'tait pas chez eux d'usage de jurer après avoir mange'. Le lendemain matin tous jurèrent; le roi seul s'en dispensa, disant que les rois ne font pas de serment. On se contenu de lui prendre la main , et le sultan se fia à sa parole. Ceux qui jurèrent e'taient le comte Henri, qui allait être souverain de toutes les colonies chre'tienncs, les hospitaliers, les templiers et les principaux seigneurs. Le même jour, le fils de Basran et le fils de Honfroy se rendirent auprès du sultan pour recevoir sa parole. On leur fit un fort bel accueil , et ils furent loges dans une tente magnifique. Le lendemain ils prirent la main du sultan , et reçurent le serment de Malek-
(l) II eût été curieux de connaître le texte même du traite ; aucun des auteurs qui nous sont parvenus ne nous Ta conservé.
(î) Quelques auteurs disent pour trois ans et trois mois, d'autres pour trois ans et huit mois.
adel son frère, de Malek-daher et Malek-afdal ses fils, de Ternir Maschtoub, prince de Naploase, des princes de Hamah, Schaizar, en un mot de tous ceux qui possédaient quelque fief (1).
La cérémonie terminée, Saladin fit faire cette proclamation dans son camp: * Or sus, savoir faisons que la paix est » faite avec les Francs do tous les pays : quiconque d'entre «eux voudra venir ici pourra le faire librement; et celui » d'entre vous qui voudra aller chez eux aura la même lin berté. » En même temps, il fit déclarer que le chemin était ouvert à tous les chrétiens qui voudraient visiter Je'rusalem.
A l'instant les deux armées se mêlèrent ensemble ; on eut dit, suivant l'expression de l'historien des patriarches d'Alexandrie , que les deux peuples avaient toujours été comme frères. Les chefs se firent des présens mutuels; Saladin donna des chevaux , et les chrétiens des cuirasses , des épêes d' Allemagne {%) , des piques et autres objets du même genre
Cependant les chrétiens s'empressèrent de faire le pe'Ierinage de Jérusalem. Boha-eddin rapporte que le sultan fit ouvrir les portes à tout le monde et protégea les pelerini sur toute la route. Il se trouvait alors lui-même à Jérusalem, et il etak fort aise que les chrétiens satisfissent une fois pour toutes \euw dévotion , afin qu'ils ne fussent plus tentes de revenir. Aussi se présentèrent-ils par bandes; on en voyait de toutes conditions. Le sultan les comblait de politesses, leur
(l) II est remarquable que , dans le traité, il ne fut rien dit des prisonniers; chacun garda les siens, et on laissa les prisonniers se racheter eux-mêmes. Boha-eddin parle de l'émir Caracouseh , ancien gouverneur d'Acre, lequel , après la conclusion de îa paix , se racheta moyennant quatre-vingt mille pièces d'or. Plus tard, Abou-yali , cité par le compilateur des Deux Jardins, rapporte qu'immédiatement après la mort de Saladin , son fils Afdal envoya plusieurs chrétiens en présent au calife de Bagdad, entre autres des femmes d'un rang illustre, telles que la filje de Basran , seigneur de Ramla, la ûile du seigneur de Giblé,&c. Ces diverses personnes n'avaient donc pas été' rachetées. On verra ci-dessous, à l'an G18 de l'hégire, qu'encore à cette époque il restait au pouvoir des musulmans plusieurs chrétiens pris sous Saladin.
(i) J,LtVf <3*-* • epe'es d'Allemagne étaient grêles, menues et longues, par opposition à celles de France, qui étaient courtes. Voyez les notes de du Cange sur la Vie de S. Louis, par Joinville ,
faisait servir à manger, et conversait familièrement avec eux. A la fin , le roi eut des inquiétudes , et il fit prier le sultan de mettre des bornes à ces pèlerinages. Il demandait qu'on ne laissât entrer dans la ville sainte que ceux qui se présenteraient avec une autorisation de sa main. Saladin , si l'on en croit l'historien des patriarches d'Alexandrie , interpréta fort mal cette demande ; il consulta les eratrs, et tous pensèrent que le roi avait envie de revenir, et qu'il ne cherchait à reprimer les pèlerinages, qu'an n de décider plus facilement ses soldats a l'accompagner dans une nouvelle croisade (1).
Saladin se contenta donc de repondre qu'il ne tenait qu'au roi, s'il le jugeait à propos, de retenir le zèle des chrétiens ; que, pour lui , il lui paraissait peu séant de fermer la porte à des gens qui venaient de si loin. Dès ce moment, le roi ne fit plus de difficulté. Au reste, les pèlerins entraient sans armes. La seule faveur qu'ils obtinrent, ce fut de pouvoir visiter les lieux saints sans être soumis à aucune redevance.
Vers le même temps, Saladin fit partir quelques centaines d'ouvriers et de maçons pour démolir Ascalon. Le roi en envoya d'autres de son côte. La garnison chrétienne avait d'abord refuse d évacuer la ville ; mais le roi la força d'obéir.
Le roi était toujours malade ; et Saladin , le roi étant dans le voisinage, ne voulait pas quitter Jérusalem. II ne fut tout-à-fait tranquille que lorsqu'il sut le roi embarque. II avait eu, sur ces entrefaites, l'idée de faire le pèlerinage de la Mecque; mais ses émirs lui firent voir le danger auquel il s'exposait en s'eloignant, et il renonça à son dessein.
Enfin le roi partit, et les colonies chre'tiennes n'eurent plus pour de'fense que son neveu , le comte Henri. Ibn-alatir représente le comte comme un homme peu méchant , d'un esprit doux et bienveillant pour les musulmans. Un jour le comte écrivit au sultan pour lui demander son amitié' avec une pelisse, disant: « Vous savez que la robe et le turban • ne sont pas en deshonneur parmi nous; je ferai usage de b Pnn et de l'autre , par égard pour vous. » Le sultan lui envoya ce qu'il demandait.
(t) Le fait est que, dan* l'opinion des musulmans , Richard ne Taisait la paix que pour se donner le temps de rassembler de nouvelles forces et de revenir en Palestine. Voves le récit de Gantier Viniiauf, au tome Ier de la Bibliothèque des Croisades, p. 7tt et 713.
Il était évident que l'islamisme n'avait plus rien à craindre Aussi S al ad in s'empressa, de licencier son armée. Les troupes de la Mésopotamie , de l'Egypte , &cu t reprirent le chemin de leur pays, et de part et d'autre on mit bas les armes.
Ainsi se termina cette guerre mémorable, où Ton vitaux prises l'Europe, l'Asie et l'Afrique. L'avantage resta aux musulmans, puisque, à quelques villes près, ils gardèrent toutes leurs conquêtes, particulièrement Jérusalem , objet de cette grande croisade. On ne peut songer sans fre'mir au nombre d'hommes qui pe'rirent dans cette querelle. Boha-eddin rapporte que, dans le cours des négociations qui eurent lieu pour la paix , il demanda à Ralian, fils de Basran, à quel nombre il estimait les chrétiens qui avaient e'te' victimes de cette lutte? Balian repondit : « A partir du commencement du n sîe'ge d'Acre , il est venu d'Occident cinq ou six cent mille n hommes, et une très -petite partie seulement a revu ses n foyers; cent mille environ ont e'te' tues; le reste est mort n de maladie ou a e'te' englouti dans la mer. *> Voila ce que dit Boha-eddin des chrétiens. On pense bien que les musulmans durent aussi essuyer de grandes pertes ; mais ce Fut dans une moindre proportion , vu qu'ils n'avaient pas de mer à passer, et qu'ils combattaient sur leur propre territoire Aboulfarage, dans sa Chronique syriaque, fait monter le nombre des musulmans qui périrent au seul sie'ge d'Acre, soit dans la ville, soit dans les environs, à cent quatre-vingt mille. Quand même ce nombre serait exagéré, ce qui est assez probable, cette exage'ration donnera l'idée de tous les soldats qui avaient du mourir pendant le cours de la guerre , dans les marches et sur les champs de bataille.
Le fait est que les deux nations furent également satisfaites de la paix. « Le jour où elle fut conclue , dit Boha-eddin , fut comme un jour de fête. De part et d'autre on se livra aux transports de la plus vive alegresse ; la joie fut si grande que Dieu seul put en mesurer l'e'tendue. Cependant, ajoutet-il, le sultan ne se décida à un accommodement qu'avec une extrême répugnance. Un jour il me dit : « En ve'ritë, j'ai n peine à me résoudre à un accommodement quelconque. Je n ne sais ce que Dieu veut faire de moi. Il serait possible que n par la suite l'ennemi reprît de nouvelles forces , et qu'avec n tes places qu'il a entre les mains , il recouvrât toutes celles ■> qu'il a perdues. » Telle e'tait sa manière de voir, poursuit Boha-eddin, et il avait raison. S'il agit autrement, ce fut à
cause de la mauvaise volonté' de ses troupes; mais Dieu savait mieux que lui ce qui arriverait. Comme H mourut peu de temps après, cette paix fut une circonstance fort heureuse; autrement f islamisme courait un extrême danger. Ainsi, par le fait , cette paix fut pour nous un grand bonheur et un bienfait signale de Dieu (l). »
5 LXVIU.
Mort de Saladin. — Son portrait.
An 589 [ ii 93 de J. Cl. Après le départ du roi d'Angleterre, Saladin, n'ayant plus rien à craindre des chrétiens , re'solut d'aller passer quelque temps à Damas. Ii avait toujours aime le séjour de cette ville , et il espe'rait y rétablir sa santé' ; car de'jà i! se ressentait des suites d'une guerre si pénible, et desirait prendre quelque repos. Son dessein était, après s'être arrête' quelque temps à Damas, d'aller en Egvpte, qu'il n'avait plus revue depuis dix ans. Il partit de Jérusalem, et visita en route Naplouse, Tibe'riade et les autres places qu'il avait conquises. Arrive' à Be'ryte , Boe'mond, prince cTAntioche, vint lui faire sa cour. Ce qui toucha ie plus le sultan , c'est que Boe'mond se présenta de lui-même, sans défiance, sans escorte , sans avoir demandé un sauf-conduit. Pour lui témoigner sa satisfaction, le sultan lui fit un très-bel accueil, et lui céda quelques campagnes voisines de sa principauté ; il fit aussi des présens à tous les seigneurs qui étaient venus avec lui. Enfin il arriva a Damas au bruit des acclamations générales. Les habitans firent éclater en le voyant beaucoup de joie , et les poètes composèrent à cette occasion plusieurs pièces de vers. Saladin s'occupa aussitôt du bien-être des
(i) Il est si vrai que Saladin s'opposa tant qu'if pot à la paix , qu'après l'avoir conclue il crut devoir écrire une lettre d'excuse aa calife de Bagdad ; cette lettre nous a été conservée par le compilateur des Deux Jardins. Le sultan s'y plaignait du de'cou rage ment de ses émirs, et ajoutait qu'au reste le point important était de faire partir le roi d'Angleterre ; que jamais l'Occident ne pourrait envoyer ea Palestine d'armée aussi formidable que la première , et que, le terme du traité expiré, on prendrait sans peine aux chrétiens les villes qui leur restaient encore.
habitans , et reforma divers abus. C'est ce qu'exprime Bohaeddîn en disant que « les ailes de sa justice se déployèrent , » et que les nuages de sa libéralité' répandirent une pluie n bienfaisante. »
Sur ces entrefaites, Saladin sortit avec son frère Maïekadel pour se livrer au plaisir de la chasse. Son absence fut de quinze jours : sa santé' paraissait re'tablie, et déjà il commençait à se croire hors de danger, lorsque tout-ù-coup il tomba malade et mourut. Boha-eddin , témoin oculaire, est entre' à cet e'gard dans des détails très -minutieux. Comme ces de'tails sont hors de notre sujet, nous nous contenterons de présenter l'analyse qu'en a donnc'e Âboulfe'da.
* Le vendredi , 1 5 de safar [i 1 février] , jour où les pèlerins musulmans arrivaient de la Mecque, Saladin e'tant aile', ainsi que tout le peuple , à leur rencontre , fut surpris par le froid. A son retour au château , il se sentit une lassitude extraordinaire; il fut attaque' d'une fièvre bilieuse, et dès-lors la maladie prit un caractère grave; le quatrième jour on le saigna; le neuvième il fut saisi d'un tremblement ge'ne'ral , accompagne' du de'Iire; le douzième, comme il était à l'extrémité , on appela un imam de mosque'e pour l'assister à ses derniers momens; on lui lut les prières d'usage et il fit sa confession de foi (l) ; enfin il expira le lendemain matin , mercredi 27 de safar [5 mars]. II fut lave' par un katib ou pre'dicateur de mosque'e. Ce même jour, on proce'da à la leve'e du corps, et il fut enterre', après les prières d'usage, dans le lieu même où il e'tait mort. Les e'toffes qui servirent à sa se'pulture provenaient d'un argent légitimement acquis (î). Son fils aîne', Malek-afdal, donna audience et reçut les complimens de condoléance; ensuite il fit construire un torbe' ou mausole'e, près de la grande mosque'e, sur remplacement d'une maison qui avait appartenu à un homme de bien ; et trois ans après.
(î) Quclques.'auteurs chrétiens' racontent que Saladin, voulant, avant de mourir, donner une idée du néant des grandeurs humaines, ordonna k un de ses émirs de porter sou drap mortuaire dans les rues de Damas, en criant à haute voix : «Voilà ce que Saladin , vainqueur » de f Orient, emporte de ses conquêtes. • Les chroniques arabes n'ont rien dit de semblable; le fait peut cependant être vrai. On rapporte'quelque chose d'analogue du calife Moavia. Voye* les Annales <T Aboulfe'da, t. I,p. 377.
(*) Voyez ci-devant, p. têê , note.
il y fit transporter le corps de son père, marchant lui-même ù pied, à la trie du convoi. Le convoi sortit par la porte du château et s'achemina vers la grande mosquée. On plaça le corps devant la chaire; les prières finies, le corps fut mis en terre. Sitt-alscham , sœur de Saladin , distribua dans cette occasion d'abondantes aumônes aux pauvres (l). n
Boha-cddin, qui, au moment de la mort de Saladin , était dans la ville, rapporte que l'affliction fut générale, a Ce jour , dit-il , fut le plus terrible qui ait éclaire l'islamisme. Le château de Damas, la ville, l'univers entier, furent frappes d'une tristesse dont Dieu seul eût pu se faire l'idée. Moi et beaucoup d'autres nous eussions volontiers donne notre vie pour sauver celle du sultan. Tous les cœurs étaient dans la douleur; tous les yeux se mouillaient de larmes; et la désolation fut si universelle, qu'il ne vint en pense'e à personne de piller la ville. » Il ajoute qu'à la première nouvelle de la maladie du sultan , les marches et les lieux publics avaient ete' évacues , et que chacun s'était hate' de mettre ses richesses et ses biens ù l'abri. C'est qu'en Orient rien n'est stable; tout dépend du caractère du souverain ; et si le sou-, verain manque, tout manque avec lui (3).
La vie et la personne de Saladin ont exerce' la plume d'un grand nombre d'écrivains. Boha-cddin, parmi les auteurs arabes, est un de ceux qui en ont parle' le plus au long (3).
lbn-khalecan, écrivain qui florissait soixante ans après, raconte que , dans un de ses voyages à Damas, il visita la chapelle où e'taicnt déposes les restes de Saladin. En ce lieu c'taîent établis des hommes qui lisaient TAIcoran, et d'autres personnes chargées d'v faire le service; il y lut l'Alcoran à l'intention de Saladin, et implora pour lui la miséricorde divine. Il ajoute qu'il se fit montrer les habits que le prince avait portés, entre autres une camisole jaune avec le bout des manches noir, et qu'il eut le bonheur de les toucher. Voyez la Relation d'Abd-allatif, traduite par M. Silvestre de Sucy, p. 4 40.
(«) Sur les regrets que laissa la mort de Saladin , voyez la Relation d'Abd-allatif, p. 468.
(3) Boha-cddin est partial et ne laisse voir qu'un coté des choses; à l'en croire» Saladin eût été un homme entièrement voué aux plus miuuticuses pratiques de dévotion , et ne soutenant la guerre que pour l'honneur de sa religion on sa défense personnelle. Marin est celui d'entre les chrétiens qui a le mieux traité le même sujet ; cependant il n'a pas eu à sa disposition les matériaux nécessaires, et a trop llatté son héros. Il existe à la Bibliothèque du Roi deux vies manus-
DBS CROISADES. 363
On aura, par ce qui précède, une idée du récit des écrivains musulmans. Maintenant nous citerons quelques nouveaux traits qui achèveront de faire connaître Saladin.
Saladin était ne àTekrit, sur le Tigre, et mourut à l'âge de cinquante-sept ans lunaires, après avoir régné vingtquatre ans sur l'Egypte et dix-neuf sur la Syrie. Les auteurs arabes le représentent comme un prince très-libéral , qui se dépouillait même du nécessaire. Boha-eddin assure qu'à la fin son intendant crut devoir, à son insu, mettre de l'argent en réserve pour les cas imprévus. Aussi, quand il mourut , on ne trouva dans son trésor qu'une pièce d or et quarante-sept pièces d'argent (l). u Voilà, ajoute Boha- eddin , tout ce qui lui restait des revenus de l'Egypte, de l'Arabie, de la Syrie et d'une partie de la Mésopotamie. Dans un tel prince, c'était nécessairement le signe d'un excès de libéralité , puisqu'il ne laissait d'ailleurs aucun bien ni rien en propre, n
C'est sur-tout lorsque Saladin s'emparait d'une nouvelle province, que, pour gagner la multitude, il prodiguait les largesses. Quand il entra dans Damas après la mort de Noureddin, il ne prit rien pour lui des trésors de ce prince , et distribua le tout aux émirs. Aboulfarage rapporté, dans sa Chronique syriaque, un trait qui montre parfaitement la différence de caractère de Saladin et de Noureddin. Saladin, clit-il , chargea l'émir Ibnmocaddam, l'un de ceux qui l'avaient aidé à prendre Damas , de partager aux émirs et aux principaux de la ville les trésors amoncelés par Noureddin : l'émir avança la main , et commença par se servir lui-même; mais il n'osa remplir la capacité de sa main. Saladin , étonné, lui en ayant demandé la raison , il répondit en riant, qu'anciennement, dans une distribution de raisins
de Saladin , l'une par l'abbé Rcnaudot , Pautre par Galland , trad acteur des Mille et une Nuits. L'une et l'autre «ont des ébauches. Jusqu'ici on ne pouvait se faire une juste idée du caractère et de la politique de Saladin, faute de connaître les pièces qui l'ont le mieux dépeint, et qui paraissent ici pour la première fois. Nous avions déjà donné une analyse de ces pièces dans une Notice sur la Vie de Saladin, qui a été publiée en 182 4. On trouvera dans cette Notice beaucoup de particularités que nous avons omises ici, parce qu'elles sortaient de notre sujet.
(i) Cette somme eut à peine fait cinquante francs de notre monnaie
secs, Noureddin l'ayant vu puiser par grandes poignées, lui avait fait observer que de cette manière il n'en resterait pas pour tout le monde. Alors Saladin répliqua que l'avarice e'tait faite pour les marchands et non pour les rois; qu'il ne tenait qu'à l'e'mir de remplir sa main, et que, si une main ne suffisait pas, il pouvait les y mettre toutes deux.
Saladin, dit Aboulfe'da, avait les mœurs douces; il supportait facilement la contradiction , et montrait de l'indulgence pour ceux qui le servaient. Si quelque propos le blessait, il n'en laissait rien paraître. Un jour qu'étant assis, un de ses mameloucks avait jeté' violemment sa bottine à la tête de son camarade et que la bottine vint tomber à côte du sultan, le prince détourna la tête comme pour ne pas s'en apercevoir. Sa conversation e'tait réservée; son exemple inspirait la même retenue aux autres, et personne en sa pre'sence n'aurait ose' de'cbirer l'honneur du prochain (l).
Boha-eddin cite ce nouveau trait de la patience de Saladin. Le sultan, dans sa dernière maladie, ayant demande' de Peau tiède, on lui présenta de l'eau bouillante; il en demanda d'autre, et l'on en apporta de glace'e. Alors Saladin, sans sortir de son e'tat accoutume', ne dit que ces mots : <* Dieu soit 9 loue'! ne pourrai-je donc pas avoir de l'eau telle que je la » demande? » Boha-eddin, qui avec le cadi Fadel fut témoin de ce fait , ajoute qu'ils ne purent s'empêcher de remarquer, les larmes aux yeux, qu'un homme ordinaire, dans un cas semblable, aurait jeté' l'eau a la tête du maladroit serviteur.
Boha-eddin, parlant ensuite de (a civilité' du sultan, dit qu'il e'tait fort poli, d'un visage prévenant et qu'il recevait très-bien ses hôtes. II ne les aurait pas laisses partir sans les avoir reçus à sa table; il accueillait également les ambassadeurs chrétiens et musulmans. Boha-eddin ajoute que le sultan se plaisait beaucoup à l'entretien des supérieurs de couvent, des docteurs de la loi, des gens de mérite. « Sa volonté', poursuit-il, était que nous traitassions bien ces sortes de personnes. Quand il s'en présentait une, le sultan la recevait avec bonté', la comblait de politesses, ne voulant pas qu'elle partît avant d'avoir reçu des marques de sa munificence. II était d'une bonne socie'te', d'un caractère agréable et même jovial. Il connaissait l'histoire des Arabes,
(i) Voyez sur ce même sujet la Relation cTAbd-alIatif , p. 467.
leurs aventures, leurs ge'ne'alogics et celles de leurs chevaux. Il était instruit de tout ce que la terre offre de rare et de curieux ; aussi trouvait-on beaucoup à gagner ù sa conversation. Quand un de nous e'tait malade, il s'informait de son état, de la manière dont on le traitait, de ce qu'il mangeait et buvait, et de ses affaires particulières. II ne pouvait voir un orphelin sans s'attendrir; si l'orphelin avait encore quelqu'un de ses parens, il lui confiait cet enfant, pourvoyant luimême à son entretien et faisant veiller à son e'ducation. Quand il voyait une personne avance'e en âge, il pleurait d'attendrissement et lui faisait quelque libéralité. Telle fut sa manière d'agir jusqu'à ce que Dieu l'appelât dans le sein de sa miséricorde, n
Saladin n'e'tait pas insensible aux affections domestiques : d aimait à vivre au sein de sa famille avec ses enfans, et prenait part à leurs jeux. Boha-eddin cite le trait suivant. « Après la conclusion de la paix, peu de temps avant sa mort , Saladin fit venir auprès de lui à Damas sa famille et les plus jeunes de ses fils. 11 y en avait un qui se nommait Émir, et qu'il cheVissait plus que les autres ; son plaisir était de jouer avec lui. Des ambassadeurs chrétiens , s'e'tant présentes pour avoir audience, le trouvèrent dans cette occupation. A leur aspect, cet enfant, étonne' de voir des hommes avec la barbe rasée , les cheveux courts et vêtus d'une manière étrange, eut peur et se mit à pleurer. Le sultan fit aussitôt des excuses aux députes, et remit l'audience à un autre jour (l). n
Aboulfeda reprend ainsi : u Jamais Saladin ne différa un moment de s'acquitter de la prière; jamais il ne s'en acquitta qu'en compagnie (8). Quand il formait une entreprise, il s'en remettait à la providence, sans voir dans un jour plus de vertu que dans un autre (3). n
(l) On raconte un trait presque semblable de notre grand Henri IV, quand il fut surpris par un ambassadeur espagnol , jouant avec le jeune Louis Xi II.
(l) Les musulmans croient que la prière faite en commun a plus de prix auprès de Dieu. Voyez le Tableau de l'empire ottoman, par Mour. d'Ohsson , t. II , p. 1 1 7.
(3) Le» musulmans, comme certains chrétiens , ont leurs jours heureux et malheureux. Le jour malheureux est ie mercredi. Vo) ci les Voyages de Chardin, t. IX, p. 89.
3f>6 BIBLIOTHEQUE
On a cependant remarque' ci-dessus plus d'un exemple ou lui et ses emirs reservaient les grands desseins pour les jours de vendredi, à l'heure de la prière publique, dans le moment où toutes les bouches musulmanes étaient occupe'es ù louer le Seigneur; le prince croyait par-là attirer les bénédictions du ciel sur ses armes.
Saladin c'tait sincèrement attache' à sa religion, et il e'Ieva ses enfans dans les mêmes principes. Boha-eddin nous a conserve' le discours que le sultan tint, peu de temps avant sa mort, à son fils Daher, en le renvoyant dans son gouvernement d'AIep : * O mon fils! lui dit-il, je te recom- •> mande la crainte de Dieu, source de tout bien; fais ce que n Dieu commande, et tu y trouveras ton salut. Aie toujours » le sang en horreur; prends garde de le re'pandre et de t'en » souiller; car le sang ne dort jamais. Veille au bien-être » des sujets et informe-toi de leur situation; tu es pour eux n mon ministre comme tu l'es de Dieu. Aie soin de conn tenter les emirs, les grands de l'état et les gens en dignité'. n C'est par mes bonnes manières que je suis parvenu à ce n degré' de puissance. Ne garde de rancune contre qui que n ce soit; car nous sommes tous mortels. Sois attentif à tes n devoirs envers les autres; c'est en leur donnant satisfaction 9 que tu obtiendras ton pardon de Dieu, au lieu que, dans tes n rapports avec Dieu, un repentir peut guérir tout; car le 9 Seigneur est bon et mise'ricordieux. »
Suivant le même Boha-eddin, u Saladin s'acquittait du jeûne toutes les fois que sa santé le lui permettait. Comme, pendant la dernière guerre, les fatigues et les veilles continuelles ne lui avaient pas permis de le faire exactement, il profita de l'instant de repos qu'il eut après la conclusion de la paix, pour se remettre au courant; son médecin lui faisant des représentations à ce sujet, il re'pondit : « On ne sait pas ce n qui peut arriver; le plus sûr est de se mettre en règle, n II aimait beaucoup la lecture de l'AIcoran, et il faisait lire ce livre à ses serviteurs et à tous ceux qui l'approchaient Ayant vu un jour un petit enfant qui lisait l'AIcoran à son père, il en fut touche' jusqu'aux larmes, et donna au père et au fils de l'argent et des terres. II était plein de respect pour les dogmes de l'islamisme, croyant fermement que les hommes ressusciteront en corps et en ame, et seront juges selon leurs œuvres, c'est-à-dire que les bons iront en paradis et les médians en enfer. Il admettait indistinctement tout ce que la re-
ligion enseigne, abhorrant les philosophes (1) et les hérétiques. Comme, à Alep, il y avait un jeune homme appelé' Sahraverdi , qui se moquait de la religion , il le fit enfermer, puis mettre a mort (*;. Boha-eddin dit tenir de l'imam Abou- Giafar, qui assista Saladin à ses derniers momens, et qui lui lut l'Alcoran , que lorsque l'imam en fut à ces mots : a Oui , » c'est le Dieu qui n'a pas de pareil, qui connaît ce qui est v cache, comme ce qui est au grand jour; » le sultan, qui depuis trois jours était sans connaissance, revint aussitôt à lui et s'e'cria, C'est vrai, c'est vrai; après quoi il expira. » On voit avec combien peu de raison quelques auteurs chrétiens du temps ont dit que Saladin, en mourant, parut douter des croyances de toute sa vie, et regarder toutes les religions comme également bonnes.
Suivant Boha-eddin, « Saladin aimait beaucoup la justice; non-seulement il e'tait exact à la faire rendre, mais il la rendait lui même, quand ses affaires le lui permettaient. Il siégeait deux fois la semaine, le lundi et le jeudi, assiste' de cadis et de gens de loi. Grands et petits, tout le monde trouvait la porte ouverte. Il faisait de même en voyage comme dans sa capitale, recevant toutes les requêtes qu'on lui présentait, et ne repoussant aucune demande. Quand une affaire exigeait une plus longue attention, il l'examinait à loisir, soit dans le jour, soit dans la nuit, et prononçait selon que Dieu l'inspirait. Jamais on n'invoqua en vain sa justice : il e'tait le même pour les princes de sa famille et pour tous ses sujets; il ne faisait acception de personne. Un marchand arme'nien l'ayant cite' injustement, non-seulement il consentit à venir plaider sa cause; mais, après le jugement, il donna au marchand une somme d'argent pour le récompenser de la bonne opinion qu'il avait eue de lui et de ses
(t) Sur le sens du mot philosophe , voyez ri-dessus , page 164. («) Voici ce qu'on lit dans le code de l'empire ottoman : « 1° Qui- ■ conque profère des blasphèmes contre Dieu, contre ses attributs,
• contre son prophète , contre le livre céleste ( l'Alcoran ) ; quiconque
• nie la mission divine de Moïse ou celle de Jésus-Christ , sera mis à
• mort sans rémission ni délai ; 5° quiconque attaque la sainteté de la
• religion , les principes de la vraie docu*ine , l'obligation attachée
• aux pratiques du culte public, et les traite avec mépris ou dérision ,
• est également digne de mort • Voyez le Tableau de l'empire ottoman , par Mouradgca d'Ohsson , tome VI, pag. 2 1 4 et surv.
juges (l). Sa réputation était si bien e'tabiie à cet égard, qu'il était , a toutes les heures du jour, importune de requêtes et de sollicitations. Un jour qu'après avoir e'te long-temps occupe d'affaires publiques, il s'était écarte de la fouie pour prendre du repos, un de ses mameloucks vint lui demander audience; Saladin le pria de revenir le lendemain, u Mon affaire, reprit » le mamelouck, ne souffre point de délai; *> et il lui jeta son mémoire presque sur la figure. Le sultan , sans s'e'mouvoir, ramassa le papier, et, trouvant la demande juste, donna satisfaction au mamelouck. Une autre fois, tandis qu'il delibe'rait avec ses ge'neraux, une femme lui présenta un placer ; H lui fit dire d'attendre. « Et pourquoi, s'e'cria cette femme, étes- » vous notre roi, si vous ne voulez pas être notre juge? — n Elle a raison, repondit le sultan, n II quitta aussitôt l'assemblée, s'approcha de cette femme, et lui accorda ce qu'elle demandait.
On ne finirait pas si l'on voulait rapporter tout ce que les auteurs arabes, particulièrement Boha-eddin, racontent de la justice de Saladin et de sa pieté. Boha-eddin s'est sur-tout attaehe' à faire ressortir ces vertus de son héros; il a même évite a dessein de parler des vices qui les ternirent. Autant il est minutieux a relever tout ce quil croit favorable à la réputation de Saladin, autant il est attentif à supprimer tout ce qui y est contraire. On se ferait une ide'e bien incomplète du caractère et de la politique de Saladin, si l'on n'avait que le témoignage de cet auteur. Quand l'ambition conduisait le sultan, il n'était plus retenu par aucun lien de justice et de modération : on en a vu plusieurs traits; en voici un autre qui est d'autant plus frappant, qu'il précéda de très-peu sa mort, et qu'il n'était justifie' par aucun prétexte plausible; nous l'empruntons d'Ibnalatir. « Après la conclusion de la paix, lorsque le roi d'Angleterre se fut embarque' pour ses états, et ue les musulmans pouvaient enfin se livrer au repos, Salain appela auprès de lui à Damas son frère Malek-adel et son fils Malek-afdal, et leur dit: « Nous voilà désormais délivres » des Francs; plus de crainte à concevoir de ce côte'. Où «tourner maintenant nos efforts? » Malek-adel proposa d'aller subjuguer Khelath dans la grande Arme'nie, dont la
(1) On a iu un trait semblable au sujet de Noureddin. Voyez cidevant, p. 167.
possession lui était depuis long-temps promise, si l'on en faisait la conquête. Malek-afdal, au contraire, fut d'avis d'envahir les provinces de l'Asie mineure, alors au pouvoir des enfans de Kilig-arslan , ancien sultan d'Icône. «Ce pays, dit-il, est » plus considérable que Khelath, pfus peuplé, plus riche, n d'une conquête plus facile : c'est d'ailleurs la route que n prennent les chrétiens d'Occident, quand ils viennent par n terre ; une fois maîtres de ce pays , nous leur fermerons le n passage. — Petits esprits, vues étroites! interrompit Salan din. Je me charge à moi seul de conquérir toute l'Asie mi- 9 neure. Toi, mon frère, tu prendras un de mes enfans avec n toi, ainsi qu'une partie de l'armée, et vous irez subjuger n Khelath. Quand j'aurai fini, j'irai vous trouver; de là nous n entrerons dans l'Aderbaigian, au-delà du Tigre, et nous n de'membrerons l'ancien empire des sultans de Perse. » On ne peut prévoir ce qu aurait tenté Saladin. Déjà les préparatifs étaient faits, le rendez -vous était donné, lorsque ce prince mourut (t). L'ambition effrénée et la confiance extrême de Saladin ne peuvent s'expliquer que par l'idée qu'il s'était faite de son ascendant sur l'esprit des musulmans. Ses exploits contre les chrétiens lavaient fait regarder comme le défenseur de l'islamisme. Dans les dernières guerres , il avait vu accourir sous ses drapeaux une foule de volontaires des contrées les plus éloignées; il en était venu de l'Asie mineure (%) et du fond de la Perse. Saladin crut n'avoir besoin que de se montrer, pour que tous les peuples se soumissent à lui. Le fait est que l'Asie mineure était alors divisée entre une foule de petits princes en guerre les uns avec les autres, et l'empire des anciens sultans de Perse presque anéanti par les guerres civiles.
Dans tout le cours de son règne, Saladin ne rencontra de
(l) Une chose singulière, c'est que Boha-eddin, après avoir dit que Saladin avait renoncé à tout esprit d'ambition et qu'il ne songeait qu'au repos, ajoute, à la page 2 70 du texte imprimé, qua son arrivée à Damas le prince changea d'idée et médita quelque nouveau dessein. II ne s'explique pas davantage.
(l) Voyez entre autres à la page i 1 1 du texte de Boha-eddin. Ccst par erreur que le traducteur a cru qu'il s'agissait, en cet endroit, des Grecs; jamais les Grecs ne servirent dans les armées de Saladin; l'alliance de l'empereur Isaac l'Ange avec le sultan ne s'étendait pas jusque là.
véritable opposition que de la part des chrétiens, et sur-tout des eh retiens d'Occident. Aussi avait-il fini par ne plus voir d'autres ennemis que les Francs; H les traitait d'ennemis de Dieu, et il appelait la guerre qu'il leur faisait la guerre sacrée. Suivant Boha-eddin , son plaisir était de parler de cette guerre. Il aurait volontiers quitte' famille, enfans, maison , pour s'y livrer tout entier. « Le moyen le plus sur de lui plaire, poursuit Boha-eddin , était de parler comme lui. C'est cette conside'ration qui m'engagea à lui faire hommage d'un petit livre où je traitais des devoirs de la guerre sacrée; j'y avais recueilli tous les versets de l'Alcoran qui se rapportent au même objet, et toutes les traditions en paroles sorties de la bouche de Mahomet qui y font allusion. Le sultan lisait souvent ce traite' et le laissa en mourant à son (ils aine. »
u Voici un trait , continue Boha-eddin , où je f us moi-même intéresse' , et qui donne une haute ide'e du zèle religieux de Saladin. Vers la fin de l'anne'e 584, après la prise de Caucab, lorsque Saladin eut licencie' son armée, il voulut visiter Ascfdon et les places maritimes , pour les mettre en état de défense. Je l'accompagnai dans ce voyage : nous e'tions alors en hiver; la mer était courroucée, et, ainsi qu'il est dit dans l'Alcoran , les vagues s'élevaient comme des montagnes. C'était la première fois que je voyais la mer; cette vue me fit la plus grande impression : je me disais en moi-même que, m oti riton le monde entier, je ne pourrais jamais consentir à faire seulement un mille sur cet élément; et j'étais tente' de traiter de fous ceux qui, pour une misérable pièce d'or ou d'argent, s'embarquent sans crainte; en un mot, je me rangeais de l'avis de ceux qui pensent que, par cela même qu'un homme se confie à la mer, il doit être repute' insensé, et que son témoignage n'est plus recevable en justice ( I ). Ton t -à-coup , pendant que j'étais plongé dans ces pensées, le sultan se tournant vers moi, me dit ; « Je vais te faire part de ce que j'ai dans mon » ame. Lorsque Dieu m'aura remis entre les mains le reste n des villes chrétiennes, je partagerai mes états à mes enfans; 9 je leur laisserai mes dernières instructions; et leur disant « adieu, je m'embarquerai sur cette mer pour aller subjuguer n les îles et les pays d'Occident : je ne veux mettre bas les
(i) H sera question de cette opinion ci-dronous dans une conversation d'un émir égyptien avec S. Louis.
n armes que lorsqu'il ne restera plus un seul infidèle sur la n terre; à inoins que d'ici là je ne sois arrête' par la mort. * Ces paroles m'e'tonnèrent tellement, qu'oubliant aussitôt les idées qui m'occupaient, je dis au sultan : * En vérité, il n'v a n pas sur la terre de courage, de force dame et de zèle pour n la religion divine, semblables à ceux du sultan. Pour le » courage, la preuve en est qu'il n'est nullement arrête' par n l'aspect de cette mer furieuse; à l'égard du zèle de la rcli- 9 gion, le sultan, non content de chasser les ennemis de Dieu n d'une certaine partie de la terre, telle que la Palestine, n voudrait en purger la terre entière, n Ensuite, retraçant l'effroi que m'avait d'abord cause' la vue de la mer , j'ajoutai : « Le projet du sultan est on ne peut plus beau; il ferait 9 mieux cependant de se contenter d'envoyer ses arme'es, 9 et de rester ici, de peur de mettre sa vie en danger; car 9 il est le rempart de l'islamisme et son unique ressource, n Là -dessus le sultan reprit : « Mais je t'en fais juge; quelle est - la mort la plus glorieuse? 9 Je repondis que c'était sans contredit celle où l'on succombe pour la cause de Dieu. Alors il répliqua : « J'ai donc raison de désirer ce genre de mort. 9 Or remarquez, ajoute Boha-eddin, combien cette volonté' était ferme, combien cette ame était pure. 0 mon Dieu, tu sais quel e'tait son zèle pour la défense de ta religion; tu sais avec quelle ardeur il se serait sacrifie' pour ta cause! C'était dans 1 espoir de jouir de ta miséricorde; fais-lui donc mise'ricorde. 9
Ainsi Saladin n'aurait aspire' à rien moins qu'à subjuguer la France, l'Italie et tous les pays soumis à la religion chrétienne. Et qu'on ne croie pas que les paroles rapporte'es par Boha-eddin fussent une vaine menace ; on retrouve le même esprit dans la réponse de Saladin à une lettre de l'empereur Fre'de'ric Barberousse (1). Telle était d'ailleurs la manière de voir de tous ceux qui approchaient Saladin et qui avaient sa confiance. Toutes les fois que Boha-eddin vient à parler de quelque ville ou province chre'tienne, il ajoute immédiatement ces paroles : Dieu fasse que nous en soyons bientôt les maîtres (a)! Il ne fait pas même d'exception pour Constanti-
(i) Voyez au tome I" de la Bibliothèqu* des Croisades, 11* partie,
pag. 665.
(«) 1^5 m\ j^j, Voyci entre autres à la page ito de Bohaf ildm.
nople, dont le souverain Isaac l'Ange était alors allie avec Saladin.
On ne sera pas étonne', d'après cela , que le zèle des chrétiens et des musulmans étant égal de part et d'autre, les musulmans eussent adopte plusieurs des usages auxquels les croisades donnèrent lieu en Occident. On sait que les chrétiens se soumettaient aux dîmes et à des taxes sans nombre; quelque chose d'analogue a ete' attribue' aux musulmans par un auteur chrétien très-digne de foi. Il dit que, sous Saladin, les musulmans, pleins d'enthousiasme pour leur religion, léguaient en mourant le tiers de leurs biens pour subvenir aux frais de la guerre sainte (t). C'est sans doute à cette coutume que Saladin fait allusion dans une de ses lettres au calife de Bagdad , lorsqu'il dit que les musulmans se faisaient un plaisir de contribuer aux frais de la guerre sacrée (9).
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la haine de Saladin ne se rapportait aux chrétiens que comme formant un corps de nation. Une fois les chrétiens abattus, il les voyait d'un autre œil. Il traita avec bonté les chre'tienscophtes d'Egypte (3). Avant Saladin , les chrétiens e'gyptiens e'taient en possession de toutes les places de finances, d'arpentage, &e. ; les couvens chrétiens étaient nombreux et richement dotes; nonseulement ils avaient ete tolères par la plupart très califes Fui i m ides, mais même prote'ge's. On s'en défiait d'autant
(l) Voyez ï Itinéraire du roi Richard, par Gauthier Viuisauf, dans ie tome II de la collection de Th. Gale. Voici les expressions de l'auteur : « Plerosque Salahadinas stipendiis excitât , et in suraptus
• tantos pecunia dudum antè collecta suppetit; nam commun i placito « gentiles statuerant ot morientes quicnraque rcrura suarum parte m » tertiam legis def nsoribus ero garent. »
(s) Voyez ci-dessus, page 2 85. Le code militaire musulman s'exprime ainsi : ■ L'obligation religieuse où est tout musulman de faire
• la guerre aux ennemis de sa foi ne lui permet pas de prétendre à . aucune solde , lorsque le trésor public n'est pas en état de supporter
• cette dépense; dans ce cas, les musulmans qui jouissent d'une cer-
• taine aisance, sont obliges de sacrifier tout ce qu'ils peuvent de leur
• fortune pour fournir aux besoins de leurs frères ; et s'ils ne s'y ■ prêtent point de plein gré, le souverain a le droit de les y con-
• traindre. • Voyez le Tableau général de l'empire ottoman , par Mouradgca cTOhsson, t. V, p. 5t.
(3) Voyez X Histoire des patriarches d'Alexandrie, par Renaudot, pag. 540.
moins, qu'ils étaient presque tous jacobites, c'est-à-dire, de la secte d'Eutvchès. et ennemis irréconciliables des Grecs de Constant inopie et des chrétiens d'Occident. Aussi dans l'origine ils avaient favorise' l'entrée des musulmans en Egypte. Les chrétiens melkhites , partisans de la doctrine des empereurs de Constantinople , étaient seuls exceptes de la règle générale. Saiadin, en parvenant au pouvoir, fut d'abord oblige, pour complaire à Noureddin, de renouveler les anciennes ordonnances contre les chrétiens. Il leur fit porter une ceinture et un habillement particuliers; il leur défendit de monter à cheval ou sur des mulets ; les ânes seuls leur furent permis : on les déclara incapables d'exercer aucune fonction publique; ils ne purent plus prier Dieu à haute voix dans les églises, ni faire usage des cloches, ni s'acquitter, hors des églises, de la grande procession du dimanche des rameaux; les murs des églises furent couverts de boue; on abattit les croix élevées sur le faite des temples; on accabla les cbre'tiens de vexations, ce qui en porta plusieurs à renier leur religion. Mais après la mort de Noureddin , Saiadin , devenu maître de sa politique, fit cesser les persécutions , et voulut que chacun vécût en liberté'. Non-seulement il rendit aux chrétiens la faculté de remplir des places; mais ses officiers, ses frères, ses neveux, ses enfans , prirent des chrétiens à leur service et en firent leur intendant, leur secrétaire ou leur homme d'affaires (1). Une telle conduite lui attacha beaucoup les chrétiens d'Egypte; ce qui, joint aux nombreux traits d'humanité et de générosité dont il fit preuve envers-les chrétiens ses ennemis, répandit sa gloire en Orient et en Occident. C'est la ce qui explique les éloges magnifiques et même exagérés que certains auteurs chrétiens du temps, surtout les Italiens, ont faits de lui; ces éloges sont tels, qu'il n'existe peut-être rien dans les auteurs musulmans qui soit au-dessus. Nous nous contenterons de citer le passage suivant de l'histoire arabe des patriarches d'Alexandrie; l'auteur était un des chrétiens cophtes dont nous avons parlé.
« Saiadin , dans toutes les capitulations qu'il accorda aux Francs, fut fidèle à sa parole. Lorsqu'une ville se rendait, il
(l) Cela n'empêchait pas cependant Saiadin de faire contribuer les chrétiens aux frais de la guerre et à l'équipement des navires. Voyex Renaudot , Histoire des patriarches d'Alexandrie, p. 566.
laissait les habitans sortir en liberté avec leurs femmes , leurs enfans et tout ce qui leur appartenait. A l'égard des captifs musulmans dont ils s'étaient empares, Saiadin offrait de les racheter, et proposait une somme au-dessus de leur valeur; si les Francs s'y refusaient, il les leur laissait, disant : u Je ne n veux pas vous frustrer de vos prisonniers; seulement train tez-les bien, comme moi-même je traite les vôtres (l). « II resuite de là que plusieurs chrétiens lui remirent volontairement les prisonniers musulmans qu'ils avaient entre les mains, et le sultan les dédommagea amplement de ce sacrifice. Ordinairement les guerriers sortaient des places conquises avec leur équipage de guerre, c'est-à-dire, armes de la cuirasse, de la cotte de mailles et du casque, en un mot comme lorsqu'ils marchaient au combat. En les voyant, le sultan souriait et ensuite pleurait; mais il ne leur faisait aucun mal; bien au contraire, il les faisait escorter sur toute la route. C'est ainsi que Saiadin en usa envers les ennemis de sa religion et de son autorite', agissant conformément au précepte du Pentateuque, qui dit : • Si, pendant que tu es assis, l'âne de ton » ennemi vient à passer ayant sa charge penchée du même » côte', tu te lèveras et tu remettras la charge dans son juste
• milieu (S); » ou bien a ces paroles de l'Évangile : « Aimez
• vos ennemis, be'nissez ceux qui vous maudissent, priez n pour ceux qui vous outragent, faites du bien à ceux qui n vous font du mal (3) ; » en un mot, conformément a cette foule de passages du même genre que nous passons sous silence pour abre'gcr. Ainsi Saiadin, dans la pratique, suivit ces deux lois différentes sans les connaître, et cela par une espèce d'inspiration divine. C'est pour cela qu'il mourut paisiblement dans son lit, et qu'il fit une fin louable, tant en sa personne que dans celle de sa postérité, n
Telle est la manière dont cet auteur juge Saiadin. Nous pourrions citer un grand nombre de passages de sa chronique, où il exagère les vertus de Saiadin, et où il est en
t (l) Ceci paraît mal fondé : les auteurs musulmans , entre autres Eraad-cddin et Mogir-cddin , s'accordent à dire que Saiadin , en réduisant une ville chrétienne, se réservait les captifs musulmans et les mettait en liberté. Ils ajoutent que, dans la seuie année 583, Saiadin brisa les fers de pins de vingt mille musulmans.
(s) Exode, ch. xxm, vers, s ; Deutêronome , ch. xxn, vers. 4.
(3) Évangile de S. Luc, ch. vi, vers. 27 et s».
opposition manifeste avec les auteurs musulmans. H roulait sans doute reconnaître les services que Saladin avait rendus aux chrétiens de sa secte; et, pour le dire en passant, c'était une manière de prouver combien un prince gagne à bien traiter ses sujets. Saiadin le sentait bien; aussi, toutes les fois que sa politique le lui permettait, H cherchait à satisfaire tout le monde, a J'aime mieux, disait-il en parlant des chrétiens , n qu'ils s'en aillent contens. •»
Aux yeux de la plupart des historiens musulmans, les deux actions les plus glorieuses de Saladin furent la conquête de Jérusalem et de la Palestine sur les chrétiens, et la destruction des califes Fatimides d'Égypte. C'est à quoi se rapportent plusieurs des titres et des épithètes qu'ils lui om donnés et qui se retrouvent sur divers mu nu mens de l'époque. En voici quelques-uns : t° Vocciseur des infidèles et des polythéistes i c'est-àndire, des chrétiens qui adorent les trois persunnes de là W inite (1) ; tàssommeur de la secte du crueifié (a) ; 3* le libérateur dé la ville sainte d'entre les mains des parrtsàhs de f erreur et de la tyrannie f3); 4° levainquëur des rebelle* et des réfrâctàires (4), c'est-à-dire , des partisans des caJifes Fatimides qui ne suivaient pas la même doctrine que ceux de Bagdad; 5° le restaurateur de l'unité dans la foi (6), ou auteur de la réunion des musulmans sous un même pontife ; 6° le restaurateur de l'autorité du commandeur des erayans (6), ou restaurateur de l'autorité jiontificate du calife de Bagdad ; r» le lève-étendard de là justice et de ïa bienfaisànce (7) ; 8° le restauteur de là justice èùr là terre (8) ; 9° le serviteur des deux viltes nobles, la Mecque et Médine (9).
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(7) ^i^vr, jj^jt ^ g\j •; .
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376 bIBLlOTHkuL E
* Arec Saiadin , dit Émad-eddin son secrétaire» moururent les grands hommes; avec lui disparurent les gens de mérite; les bonnes actions diminuèrent, les mauvaises s'accrurent; la vie devint difficile, la terre se couvrit de ténèbres, le siècle «utlàuleuner son phénix, et Islamisme perdit son soutien. » luoj 'n'i»t-\ i'. .!• il -v#iî t li ,i îivs. « : . .
Guerre* entre les en fans de Sahufcn. — Malek-adel se m pare de U
•n«*3 i'A !»*• ') u ').-'•'. >fraJmnce. »,••«•»!•< al î*i ,>n !f\ ; • - i «il * • 1 . • ••• '•
u L'époque que nous allons parcourir présente un tout a«tre spectacle cme celle qui précède. Au lieu de cet acharn#nwntdea chretie.ns: iet des musulmans à se détruire et à *>Kterminer , on les YttF*jW*que indiûerens*ur leur situation réciproque. ^e.a/^ilsumbiUonne^q^t^iir-tQat, ce sert de &MVÊ**m ohacun ce qu'ils possédaient,. Telle) est d ordinair^U lassitude qui accompagne, les tto» Joifg* elforts : cTun coteries chrétiens de iSyr^^enfermés.dans un; petit nombre do. villes, seront .trop faibles pour rien entreprendre; de L'autre, les rousufinap^roccupés d'aubes, jntér^ûi, songeront à leurs propres querelles. L'Occident, seul entretiendra le feu des croisades; mais les guerriers d'Europe^ soit qu'ils manquassent de clu J - usiez habiles,., çoit que les chrétiens du pays refusassent de U\s seconder, échoueront presque tottjours. A la fin l'Occident deviendra iqifcfieVent au sort des colonie» chrétiennes* etles .musulman*,, ne rencontrant plus d'obstaciés , reavesserqut Jp colosse qui menaçait de les engloutir.
An 589 [ 1193 de J. C. et années suivantes J. Saiadin laissa en mourant dix-sept fds et une fille. Les Jrois aines avaient été, long-temps avant la mort de leur père, mis en possession de ses états; les autres, qui étaient trop^'euues, ne reçurent rien, et vécurent en simples particuliers. Malek-afdal, l'aîné de tous, eut Damas et la Syrîe méridionale avec la Palestine; son père lui conféra le titre de sultan , ce qui lui donna une espèce de suprématie sur ses frères et tous les princes de sa famille. Malck-aziz , second fils de Saiadin, eut l'Egvpte; et son autre fils Malek-daher, la principauté d'AIep. Les neveux et les autres princes de la famille de Saiadin qui avaient déjà été investis de quelques principautés, les conservèrent également. Maïek-adel , qui , par ses talens et son expérience,
exerçait le plus d'empire sur les musulmans, eut ce qu'il avait auparavant, c'est-à-dire, Carac, Schaubec et quelques villes de Mésopotamie. Tout rappelait alors en Orient l'esprit féodal. A peine Saladin tomba-t-il dangereusement malade, que son fils aîne' Malek-afdal crut devoir se faire prêter serment par les émirs et les seigneurs de fïefs. Boha-eddin nous a conserve le premier article de ce serment; il était ainsi
conçu : « Moi N je voue par la présente un attachement
» inviolable et je rends un hommage sincère au sultan Sala- * din, pour tout le temps qu'il vivra : je jure de le défendre n de tous mes efforts, de ma personne, de mes biens, de mon n e'pe'e, de mes hommes; promettant de me conformer à ses n ordres et de me conduire selon son bon plaisir. Après lui, » je jure fidélité à Malek-afdal, son fils et héritier présomptif: « je promets devant Dieu de lui être fidèle, de défendre son n autorite' et ses états de ma personne, de mes biens, de mon 9 epee et de -mes hommes; je jure d'avoir de la déférence pour » ses volontés, tant intérieurement qu'exte'rieurement, et je ** prends Dieu à témoin de mon engagement, n Afdal présenta cette formule de serment aux émirs, aux gens en place et à tous ceux qui occupaient quelque poste dans le gouvernement. Les uns firent le serment sans aucune réserve, c'est-à-dire , purement et simplement; d'autres y mirent pour clause qu'on les laisserait jouir de leurs biens, et qu'ils conserveraient un traitement convenable. Plusieurs , en jurant fidélité à Malek-afdal personnellement, se réservèrent de ne jamais porterJ.es armes contre ses frères; il y en. eut un qui se prétendit dispense' de tout, attendu qu'il ne recevait pas de traitement. Enfin un autre, en jurant, ne voulut pas s'oter le droit de retour, c'est-à-dire, probablement, qu'il: se réserva de ne pouvoir en aucun cas être déchu de son fief, même en cas de félonie.
On ne sera pas étonne, d'après cela, que tel prince qui était vassal du fds aine' de Saladin , eut à son tour ses vassaux particuliers, C'est ainsi que Daher, qui, en qualité* de prince d'Alep, de'pendait d'Afdal, avait de son côte Emesse dans sa mouvance. II y avait donc des fiefs et des arrière-fiefs. L'esprit féodal commença en Orient un peu avant les croisades, sous les sultans de la Perse; de lu il s e tendit en Mésopotamie, en Syrie, jusqu'à ce qu'enfin Saladin le rendit gênerai; car avant lui on ne le connaissait pas en Egypte. L'usage des apanages fut une conséquence naturelle du nouveau système.
Aussi Sa lad in prit la précaution de donner de son vivant le gouvernement de ses principales provinces, telles que l'Egypte, la Syrie, à ses fils aînés ; et comme ils étaient encore trop jeunes pour conduire eux-mêmes les affaires, il leur adjoignit quelqu'un qui gouvernait en leur nom. Le rival qu'il craignait le plus était son frère Malek-adel; voilà pour-
3uoi il l'eloigna tant qu'il put du centre de son empire, et loi onna en apanage Carac et quelques villes de Mésopotamie; mais toutes ses précautions furent vaines.
A peine Saladin eut fermé les yeux, que les princes ses fils se divisèrent; ils n'avaient aucune des qualités de leur père, et manquaient d'ailleurs' de l'expérience nécessaire pour soutenir le poids du gouvernement. Les anciens serviteurs de Saladin furent éloignés des affaires , et le désordre fut bientôt au comble. C'est à cette indigne conduite que Boha-eddin fait allusion, quand , après avoir raconté les grandes actions de Saladin et de ses principaux émirs, il termine son histoire par ce vers :
* Ainsi s'écoulèrent ces années; ainsi passèrent ces hommes; n et bientôt ces hommes et ces années ne furent plus qne n comme un vain songe. »
Malek-adel seul avait conservé de l'ascendant : le prince de Mousson!, joint à d'autres petits princes de la Mésopotamie qui n'obéissaient à Saladin que par force, ayant essayé de secouer le joug , ce fut lui qui les fit rentrer dans le devoir. Les fils de Saladin , particulièrement Malek-afdal , s'étaient adonnés au vice et à la débauche. Malek-adel encourageait Afdal; et comme Afdal montràit encore quelque retenue, dans la crainte de soulever ses sujets, Malek-adel, au rapport d'AbouIféda, lui rappela ce vers :
u Qu'est-ce que le plaisir, s'il en faut faire un mystère?*
Bientôt Afdal s'aliéna le cœur des émirs : et son frère Aiir, poussé par une aveugle ambition , accourut d'Egypte pour lui enlever ses états. Cette fois les princes de la famille de Saladin interposèrent leur médiation, et la concorde fut pour le moment rétablie.
Afdal, effrayé du danger qu'il venait de courir, commença à réformer sa conduite ; otPdlt même que , par esprit de pénitence, il se mit à copier l'Alcoran de sa main (l). Mais Azii
(l) Voyei sur cet usage l'explication des Mouumens musulman} du cabinet rie M. le duc de B taras , t. 11 , p. s f * et sntv.
revint peu de temps après pour l'assiéger dans Damas : alors Malek-adel se déclara contre Aziz , et, de concert avec Afdal , il le poursuivit jusqu'en Egypte; mais tandis qu'il était sur le point de l'accabler, il changea tout-à-coup de parti, et ils se tournèrent l'un et l'autre contre le sultan de Syrie. L'oncle et le neveu vinrent de nouveau assiéger Afdal dans Damas , et le chassèrent de la ville. D'après leur convention, Aziz conserva l'Egypte, et Adel gouverna en son nom la Syrie (l).
Ces divisions faisaient la sécurité' des chrétiens de la Palestine; la paix jurée sous Saladin durait encore, et de part et d'autre on la respectait. Le comte Henri de Champagne, neveu du roi d'Angleterre, régnait sur les colonies chrétiennes. Les auteurs chrétiens lui donnent le titre de roi de Jérusalem; mais comme Jérusalem n'était plus au pouvoir des Francs, les écrivains arabes ne l'appellent, lui et ses successeurs, que rot à' Acre, vu que la ville de Saint-Jean d'Acre ou Ptole'maïs e'tait devenue la capitale des colonies chrétiennes.