LXXI
État des colonies chrétiennes d'Orient.
An 599 [ 1203 de J. C. et années suivantes J. Les auteurs arabes , lorsqu'ils parlent des chrétiens de cette époque , ne font mention que de petites expéditions et de courses sans résultats. Le plus souvent, des troupes isolées de croises venaient passer quelques mois en Palestine, insultaient quelque château, pillaient quelques villages et s'en retournaient; H en arrivait de la France, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Angleterre. Les auteurs arabes, n'ayant aucune notion sur les pays d'où venaient ces guerriers et n'e'tant instruits de leur arrivée que par les irruptions qu'ils faisaient sur les terres musulmanes, ne disent rien de précis à leur sujet; ce n'est guère que par les auteurs chrétiens qu'on peut apprendre ce qui les concerne. Ces petites guerres n'avaient que de très-petits résultats. Elles avaient , pour ainsi dire , plus d'importance en Occident, où l'on s'occupait des préparatifs de départ des croisés, qu'en Orient, où ces croisés ne faisaient que passer. Qu'importe desavoir que telle année un tel village de Phénicie ou de Palestine fut brûlé ou pillé? que telle troupe de croisés tua cinquante hommes aux musulmans , ou que les musulmans tuèrent cinquante hommes aui croises? Ce cjui mérite plus d'attention , c'est le changement qui s'était opéré dans l'esprit des Francs établis en Palestine, et des musulmans des contrées voisines : les uns et les autres avaient fini par oublier leurs anciennes querelles et par sal-
lier indifféremment ensemble : on n'avait aucun égard à la différence de religion ; l'intérêt seul décidait de tout.
On lit dans la Chronique syriaque d'Aboulfarage, u que le prince d'Antioche, voulant atout prix s'emparer de la petite Arménie , pays limitrophe de ses états , attira artificieusement dans Antioche, Rupin, prince chrétien de cette contrée, et le retint prisonnier. Aussitôt Livon , frère de Rupin , prit les rênes du gouvernement, et, attirant à son tour le prince d'Antioche dans une embuscade, l'emmena captif en Arménie. Les auteurs chre'tiens sont entres à cet égard dans de longs détails. Cette horrible politique occasionna une sanglante guerre. Le prince d'AIep, qui craignait beaucoup les Arméniens et très-peu le prince d'Antioche, prit parti pour celui-ci; et comme les Arminiens étaient entres par surprise dans Antioche , il accourut avec ses troupes et les obligea à la retraite. Peu de temps après, Antioche souffrant d'une cruelle disette, le prince d'AIep envoya généreusement aux habitans des vivres et de l'argent. C'est probablement cette générosité' du prince d'AIep qui fit courir le bruit en Occident, qu'au fond il était chrétien; aussi le pape Innocent III lui écrivit une lettre flatteuse pour le féliciter sur ses bons sentimens (l).
La disette dont il est question ici se fit sentir sur-tout en Egypte, où le Nil n'apporta pas son tribut accoutumé. II périt en cette occasion un nombre infini d'habitans; Abd-allatif , qui était alors en Egypte, rapporte des faits qui font frémir. Il parle aussi d'un horrible tremblement de terre qui fit de grands ravages en Syrie, en Mésopotamie et en Asie mineure (9). Tant de malheurs firent croire, en Occident, que la main de Dieu se déclarait contre les musulmans. En conséquence , les chrétiens entreprirent une nouvelle croisade (3).
Les croisés, à leur arrivée en Palestine, annoncèrent l'intention de marcher sur Jérusalem; mais Malek-adel, se pla-
(t) Cette lettre a été insérée dans lea pièces justificatives du troisième volume de V Histoire des Croisades.
(f) Voyez la Relation (TAbd-allatif , traduite par M. Silvcstrc de Sacy , pages 367 et suiv., et pages 414 et suiv.
(S) Il existe à ce suie! une lettre du pape Innocent III, qui a êiè insérée parmi les pièces justificatives du troisième volume de V Histoire des Croisades.
çant près du mont Thabor, leur ferma le passage. Le seul résultat de cette expédition fut le pillage des campagnes du voisinage.
Ce qui avait réduit cette arme'e de croise's presque à rien , c'est que la plupart des chrétiens firent voile vers Constantinople. Les auteurs arabes n'ont presque rien dit de cet e've'nement, qui eut cependant de si graves conséquences. Aboulfarage est le seul qui en ait parle'; voici ce qu'il dit dans sa Chronique arabe : u L'empereur de Constantinople ayant e'té dépose par son frère, prive de la vue et mis à mort, son fils se re'fugia auprès du roi de France, dont il e'tait neveu par sa mère. Le roi leva aussitôt une grande arme'e , et l'envoya contre Constantinople. A son approche, les habitans se soulevèrent contre l'usurpateur; mais au milieu du désordre, le feu prit à un quartier de la ville ; et pendant que les soldats e'taient occupes à l'e'teindre, les Francs montèrent à l'escalade et entrèrent de force. Le tyran s'enfuit, et les Francs élevèrent sur le trône le fils du dernier empereur, qu'ils avaient amené' avec eux : mais ce prince e'tait encore fort jeune ; il ne gouverna qu'en apparence, et les Francs eurent toute l'autorité'. Bientôt les vainqueurs accablèrent les habitans d'exactions, et ne respectèrent pas même les trésors des églises; ils enlevaient les croix, les e'vangiles, l'or et l'argent des images sacrées. Les habitans, irrites , tuèrent leur prince et chassèrent les Francs de la ville. Alors ceux-ci formèrent le sie'ge de Constantinople : en vain les habitans , trop faibles pour leur résister, implorèrent l'appui de Rokn-eddin , sultan d'Icône; des marchands francs, établis à Constantinople an nombre d'environ trente mille, et qu'on apercevait à peine dans une si grande cite', mirent le teu à quelques maisons; en un moment la flamme se communiqua au loin , et un
3uart environ de la ville fut consume. Alors les Francs du ehors entrèrent l'e'pe'e à la main; le carnage fut horrible. Vainement plusieurs habitans se re'fugièrent dans la grande église de Sainte-Sophie; vainement le patriarche, accompagne'des chefs du cierge', vint au-devant des vainqueurs, portant la croix et Pe'vangile; vainement il se jeta à leurs pieds en pleurant et en criant merci pour un lieu si saint : les Francs, méprisant ses supplications, pillèrent l'église et massacrèrent indistinctement les prêtres et le peuple. Ils e'taient commandes par trois chefs, le doge de Venise, vieillard aveugle , dont les vaisseaux avaient servi à amener cette
formidable armée) le marquis de Montferrat, chef de l'expe'dition , et le comte de Flandre. Après l'occupation de la ville, les trois chefs tirèrent au sort pour savoir qui d'entre eux régnerait sur Constantinople; le sort tomba sur le comte de Flandre. Les Vénitiens reçurent en partage les îles de Crète, de Rhode et les lieux maritimes; on donna au marquis la partie orientale de l'empire , c'est-à-dire les provinces de l' Asie-Mineure; mais comme les Grecs de ces contrées s'étaient nomme un empereur, appelé Lascaris, et refusaient de reconnaître ce partage, le marquis fut oblige d'aller s'établir ailleurs. »
Voila à quoi se re'duit le récit d'AbouIfarage, qui n'est pas exempt d'erreurs. Les auteurs arabes font mention , à la même e'poque, d'une descente faite par une flotte chrétienne devant Foua, ville située sur le Nil, non loin de Rosette, et des grands dégâts qu'elle y commit; la ville fut mise à feu et à sang, et la flotte se sauva avec son butin.
Vers ce temps-là , le (ils aîné du prince d'Antiochefut pot» gnanle' par un ismaélien ou affidé du Vieux de la Montagne. Le souverain d'Antiociic ayant pris les armes pour venger la mort de son fils, le prince d'AIep , son ancien allie, se déclara pour le Vieux de la Montagne; Malek-adel embrassa la même cause ; et le prince d'Antiochc fut oblige' de renoncer à son dessein : mais la mort du fils de ce dernier ne laissa pas d'avoir des suites fâcheuses. Le jeune prince était marie' à une princesse arménienne, dont il avait des enfans. II s'agissait de savoir si la principauté d'Antioche appartiendrait à un de ces enfans, ou si l'on reconnaîtrait le frère cadet du mort, lequel avait déjà été investi du comté de Tripoli. Ces querelles ne mériteraient pas d'être remarquées, si elles ne nous montraient la politique du temps. Les chrétiens et les musulmans prirent parti, chacun selon leurs intérêts. Comme il était à craindre que les fils du mort, s'ils étaient maîtres d'Antioche, ne fussent unis d'intérêts avec les Arméniens, le prince d'AIep et le sultan d'Icône, qui auraient été accablés par une réunion de forces si imposantes , se déclarèrent pour le comte de Tripoli; les templiers en firent autant. Malek-adel, au contraire , qui n'avait aucun point de contact avec les Arméniens, et qui était quelquefois en guerre avec le comte de Tripoli, prit parti pour les Arméniens ; les hospitaliers embrassèrent aussi leur cause. On reprit donc les armes et l'on s'attaqua avec fureur. Le roi d'Arménie, pour se venger des templiers,
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qui possédaient de grands biens dans ses états , les chassa et confisqua leurs domaines; ensuite il marcha sur Antioche ; de leur côte, le prince d'Alep et le sultan d'Icône se déclarèrent pour les templiers, et, envahissant la petite Arme'nie, ils forcèrent le roi ù donner satisfaction a ces religieux et à se désister de ses prétentions. Pendant ce même temps, Malekadel s'e'tait jeté sur le comté de Tripoli, et y avait commis d'horribles ravages. A la fin on lit la paix et chacun s'occupa de réparer les maux de la guerre.
On est étonné de l'esprit de brigandage et de barbarie qui régnait à cette époque. L'historien des patriarches d'Alexandrie, sous la date de l'an 607 de l'hégire, ou 1911 de J. C, parle d'une nouvelle descente faite par une flotte chrétienne de cent dix voiles, du côté de Damiette, sur la rive occidentale du Nil; comme Malek-adcl était alors en Syrie, les chrétiens abordèrent sans obstacle et se répandirent dans le voisinage du monastère appelé le Couvent de Jcrcmie. Us étaient au nombre d'environ mille fantassins et de cent cavaliers : ils se partagèrent en deux bandes, et saccagèrent Bouré, ainsi que les campagnes situées sur la rive occidentale du fleuve; ils ne se rembarquèrent qu'après avoir dévasté toute la contrée. L'auteur arabe, qui était Égyptien et contemporain de cet événement , nomme les citoyens qui eurent le plus à soulfrir de ces brigandages ; il cite plusieurs femmes auxquelles on prit des bourses d'or et d'argent qu'elles portaient sur elles. On ignore d'où venait cette flotte et qui la commandait; l'auteur appelle le chef le comte Aflenk (l) , nom qui nous est inconnu.
Telle est la suite des événemens qui suivirent la mort de Saladin. Ce n'était que le prélude d'une expédition plus redoutable, qui pensa avoir les suites les plus importantes.